‹ L'heureux fugitif, histoire de l'évasion du Comte de Lavallette, aide de camp de Napoléon 1er, racontée par lui-mêmeChapitre 52 sur 54 · EN BAVIÈRE · texte numérisé non relu

EN BAVIÈRE

entre autres du comte Charles de Reichberg, qui raconta qu'étant à Paris, lors de mon évasion de prison, il n'avait quitté la capitale que huit jours après. Quoique des gendarmes eussent assisté à son départ, et visité son passeport avec beaucoup de soin, il fut encore arrêté sur le boulevard, et forcé de descendre ainsi que ses deux compagnons de voyage pendant qu'on vérifiait les signalements, et qu'on s'assurait que je n'étais pas parmi eux. Le roi riait beaucoup et s'amusait de me voir là, en face de lui, après tant de dangers. Pendant cinq heures qu'il resta chez le prince, il ne cessa de me combler d'attentions délicates. Le soin qu'il apportait à me rappeler son ancien séjour à Paris, où j'avais eu l'honneur de lui faire souvent ma cour, les légers services que j'avais pu lui rendre comme directeur général des postes, et l'attachement dont m'avait honoré l'empereur, avait pour but de bien fa::re sentir aux personnes qui l'entouraient que j'étais sous sa protection spéciale et que mon malheur ajoutait encore à l'intérêt qu'il me témoignait. Au moment de son départ, il revint à moi, et me dit en me pressant la main : «Soyez tranquille dans mon pays, vivez au milieu de vos amis, et comptez sur mon attachement et ma protection. »

Il me fut bientôt permis de venir m'établir à Munich sous un nom supposé ; j'allais au spectacle tous les jours, et ensuite passer la soirée chez le prince, qui vivait en famille ; mais on le sut promptement à Paris. Le duc de Richelieu le trouva mauvais, et bientôt la demande formelle de mon expulsion fut envoyée à Munich. Le comte d'Erlon, qui habitait aux environs de la ville, fut enveloppé dans cette proscription, quoiqu'il n'y fût pas sous son nom. Le cabinet de Munich répondit à celui de Paris qu'on ne connaissait personne qui portât nos noms en Bavière ; mais en même

temps le roi nous fit proposer d'aller nous réfugier en Silésie, dans un des châteaux qu'il y possédait, comme duc des Deux-Ponts. Le parti était dangereux ; la protection du roi de Bavière pourrait-elle me suivre et me défendre dans un si grand éloignement et au milieu d'une province prussienne ? Ne serais-je pas obligé de fuir cet asile pour aller en Russie, où je sentais qu'on voulait me pousser ? Je répondis en sollicitant l'entrée d'une prison en Bavière. Heureusement que la correspondance diplomatique se ralentit peu à peu sur ce point : le comte d'Erlon resta à sa campagne, et j'en fus quitte pour aller me réfugier à Eichstadt, dans la principauté du prince Eugène, et ensuite à Augsbourg, chez sa sœur, madame la duchesse de Saint-Leu. Je passai près d'elle la dernière année de mon exil ; et les soins et les bontés dont elle me combla m'auraient peut-être fait oublier la France, si mes affections les plus chères ne m'en avaient pas rendu l'éloignement insupportable.

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40. — Rentrée en France. — Etat moral de Mme de Lavallette. Derniers souvenirs.

Madame de Lavallette était sortie de prison après six semaines de mauvais traitements. Une mélancolie profonde et des terreurs continuelles lui inspirèrent du dégoût pour la société, et jetèrent dans son esprit un désordre assez grand pour qu'il fût caractérisé de maladie mentale. Ma fille n'avait alors que quinze ans, et sa mère s'empressa de chercher à l'établir, poar qu'elle trouvât protection lorsque sa maladie ne lui permettrait plus de s'occuper d'elle. Elle m'écrivait : « Il faut que je mette ma fille à l'abri de nos « malheurs ; je sens qu'il en est temps. » Et elle ht choix

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