‹ L'heureux fugitif, histoire de l'évasion du Comte de Lavallette, aide de camp de Napoléon 1er, racontée par lui-mêmeChapitre 51 sur 54 · En Bavière. — Repoussé de partout. — Bonté du roi · texte numérisé non relu

En Bavière. — Repoussé de partout. — Bonté du roi

Quand le roi de Bavière avait appris mon évasion de la Conciergerie, il avait dit au prince Eugène : « Pour celui-là, il peut venir chez moi, j'aurai soin de lui. »

J'arrivai donc à Munich, et j'écrivis un mot au baron d'Arnay, secrétaire du prince, pour qu'il me vînt trouver. Il arriva, mais après avoir fait passer mon billet au prince qui dînait chez le roi ce jour-là. La nouvelle fut donnée à Sa Majesté après dîner. On ne comptait plus sur moi, et on me croyait en Amérique. Mon arrivée surprit le roi, qui s'était ravisé et ne voulait pas non plus avoir de discussions fâcheuses avec la France. Après un moment de réflexion : « Il ne peut rester ici, dit-il, même sous un nom supposé. Ce chat de duc d'Alberg est à Munich et l'aura bientôt dépisté. Passez avec lui deux jours, et que le troisième il parte pour Fressing ; il y sera bien en sûreté. »

Cette petite ville est entourée de bois ; le froid était violent, c'était une perspective peu agréable, mais j'étais si heureux d'être en liberté que ma chambre me faisait peur, et j'en sortais dix fois par jour pour aller courir les bois, malgré la neige et la glace. Cette conduite étrange étonna les habitants, et un émigré français, établi à Munich, vint dans ma résidence, sut bientôt qui j'étais, et courut en donner la nouvelle dans la capitale. Il fallut donc quitter cet asile, et le roi eut la bonté

de m'envoyer à Starnberg, autre mauvais village situé à l'entrée du lac de ce nom. J'y étais mal, mais le printemps arrivait. Les forêts de ce côté sont superbes et d'une immense étendue ; les rives du lac sont bordées de maisons de campagne charmantes. Le prince Eugène me donnait rendez-vous deux fois par semaine chez un garde-chasse, à deux lieues de Munich. Il m'apportait des journaux, des livres, et m'apprenait des nouvelles. J'arrivai ainsi au mois de mai. Hélas ! il fallut encore quitter Starnberg; on m'y. avait reconnu, et le prince royal, qui avait connaissance de mon séjour dans ce coin reculé, fit des représentations au roi sur ma présence en Bavière, et sur les embarras qu'il allait s'attirer avec la France, si l'on apprenait à Paris qu'il me donnait asile. Le roi nia que je fusse dans ses États, mais en même temps il me fit donner l'ordre de reculer jusqu'au bout du lac. D'après le conseil du prince Eugène, j'allai me cacher chez le jardinier d'une maison de campagne, à quatre lieues plus loin : « Tu y seras mieux, me dit le prince ; d'ici à quinze jours, je vais m'établir dans le château du roi, qui n'est qu'à une lieue de ton nouvel asile. Nous pourrons nous voir tous les jours. » Il y arriva bientôt en effet avec toute sa famille ; je venais m'y établir le matin, et je ne retournais chez moi que le soir.

L:accueil aimable que je reçus de la princesse^Auguste, les bontés dont je fus comblé par toutes les personnes qui l'entouraient, contribuèrent beaucoup à adoucir le chagrin qui m'accablait, et à rétablir ma santé affaiblie. Le prince me dit un jour : « Le roi a l'habitude de passer chaque année une journée ici. En lui demandant hier ses ordres pour le recevoir, il a accepté, mais à la condition que tu viendrais dîner avec lui. » J'y allai donc. Sa Majesté me reçut à bras ouverts : elle était accompagnée de quelques officiers de sa maison, et

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