‹ L'heureux fugitif, histoire de l'évasion du Comte de Lavallette, aide de camp de Napoléon 1er, racontée par lui-mêmeChapitre 43 sur 54 · CE QUI SE PASSAIT, DANS L'INTERVALLE, A LA CONCIERGERIE · texte numérisé non relu

CE QUI SE PASSAIT, DANS L'INTERVALLE, A LA CONCIERGERIE

péré et s'arrachant les cheveux chez le préfet de police. Tous les geôliers, tous les gendarmes s'élancèrent dans toutes les directions. Deux des premiers atteignirent la chaise à porteurs qui cheminait encore tranquillement sur le quai. En l'ouvrant, ils ne trouvèrent que ma fille et l'abandonnèrent. On mit bientôt de l'ordre dans les poursuites, et pendant toute la nuit on alla faire des visites minutieuses chez tous mes amis, toutes mes connaissances, et jusque chez les personnes qui n'avaient eu d'autres rapports avec moi que ceux qu'avait fait naître entre nous mon ancienne position. Les barrières furent fermées le lendemain, et la joie de tout Paris de voir la police au désespoir fut inexprimable. Madame de Lavallette, un peu rassurée après une demi-heure, commençait à surmonter son agitation, et aurait joui de son bonheur, si les brutaux de geôliers, qui avaient laissé sa porte ouverte, ne s'étaient pas abandonnés contre elle à mille imprécations, et ne lui avaient assuré qu'il était impossible que je ne fusse pas promptement repris.

L'arrivée du procureur général Bellart mit fin à leurs insultes. Il verbalisa, et adressa à madame de Lavallette des reproches qui n'étaient que ridicules. Par son ordre elle fut traitée avec une sévérité qui, dans l'état de santé où elle était, fut la principale cause de la cruelle maladie qui l'a tourmentée pendant plus de douze années. On lui fit occuper la chambre du maréchal Ney. Il n'y avait pas de cheminée, mais un poêle dont la chaleur la faisait souffrir jour et nuit. La vue donnait sur la cour des femmes. Les cris bruyants de ces malheureuses duraient toute la journée, et leur langage obscène et grossier était un supplice pour une jeune femme si bien élevée. Le plus rigoureux secret lui fut imposé ; on ne permit pas à sa femme de chambre de venir près d'elle

c'était une geôlière qui la servait. Aucune lettre d'elle ne pouvait franchir les portes de la prison, pas une du dehors ne pouvait arriver jusqu'à elle. Assaillie sans cesse de mille terreurs, la nuit surtout, quand on relevait les sentinelles, elle s'imaginait que c'était son mari qu'on ramenait. Pendant plus de vingt-cinq jours elle ne put trouver un moment de sommeil. J'étais loin de la croire aussi malheareuse. On m'avait dit pour me calmer qu'elle était établie dans l'appartement de la femme du préfet de police, comblée d'égards et de soins, et que bientôt elle pourrait retourner chez elle. Ma fille était rentrée au couvent dans un tel transport de joie, et agitée par une émotion si vive qu'elle ne put expliquer comment elle avait contribué à sauver son père. Mais quand, le lendemain, tout fut connu, la supérieure, qui venait d'obtenir que sa maison fût protégée par Madame la duchesse d'Angoulême, fut saisie de crainte ; ma fille reçut ordre de se taire : quelques-unes de ses compagnes s'éloignèrent d'elle comme si elle eût été atteinte de la peste. Le croira-ton? les parents de plusieurs pensionnaires déclarèrent à la supérieure qu'ils retireraient leurs enfants du couvent, si Joséphine Lavallette y restait. Ainsi, d'une action généreuse, qui devait plutôt exciter l'admiration de ces jeunes personnes, la peur, l'intérêt personnel, et peut-être de viles passions firent une espèce de crime et un titre de proscription. Six semaines après, quand madame de Lavallette fut libre, elle se hâta de retirer sa fille du couvent.

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