‹ L'heureux fugitif, histoire de l'évasion du Comte de Lavallette, aide de camp de Napoléon 1er, racontée par lui-mêmeChapitre 6 sur 54 · EXÉCUTION DU MARQUIS DE FAVRAS · texte numérisé non relu

EXÉCUTION DU MARQUIS DE FAVRAS

demandé pendant la nuit que le conseil général s'assemblât à huit heures du matin : là il renia M. de Favras, son ancien serviteur (1), celui qu'il avait mis en avant, celui qui n'avait agi que par ses ordres, celui avec lequel enfin il avait combiné la fuite du roi, celle de sa famille et la sienne : il y fit des protestations d'attachement au nouvel ordre de choses, à la constitution, et se déclara premier citoyen du royaume. Il livra ainsi son confident à toute la sévérité des lois et au supplice infâme du gibet: l'indignation des royalistes égala leur consternation ; les plus sensés d'entre eux sentirent que tout était perdu pour la cause royale, et qu'il n'y avait plus de salut pour le roi. Cette véritable trahison, qui ne peut avoir été conseillée que par la plus honteuse lâcheté, jeta le découragement dans tous les cœurs des amis du roi. « Que faire, disaient-ils, pour un prince qui souffre qu'on livre aux bourreaux ses défenseurs ; qui, loin de tenter de les protéger, trouve contre eux des délateurs dans sa propre famille ? De toutes les fautes de la cour, celle-ci est la plus impardonnable. On passe condamnation sur l'inexpérience, l'irrésolution, l'absence de toute fermeté; mais livrer ses amis par peur, les abandonner sans daigner faire un signe pour les arracher au supplice, quelle indignité !» M. de Favras fut condamné à mort. J'étais de service sur le quai Pelletier, lorsque cet infortuné le traversa sur une charrette, la corde au cou et les mains liées sur la poitrine ; le confesseur, de son côté, paraissait abattu comme si c'eût été lui que l'on conduisait à la mort. Favras monta à l'Hôtel-de-Ville, il y dicta quelques nobles paroles, ne daigna pas compromettre celui qui l'avait si déplorablement renié, et marcha avec courage à la mort.

(1) Il avait été attaché à Monsieur en qualité de capitaine des Cent-Suisses ou gardes de la porte.

» Je ne pus cacher à M. d'Ormesson la vive indignation que me causait l'étrange et odieuse conduite de la cour dans cette affaire.

« Vous êtes trop jeune et placé trop loin de la cour pour bien juger ses motifs, me dit-il. En supposant que M. de Favras eût reçu des ordres, la famille royale pouvaitelle en convenir? La mort de cet homme est un très grand malheur, mais enfin il a dû être sacrifié à la sûreté du roi ; (1) le devoir d'un sujet est de mourir pour son maître ; il meurt victime de sa fidélité par un supplice infâme ; mais Dieu le recevra dans sa e^râce, et le jugement des hommes sera rectifié par la postérité. »

» Je respectais trop M. d'Ormesson pour lui répondre ; mais il s'aperçut bien qu'il ne m'avait pas convaincu.... »

Le pauvre Lavallette penchait donc tantôt pour la royauté, tantôt pour les idées nouvelles, et ne savait quel parti prendre, constatant partout des fautes ou des excès. Finalement, en 92, il courut s'enrôler comme volontaire dans la légion des Alpes, et fit partie, sur les bords du Rhin, de cette armée de paysans et de bourgeois que la coalition rencontra, dès l'abord, entre ses hordes soldées et la France. Il servit avec une haute distinction pendant toute la campagne. Nommé d'abord adjoint du génie, il fut ensuite choisi pour aide de camp par le général Baraguay d'Hilliers. Mais quand le général revint à Paris pour y défendre Custines, que tout son dévouement ne sauva pas, persécuté lui-même, privé de sa liberté jusqu'au 9 thermidor, il ne put rien pour Lavallette.

(1) Inutile de faire remarquer l'immoralité de ces principes.

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