IMPRESSIONS DU COMTE
est donc marié, sa femme est donc instruite de mon aventure ? Quoi! déjà un enfant et deux domestiques dans la confidence, et dans cet hôtel! tout cela est-il bien prudent? Ces réflexions me troublèrent à tel point que je tombai de mon haut dans un évanouissement profond. Le domestique revint une demi-heure après, et, me trouvant en cet état, me traîna jusqu'à mon lit, où il eut beaucoup de peine à me faire reprendre mes sens.
« Tâchez de vous maintenir, me dit-il, car, jusqu'à ce soir, monsieur ni madame ne pourront venir. Je reviendrai si je puis. Mais, au nom de Dieu, n'allez pas tomber malade ; car comment vous faire visiter par un médecin ? »
J'étais bien injuste dans mes soupçons sur les domestiques car André Joineau et sa femme que l'on appelait Montet, étaient d'une fidélité et d'un dévouement à toute épreuve.
Enfin, vers six heures du soir, j'étais encore sans lumière, lorsqu'une personne entra et vint s'informer tout bas de ma santé ; je cherchai à la rassurer, et comme je lui renouvelais mes remerciements: « Je ne suis pas madame Bresson, me dit-elle, je suis sa femme de chambre. Madame viendra dans une heure ou deux : mais elle m'a dit que vous étiez souffrant et qu'elle voulait avoir de vos nouvelles. »
Encore un témoin de plus, me disais-je en gémissant. Dieu veuille que toutes ces confidences ne tournent pas à mal ! mais je n'ai pas bon espoir.
Enfin madame Bresson vint elle-même. Je lui parlai des cris de la rue. « Ce n'est rien, répondit-elle, une vieille ordonnance de police renouvelée de 93, et qui fait rire tout le monde, car c'est une incroyable joie dans tout Paris. Madame de Lavallette est portée aux nues. Rien n'est piquant comme les propos des femmes du peuple et surtout de celles de la
halle. Aux spectacles, les plus légères allusions sont saisies avec fureur, et si l'autorité s'avisait de réprimer ces sentiments populaires qui cachent au reste beaucoup de haine, ses agents seraient assommés. Ainsi tenez-vous en repos sur ce point. Quant aux confidences multipliées autour de vous, nous avons, mon mari et moi, trouvé plus sûr de tout dire aux domestiques qui logent en face de vous ; malgré toutes vos précautions ils pourraient vous entendre, s'en effrayer, en causer avec leurs camarades ; il valait mieux leur lier la langue en les mettant dans ie secret. Mariés et attachés à nous depuis vingt ans, ce sont des gens pleins d'honneur et qui exposeraient leur vie pour nous. »
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33. — Ce qui se passait, dans l'intervalle, à la Conciergerie. — Fureur des geôliers. — Triste position de Mme de Lavallette.
Mes lecteurs sont sans doute impatients de savoir quel avait été le sort de ma femme après mon évasion de la Conciergerie. J'avais à peine franchi la porte extérieure lorsque le concierge entra dans ma chambre, et, comme je l'avais prévu, il se retira au bruit qu'il entendit derrière le paravent. Mais il revint environ cinq minutes après; ne trouvant encore personne, quoique le même bruit fût répété, il écarta la feuille du paravent. A la vue de ma femme, notre homme jette un grand cri et court vers la porte. Madame de Lavallette s'attache, se cramponne à son habit en lui disant:
« Laissez aller mon mari ; attendez un peu.
— Vous me perdez, madame, » s'écria-t-il en fureur.
Et se dégageant par un violent effort qui laissa une partie de son habit dans les mains de l'infortunée, il se mit à crier partout: « Le prisonnier est sauvé! » et il arriva déses-