‹ L'histoire à l'audienceChapitre 10 sur 16 · M. MAXIME · texte numérisé non relu

M. MAXIME

La guerre à peine allumée au sujet de k patente dont qui ques voix menacent les avocats, a déjà pris au barreau les can tères d'une guerre civile ; c'est la môme intolérance et la mêi ardeur; ce sont les mêmes emportements. Aux yeux de quelqu hommes remplis de respect pour les traditions de leur ordi qui se plaisent au souvenir des splendeurs évanouies, le doi seul, sur une pareille question, ressemble à une témérité ; c'< pour eux comme un dogme dont on ne doit pas chercher à p nétrer le mystère. Il ne leur vient pas à l'esprit que le barre ne soit plus aujourd'hui qu'une industrie, et que l'avocat puis

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être pour tout de bon assimilé à l'épicier enldemi-gros, et qu'ib poissent être l'un et l'autre patentés sous le n^... Ainsi, le dépôt que nous n'avons reçu de nos prédécesseurs que pour le transmettre intact à ceux qui devaient suivre, sera violé dans nos mains I d'une profession on aura fait un métier Ile cabinet de- Tiendra une boutique. Pourquoi l'avocat ne serait-il pas soumis aux obligations prescrites par les articles 8 et suivants du code de commerce? Qui sait en effet si on ne songera pas à lui demander un livre-journal et un inventaire? Oi!li est la discipline du barreau ? Où est son honneur? Où est sa force? Qui nous défendra contre les usurpations du fisc? Ombres de Cochin et de Gerbier, levez-vous, comme se levèrent jadis les morts de Marathon à la voix de l'orateur d'Athènes I

Le dirons-nous? nous sommes de ceux qui, loin de rire de cette idolâtrie innocente d'hommes graves et honorables, sont bien près d'être idolâtres comme eux. Il y a dans tous les états des susceptibilités qu'il faut entretenir au lieu de les combattre, et qui servent, plus qu'on ne pense, à former les mœurs publiques d'une nation. Au prêtre, au soldat, au magistrat, à l'administrateur, ôtez le sentiment, exagéré peut être, de son importance et de ses devoirs; laissez-le seul, livré, sans dédommagement intérieur, aux ennuis d'une existence modeste et difficile ; qWil ait le temps de regarder au-dessus de lui et autour de lui, et dites ce que lui-même d'abord, et ce que la société ensuite aura à y gagner.

Pour le barreau, il doit en être de même; qu'on ne songe pas à lui envier l'orgueil de ses souvenirs et le respect avec lequel il se traite, à moins qu'on ne veuille faire du barreau autre chose que ce qu'on en a fait jusqu'à présent. L'épreuve déjà tentée a-t-elle été assez heureuse pour qu'on veuille la recommencer? D y a une voix qui nous crie que l'idée de la patente est inconciliable avec l'idée d'avocat; c(U'avec la patente il ne peut plus y avoir de discipline , plus de liens, plus de traditions, plus de règlements.

Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on cherche à faire aujourd'hui de la patente autre chose que ce qu'on en voulait faire à

Tépoque où Timpôt a été créé, autre chose que ce qu'en a f l'assemblée constituante. Alors on ne voyait dans la patei qu'un impôt d'une nature toute spéciale, particulier au coi merce et à l'industrie, lesquels se rachetaient ainsi du joug c anciennes corporations ; l'idée aujourd'hui se généralise : Y( ception devient la règle ; la patente, c'est le droit qu'il faut pa} au fisc de vivre en travaillant.

On ajoute: les médecins payent patente; les notaires,! avoués payeront patente ; pourquoi en serait-il différemment (i avocats? D'un abus né ou à naître, on conclut à un autre abi Loin de chercher à rendre la loi plus libérale et plus intel gente, on veut la faire plus hargneuse et plus injuste : voilà toi la logique de ceux qui plaident contre le barreau pour patente.

Les médecins ont été les victimes d'un malentendu ; la loi l'an YII ne dit pas ce qu'on lui fait dire ; elle régissait un te autre ordre de choses que celui qu'elle régit aujourd'hui. Qus aux notaires et aux avoués, nous ne pouvons parvenir à no expliquer en quoi ils peuvent être assimilés à des négociants h des industriels. La Révolution y avait songé pour les notain mais c'était à une époque où toutes les institutions judiciaii étaient renversées, le notariat, aux yeux du législateur d'aloi n'était plus qu'une agence d'affaires, un commère de papi timbré, signé et paraphé, en gros et en détail.

Etre avocat, est-ce là une qualité ou bien une professioi Est-ce la qualité seule qui payerajl'impôt? Ne sera-t-il plus pc mis de s'appeler avocat que sous la condition de payer patent Si c'est la profession, à quels signes certains sera-t-on assuré la reconnaître? Par l'inscription au tableau? Mais alors vo allez commettre sciemment une injustice, en frappant de l'imf des jeunes gens au commencement de leur carrière et des vie lards à la fin, qui ne peuvent, les uns et les autres, demand à leur profession que des espérances ou des souvenirs.

On n'est guère médecin, notaire, avoué, que dans le tem de la force et de l'activité ; on reste avocat toute sa vie; c'est un des beaux côtés, un des côtés honorables et touchants (

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barreau, que cette union de tous les âges qui viendrait se briser devant une idée malheureuse.

D ne faut pas dire que toutes les professions doivent payer patente, parce que ce n'est pas vrai. On affiranchit plusieurs états de la patente, les uns infimes, leâ autres brillants et enviés : les marchands d'allumettes et d'amadou, les poètes, les artistes, les écrivains I Pourquoi cela? Est-ce que l'écrivain quelquefois ne vit pas, et très-bien, de sa plume , le poëte de ses vers, l'artiste de ses statues ou de ses tableaux? Est-ce que les travaux de l'art et de l'intelligence n'ont pas un prix, nous allions dire un cours, qui en fait presque une marchandise? Nous ne sommes plus au temps où l'écrivain avait presque besoin de la permission de Boileau pour tirer de son travail un profit légitime; les écrivains, les artistes, les poètes, vont aujourd'hui où ils n'auraient jamais songé autrefois à aller : à l'aisance et quelquefois à la iortune. Il faut les en féliciter, ce qui n'empêche pas qu'on ait très-sagement fait de les affranchir de la patente.

La raison en est simple : fidée de l'impôt implique l'idée du revenu. On ne suppose pas qu'on reste marchand, fabricant, négociant, indusHîel, pour ne pas gagner de l'argent. Les chances du commerce sont égales pour tous : c'est aux plus sages, aux plus vigilants, à en profiter; de là la patente qui, en définitive, n'est fondée que sur une présomption : la présomption du gain,[née du commerce et de l'industrie. Mais où la présomption cesse, l'impôt doit cesser, comme dans ces états misérables qui donnent à peine de quoi vivre misérablement à ceux qui y sont condamnés; elle doit cesser aussi, dans ces professions difficiles, pleines de hasards et de (fangers, n'ayant en elles-mêmes rieif d'assuré, rien de stable, rien de certain, jour sans lendemain ; qui n'ont de profession que le nom et qui comptent cent naufrages pour un triomphe. Ainsi des poètes, ainsi des écrivains, ainsi des avocats! Qu'on tâche d'asseoir, si on le peut, une imposition équitable sur le revenu de professions comme celles-là I Quelle sera la base de l'impôt fixe? Quelle sera la base de l'impôt proportionnel?Ne voit-on pas, en ce qui touche les avocats, notaminent, que le législateur serait d'autant plus dur et d'autant plus

injuste, qu'il se laisserait prendre à des apparences trop souvent mensongères d'aisance et de fortune; l'avocat devra4-il loger dans un grenier afin de s'y soustraire? Il ne s'agit pas ici, comme on voit, de gloriole, mais de raison et d'équité.

Sous le rapport économique , il n'est donc pas possible qu'on songe jamais à frapper le barreau de la patente , à moins qu'on ne veuille , en semblable matière , agir à l'aveugle et marcher à tâtons.

Nous ne craignons plus qu'une seule chose, nous le disons en toute sincérité, c'est que le barreau s'abandonnant , le ciel ne l'abandonne. Dieu veuille qu'il ne se rencontre pas à la chambre, des avocats, qui séduits par l'appAt du sacrifice, trouvent de bel air de renier les avocats, comme firent MM. de Lafayette, de Larochefoucault et Montmorency en reniant la noblesse. La chose, aujourd'hui, en vaudrait moins la peine; il n*y a plus de parchemins à brûler : ce n'est plus de privilèges qu'il s'agit; une nouvelle nuit du 4 août est devenue inutile.

Les avocats, lorsqu'ils sollicitent l'affranchissement définitif de leur profession, ne font que demander ce que demandait dans le siècle dernier un grand ministre, M. Turgot^ui proclamait le droit du travail, le plus imprescriptible et le plus sacré de tous les droits. Ils ne disent que ce que disaient des voix non suspectes d'amour pour les nouveautés : celles des hommes qui condamnaient Calas à mort, et qui n'en protestaient pas moins contre un système d'impôt oppressif :

<c Tout impôt qui porte sur la subsistance du peuple, disait le parlement de Toulouse en 1 763, sera toujours en contradiction •vec l'autorité qui voudra l'établir, parce que l'impôt étant le prix de la sûreté civile, il n'y a pas à payer de sûreté où il n'y a plus de subsistance à prendre ; il ne reste alors que le choix entre l'expatriation et l'esclavage. La nécessité de libérer l'Etat, quelque pressante qu'elle puisse être, ne saurait étendre son empire sur des droits antérieurs à ceux de tout état ; la première dette d'un monarque, sire, c'est la subsistance de ses sujets ; prendre sur une dette aussi sacrée pour en acquitter d'autres, ce serait arracher dans les fondements d'un édifice les pierres qu'on vou-

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diaît employer à les réparer ; il faut qu'il y ait un terme où la loi fiscale s'arrête et respecte la loi naturelle, i»

Pense-t-on que le barreau, menacé par un impôt inique» n'en pourrait pas aujourd'hui dire autant? Que demande-t-il en réalité? Rien, que le droit de vivre en travaillant, au même titre que tant d'hommes exerçant des professions analogues, dont le travail, par sa nature, échappe aux inquisitions de l'impôt. Le fisc, s'il parvenait à frapper les avocats, serait-il bien sûr de ne pas aller jusqu'où le fisc ne doit jamais aller ; c'est-à-dire jusqu'à la subsistance môme, cette première dette d'un monarque envers ses sujets, suivant le parlement de Toulouse? N'est-il pas certain, au contraire, que les avocats, pour la plupart, en seraient réduits à prendre sur leur nécessaire, pour jeter au fisc la proie qu'on viendrait demander en son nom ? La question ramenée à ces termes, qui sont les véritables, n'est-elle pas résolue ? Peut-il y avoir quelque difficulté sur ce point ?

Est-il temps encore de dire un mot de la discussion du droit de visite à la chambre des députés , sur laquelle un siècle de quinze jours a déjà passé ? Il en a été de cette bataille comme de tant d'autres batailles, après lesquelles les combattants des deux côtés font chanter un Te Deum, en ayant soin de faire emporter en secret les morts et les blessés. Le public, qui n'est pas initié aux secrets de la stratégie parlementaire, qui n'a pas été témoin des marches et contre-marches des deux armées, en est encore à se demander où est le vainqueur, où est le vaincu. Mous, qui ne pouvons pas nous permettre, en de semblables matières, d'en savoir plus long que le public, contentons-nous d'enregistrer les prouesses valeureuses et les grands coups d'épée.

Les honneurs du combat ont été pour M. Dupin, qui a vu luire, dans cette circonstance, quelques-uns des rayons les plus éclatants de son ancien soleil de glqire et de popularité. En outre de sa verve, de son talent, de sa sagacité, M. Dupin a pour réussir, lorsqu'il le veut, un secret difficile et qui n'est qu'à lui, Il y a beaucoup de gens qui ne demanderaient pas mieux que d'avoir de l'esprit et qui le pourraient même à la rigueur; mais

ils n'osent ; à peine avancés, ils s'arrêtent ; ils reculent comme devant un fantôme; ils invoquent en vain autour d'eux des regards complaisants pour les saillies qui les étoiiffent ; ils passent une heure à la tribune uniquement occupés à prendre leur élan et à rester en route ; on les voit ensuite arriver à la fin de leur discours, pftles, haletants, essoufflés par le travail intérieur d'un enfantement stérile, martyrs d'une sorte d'éternuemeut intellectuel, la main fermée et pleine de mots heureux, n'ayant rien dit enfin de ce qu'ils voulaient dire. Pour M. Dupin, quelle différence I Une fois son parti pris, une fois le terrain choisi, et il sait le choisir avec prudence et avec adresse, on n'a plus avec lui à s'inquiéter du reste. Il y a dans son geste, dans sa voix, dans ce rare bon sens avec lequel il découvre la raison de décider, sinon la plus élevée, au moins la plus frappante, quelque chose qui va droit à l'intelligence de ceux qui l'écoutent ; il sait parler aux sympathies populaires, dans ce langage populaire qui se perd tous les jours, grâce à la pruderie de nos habitudes, et qui n'en est, pour cela, ni moins puissant, ni moins écouté; à ses plaisanteries qui ne sont pas toujours des plaisanteries attiques, il sait prêter un sel qui réveillerait les appétits éteints.

M. Dupin dit ses bons mots à pleine bouche ; il les redit même à l'occasion, tant il se croit sûr de lui et de ses auditeurs. Il était curieux de voir, à côté de M. Guizot, grave et méditatif, M. Villemain riant aux éclats aux épigrammes de M. Dupin, comme un artiste qui salue l'art partout où il le trouve! Pascal avait raison lorsqu'il disait : « L'éloquence continue ennuie. » Elle ne donne pas, en effet, le temps de respirer. C'est juste ce qui fait le mérite et le succès d'une éloquence comme celle de M. Dupin, éloquence intermittente, où il y a de tout, où il y a même, comme dans son dernier discours, de nobles et magnifiques inspirations. Il arrive à M. Dupin ce qui ne manque jamais d'arriver à ceux qui furent braves un tel jour, braves par caprice, par occasion, par circonstance. Leur hardiesse, un peu timide , s'exalte d'autant plus qu'elle sent qu'elle a besoin d'excitants. Leur parole en devient plus vive, plus ardente et plus impétueuse. M. Dupin, et nous ne lui en faisons pas un repro-

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che, la prudence étant la vertu des grands orateurs et des grands capitaines, ne se soucie pas trop de se battre en rase campagne ; il aime assez à tirer sur l'ennemi, embusqué derrière une question populaire ; celle de la disjonction ou du droit de visite, par exemple. Le succès de M. Dupin a été complet et mérité; rien n'y a manqué, pas même les louangeurs effrontés qui marchent après tous les succès, et ne manquent jamais de les exagérer, pour les rendre ridicules; claqueurs qui empêchent les honnêtes gens d'applaudir ; mieux valaient les insulteurs de Rome ? On a fabriqué, pour l'usage de M. Dupin, des bons mots faisant suite à son fameux discours en faveur du peuple français ; ainsi de l'oiseau d'Ecosse, servi à la table du roi, dont M. Dupin ne mange pas, parce qu'il n'aime rien de ce qui est anglais :

Un journal, et un journal grave, prend soin d'apprendre : «c Qu'il n'y a rien de comparable à ce mot de M. Dupin, à l'oc- (( casion d'un oiseau, que le mot de Caton, à l'occasion d'une a figue : Delenda Carthago. » Franchement, si le vieux Caton, esprit étroit et intéressé, l'a dit, ce n'est pas ce qu'il aurait dit de mieux. On ne voit pas ce que Rome, une fois Carthage détruite, a gagné à être seule maîtresse du monde, sinon à voir arriver plus tôt les jours de sa décadence. Quant à M. Dupin, qui a reçu du ciel l'esprit, le talent, la grandeur, la fortune, il n'a plus qu'une seule chose à lui demander, et une chose qu'il n'est pas toujours facile d'obtenir : de sages ennemis.

Avant M. Dupin, avait parlé M. Billault; après lui M. Odilon barrot : le hasard rapprochant ainsi deux talents que rien ne rapproche. M. Billault, longtemps avocat à Nantes, sorti d'un tribunal de première instance, pour monter tout droit à la tribune de la chambre des députés, a surpris d'abord par ce qu'il y a réellement en lui de facilité, de souplesse et de rare intelligence des afiiaires. Il n'y avait rien là qui sentit l'avocat habitué aux petites causes : point d'emphase, d'exagération, de mauvais goût ; quelque chose, au contraire, de simple, de rapide, de courant, réfléchissant avec des nuances moins vives la parole de

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M. Thiers. Tel apparut, dès les premiers jours, le talent de M. Billault, qui sembla se donner, et qui fut accepté tout de suite, comme un talent fait pour la discussion utile et pour les affaires. L'effet une fois produit, peut-être M. Billault aurait-il sagement fait de ne pas en risquer légèrement le bénéfice par des tentatives trop souvent renouvelées. Il n'est donné qu'à bien peu d'bommes de se prodiguer , sans inconvénient et sans danger. M. Billault, à force d'entendre dire, ce qui est vrai, qu'il avait l'éloquence des affaires, et que l'éloquence desaflEaires était la seule éloquence possible, a fini par se faire illusion à luimême, en prenant la chambre des députés pour la cour royale de Paris (première chambre). On a pu s'en apercevoir, notamment dans la question du droit de visite, qui a été cinq minutes durant, après le discours de M. Dupin , une question ministérielle; M. Billault n'avait vu là qu'un sujet de plaidoirie; encore la cause avait-elle été par lui plutôt épluchée que plaidée. Tous les faits y étaient; tous les arguments déduits avec une rare habileté, mais moins l'ensemble, la concentration, l'unité, qui font les plaidoiries complètes. H. Billault a parlé trois heures, et sans songer assez que la tribune est un trône, que chacun veut s'y asseoir à son tour, et que Mirabeau lui-même, dans un temps où l'on n'était pas encore blasé sur l'éloquence politique, n'a peut-être jamais osé en faire autant. Ajoutez à cela que M. Billault n'a pas encore pu acquérir cette autorité tranquille, qui fait qu'on s'impose à l'attention des auditeurs; du barreau où il a vécu il a retenu l'habitude de parler trèsvite, comme on fait devant des juges sur la figure desquels on craint de lire la lassitude et l'ennui. Aussi sa façon de dire ne permet-elle pas de distractions : le fil une fois rompu, il devient impossible de le ressaisir.

Pourquoi H. Billault ne prête-t-il pas à H. Odilon-Barrot quelque chose de son goût pour les discussions positives et de sa rapidité, en lui empruntant, à son tour, la gravité de sa tenue et la solennité de sa diction? Courage, M. Barrot! Vous avez admirablement commencé. Le coup a porté. Soyez vif,

Derveux. pressant, positif : TadTersaire est devant vous; voilà la question ; ne cherchez pas ailleurs où vous devez frapper. Avec M. Barrot il n'y a pas moyen de circonscrire le champ dos; il ne peut pas rester à terre; sa logique à peine abattue se relève, comme malgré lui, et reprend son vol si haut, qu'à peine s'il peut la suivre : il y a dans sa parole une sorte de solennité un peu monotone , qui le berce pour ainsi dire, et qui fait que la pensée n'arrive jusqu'à lui que vague, confuse et indéterminée; le fait est que dans ses discours on ne saisit rien de bien net et de bien précis ; qu'il serait difficile d'y voir autre chose que les inutiles efforts d'un noble esprit qui voudrait descendre et qui remonte toujours vers les abstractions et les généralités. L'éloquence de M. Barrot , par sa nature propre , est de celles qui commencent les révolutions ; on en trouverait plus d'un exemple dans le côté gauche de l'assemblée constituante , non loin de Mirabeau qui savait être éloquent avec tant de bons sens et une si grande intelligence des affaires.

Ne rapetissons pas à plaisir les temps où nous vivons ; disons, ce qui est vrai, que nous n'avons pas eu une tribune qui ne se fût honorée du talent de M. Odilon-Barrot. Disons , ce qui est plus vrai peut-être encore : que parmi les harangues des Girondins, il n'y en a pas une seule, peut-être, qui vaille, pour l'éloquence et la magnificence du langage , la harangue que M. de Lamartine prononçait il y a trois semaines devant la chambres des députés. Nous n'avons pas à nous expliquer sur le sujet même du discours où ce brillant esprit se donne carrière» et qui scandaliserait à peine les Anglais, habitués depuis deux siàdes aux évolutions de la politique.

Dans quelle occasion la tribune française a-t-elle retenti d'accents plus pathétiques et plus puissants? Son style, sans être un style irréprochable, n'est pas mou et enflé comme le style ordinaire des discours : de plus, il a la teinte et la couleur qui, vues à distance, donnent à l'œuvre de l'orateur les proportions qu'elle doit avoir; ceci, n'est-ce pas beau ? « Non, ce n'est pas pour si peu que nous avons donné au monde européen,

politique, social , religieux, une secousse , telle qu'il n'y a pas un empire qui n'ait croulé ou tremblé , pas une fibre humaine dans tout l'univers qui n'y ait participé par le bien, par le mal , par la joie, par la terreur , par la haine ou par le Canatisme; n et encore : «cil y a un grand mot, un grand et beau cri qui sortit un jour d'une assemblée nationale de notre pays, à une de ces crises où l'âme d'un peuple tout entier paraît s'élever audessus d'elle même, et semble, pour ainsi dire, s'échapper par une seule voix ; c'est le cri que vous connaissez tous : Périssent nos mémoires pourvu que nos idées triomphent t Ce cri sera le mot d'ordre de ma vie politique, d

8ait-on quelle voix on entend, et dans quelles cisconstances? C'est la voix, la formidable voix de Danton s'absolvant luimême le lendemain du 2 septembre , au nom de son audace, et du salut public , du sang qu'il a fait verser : pour sauver le sol , le révolutionnaire fameux jette son nom dans le gouffre où Curtius n'a jeté que son cadavre. A M. de Lamartine, qui aurait dit qu'il répéterait le cri de Danton , après un demi-siède ? 0 mystère de la destinée I

Lorsqu'il est question de l'éloquence politique , il est impossible de taire le nom de M. Guizot. Jamais la tribune n'a entendu une parole plus austère, plus assurée et plus dominatrice. 11 ue faut pas lire H. Guizot; il faut le voir , il faut l'entendre. Cet esprit raide, dogmatique et généralisateur , élevé dans certaines régions, s'est assoupli au souffle des affaires, dont il sait maintenant le langage aussi bien que personne, parce que c'est un grand esprit; tout en s'assouplissant, il a conservé la nature qui lui est propre, ce qui fait son originalité et ce qui lui sert à imprimer à tout ce qu'il dit, des empreintes profondément personnelles. Nul n'est plus clair et plus adroit que M. Guizot, qu'on a si souvent accusé d'être obscur ; il excelle à passer auprès d'une difficulté sans s'y accrocher; on a pu le voir dans la discussion périlleuse qu'il vient de franchir.

Il a une manière à lui d'être dédaigneux, agressif et proroca-

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teur. Sar cette figure amaigrie et sévère, on lit le culte de la pensée et l'amour du pouvoir ; on a pu lui reprocher d'aller quelquefois au delà do cette pensée même, en la généralisant d'une façon trop abstraite et trop absolue. Les hommes d'Etat ne procèdent pas ainsi d'ordinaire ; ils prennent les faits pour ce qu'ils sont, tâchent de les expliquer dans leur sens, et se gardent bien, sur tout, d'engager l'avenir. C'est ainsi, par exemple, que, dans son amour pour la paix , M. Guizot anathématise la guerre en des termes qui sentent plutôt la chaire que la tribune. Suivant lui , la paix n'est pas seulement nécessaire au bonheur du monde ; la morale universelle en a besoin pour se rasseoir. Cela fôt-il vrai? H. Guizot ne sait-il pas que les plus éclatants progrès de l'intelligence humaine se sont faits par les armes; que les peuples conquérants furent des peuples civilisateurs ; que la guerre retrempe les nations en réveillant en elles l'inslinct du sacrifice ? A-t-il oublié ce que dit d'Alexandre , Montesquieu, lequel admire en lui cette saillie de raison qui le conduisait, et que ceux qui ont voulu faire un roman de son histoire n ont pu nous dérober? Que les hommes d'Etat laissent aux professeurs les thèses absolues; voilà tout ce qu'il y avait à dire sur ce point.

On pourrait faire une histoire, qui ne serait pas sans intérêt, de l'éloquence parlementaire et des mots qui ont été pris, quittés et repris. Qu'est devenu pour nous la patrie, avec sa magnifique coDsonnance qui remuait tant d'émotions dans les âmes, et ce sens mystérieux et sacré qu'on retrouve le même dans toutes les langues? Ecoutez plutôt les anciens :

Dî patrii, indigctcs.. . .

La patrie! il n'y avait pas d autre mol pour peindre et les doux souvenirs du lieu natal et les nobles souvenirs de gloire, qui sont comme le patrimoine commun des enfants du môme sol. La patrie! voilà le mot magique dont l'invocation entraînait seule , il y a cinquante ans , tout un peuple de paysans cl d'ouvriers, soldats d'une croisade nouvelle. Nous avons tant fait que nous avonsperdu la patrie, en attendant que nous trouvions

mieux. Si la Marseillaise n'était pas faite, on ne la ferait pas. Qui est-ce qui oserait dire : Allons enfants de la patrie!

On a d'abord rencontré le pays que nous avons dérobé à l'Angleterre; mot prude et bourgeois sentant son crû, auquel on a fait, tout de suite , une très-belle place dans le grand dictionnaire de la langue constitutionnelle ; on en a abusé et on s'en est lassé. On est en train, à cette heure, d'abuser d'un autre mot dont on sera aussi bientôt las. Qui est-ce qui a inventé mon pays? Est-ce M. Thiers , M. de Lamartine ou M. Guizot? On ne sait ; quoique l'origine n'en soit pas ancienne, à peine remonte-t-elle à quatre ans. Elle doit dater de la coalition, à Tépoquc où l'on jouait avec mon pays des niches à M. Mole, qui s'amuse, dit-on, à les rendre aujourd'hui. Quoi qu'il en soit, on s'en est tellement servi, qu'il est déjà tout usé. Il n'y a pas d'orateur de quatrième classe, lequel, en ouvrant la bouche d'une certaine manière et prononçant mon pays d'une façon décente, ne se croie M. de Lamartine, M. Thiers ou M. Guizot! C'est un mqt à refaire : avis aux inventeurs de mots politiques.

M. Victor Hugo va donc avoir un procès avec M"* Maxime; procès qui n'est pas d'hier, et qui date du jour où il y a eu des auteurs de tragédie et des comédiens. L'auteur, qui est toujours content de lui, n'est jamais content de l'acteur; ceci est dans l'ordre. On n'a jamais vu autre chose à toutes les époques. Voyez plutôt Voltaire, qui n'a eu dans sa vie que deux passions : la passion du théâtre était la première. Il ne sait que crier, gémir, se plaindre et se plaindre dans toutes les occasions et dans toutes les circonstances. Ce Théâtre-Français d'alors, que notre imagination se représente si brillant et si beau, n*Gst à ses yeux qu'un tripot; il ne fait grâce à personne, pas même à Lekain et à M"® Clairon. Vieux, ses colères redoublent : il se croit trahi par la comédie entière : (( au lieu de Lekain qui c( devient gros, il voudrait un jeune homme beau, bieu fait, <c brillant, ayant une belle jambe et une belle voix, vif, tendre, « emporté, pleurant tantôt de tendresse et tantôt de colère. » Quant à l'actrice , c'est bien autre chose : <c que H""" Durancy

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<c passe toute la semaine de Qtuutmoâo à pleurer ; qu'on la ({ fouette jusc[u'à ce qu'elle répande des larmes; si elle ne sait « pas pleurer, elle ne sait rien. »

M. Victor Hugo n'aurait jamais songé à employer le moyen imaginé par Voltaire pour rendre sensible l'actrice , appelée à avoir quatre-yingt-deux ans dans les Burgraves, aux ides de raars. Il n'a pas vu d'autre moyen, pour en sortir, que d'aller demander au boulevart ce qu'il croyait n'avoir pas trouvé au Théâtre-Français. De là, le procès : M"* Maxime tenant, pour l'honneur de son nom, à être octogénaire : On a si peu d'occasions pour cela.

U DIFFAMATION.— - PROCÈS A UN LIVRE.— L' ABBÉ COMBALOT.— LA CRITIQUE AD BARREAU. — LES TITRES DE NOBLESSE.

Les procès en diffamation se multiplient. On n'entend parler que de cela ; de tous les côtés on les voit éclore ; il n'y aura bientôt plus personne d'assez grand ou d'assez petit pour se croire à l'abri du fléau. Pendant que les fonctionnaires publics posent qualités aux audiences civiles, les industriels , les artistes, les écrivains, les médecins font queue à la porte des tribunaux de police correctionnelle. C'est là que se donnent rendez-vous les rivalités qui commencent et les amitiés qui finissent. Des Gaulois, nos pères, peuple de soldats et d'avocats, selon César, nous n'avons recueilli que la seconde partie de Théritagc. Le papier timbré a remplacé pour nous le pistolet et Tépée , qui ont été si longtemps la raison suprême de nos querelles. On plaide aujour-

d'hui comme on se battait autrefois : il y a bien des causes qui pourraient servira expliquer cette invasion de la justice, dans nos mœurs ; au premier rang desquelles il faut placer la jurisprudence de la cour de cassation sur le duel. Décidément , la voilà prise au sérieux par tout le monde. Le métier de tueur d'hommes sera bientôt à ajouter à tant d'autres métiers emportés par le Qot des idées et des âges, et dont le nom seul est resté. Encore un peu, et les traditions du combat singulier, contre lesquelles avait lutté vainement le pouvoir de Louis XIV, auront presque entièrement disparu d'au milieu de nous. Où sont nos raffinés? Qui cherche aujourd'hui à comprendre les subtilités du point d'honneur dont étaient épris les casuistes en cuirasse et à plumet, pour lesquels l'audience était un champ clos? Avant d'agir comme eux , on y regarderait à deux fois.

Il y en a d'abord plus d'un, atieint par la mollesse de son siècle, qui aurait inventé la jurisprudence de la cour suprême, si elle n'existait pas, et pour lequel l'arrêt de la chambre criminelle esl un abri où sa prudence aime à se réfugier. Les mieux disposés reculent devant de fâcheuses extrémités. Personne ne se soucie, après avoir joué sa vie, de venir jouer par-dessus le marché, son honneur, sa fortune et sa liberté, devant douze bourgeois, dont on finira peut-être par lasser la bénigne justice. Qui sait, s'il ne leur arrivera pas un jour de se fâcher? Trouveront-ils toujours de leur goût le sang légèrement versé? En pareil cas, et devant une telle incertitude, les plus hardis hésitent ; aux hasards du duel, suivis des angoisses de la cour d'assises, ou conçoit qu'ils prcRrentla police correctionnelle, piscine assez commode après tout, où des adversaires peuvent laver leur linge sale, sans crainte de> indiscrétions delà presse. Qu'on s'étonne ensuite de tantde procès, qui ne sont pas à la veille d'être finis , si l'on songe qu iU naissent de la nature même de nos institutions.

De tout temps, les peuples libres se sont cru le droit de ne pas marchander avec les mots, la liberté politique et la liberté civile, à leurs yeux , étant sœurs ; ils n'ont jamais eu l'air de soupçonner ce respect excessif pour le repos de la vie privée, dont nous nous sommes fait une loi. Voyez les anciens : les plus gros

mots ne leur font pas peur; un adversaire à son adversaire reproche tout : les torts de la fortune, les imperfections physiques comme les fautes politiques, comme les vices de l'âme. S'il l'avait fallu, Démosthènes aurait fait un crime à Eschine d'être chauve ou mal fait. Ces voiles dont nous couvrons nos dieux domestiques, les anciens les déchirent ; l'œil pénètre partout ; pour eux il n'y a pas de secrets ; leurs murs sont de verre. Aussi, sontils passés mattres dans l'art des objurgations et des injures ; on sent qu'il n'y a ni délicatesse, ni ménagements qui les arrêtent. C'est une éloquence comme une autre, et qui, même, a son nom qui lui est propre. Les anciens étaient plus heureux ou plus sages que nous. Ils avaient les mœurs de leurs institutions ; leur liberté n'était pas une liberté comme la nôtre, grelottante auprès du foyer, mais une liberté habituée au grand air, compagne delà place publique. Le pugilat de la tribune était pour eux comme le pugilat olympique ; le vaincu d'aujourd'hui sera le vainqueur de demain ; honneur au plus fort et au plus vaillant! Voilà comment ils en étaient arrivés à se passer, lo plus aisément du monde, des duels et des procès en police correctionnelle.

Nous n'en sommes pas là ; le droit de tout dire, né des institutions nouvelles, nous irait assez si nous savions comment faire, pour en concilier l'exercice avec les susceptibilités que nous avons gardées de nos anciennes mœurs. En attendant, nous avons eu le temps, depuis cinquante années que nous faisons et défaisons des gouvernements, de perdre un secret qu'on aurait dit trouvé avec la langue française et perfectionné avec elle : le secret d'égratigner sans blesser, de ne jamais aller jusqu'au bout de sa pensée; d'être incisif avec politesse; d'emmieller la vérité sans l'affadir; de savoir prendre la mesure de son indignation et de sa colère ; le secret de cette raillerie de Montaigne, de Pascal; celle de Voltaire dans les bons endroits. La raillerie , comme nous la comprenons, supposait dans les esprits une sorte d'initiation préparatoire et un sous-entendu auquel personne ne veut plus se prêter. Aussi ne sommes-nous plus railleurs , nous sommes grossiers, et voilà tout. On va, par le plus court chemin , à la plus grosse injure; on tombe droit dans la diffamation, ce qui

n'est, comme on voit, ni bien long, ni bien difficile. Nous en sommes donc où en étaient lesanciens, sauf que nous aurons toujours de plus qu'eux une vivacité d'impressions, fruit des mœui^ modernes, qu'il n'est pas au pouvoir des lois de vaincre, et qui nous rendra difficile à porter cette liberté de tout dire, dont le poids semble écraser déjà notre délicatesse. Entre la politesse que nous n'avons plus et la brutale franchise que nous n'aurons probablement jamais, il y a une transition qui s'essaye en ce moment devant les tribunaux correctionnels. Gela explique tant de procès dont le nombre et le caractère doivent finir par appeler l'attention du législateur sur la loi de 181 9, devenue une de nos loiscapitales. Cette loi a été faite parle plus éminent jurisconsulte politique denotreépoque, esprit honnête et élevé ; par H. leduc de Broglie, sous les inspirations de H. Royer-Collard, qui préméditait son fameux oracle : la vie privée doit être murée. Cette loi était un progrès. Elle soumettait les fonctionnaires publics à la discussion de leurs actes ; elle aifranchissait les citoyens, même les citoyens coupables, du tribut qu'auraient voulu prélever sur eux la rancune et la haine. Il y avait là une belle pensée et digne des cœurs où elle était née ; c'était la miséricorde écrite dans la loi ; l'amnistie accordée au repentir. La vengeance publique une fois satisfaite, personne ne pouvait la ressaisir. Il ne restait plus qu'un droit : celui du pardon et de l'oubli.

Tel est l'esprit de la loi de 1 81 9, conçue dans des idées excellentes, mais exclusives et systématiques. On peut reprocher à cette loi de n'être pas assez virile, et de ne pas suffire toujours à rassurer les intérêts qu'elle a voulu protéger ; défendez le repos du foyer, la paix de la vie domestique, nous le concevons. Mais ces biens, si précieux qu'ils soient, sont-ils les premiers de tous les biens? Avant le repos ne faut-il pas placer l'honneur? Quel secours trouvera l'homme honnête contre les attaques dont il a été l'objet? Pourra-t-il sortir du tribunal, où il a été demander justice, le visage haut, le front levé, sûr de lui-même et sûr des autres, vengé de ses outrages par le magistrat interprète et dépositaire des lois? Les choses ne se passent. pas ainsi : la loi ne peut offrir aux mécontentements les plus légitimes qu'une sorte

A l'admehge. 183

de satisfaction équivoque. On dirait, à ses effets, qu'elle est plutôt une loi de police destinée à assurer le repos matériel de la eité, qu'une loi morale destinée à régler les rapports des citoyens entre eux. Venez-vous à vous plaindre ; à solliciter un débat qui ressemble à un débat ; une réparation qui ressemble à une réparation ; autre chose enfin que cette justice de muets administrée à petite dose? Taisez-vous, va-t-on vous dire ; vous empêcheriez de .dormir une société malade, que le plus léger bruit réveille, et qui s'est iaitdes lois à son image. C'est là précisément ce dont nous nous plaignons; de ne trouver dans la loi qu'un asile banal, un lieu de refuge offert à tous ; où les honnêtes gens sont mêlés avec les malfaiteurs.

Serait-il si difficile qu'il en fût autrement? La loi ne connaît qu'une seule action pour tous les faits et pour toutes les personnes. Cela suffit-il ? Pourquoi n'y en aurait-il pas deux? Celui-ci aime le repos ; sa conscience recherche le petit jour : qu'on lui donne le repos et le petit jour. Vivez en paix, heureux de la terre, sous la protection de la loi qui défend de dire la vérité I Mais il en est d'autres qui mettent leur honneur avant leur repos, et dont la renommée ne craint ni l'éclat, ni le soleil, ni le grand jour. A ceux-là que veut-on donner? Ils n'ont que faire des ménagements extrêmes qui leur nuisent au lieu de les servir. La loi de 1 81 9 semble avoir été faite pour des malades, et ils se portent bien. Le législateur est-il un empirique, imposant son remède à tous, même à ceux qui n'en ont pas besoin ?

La cour d'assises de la Seine vient de condamner à six mois de prison un ouvrier imprimeur , déclaré coupable d'avoir attaqué les prétendues religions révélées. Nous n'avons rien à dire, sinon que tes ouvriers auront toujours quelque chose de mieux à faire, que de récrire, en un français assez suspect, la profession de foi du vicaire Savoyard. La liberté de penser appartient aux ouvriers comme à tous; il n'y a pas là, pas plus qu'ailleurs, de classes privilégiées ; cependant on conçoit qu'à mesure qu'elle descend, la liberté doive être plus réservée et plus circonspecte. Ce qui n'empêche pas que nous ne voyions avec peine de

semblables procès, propres, selonsnous, à égarer le jury.

Le délit de presse, c'est un fait^ à proprement parler, et un fait d'ordinaire assez simple pour que le bon sens public, re* présenté par le jury , puisse l'apprécier promptement et sûrement. Mais un livre, c'est autre chose ; c'est une œu?re complexe qui demande, pour être jugée, du temps d'abord, et des intelligences exercées. Mais il ne s'agit ici que d'un petit livre, qui ne demande pas tant de façons; soit, toutes réserves faites, d'ailleurs, en faveur des petits livres. Demain, si c'est d'un gros livre qu'il s'agit, que fera-t-onî où sera la fin de l'usage? où sera le commencement de l'abusîLe ministère public devra-t-il s'arrêter devant le format? Où est, dans la loi, la disposition qui prot^e rin-4® aux dépens de l'in-S^? Faisons aux livres le moins de procès possibles ; nous n'avons plus de juges, grftce à Dieu, pour les juger. Où est le parlement, où est la Sorbonne? Le jury n'est pas institué pour cela. Pour peu qu'un livre en valût la peine, il y aurait, en le poursuivant, un autre danger : on s'exposerait à le faire lire.Cen'est pas d'aujourd'hui que les livres condamnés se lisent plus que les autres; du temps de Néron, on écrivait contre les prôtres et les sénateurs. Néron faisait brûler les livres, et Tacite ajoute : <( Conquisitos lectitatosque donec cumpericuh parabaniur, mox licentia habendi oblivionem attulit, )> Les choses n'ont pas changé ; Tacite pourrait en dire autant aujourd'hui.

Il y a une chose qui, plus que tout le reste, devrait décourager les auteurs de semblables livres : c'est l'indifférence qui les attend. A quoi bon brûler ou condamner les livres que personne n a lus et que personne ne veut lire? Il y a vingt-cinq ans, une cause comme celle-là aurait ému l'opinion. On aurait crié à la persécution et au martyre ; les avocats les plus renommés se seraient disputé l'honneur de défendre l'auteur accusé. M. Touquet, apôtre oublié du libéralisme hargneux, éditeur du Voltaire des chaumières , fameux par ses lîibatières et ses évangiles, était devenu célèbre pour moins que cela. Le temps de pareilles apothéoses est passé. Ceux qui seraient le moins disposés à faire bon marché de la liberté de la pensée, la veulent se-

k l'audience. 185

rieuse, modérée, et digne d'un peuple libre. Les taquineries irreligieuses ne sont plus dans nos mœurs; personne ne veut s'associer à des témérités sans écho. L'opinion est calme, parce qu'elle est forte ; elle sent qu'il n'est plus au pouvoir de personne de lui dérober ses conquêtes.

Cecalme de l'opinion, en trompant quelques ardentes imaginations, leur a fait croire que la société était à leurs ordres, et qu'elle allait docilement obéir à leur voix. De là tant de vives querelles dont la presse et la tribune ont retenti, et dont la cour d'assises vient d'avoir un écho. M. Combalot, auteur d'un écrit contre l'Université, déclaré coupable par le jury, a été condamné par la cour à quinze jours de prison. Le voilà martyr; de respectables prélats le lui écrivent ; M. l'évoque de Valence lui dit fort nettement : « Votre défaite, mon cher abbé Combalot, est une victoire aux yeux de la France catholique et religieuse. La cause que vous avez soutenue y gagnera et grandira; elle ennoblira les verroux qui vont, pendant quinze jours, se fermer sur vous. Cum iniqins reputatuê est. Vous ne serez pas fâché d'avoir un trait de ressemblance avec votre divin modèle. ))Ainsi, M. l'abbé Combalot est comparé tout simplement à Notre-Seigneur Jésus- Christ; il est impossible, on doit en convenir, d'Ctre martyr à meilleur marché. Il nous souvient qu'il y a trois ans un prêtre comparaissait devant la cour d'assises; ce prêtre, flambeau de l'Église, quoique flambeau éteint, un des grands écrivains du siècle, fut condamné à une année d'emprisonnement. Si les privilèges du prêtre devaient défendre M. Combalot comme au moyen âge, lequel des deux, de lui ou de l'auteur de V Essai sur V indifférence, aurait eu le plus de droit de s'écrier : Ego sum clericus?

M. Dupin redescend dans la lice où le clergé l'appelle ; il y retrouve l'éclat, la chaleur, la verve de ses plus belles années. Il y a des questions qui lui prêtent une force nouvelle. Le discours qu'il vient de prononcer est rempli de puissance et de sagesse, et restera comme un des plus remarquables qu'il ait faits.

M. Dupin est un esprit net et positif, nourri dans les tradi* tions de TÉglise de France ; il y a en lui ce mélange d'indépendance et de soumission qui fait le côté original de son caractère, et qui était le fond commun des doctrines des prêtres, des magistrats et des jurisconsultes d'autrefois. Le rdle qu'il a pris et qu'il reprend, lui va mieux qu'à aucun autre, précisément parce qu'il est lemattre de sa pensée, qu'elle n'est ni trop prompte ni trop hardie, et qu'il offre toutes les garanties aux consciences honnêtes et aux esprits raisonnables. Catholique comme Tétaient nos pères, M. Dupin n'a pu voir sans effroi les badigeonneurs de catholicisme, qui font de la religion un objet d'art ; beaux esprits blasés qui, pour se distraire, jetteraient la France dans les exagérations du mysticisme ultraraontain. Magistrat, il s*est indigné à l'aspect de cette insurrection contre les lois et contre les décisions de la justice, sonnée dans les sacristies et dans les cathédrales. Ceux qui sapent la société par sa base sont-ils sûrs de lui rendre ce qu'elle aura perdu : le respect des lois, des magistrats et des institutions? Tel était le texte du discours de M. Dupin. a Si nous sommes désarmés, a-t-il dit, n'oublions pas que nous sommes législateurs... Quand le clergé a tort, lorsqu'il veut rappeler de mauvais temps, réveiller les passions d'un autre Age, devenir tout à fait indépendant, pour être bientôt souverain, car lorsqu'il veut des sujets il en trouve, c'est alors qu'il faut lui rappeler que nous sommes un gouvernement constitutionnel, un gouvernement dont on ne dispose pas à l'aide d'un seul individu ; que nous avons la presse et la tribune pour répondre de lui et de nous. »

Sages paroles que celles-là, qui empruntent une autorité particulière au caractère et à la position de celui qui les a prononcées I C'est la plus haute magistrature du royaume qui, parla bouche de M. Dupin, marque, à des esprits inquiets et oi^eilleux, la limite qu'ils ne doivent pas franchir. Ces paroles, les écoutera-t-on?

Nous avons dit que la critique, au barreau, ne devait être ad-

A l'audience. 187

mise qu'avec oerlaioes réserves» par la raison fort simple que le barreau n*e$t pas le théâtre, qu'un avocatn'est pas un comédien, qu'on n'achète, en entrant à l'audience, que le droit d'y assister iiYec respect, et que le public n'exerce de représailles que sur ceux qui se sont donnés à lui. On nous répond que c'est là de

I aristocratie ; que toutes les professions se ressemblent; qu'il en est de la profession d'avocat comme de celle de député, de ministre ou de maçon ; que toutes sont soumises aux mêmes lois, et que d'ailleurs les avocats ont fait assez de mal à la France par leur bavardage, pour qu'on puisse prendre contre eux sa revanche. Tout cela n'est pas nouveau. Il y a plus de quarante ans qu'un homme en disait autant : Souffrirons-nous que les avocats perdent la République par leur bavardage? A quoi on lui ré* poDdait : Il faut les jeter à la rivière. Mais l'homme qui parlait ainsi s'appelait Bonaparte; ce jour-là c'était le 18 brumaire; il allait mettre le pied sur les lois et sur les institutions de son pays ; c'était César passant le Rubicon , et le passant d'une enjambée, car le Rubicon était à sec. Ajoutons qu'il avait fait les campagnes d'Italie; qu'il avait inscrit son nom au sommet des pyramides; qu'il avait sauvé la France, pour laquelle son génie couvait les merveilles du Consulat et les splendeurs de l'Empire ; de manière, comme on voit, que de semblables dédains ne sont pas à l'usage de tout le monde. Ces excès de la force, qui tôt ou tard s'expient, ne s'excusent que par le génie ou par la gloire; on ne les imite pas, on les contrefait, et la contrefaçon, au lieu d'être menaçante, est ridicule. Le mot n'a pas assez porté bonheur à l'empereur Napoléon pour qu'on doive être tenté de le répéter après lui. Nous avons eu des nausées de grandeur et de victoire; à force de combats et de triomphes, on a fini par s'apercevoir que rien ne tenait lieu à un peuple de la liberté réglée par les lois, pas même d'être le premier peuple du monde. Les hommes qu'on avait dédaignés se sont trop vengés h leur tour.

II est digne de remarque que ce fut un avocat qui, l'un des premiers, sonna le glas à l'agonie du pouvoir impérial.

Ainsi laissons, quant à présent, le passé pour ce qu'il est; peut-être sommes-nous trop près pour bien voir ; ne mêlons pas

les querelles publiques aux querelles privées. De quoi s'agit-il? de savoir tout simplement ce que doit 6tre la critique au barreau, en tenant compte des habitudes de publicité, d'examen et de discussion qui s'y sont introduites. Nous ne sommes plus au temps de Loysel ; nous avons franchi les barrières qui l'arrêtaient; ses scrupules ne sont plus à nos yeux que des scrupules exagérés : a Je viens maintenant aiuc avocats de mon temps, qui sont en bien grand nombre^ mais ils sontlaplm part vivants, desquels y partant Je ne puis parler. » (Dialogue des avocats.) Il est convenu aujourd'hui qu'on pourra parler des avocats vivants : c'est un droit qui paraît acquis à la critique du consentement général; les avocats vivants s'y sont eux-mêmes prêles. Il est impossible de se résigner à l'éloge avec plus de bonne grAce que ne l'ont fait la plupart d'entre eux ; d'où l'on a conclu qu'à côté de l'éloge devait se glisser le blâme, et que la critique, du moment qu'on l'acceptait, ne pouvait pas changer de nature exprès pour le barreau, et devenir, pour ses élus, un concert perpétuel de louanges. Que s'il vous plaît de trouver Métellus éloquent, pourquoi nepourrai-jepas le trouver emphatique? De Quintus, qui vous touche par ses larmes, ne serai-je pas admis à dire qu'il les prodigue trop peut-être , qu'il n'en est pas du royaume de l'éloquence comme du royaume des deux, promis à ceux qui pleurent, et qu'il faut à la parole de l'homme quelque chose de plus viril et de plus contenu? S'il ne peut pas en être ainsi, où est la critique? Le droit de tout dire ne sera plus que le droit de tout louer; mieux valait le silence de Loysel. Il n'y a rien de plus vrai que cela, logiquement parlant. Voilà bien la critique avec ce qu'il peut y avoir en elle d'inflexible, d'absolu; cx)nvenons seulement qu'avec la logique on en viendrait à dénaturer le barreau, à lui donner d'autres mœurs, d'autres besoins, d'autres habitudes, et à faire de la profession d'avocat autre chose que ce qu'on en a fait jusqu'à présent.

Et voilà pourquoi nous persistons à penser que la critique, au barreau, sans abdiquer, doit avoir un caractère particulier, par cela seul qu'elle y est plutôt tolérée que reconnue, et que l'avocat, en y entrant, n'a pas dû compter sur elle. Il n'en est pas de

A l'audience. 189

la cairière du barreau comme de ces carrières épineuses qui sollicitent les esprits ardents, les imaginations brillantes ; carrières pleines de triomphes et de dangers, où l'on marche entre lesécueils; où la roche Tarpéienne est toujours tout près du Capitole. L avocat se peut-il égaler au poète? Cela veut dire en prose que le poëte, comme l'artiste, appartient au public : qu il se^i donné à lui corps et flme ; que tous deux se sont volontairement rendus justiciables de ce juge capricieux, tyrannique, mobile, qu'on appelle l'opinion ; que le laurier du poète et do l'artiste croit si haut, si haut, qu'à peine si quelques-uns peuvent l'atteindre, et que leurs triomphes ne sont les plus glorieux des triomphes que parce qu'ils en sont les plus difficiles et les plus chèrement achetés. De l'avocat on ne peut pas en dire autant. Quels engagements a-t-il pris avec le public? Qu'a de commun avec la critique l'homme qui ne demande rien à la gloire, et qui ne cherche au barreau qu'une existence honorable et occupée? Ces différences que nous signalons et qui sont une affaire do raison et de bon sens , la loi les a faites, et elle les a si bien faites qu'en quelque endroit elle contient une allusion fort claire au crédit professionnel, indiquant ainsi les intérêts qu'elle entendait protéger, et fixant à la critique les limites qu'elle ne devait pas franchir. La critique, si elle ne veillait sur elle-même, finirait par s'appeler diffamation, venant à atteindre l'homme dans sa vie privée et dans l'exercice d'un état qui ne relève pas nécessairement de son tribunal.

Qu'on ne cite pas comme exemple ou comme excuse la profession de ministre et celle de député, qui sont en butte à de plus violentes attaques : d'abord, parce qu'un abus ne justifie pas un abus; parce qu'ensuite on n'a jamais pu dire sérieusement que ce fût une profession d'être député ou ministre, et parce qu'enfin il y a comme un contrat tacite entreceux qui descendent et ceux qui montent, lesquels, en montant, acceptent d'avance le martyre de leur royauté politique. Où serait le mal, ensuite, que la critique, même celle politique et littéraire, devint plus généreuse et plus hospitalière ? Nos mœurs publiques y perdraient-elles? Le talent lui-même s'arrêterail-il parce qu'il

ne sentirait plus à ses flancs l'éperon qui les ensanglante?

Le procès des tableaux de la ville de Montpellier, annoncé avec tant de fracas, n'a pas tenu tout ce qu'il promettait : il arrive là ce qui est quelquefois arrivé ailleurs; l'annonce a fait tort à la pièce. S'il y a du scandale, il se cache si bien, qu'à peine si on peut l'apercevoir.

Pourquoi n'en serait-il pas des procès comme des tragédies , dont l'eiposition ne saurait être trop claire et trop rapide : je suis Oreste ou bien Agamemnon. Parlez vite si vous voulez que l'attention vous reste fidèle? sinon la voilà partie; pouvez-vous exiger qu'elle soit là toujours à l'affût devant un mot qui ne vient pas?

Le rôle d'un expert en tableaux a été assez étrange. O Raphaël I ô Titien I 0 Rubenst ô vous tous, maîtres divins! oourezvous le risque d'être vendus au hasard? 0 faiblesse de Tesprit humain! ô vanité de la science ! Les experts en tableaux seraient-ils destinés à aller rejoindre bientôt les experts en écritures? On a raconté, pour sauver l'honneur de l'expert, des histoires à faire dresser les cheveux aux millionnaires qui font des galeries et qui sont à fa recherche des chefs-d'oeuvre. Lorsqu'il s'agira d'experts, millionnaires malheureux, faites attention, prenez garde! voyez ce qu'il a failli en coûter à la bonne ville de Montpellier, parce que son maire, pour estimer des tableaux italiens, avait avisé un expert en tableaux flamands : la différence n'était que de trois cents francs à douze mille francs. Rien que cela 1

Les plaidoiries ont été vives, plus vives peut-être que l'affaire elle-même ne semblait l'exiger. Les avocats ont fait leurs honneurs mutuels avec une intrépidité désespérée, qui n'est pas dans les usages du barreau , qui n'était pas dans les nécessités de la défense et dont leurs amis ont pu s'affliger en s'en étonnant. Ils ne se sont fait grâce de rien ; ils ont été chercher, pour les mettre au grand jour et en pleine saillie, leurs imperfections visibles et leurs imperfections cachées. Non contents des mots que pouvait leur inspirer leur propre colère, ils ont été en em-

A l'audience. 191

prooter aux écrivains les mieux connus par le sel ftcre de la raillerie et par le mordant de l'expression. Ce n'était plus une controyerse; c'était une dispute où les avocats, prêts à se colleter, auraient fini peut-être par oublier leurs clients. Personne n'a intérêt à ce que les choses se passent ainsi. Les parties supplieront leurs défenseurs d'apporter à leur défense un peu moins de zèle.

Jusqu'à présent il avait régné au barreau une sorte de droit public qui protégeait l'avocat et le rendait inviolable pour son adversaire. Les plus habiles et les plus forts doivent demander la cessation de ces combats acharnés et personnels, d'abord parce que les plus habiles et les plus forts ont leurs heures de faiblesse et d'oubli, et parce qu'ensuite les talents les plus éclatants et les plus fins ont des taches que les voisins aperçoivent, si le public jie les aperçoit pas. La revanche est plus facile qu'on ne pense, même à l'égard de ceux qui se croient à l'abri; le plus sûr dans tout cela, c'est qu'on finirait par s'amoindrir en cherchant à amoindrir les autres. Si les colères étaient simulées , quelle triste chose! Si elles étaient sérieuses, les avocats ne seraient bientôt plus que des gladiateurs, se déchirant euxmêmes pour le plus grand plaisir d'un public ennuyé. On se battrait à coups d'injures comme on se battait autrefois à coups de compliments : à choisir un excès, le second vaut mieux ; si la parole est moins relevée, elle est plus polie et plus digne d'hommes faits pour se respecter eux-mêmes, en respectant ceux devant lesquels ils parlent. La tribune donne au barreau d'autres exemples, dont le barreau fera bien de profiter. C'est là, cependant, que la colère est permise, la colère excitée par la passion et par de grands intérêts. Voit-on que les ministres du 29 octobre cherchent à rapetisser les ministres du 1<^' mars, afin d'en avoir meilleur marché? Ds s'y prennent avec une bien autre habileté, vraiment. M. Thiers lance un trait direct contre M. Guizot : il lui reproche d'être orgueilleux. M. Guizot se récrie, pas trop fort, cependant. — Vous en avez le droit, ajoute M. Thiers ; cela est dit comme M. Thiers sait dire; M. Guizot De sera pas en reste avec H. Thiers; M. Dumon, le lendemain.

parlera à la chambre de Tincomparable talent de Tancien président du conseil.

Tout le monde gagne à cet échange de politesses, dans lequel personne ne veut rester en arrière. Dût l'éloquence y perdre un peu, nous avouons qu'il est une chose que nous préférons à l'éloquence : c'est la dignité des mœurs, qui tient à la dignité du langage.

M. le garde-des-sceaux vient d'adresser à M. le préfet delà Seine une lettre officielle, lettre curieuse et qui figurera un jour à l'inventaire de la société actuelle. Il s'agit de L'épidémie nobiliaire, qui fait chaque jour de nouveaux progrès, et qui réclame déjà les secours de l'autorité. Voyez plutôt où nous en sommes; M. le garde-des-sceaux, sans s'en douter, va écrire une scène du Bourgeois gentilhomme, à laquelle Molière n'avait pas songé.

«c En ce qui concerne les noms ou prénoms, dit-il, il ne doit êlre attribué aucune énonciation qui n'existerait point dans les actes de naissance , lesquels font seuls foi en pareille matière. La particule de, pour être admise, doit indispensablement précéder le nom propre. C'est à tort qu'on la considère comme devant ou pouvant être naturellement ajoutée au nom de ceux qui ont obtenu des titres ou l'anoblissement. »

M. Jourdain est baron. M. le baron Jourdain! Voilà qui est beau; eh bieni cela ne suffit pas. M. Jourdain voudrait s'appeler M. le baron de Jourdain; ceci a meilleur air. Ainsi accommodé, M. le baron de Jourdain ferait souche en épousant une fille de qualité. M. le garde-des-sceaux ne le veut pas; il le condamne à être baron, rien que cela, baron tout court, et à renoncer au de qui le tente, et pour lequel il donnerait la baronie. Il faut avouer que M. Martin (du Nord) est bien méchant. Où serait le mal quand ce bon M. Jourdain aurait une satisfaction complète et pourrait tout à son aise s'appeler M. le baron de Jourdain ? La mascarade n'en serait pas plus désagréable pour cela.

M. Je ministre de la justice, dans un autre passage de sa lettre, parle « de ceux qui ne sont point versés dans la connan-

A l'audience. 193

sœiu^e des matières nobiliaires. » Et pourquoi faire, bon Dieu I 11 faut avouer que voilà un singulier sujet d'étude après 1 789 et après 18301 Ce serait une curieuse histoire que Thistoire de la noblesse depuis cinquante ans, depuis la nuit du 4 août jusqu'à l'époque actuelle; noblesse positive et futile tout ensemble, à laquelle il faut des distinctions chimériques, et qui joue avec ses honneurs comme on joue avec un hochet.

Qu'auraient dit les d'Aiguillon, les Clermont-Tonnerre, les Montmorency , les Lafayette, les Noailles, s'ils avaient pu voir, après soixante années de combats pour le triomphe de Tégalité, des bourgeois se disputer leur défroque? Si nous n'y prenons garde , nous allons tomber d'un excès dans un autre excès. On a cru qu'on pouvait décapiter les noms et renoncer aux souvenirs de l'histoire; de là ces haines contre la noblesse, signalées par tant de jalousie et tant de rigueur ; on s'est lassé de celle lulte qui ne pouvait mener à rien ; il ne dépend de personne de confisquer l'histoire, et les peuples, si puissants qu'on les suppose, ne peuvent pas empêcher les fils de s'appeler comme leurs pères. Aujourd'hui que la noblesse n'est plus une institution , on veut en faire une mode qui serait la plus ridicule de toutes les modes. C'est à n'y rien comprendre à l'état des personnes tilrées, et M. le ministre de la justice a raison de parler « des complications qui existent à ce sujet. » Autrefois on élait noble parce qu'on était noble; on recevait la noblesse de son père comme on recevait de lui son nom et son bien. Maintenant ce n'est plus cela : votre père avait beau avoir été noble , si vous voulez savoir ce que vous êtes, allez à la chancellerie; parlez au suisse, s'il vous plaît!

Sérieusement, ces petites démangeaisons d'amour- propre soul-elles dignes de nous? On peut concevoir la noblesse comme la concevait Montesquieu, comme l'Angleterre la pratique : institution puissante, héréditaire, enchaînée au sol, avec de grands droits et de grands devoirs , destinée à protéger , à contenir la royauté. On la conçoit encore comme une décoration pour les sociétés qui ont besoin de prestige. Mais les décorations veulent être vues de loin.

La troisième noblesse, celle que nous voyons poindre, qui n'est ni une institution, ni une décoration, de quel nom l'appeler? Nous serions tentés de n'y voir qu'une sorte de satisfaction accordée à bon marché à des vanités qui se contentent de peu, si l'on n'en faisait pas quelquefois la récompense des services rendus au pays. Alors les lois ne sont plus d'accord avec les faits. Si c'est quelque chose de sérieux qu'un titre nobiliaire, comment permettez-vous au premier venu de s'en parer? Fera-l-oa plus de cas de l'autorité d'un garde-champétre que de la dignité d'un ambassadeur et d'un général d'armée devenu duc ou marquis. Il n'y avait que deux partis à prendre et qu'on n'a pas pris. Il fallait laisser la société pour ce qu'elle était; peut-être aurait-on été plus sage; ou, si l'on songeait à fabriquer des nobles, il aurait été convenable de faire à la noblesse une place dans nos lois.

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