‹ L'heureux fugitif, histoire de l'évasion du Comte de Lavallette, aide de camp de Napoléon 1er, racontée par lui-mêmeChapitre 7 sur 54 · CARRIÈRE MILITAIRE ET DIPLOMATIQUE DE LAVALLETTE · texte numérisé non relu

CARRIÈRE MILITAIRE ET DIPLOMATIQUE DE LAVALLETTE

6. — Carrière militaire et diplomatique de Lavallette. Exploits et gloire.

La constitution de l'an III ouvrit une nouvelle période, toute militaire ; la France passa du régime de la terreur à celai de la gloire : à ce moment parut Bonaparte.

A voir ce héros de vingt-six ans, avec son visage pâle et triste, son attitude fière et calme, son regard d'aigle, sa parole brève, ce geste rapide qui commandait l'obéissance, cette gravité de jeune homme qui imposait le respect aux vieux généraux de la république ; à voir aussi cette armée pauvre et dévouée qui allait combattre sous ses ordres, ces jeunes lieutenants enthousiastes qui se pressaient à sa suite, cette terre d'Italie qui s'offrait comme une première et riche proie, on pouvait prédire que le premier acte de ce drame militaire, qui commence à Montenotte et finit à Waterloo, serait le plus poétique et le plus brillant.

Lavallette, accueilli d'abord, mais froidement, dans l'étatmajor du général en chef, dut conquérir à la pointe de l'épée l'estime de Bonaparte. Sur le champ de bataille d'Arcole, il reçut du général le titre d'aide de camp et le grade de capitaine. Blessé dans la périlleuse mission du Tyroî, il fut complimenté par Bonaparte, qui lui dit en présence de l'armée : « Lavallette, vous vous êtes conduit en brave ; quand j'écrirai l'histoire de cette campagne, je ne vous oublierai pas. » Il a tenu parole. Cependant le jeune officier plaisait à son général par d'autres côtés que la valeur personnelle. Il avait une instruction solide, l'esprit observateur, une sagacité merveilleuse, de la mesure, un ton excellent. Bonaparte aimait les bonnes manières ; il distingua Lavallette,

Quelques mois après, il le choisit pour une mission délicate. Le général de l'armée d'Italie, retranché dans sa gloire, suivait pourtant avec anxiété le mouvement et les combats des partis qui s'agitaient alors en France ; dans ce conflit de tant de passions aux prises, il démêlait difficilement la vérité. 11 envoya donc à Paris son aide de camp Lavallette, afin de connaître par ses rapports l'état des affaires. Un chiffre inventé par Bourrienne devait servir à leur correspondance.

Lavallette, jeune, obscur, ainsi lancé au milieu des hasards, des intrigues et des séductions de la politique, montra pourtant une prudence et une fermeté remarquables. Il vit toutes les sociétés de cette époque, et ne prit d'engagement dans aucune. Au Luxembourg, chez Carnot, dans les salons de madame de Staël, aux cercles d'Augereau, partout sa finesse découvrit le fond des partis sous l'enveloppe grossière ou polie qui les couvrait. Il vit le Directoire dans toute la gloire ridicule de sa représentation, et conserva toujours présent le souvenir de ces comédies jouées par des proscripteurs, chez qui le grotesque le disputait au terrible.

« J'ai vu, m'écrivait-il en 1829, j'ai vu les cinq rois vêtus du manteau de François 1er, avec son chapeau, ses pantalons et ses dentelles ; la figure de La Réveillère, établie comme un bouchon sur deux épingles, avec les gras et noirs cheveux de Clodion ; M. de Talleyrand, en pantalon de soie lie de vin, assis sur un pliant, aux pieds du directeur Barras, dans la cour du Petit-Luxembourg, présentant gravement à ses souverains un ambassadeur du grand-duc de Toscane, tandis que les Français mangeaient le dîner de son maître, depuis la soupe jusqu'au fromage ; à droite, cinquante musiciens et chanteurs de l'Opéra, Laîné, Lays,

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