‹ L'heureux fugitif, histoire de l'évasion du Comte de Lavallette, aide de camp de Napoléon 1er, racontée par lui-mêmeChapitre 41 sur 54 · IMPRESSIONS DU COMTE · texte numérisé non relu

IMPRESSIONS DU COMTE

nourrir ; je ne veux confier notre secret à aucun de nos domestiques ; tous habitent ce corridor, et la chambre voisine est occupée par mon neveu Stanislas. Ainsi, pas de bruit le matin, faites votre lit et balayez votre chambre vousmême. Comme le lieu où vous êtes n'est jamais habité, le moindre bruit qu'on y entendrait pourrait nous perdre tous. »

32. — Impressions du comte. — Émoi extraordinaire dans la capitale. — Etranges découvertes.

Elle me quitta après une heure d'entretien. M. Bresson vint ensuite : son arrivée me procura un peu de gaîté. Je ne le connaissais pas plus que sa femme; quinze ans auparavant, je l'avais vu une fois avant mon départ pour la Saxe, peut-être encore une fois au retour, et nos rapports d'affaires terminés, comme je n'étais pas resté dans la carrière diplomatique, nous ne nous étions plus rencontrés. M. Bresson était un homme d'une figure très agréable, d'un esprit délicat et distingué, et d'une énergie de caractère dont il avait donné souvent les marques les plus éclatantes. Ce n'était pas son attachement à l'empereur qui l'avait décidé à se jeter dans une situation si dangereuse pour me sauver ; car je doute qu'il ait beaucoup aimé ni sa personne, ni son gouvernement : c'était un sentiment profond d'humanité et une protestation pleine de courage contre les condamnations politiques, dont il avait été lui-même la victime.

« Je viens de courir les salons, me dit-il en riant, et surtout cei x de quelques hauts dignitaires. Vous ne pouvez vous faire une idée de la peur et de la consternation qui bouleversent tous les esprits ; aux Tuileries personne ne se couchera. Ils se persuadent que votre fuite est le résultat

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d'un grand complot qui va éclater ; on vous voit à la tête de l'ancienne armée, marchant sur les Tuileries, et tout Paris prenant les armes : je ne serais pas étonné qu'on arrêtât le mouvement des troupes étrangères qui commencent à s'éloigner. On parle de fermer les barrières. Imaginez où cela peut aller! Les laitières ne pourront entrer demain; plus de lait pour les bonnes femmes 1 et moi qui écoutais toutes ces lamentations, moi qui vous tiens sous ma clef !... »

Je passai ma première nuit à me promener dans la chambre et à respirer près de la fenêtre entr'ouverte. Je ne pouvais plonger mes regards dans la rue du Bac; mais j'entendais parfaitement, et le fréquent passage des cavaliers me faisait tressaillir. Enfin, le matin, la fatigue l'emporta sur mes inquiétudes et je m'endormis. Deux heures après je fus réveillé par le bruit qu'on faisait autour de moi et, à mon grand étonnement, j'aperçus dans la chambre un petit homme qui arrangeait les meubles, balayait et frottait avec assez de précaution :

« Qui êtes-vous ? m'écriai-je.

— Le valet de chambre de monsieur.

— Mais il était convenu avec vos maîtres que personne n'entrerait chez moi.

— On a changé d'avis et, si vous voulez vous lever, vous passerez dans ma chambre pendant que je mettrai tout en ordre ici. »

Je me levai donc, et il me fit entrer dans une pièce en face. Quand il fut parti, je me mis à considérer cette chambre, beaucoup trop élégante pour celle d'un domestique. La cheminée était ornée d'une pendule et de vases de fleurs : Je m'avisai d'ouvrir une garde-robe : j'y vis des vêtements de femme. Que signifie tout ceci ? me dis-je ; cet homme

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