‹ L'histoire à l'audienceChapitre 9 sur 16 · LA RÉGENCE · texte numérisé non relu

LA RÉGENCE

Les chambres vont avoir à s'occuper d'une loi importante et difficile, à laquelle se rattachent des intérêts de toute sorte, et que le législateur de 183p, rassuré sur le présent, par tant de gages de sécurité, a léguée aux législateurs qui devaient le suivre. Il s'agit de constituer la régence ; d'en fixer les limites, les conditions, la durée; c'est-à-dire de faire, par une loi solennellement discutée et votée, ce que l'Empire, brisant, en 1813, l'œuvre de 1804, faisait à coups de sénatus-consultes et de décrets ; ce que l'assemblée constituante et ce que Mirabeau luimême semblaient n'essayer qu'en hésitant, comme s'ils eussent reculé devant d'insurmontables difficultés. C'est une tâche digne d'hommes dévo es aux institutions de leur pays,

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que les législateurs vont avoir à accomplir, et qu'il convient cependant de ne pas faire plus pénible qu'elle n'est réellement.

La régence nous apparaît, dans nos souvenirs, environnée de nuages dont on peut, sans crainte, la dégager aujourd'hui. Nous n'atons plus à redouter l'intrigue, le parjure, la trahison, la perfidie, les passions des grands, guettant autour d'un berceau royal, et qui ont fait, des époques de régence, les époques les plus misérables de notre histoire. Les peuples qui s'appartiennent à eux-mêmes, et , grâce à Dieo. nous en sommes là, sont défendus , par la force même de leurs institutions , contre les abtmes où a failli s'engloutir si souvent la fortune de la France. Où sont les grands vassaux remuants et orgueilleux? Où sont les Condé, les Montmorency, les Guise? Où est la France d'autrefois, morcelée en tant de souverainetés diverses, livrée à de hautes influences locales , et toute prête à offrir un asile et un abri aux brouillons , aux ambitieux et aux mécontents? Il n'y a plus rien de pareil : nous avons nos destinées dans nos mains ; il ne dépend de personne d'en interrompre le cours.

C'est dans de tels moments que les peuples sont appelés h prendre la mesure de leur force ; à connaître, à fond, leurs institutions, et à savoir si elles valent ce qu'elles leur coûtent. Nous sommes convaincus que ces institutions sont assez puissantes pour se soutenir, et nous soutenir au milieu de difficiles épreuves. Non pas que nous prétendions qu'un temps de régence soit un temps comme un autre ; qu'il n'y faille pas plus de calme, plus de sagesse, plus de prudence, plus de fermeté que dans les circonstances ordinaires. Nous aurons plus à faire, et nous saurons y suffire. A quoi servirait la pratique d'un gouvernement libre et régulier, si elle ne nous habituait pas d'avance au sentiment des devoirs qui peuvent nous être imposés? Ainsi ne nous effrayons pas outre mesure; laissons quelques esprits égarés par les ressentiments et les injustices des partis, chercher, dans le passé, des prophéties trompeuses pour l'avenir. Nous savons, comme eux, que l'histoire des régences a été

trop souvent , en France , une histoire de troubles ; mais nous savons, de plus qu'eux , que ce n'est pas pour rien que, depuis cinquante ans, nous combattons et nous souffrons pour apprendre comment on doit user de la liberté. Tant d'efforts et tant de 'travaux seraient des efforts et des travaux inutiles, s'ils n'avaient dû aboutir qu'à nous faire douter de nous-mêmes. La France se serait-elle trompée, lorsqu'elle a poursuivi, au prix de tant de sacrifices, la conquête du gouvernement représentatif qui nous abandonnerait ainsi , sans défense, aux suites d'un de ces malheurs qu'il n'est donné à personne de prévoir et d'empêcher. Voilà ce qu'on voudrait faire croire et ce qui n'est pas. Nous avons agi en connaissance de cause , sachant très-bien qu'il n'est pas d'institutions parfaites ; , que c'est à la sagesse des peuples à y suppléer lorsqu'il le faut ; sachant aussi qu'un roi n'est pas un homme qu'on adore, mais un principe qu'on respecte ; principe qui trouve une force plus réelle dans la raison et dans la nécessité, que dans des mystères dévoilés et dans des prestiges évanouis.

Ainsi , il n'y a rien à conclure , dans les circonstances présentes, de ce qui a été, contre ce qui est ou contre ce qui sera. Le passé, qu'il faut étudier , sans aucun doute , ne peut nous offrir cependant aucun terme de rapprochement ou de comparaison. Pour ce qui est de la régence, on a sous les yeux la misère des peuples, la turbulence des grands et les angoisses du pouvoir absolu ; d'ailleurs , rien de fixe, rien de stable, rien de certain. On vit au jour le jour ; on subvient comme on peut aux nécessités qui se révèlent ; on se heurte à chaque pas contre des contradictions, des incertitudes auxquelles la révolution de 1 789 voudra mettre un terme.

A qui appartiendra la régence ? Les femmes en seront-elles exclues? Quels seront lés droits du régent? D'où émanerontils , De la volonté du souverain, des États-généraux, des parlements? I^a régence sera-t-elle dative ou héréditaire I Difficiles questions que celles-là , qu'on voit se présenter dès la première race, dès les premières pages de notre histoire, sans qu'on ait songé jamais à les résoudre autrement que par

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des expédients. Le pouvoir absolu n'est pas toujours, pour dormir, un oreiller aussi doux qu'on se l'imagine , et le sceptre qu'on ne 'partage pas est plus lourd à porter qu'on ne pense. Il serait long de suivre les annales des régences dans leurs mille détours, et il faut ajouter qu'on serait exposé à n'y trouver rien d utile, rien de concluant, rien d'applicable, tant les incertitudes et les contradictions se croisent à chaque pas.

Ainsi, pour l'aptitude des femmes à la régence, on cite un fait éminent, celui de la reine Blanche, régente par la volonté du roi son mari ; gouvernant la France pendant onze années, et la gouvernant glorieusement et habilement, au milieu de beaucoup d'embarras et d'obstacles, malgré les cabales des grands, malgré Philippe de France, comte de Boulogne, oncle de saint Louis, lequel, voulant la régence pour lui seul, soutenait que c'était une chose indigne de la générosité française d'obéir à une femme, surtoutà une femmeétrangère; ajoutant qu'au moins elle aurait dû donner caution pour la sûreté de son administration.

Mais à côté de ce fait-là, combien d'autres, en apparence con* traires, pourrait-on rappeler.

Prêt à partir pour la Palestine, Louis VII remet les rênes du royaume, non à sa mère, mais à Suger, abbé de Saint-Denis et à Raoul, comte de Yermandois. Saint Louis, lui-même, sur le point de retourner en Afrique, n'appelle pas à la régence sa femme, à laquelle il préfère deux étrangers. Philippe le Hardi, son fils, va plus loin ; il viole le serment qu'une mère ambitieuse lui avait fait prêter, et par lequel il s'engageait à rester sous sa tutelle jusqu'à l'âge de trente ans, et se fait roi, avec tous les pouvoirs de la royauté, au mépris de ce serment, en vertu d'un bref de dispense du pape Urbain IV.

Ce que nous avons vu, nous le verrons encore. Ici , les reines appelées; là les reines exclues. D'ailleurs, comme nous l'avons dit, on n'aperçoit aucune règle générale et absolue. En tout, on est plutôt déterminé parj certaines considérations particulières, que par les affections et les liens du sang. Dans tous les temps , on a semblé comprendre qu'il était difficile de faire d'une loi de régence autre chose qu'une loi spéciale ; une loi pour ainsi dire

personnelle, ayant surtout pour effet de parer aux nécessité les plus urgentes de la politique. La question relativeàla natur même de la loi qui constitue la régence, est une de celles qui s sont représentées dans toutes les circonstances analogues, et qi se présentent encore aujourd'hui.

En ce qui concerne la régence attribuée à des femmes , il e: permis d'affirmer que les précédents historiques, sans être un formes, n'ont pourtant rien de contraire à la prétention qu'un femme pourrait élever; la preuve, c'est que les régences k plus rapprochées de nous , celles auxquelles nous sembloi toucher, ont, presque toutes, été exercées par des femmes. Noi ne voudrions pas en citer d'autres exemples que celui qui suiv la mort de Henri lY, où les droits des femmes à la régenc furent solennellement reconnus par le parlement de Paris, dai la personne de Marie de Médicis, reine mère ; impuissant pri servatif que cette déclaration, qui ne devait pas la sauver d< orages , et l'empêcher d'aller mourir à Cologne, pauvre et oi bliée, de douleur et presque de faim I

On sait que la reine Anne , femme de Louis XIII, fut égali ment reconnue régente par le parlement de Paris, lequel lui o troya, contrairement à la volonté du feu roi son mari, pendai sa régence, la plénitude de la puissance royale, qu'elle aurait d partager en quelque sorte avec MM. de Gondé et Montmoreoc; Ainsi, nous rencontrons à chaque pas des régentes dans l'histoii de France : nous les rencontrons principalement à des époqu< presque contemporaines ; à celles où le droit public semble mieu étudié et plus affermi. M. de Cazalès, revendiquant à l'assen blée constituante pour la reine Marie- Antoinette, le droit à lar gence, que les inimitiés et les soupçons populaires allaient h refuser, disait qu'il ne s'agissait pas ici de la loi salique, qu'il n avait rien de commun entre la régence et la royauté ; il n'oublia pas de rappeler non plus , comme preuve à l'appui de son op nion, que vingt-trois femmes avaient eu occasion d'exercer régence.

Cette question si grave doit-elle se présenter de nouveau e termes aussi absolus? Nous ne le pensons pas; il n'y a en ce m

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meDt, ni les rancunes, ni les passions, ni les colères de rassemblée constituante ; on n'a "pas à* Autrichienne h exclure; nous n'apercevons aucune passion qui obscurcisse la raison du législateur, aucun obstacle qui l'arrête, aucun préjugé qui l'égaré. Quelque soit le parti qu'on adopte, il ne nous paraît pas possible qu'on puisse enchaîner l'avenir, en excluant systématiquement et à jamais les femmes de la régence.

Ce que nous venons de dire du droit des femmes, nous pourrions le dire à plus forte raison des États-Généraux, dont on essaie de rappeler le souvenir comme s'ils avaient été toujours acti&, toujours présents auprès des rois mineurs. Malheureusement l'histoire donne un démenti, et un démenti complet , à ces théories après coup. Ce n'est qu'à de rares intervalles qu'on aperçoit des États-Généraux, comme après la mort de Louis XI, par exemple, où ils furent appelés, dans la ville de Tours, à statuer sur les différends entre M. de Beaujeu et le duc d'Orléans, relatif à la tutelle du roi Charles YIII, que tous deux se disputaient ; mais il parait manifeste que ce n'est là qu'une exception née de circonstances particulières et qui n'implique en aucune manière l'idée de la nécessité des États-Généraux pour la régence. La plupart du temps la volonté du souverain fait la loi , comme dans quelques-uns des cas que nous venons de citer.

Qudquefois les grands, attirés par l'appflt de la régence, se la disputent par les armes; alors c'est la force qui décide. On se soumet au vainqueur ; dans cette confusion de faits contradictoires, il faut renoncer à trouver quelque chose qui ressemble à une règle ou à un principe.

Enfin, vient le tour des parlements. Au lieu d'enregistrer les testaments des rois, ils les déchirent. Le parlement de Paris attribue à la reine Anne d'Autriche la plénitude entière de la régence , malgré les volontés de Louis XIII , au risque d'ouvrir la porte aux folies de la Fronde. Il en fut de Louis XIV comme de Louis XIII ; le grand roi ne fut pas plus respecté dans ses intentions suprêmes que ne l'avait été le roi craintif, esclave de Richelieu : tous d'eux vinrent comparaître, comme des rois

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d'Egypte, devant des bourgeois qu'ils avaient si souvent aa blés de leurs dédains : à genoux devant les rois; les parlemei s'en vengeaient en brisant leurs volontés dernières. Le tes ment de Louis XIV fut détruit avec moins de formalités qu' n'en eût mis à dissoudre le bail d'un arpent de terre. De tou ses précautions soupçonneuses, de tous ses soins inquiets, il resta rien, que le souvenir de tant de puissance et de tant faiblesse. Le lendemain, un enfant de cinq ans, ouvrant le pî lement de Paris en personne, porté sur les bras d'un de i gentilshommes, était l'image de cette royauté afiaiblie et impu santé qui n'attendait plus pour mourir que les derniers cou imi devaient se faire attendre si peu de temps I ^Dans cette nuit de l'histoire , on ne rencontre qu'un édit c semble avoir un caractère général, et qui emprunte, d'ailleurs des circonstances particulières un intérêt particulier. Mous vc Ions parler de Tédit de 1407 , rendu Tannée même où le d d'Orléans était assassiné rue Barbette.

A cette époque , il fallait songer plus que jamais à raffem l'autorité royale et à la relever aux yeux des peuples ; voilà poi quoi on imagina un édit perpétuel et irrévocable qu'on appelé Y Édit de suppression des régences, et qui tendait paru sorte de fiction, à affranchir la royauté de la tutelle. De mêi que le roi ne meurt pas en France , le roi ne pouvait être n neur ; le pouvoir s'exerçait toujours en son nom : il ne pouv plus y avoir personne entre le prince et ses sujets. Ce n'était] une pensée vulgaire que celle qui avait inspiré un pareil éà dans un temps où la royauté, et une royauté active et présen pouvait être seule, pour la société française, un instrument ; sure de force et de civilisation. Les droits des mères sont rés< vés en termes qu'il n'est pas hors de propos de rappeler : <c I rois mineurs, y est-il dit, gouverneront par les bons avis, délil rations et conseils des reines leurs mères. » . Tel était, en 1789, l'état de la législation et des précéden C'est à cette incertitude, à ces contradictions , à ces embarr que les législateurs de cette époque voulurent mettre un tern Le mot de tutelle est prononcé dès les premiers temps de 1'

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semblée constituante, le 15 septembre 1789 dans une discussion relative à Thérédité de la couronne. Il s'agissait d'exclure de la couronne de France la branche de la maison de Bourbon, régnant en Espagne. Mirabeau se lève , et demande « qu'il soit « déclaré, en addition au décret proposé, que nul ne pgurra « exercer la régence qu'un homme né en France.

Cette pensée de Mirabeau était celle que la majorité de l'assemblée devait adopter , par différents motifs qu'on retrouvera plus tard dans la discussion de la loi dont Thouret fut le rapporteur. La reine Marie-Antoinette , en prêtant son nom à des projets de fontre-révolution, s'était livrée elle-même à des inimitiés violentes, à des soupçons implacables. En s'armant contre elle d'une loi mal comprise, on ne voulait qu'une seule chose, l'éloigner pour toujours du gouvernement. De plus, les partisans de la maison d'Orléans, nombreux dans l'assemblée, en excluant les femmes de la r^ence, y appelaient par cela seul le duc d'Orléans lui-même, qui n'avait plus devant lui, pour lui fermer le chemin , les frères du roi , tous deux en émigration lorsque la loi sur la régence fut faite. C'est ainsi qu'en essayant de planer sur cette discussion mémorable , on aperçoit distinctement les intérêts et les passions qui s'y glissèrent. Ce qui manqua à l'assemblée, ce ne fut ni le talent ni la hardiesse, mais cette entière liberté d'esprit, sans laquelle il est à peu près impossible défaire de bonnes lois. Les questions y sont habÛement traitées, comme elles devaient l'être, par des hommes tels que Mirabeau, Thouret, Cazalès et l'abbé Maury; seulement, les partis y parlent un langage qui n'est pas le leur, et dans lequel on sent des passions d'emprunt. De là ce changement de rôle et cette confusion dont on devait voir à la même époque un autre exemple en Angleterre.Yeut-on savoir, par exemple, quels sont ceux qui professent , en fait de régence , les doctrines les plus hardies et les plus libérales ; qui revendiquent le plus haut les droits des peuples? c'est M. Pitt et M. de Cazalès ; la raison en est simple, si l'on songe à la position du parti royaliste en France et du parti tory en Angleterre, placés en face l'un du duc d'Orléans, l'autre du prince de Galles, qu'il s'efforçaient d'écarter à tout prix. Ce qu'ils

veulent, c'est se débarrasser de l'héritier présomptif; c'est roi pre le lien qui semble unir la régence à la royauté, afin d'int duireavec plus de facQité la personne qui doit senrir leurs in rets et que leurs vœux appellent. Les orateurs royalistes parli pougle peuple : les orateurs populaires stipulent pour la roy^ Tous les partis sont d'accord pour se tromper; voilà comm< l'assemblée constituante cédait à ses pasdons, en croyant n béir qu'à ses principes, et ne faisait, au lieu d'une loi organiqi qu'une loi de circonstance à laquelle elle se serait bien gardée donner son véritable nom. Ce fut une des erreurs de cette grar assemblée, de croire qu'il est possible de pourvoira tout avec i lois ; que les mille accidents divers de la vie des peuples peuv< être réglés et prévus d'avance d'une façon infaillible; que la est, comme une formule mathématique, d'une justesse extrên avec laquelle on arrive à résoudre toutes les difficultés; qu'c demeure toujours jeune et toujours puissante , et que le légis teur bfltit pour l'éternité. Il y avait d'autres raisons encore pc les engager définitivement dans la route qu'ils ont suivie. A < hommes' qui venaient de rompre avec le passé, qui voulait faire une société nouvelle , il ne Maitpas parler des préoédei qui font partie des mœurs publiques ; à leurs yeux , il n'y a ] d'autres précédents que les principes : le reste n'est qu'un ot de science et de curiosité d'esprit. C'est ainsi qu'on les voit, re plis d'une sorte de foi inflexible, sacrifier à des abstractions ( réalités essentielles. Et de cela , il n'y a ni à s'étonner ni à plaindre : ils n'étaient pas venus pour réparer, mais pour démol La révolution française était à ce prix. Voilà cequi explique le i ractère des actes de l'assemblée constituante et celui de la loi s la régence, notamment, dont les législateurs d'alors auraic rougi de faire autre chose qu'une loi organique et constitutic nelle. En agissant autrement qu'ils ne l'ont fait, ils auraient ( manquer à la mission qu'ils avaient reçue de la Providence. '. sommes-nous où ils en étaient? Spectateurs et victimes de tant changements, éclairés par cinquante années d'épreuves, ne vons-nous pas qu'à chaque jour suffit sa peine, et que ces lo qui promettent l'avenir, n'ont trop souvent offert, à ceux qui i

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voulu s'y réfugier, qfu'un fragile abiîT Ne savoos-nous pas qu'en fait de lois , et de lois politiques surtout , il faut tenir compte des faits, des circonstances, des époques, et bien se garder, par des exclusions systématiques, de renoncer aux chances de salut qui pieuvent s'offrir? Ainsi, nous ne pouvons avoir les mêmes illusions que les hommes de 1 789 , parce que nous avons TU le temps défaire ce qu'ils ont fait ; nous ne pouvons |vas avoir, non plus , les mêmes colères , et leur œuvre ne peut être aujourd'hui pour nous qu'un objet d'examen et d'étude.

Examen curieux, cependant, étude pleine d'enseignement et d'intérêt, parce que, dans aucune circonstance, plus que dans celle-ci, on ne voit en présence toutes ces vives et généreuses passions, qui font de l'assemblée constituante une assemblée à jamais mémorable!

C'est Thouret, intelligence froide et sévère, qui présente le rapport de la loi dans la séance du 22 mars 1 791 , sous la présidence de M. de Montesquieu. Dès les premiers mots de ce rapport, on peut en connaître l'esprit :

« Comme ce n'est pas pour l'intérêt particulier du roi et de sa famille que la nation lui a délégué la royauté héréditaire , de même ce n'est pas pour l'intérêt du roi mineur que la régence est déléguée; de même aussi la régence n'est pas un droit inhérent à la famille. C'est par là que cette fonction diffère essentiellement de la tutelle; celle-ci n'a pour objet que l'intérêt du mineur ; la régence est une magistrature instituée pour l'intérêt du peuple. L'assemblée est donc libre de prescrire toute règle à cet égard. En constituant la régence , elle préviendra pour l'avenir tous les débats et tous les troubles qui , au témoignage de l'histoire, se sont presque toujours élevés pendant la minorité. »

C'était de la meilleure foi du monde que Thouret, interprète en cela des espérances et des sentiments de l'assemblée, parlait ainsi; nous n'avons voulu citer ces dernières paroles que comme une preuve de plus de cette confiance calme et orgueilleuse dans les principes , qui semble être le caractère particulier des hommes de cette époque.

Apres ces prémisses assez peu monarchiques, Thouret a vait aux conclusions les plus monarchiques du monde, pi qu'il coEicentrait la régence dans la famille royale, et qu'il ^'foisatt, en quelque sorte, lapanage de l'héritier mâle le ] proche, 11 était appuyé en cela par Barnave, qui soulieni • même thÈse , c'est-à-dire la régence dans l'ordre de l'héré

monarchique , avec une ardeur qu'auraient pu lui envier M. Foucault ou M. d'Esprémenil.

Ci II est inutile de prouver, dit Barnave, que rien n'est p daogereuï pour le gouvernement monarchique que des ch ^ gemetits fréquents dans les personnes et dans l'esprit du g vernemont. A chaque fois qu'un homme, vivant encore, sei obligé de remettre le pouvoir suprême à un autre qui n'y aui comcjt^ lui qu'un droit temporaire, l'intérêt personnel, leref de la puissance , la préférence du peuple même pour tel ou individu, lutteraient contre la loi de l'État. »

Ainsi, ces logiciens manquaient de logique, parce que politiquene vit pas que de logique; qu'elle vit de passion, que la pasaion leur criait qu'il fallait, quoiqu'il en coûtât, éc 1er de la régence la reine Marie-Antoinette. Il n'y a guère ( le républicain Pétion qui ne puisse se prêter à ces calculs. A yeux de Pétion, les principes restent les principes : il soutii IclecUon, quelle que soit la personne qui doive en profiter.

a Quant à ces inconvénients de troubles, dont les électic daivcrit, dit-on, agiter l'empire , je ne m'en laisse pasfaci miMii clTrayer. Il qe faut pas que notre position nous aveugl nous sommes dans un moment d'effervescence, mais le cali renaîtra. Quelques années encore, et nous aurons à craiD( tiue la nation ne tombe dans une trompeuse léthargie. N'avoi nous pas sommeillé , pendant des siècles , dans le despotism liesE une agitation nécessaire dans le corps politique comi flans tous les autres; c'est elle qui donne le mouvementé! vie. Par Télection, vous maintenez les héritiers du trône da des dispositions favorabl^^ à la liberté; vous entretenez, eni tous les membres de la dynastie, une crainte salutaire , u noble émulation ; enfin, vous en faites des citoyens. »

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Sur tous oes points, Pétion et Maury sont d'acoord » eux qui n'avaient jamais été d'accord sur rien; seulement, le second, qui ne repousse le projet de Thouret et de Bamave que dans des intentions personnelles, indique plus nettement le but auquel tendent tous ses efforts. Après avoir dit ce qu'aurait pu dire Pétion, qu'il vaudrait peui-itre mieux ne pas rendre la régence indépendante de VcLssemblée nationale , et conserver au peuple le bénéfice des circonstances , il arrive à soutenir le droit des femmes à la régence.

a C'est précisément, dit-il, parce que les mères des rois étaient écartées du trône que la nation, rassurée par cette exhérédation même, leur a conservé Teiercice de la régence. Le cœur d'une mère est le plus beau sanctuaire de la nature. Les mères n'ont pas d'autre intérêt que celui de l'héritier du trône ; elles ne cherchent qu'à conserver pour leur fils. Un exemple assez rcceot prouve que les mères de nos rois se sont identifiées avec le trône, et que, reines par leurs époux, elles sont devenues françaises par leurs enfants. On sait avec quelle constance Anne d'Âutrichecontinua la guerre commencée contre les Espagnols.!)

Un afttre membre de l'assemblée, M. de Clermont-Tonnerre, voyait un titre d'exclusion dans cette qualité d'héritier le plus proche, dont on voulait faire et dont on fit, en effet, un titre à la régence.

« J'ai pensé , dit-il , que vous éviteriez plusieurs écueils en cherchant, parmi les parents plus éloignés du trône que l'héritier présomptif, celui auquel vous déférerez la régence. Si la nature ne lui commande pas aussi impérieusement qu'à la reinemère de veiller à la conservation du roi , du moins aucun intérêt ne parait le lui défendre. Éloigné du trône par plus d un degré, toutes ses vues se tourneraient vers l'estime publique; il ne pourrait avoir d'ambition que celle d'honorer la régence par un bon gouvernement. »

Au milieu de ce conflit d'opinions, on se demande ce que pensait Mirabeau, le roi de l'assemblée constituante ; Mirabeau qui, le jour môme du rapport de Thouret, confessait avec une ingénuité que Mirabeau seul pouvait avoir, qu'il n'avait pas

d'avis foil sur la question; qu'il n'avait pu rêver à un plan régoDce, parce qu'il avait été extrêmement malade. Hélas I il se trompait pas ; cette forte organisation était à bout ; dix joi aprb il était mort.

Lo disours qu'il prononça sur cette matière et qu'il pronon dès le lendemain, il ne fallait pas plus de temps que cela k 1 raijeau pour être prêt I le dernier de lui qu'entendit Tassembk si l'on en excepte un travail sur les mines, n'en est pas moins i des plus remarquables qu'il ait faits ; discours plein de ver^ de saillie, de raison, où brille d'un éclat suprême cette gran îriteUigence qui allait s'éteindre. On sait combien était ak rlifBdIesa position entre les partis. Revenu, non à la royai qu'il n'avait jamais abandonnée , mais au roi, mais à la rei surtout , qui l'avait subjugué , il faisait tout ce qui était lui pour écarter d'eu^ les tempêtes et pour raffermir la mooj chie, qu'il sentait s'ébranler de toutes parts. Il ne pouvait do déserter la thèse de l'élection devenue une thèse monarchiq \mv la force des circonstances, et dès le premier jour il s'exprii ainsi :

"1 Pendant que je parlais et que j'exprimais mes premièi irlées sur la régence, j'ai entendu dire, avec cette indubitabil i^hnrmanie à laquelle je suis dès longtemps apprivoisé : Cela ( absurde, cela est extravagant, cela n'est pas proposable. 1 jjjeii , je déclare que, dans cette assemblée, je connais de tri bons citoyens, des esprits très^éclairés qui ont de grands doul sur la question, et qui s'apprêtent à soutenir l'élection de régence. J'en conclus que la question doit être posée ains qu'elle a besoin d'être discutée, et que, quand on propose ui chose quelconque, avant de dire : C'est absurde, c'est extr vagont, c'est improposable ; il faut y avoir bien réfléchi , ceqi en tout état de cause, ne gâte jamais rien. »

Son discours, prononcé dans la séance du 23 mars, et die pnr les sentiments dont Mirabeau ne faisait pas mystère, fut, ( ulTet, dans sa première partie, le développement hardi et bri lant tle la théorie d'une régence élective qu'avaient adoptée l amis les [dus fervents de la royauté.

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C'est là qu'a dit:

« La ProYidenoe donne des rois faibles , ignorants ou même méchants; mais si nous avons un mauvais régent, c'est nous qui l'aurons voulu. Dans combien de cas n'aurait-il pas été dangereux que le parent le plus proche eût été régent? Il me semble que l'élection pour la régence rappellerait à certaines époques la véritable source de la royauté, et il est bon que ni les rois ni les peuples ne l'oublient.

a Cette question , ajoute-t-il plus loin , sous le point de vue électif , a un grand désavantage à être traitée pour nt)us et parmi nous. Assouplis et presque incorporés à la royauté héréditaire par la plus longue des habitudes , nous l'avons reconnue comme préexistante à la constitution ; nou» n'avons pas même tourné notre pensée à un mode d'élection, parce que nous n'en avons pas besoin : mais certes de ce que la solution de ce problème ne nous est pas nécessaire , il ne s'ensuit pas qu'il soit insoluble. 1»

Et puis, sans qu'on puisse trop s'expliquer pourquoi, si ce n'est par un de ces retours soudains dont les plus grands esprits ne sont pas toujours les maîtres, Mirabeau, après avoir parlé et parlé avec beaucoup de force pour Télection, vote pour l'hérédité, c'est-à-dire pour le projet de la commission; si bien, à proprement parler, que son opinion ne peut être invoquée par personne (1).

Cette question de la régence, qui avait eu pour effet de confondre les partis , de mêler les drapeaux , de faire dévier des principes des hommes qui se croyaient attachés avant tout aux principes, se présente, et ce n'est pas là une de ses moindres singularités, à la même époque et dans les mêmes termes au parlement d'Angleterre. L'Angleterre, ce pays des coutumes, des

(1) n est évident que Mirabeau était au fond du premier avis (Féiection), quoiqu'il votât pour les conclusions du comité, et cette évidence résulte de la différence qu'il y a entre Thabile développement qu'il fit des motifs qui appuyaient Téligibilité^ et le sec laconisme de ses conclusions en faveur du système contraire. (Lucas Montigny» Mémoirei de MU îa6ea«,t.VIII,p.316.)

précédents et des usages, où Ton a pour habitude, en fait de gislatîon , de courir au plus pressé, ne pouvait avoir de règle sur la régence.

Au niois de novembre 1 788 , Georges III donne les premi signes d'aliénation mentale, qui, revenus vingt ans plus t avec une force nouvelle, ne devaient plus faire de lui qu fantôme de roi. A celte époque, les symptômes de folie prir un caractère si grave, qu'il fallut recourir au parlement, < qu il pourvût à la régence, dont la nécessité pouvait éclater d jour h t autie. Ce fut alors que commença , entre les deux ci de Tiissomblée, une lutte semblable, en tous points, à celle d nous venons d'être les témoins à l'assemblée constituai RL PiU demandait qu'on examinât les précédents, afin d'^ guidé par eux dans les circonstances présentes ; à quoi M. 1 répondtiit qu'il ne savait pas de quels précédents on voulait i lor; que c'était à l'héritier présomptif, par le seul effet de qualité, à exercer le pouvoir exécutif, tant que le roi serait h d'étal do gouverner.

En cela, M. Fox donnait à son redoutable adversaire un avi tagc dont le dernier ne pouvait manquer de profiter. Le chef [îarti aristocratique écrase le chef du parti libéral, en se 1 siint plus libéral que lui. « Prétendre, dit M. Pitt, qu'il exi en faveur du prince de Galles un titre inné qui lui confère, ce qui concerne la régence, un droit incontestable , indépe dammeiU de la décision du parlement^ c'est méconnaître à fuis la nature et l'esprit de la constitution ; c'est se rendre ce paljlt^ envers la loi d'une espèce de trahison ; c'est ressus kT cnlin œs maximes surannées du droit divin , justement ( rriécs <lcpuis longtemps, et tombées pour ainsi dire da l'oubli . »

M. Plu ajoutait: c'est du peuple que les princes et les r lit^tinçiU tous leurs pouvoirs, et lorsque sur certains cas la coi titutiun semble muette, c'est au peuple seul, par l'interraédia de ses représentants, qu'il appartient de l'interpréter.

i\ou& ne pouvons suivre tous les détails de cette discussion da laquollo les idées de M. Pitt prévalurent, et dont le résultat, ren

A l'audience. 133

inutile par le rétablissement soudain de Georges III, se retrouva ?ingt-deux ans plus tard, lorsque devenu fou et aveugle, le roi de la Grande-Bretagne se trouva dans l'impossibilité de signer son nom.

Nous avons peu de chose à dire des sénatusHX)nsultes qui sous l'Empire, en l'an Xlï et en 181 1 , firent et défirent la régence, et qu'on n'en est pas moins convenu d'appeler aux deux époques, les sénatus-consultes organiques. liOS actes du pouvoir absolu ont cela de particulier, qu'ils échappent à l'examen et à la discussion et qu'on en est réduit pour les comprendre à des conjectures; ils sont comme étaient les jugements non motivés d'autrefois, dont on ne peut plus se rendre compte.

Dans les deux décrets de l'Empire, celui de l'an XII et celui de 181 1 , on retrouve ce sentiment extrême d'autorité dont Napoléon devait être, dans toutes les circonstances, un représentant si jaloux. Il n'est plus question d'élections , d'assemblée, de droits nationaux, tels que ceux dont M. Pitt entretenait fièrement le parlement de la Grande-Bretagne. La régence vient d'en haut ; c'est l'empereur qui désigne le régent parmi les princes français ; le sénat lui-même n'a rien à y voir, si ce n'est dans le cas où, aucun des princes français n'étant ftgé de vingt-cinq ans, il doit élire le régent parmi les titulaires des grandes dignités de l'Empire : voilà toqt ce que Napoléon Bonaparte peut faire pour le peuple qui vient de le couronner empereur des Français. Il n'y a rien de plus, rien de moins dans le sénatus-consulte de 1 81 1 , si ce n'est que les femmes ne sont plus exclues, et qu'à défautde désignation par l'empereur, l'impératrice mère réunit de ^droit, à la garde de son fils mineur, la régence de l'empire. Pourquoi cela? D'où vient ce changement? Les circonstances étaient-elles autres en 181 1 qu'en 1804? Qui expliquera le retour aux usages du passé, contrairement à ce qu'avait résolu la Révolution, à ce qu'avait résolu l'Empire lui-même? Était-ce que le passé s'environnait d'un nouveau prestige pour celui qui rêvait l'empire de Charlemagne, en copiant les pompes de Louis XIV? Était-ce plutôt qu'il voulait faire une part plus belle à la fille des Césars qu'à la veuve du général des armées delaRépublique? On n'ensait rien ,

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et il est seulement permis d'affirmer que les décrets impériauxne peuvent plus avoir pour nous qu'une valeur purement historique. Ainsi le passé n'a pour nous servir que des précédents qui ne sont pas d'accord; la Révolution, qu'une loi, dite générale, faite sous l'empire des circonstances; la période impériale, que deux décrets qui se contredisent ; toutes les questions de r^ence restent entières : c'est à la prudence à faire aujourd'hui ce qu'eUe a fait dans tous les temps. Où sont les règles, les conditions, les limites? Que le législateur avise I

LA RÉGENCE. — M. ODILON-BARROT. — M. THIERS. — LA GAZETTE DE FRANCE. — M. MAUGDIN. — LES AVOCATS SOUS LOUIS XIV.

Le barreau vient de goûter des loisirs inaccoutumés, tristes loisirs que lui a fait un grand malheur I Tout le monde a chancelé sous le coup du 1 3 juillet ; le cours de la justice a été, sinon interrompu , du moins troublé par des émotions qui poursuivaient l'avocat à son banc, le juge sur son siège. Malgré soi, on avait devant les yeux les détails de cette fin lamentable d'un fils de roi mourant sur un grabat, dans une arrière-boutique. Pouvait-on avoir autre chose que des larmes pour tant de force, de jeunesse, de grandeur, de fortune ainsi moissonnées? £« tnotin, t7 fleurissait, avec quelle grâce, vous le savez, M. le duc d'Orléans est mort comme mouraient dans les temps fabuleux les fondateurs de dynasties, emporté dans la tempête 1 Faut-il le plaindre d'avoir échappé aux ennuis et aux angoisses de la royauté? A cette vie si courte qui a eu pour elle l'éclat du rang, les joies de la famille, rien n'a manqué, ni l'amitié, ni le danger, ni la gloire. Ce qui lui restait à voir, qui pourrait le dire? Vivons-nous en des jours si cahnes qu'on puisse répondre à

A l'audience. 135

personne de raYonir? Les favoris des dieux meurent jeunes : c'est ainsi qu'en parlaient les anciens. Les choses ont -elles changé depuis? La vie est-elle devenue plus douce, plus assurée, plus facile? Les coups comme ceux-là ont beau être répétés , l'histoire a beau en être pleine , ils frappent toujours comme quelque chose de nouveau. Il semble qu'avant eux nous ne savions pas le peu qu'est la vie et ce qu'il y a de fragile dans les grandeurs humaines et dans la gloire humaine : après le réveil, nous nous rendormons. Pour nous , c'est toujours à recommencer; nous ne pouvons nous faire à l'idée de ces terribles fantaisies du sort, qui prend plaisir h bouleverser en un instant les plus hautes destinées, comme si nous ne savions pas que le sort n'en a jamais fait d'autres.

a De ceux mesme qui ont anobli leur vie par renommée , faisen registre, dit Montaigne : et j'entreray en gageure d'en trouver plus qui sont morts avant, qu'aprez trente-cinq ans. Il est plein de raison et de piété de prendre exemple de l'humanité m^me de Jésus-Christ; or, il finit sa vie à trente et trois ans. Le plus grand homme, simplement homme, Alexandre mourut aussi à ce terme. Combien a la mort de façons de surprinse.D

M. le duc d'Orléans, à peine m&rt, son corps à peine refroidi, nous avons vu s'abattre sur lui une nuée de biographes; cette jeune et pure renommée est devenue objet de commerce et marchandise ; on en a parlé , comme on parle de tout , comme on aurait parlé il y a deux ans, oserions-nous le dire , du crime Lafarge, et cela sans émotion et sans regrets véritables, seulement pour servir le public selon ses goûts : c'est une opération commerciale et pas auti% chose ; il ne s'agit, pour eux, que d'arriver les premiers afin de rallier ensuite la concurrence des industriels en retard. 0 honte I 6 pitié !ô misère I Comment, vous ne donnerez pas à la France le temps de se remettre , à sa mère le temps de pleurer! Qu'allons-nous devenir si nous ne savons pas honorer la mémoire de ceux qui ne sont plus, par la douleur, le recueillement et le silence?

Cette mort si prompte nous a placés tout d'un coup , en face

il;

d'un des plus redoutables problèmes de la science politique , l problème de la régence, qu'on n'avait pas même daigné aborde en 1830, tant l'avenir était beau, tant il y avait dans le présen de gages de sécurité , de repos et de bonheur. Ce qu'on n'a pa fait, il faut le faire. Nous n'avons pas un seul instant à perdre et cette loi, à laquelle personne n'aurait songé, il y a vingt jours est devenue par la fatalité des circonstances, la plus ui^ente el 1 plus indispensable de toutes les lois. Grftce à la presse, instrumer utile d'examen et de discussion , la thèse de la régence est déj ramenée aux proportions qu'elle devra avoir : on sait dans quelle limites les questions pourront être renfermées; on a signalé le obstacles, les difficultés, les écueils ; la besogne du législateur et à moitié faite.

De toutes les questions politiques, la question de la régenc est celle peut-être où l'étude de l'histoire offre le plus d'intéH et le moins de secours. Les scènes si dramatiques et si passior nées des régences d'autrefois sont aujourd'hui pour nous u spectacle plutôt qu'une leçon. Nous n'avons rien à redouter d la turbulence des grands ; tout le monde comprend que le dange est ailleurs et qu'il doit en être autrement d'une institution de: tinée à agir au milieu d'autres institutions, constitutionnelles < fondamentales, que de celle qui remplaçait la royauté, lorsque I royauté elle-même était tout.

La discussion de la loi de régence aura encore cet attrait part culier que, selon toute apparence, beaucoup de députés nouveau seront appelés à y prendre part ; esprits jeunes, ardents, un pe aventureux, que n'a point refroidis Th^bltude de la vie publiqi et que ne manqueront pas d'attirer les hauteurs du sujet. U do y avoir un apprentissage à faire à la chambre des députés comni ailleurs, et ce n'est pas du premier coup qu'on apprend les si crets de l'orateur et de l'homme d'État. Ce ne doit pas être pc de chose que l'éloquence politique , si l'on pense que Mîrabeai avec sa forte nature ; qui s'y était préparé par tant de travaux n'en est pas moins mort à la peine, au bout de trois ans. Ileurei sèment, tout le monde ne s'y prend pas de la même manière; 1

Wk l'audience. 137

tribuoe, qui était pour Mirabeau une arène, est devenue pour d'antres un canonicat.

M. Odilon-Barrot a trouvé dans cette discussion , l'occasion d'un des plus beaux discours qu'il ait prononcés ; discours nerveux, complet, substantiel ; plus rempli et plus étudié peut-être que ne le sont d'ordinaire les discours de M. Barrot, discours devenu un événement par la réponse de M. Thiers.

De tous les hommes qui ont paru depuis douze ans, M. Thiers est un de ceux qui ont exercé, sans contredit, la plus grande influence; il a d'abord cet avantage qu'il personnifie en lui , plus que qui ce soit, la révolution de 1830, M. Guizot, M. Mole, M. Soult, M. de Broglie, ayant tous été engagés au service des pouvoirs qui ont précédé le pouvoir actuel . M . Thiers seul date de 1 830, et lorsqu'il dit avec une humilitéunpeu affectée, que sans la révolution il ne serait rien, il n'en dit pas moins une chose vraie et qui le laisse dans une place à part. Il y n'y a pas si longtemps du jour où il quittait Aix, la ville parlementaire, avocat obscur et méconnu, dédaigné par la fortune qui l'avait jugé sur la mine , emportant pour tout bien l'éloge de Yauvenargues, si nous ne nous trompons, et l'espérance , surtout l'espérance, cet unique trésor de la jeunesse et de la pauvreté! Quinze ans à peine s'étaient écoulés, et M. Thiers, historien, publiciste, orateur, avait été deux fois président du conseil des ministres , ministre des affaires étrangères, c'est-à-dire maître, à peu près des destinées (le son pays; or, ces succès inouis, incontestés, pour lesquels il faut faire sans doute la part aux circonstances , M. Thiers les a dus surtout à lui-même et à la tribune. Puisqu'il s'agit de tribune et de tribun, nous dirons que M. Thiers dérange un peu l'idée qu'on s'en fait; à propos de M. Thiers, il faut oublier Mirabeau, secouant sa crinière à l'assemblée constituante , et Vergniaud, athénien perdu dans Paris, faisant redire aux échos de la convention nationale les plus doux accents de la langue d'Isocrale. Dans M. Thiers, il n'y a rien de pareil : le mot oratoire comme on l'entend, n'a pas de sens pour lui, à proprement par-

1er; ce qui n'empéohe pas que dans cet homme, gros, court, petit, sans voii, sans geste, il vous faudra reconnaître un des plus habiles fascinateurs qui aient ébloui une assemblée par l'art de la parole.

A la dernière séance de la chambre des députés, celle où il a fait son diseourS''actej tous l'eussiez vu monter à la tribune, sur l'appel réitéré du président, d'un air contraint et contrarié. Pourquoi cela? C'est que l'heure de la séance a été avancée, que la chambre est encore déserte, que M. Thiers n'aime pas à faire le lever du rideau et à jouer devant les banquettes : il faut autour de lui des voix qui répondent à sa voix, des regards qui l'animent et des mains qui l'applaudissent. Le voilà à la tribune, ayant auprès de lui non le verre d'eau parlementaire , mais un verre d'eau mêlée avec du vin , pour donner à sa voix plus de mordant et plus de force ; il commence si bas, si bas qu'on l'entend à peine ; laissez-le Caire : la voix lui reviendra lorsqu'il en sera temps ; Sixte-Quint va jeter ses béquilles. Ce qui fait le caractère particulier de la parole de M. Thiers, nous n'oserions pas dire de son éloquence, à cause du sens trop majestueux qu'on a attaché à ce mot, c'est quelque chose de vif, d'aisé, de courant, de familier, qui n'est qu'à lui; il ne se drape pas, ce qui faii qu'il est libre dans ses mouvements , et qu'il ne paratt jamais gêné le moins du monde. S'aperçoit-il que l'attention distraite n'a pas pu ou n'a pas voulu le suivre, il revient sur ses pas pour la ramener; il est tellement sûr de lui, qu'il dit et redit la même chose, presque dans les mêmes termes, sans craindre d'abuser de ceux qui l'écoutent ; il n'y a jamais chez M. Thiers ni figures, ni métaphores : il prend les mots pour ce qu'ils valent, sans chercher à les détourner de leur sens ordinaire. Cette familiarité de langage est peut-être une des causes les plus décisives de ses succès. Tout le monde lui sait gré de parler comme tout le monde, et ceux qui le comprennent si facilement s'applaudissent d'abord eux-mêmes, avant de penser à l'applaudir. — «Rien n'est aussi clair parmi les mots que ceux qu'on nomme familiers, et la clarté est tellement un caractère de la vérité, que souvent on la prend pour elle, i»

A l'audience. 139

La &miliarité de M. Thiers a, dans sa bouche, encore un autre aYantage , c'est qu'eUe sert à donner plus de couleur, plus d*aGcent, plus de saillie, aux parties vives et passionnées de son discours : il n'a pas à craindre qu'on confonde ce qui, dans sa pensée, ne doit pas être confondu ; il a moins d'efforts à faire qu'un autre pour être éloquent, lorsque sa voix s'anime et lorsque son geste s'agrandit ; il se trouve tout de suite sur la route qui mène à l'éloquence, et cela par un mot, par une phrase qu'il lance, et sur lesquels il n'insiste pas. Ainsi, répondant à M. de Lamartine par des interpellations personnelles, il a su se défendre avec beaucoup de bonheur et de dignité, contre des allusions transparentes, empruntées aux annales parlementaires de la Grande-Bretagne , et dans lesquelles il lui avait été impossible de ne pas se reconnaître. — «c II n'y a pas ici de Sheridan, s'estt-il écrié, parce qu'il n'y a pas de prince de Galles I » — « A quoi bon foire des allusions, ajoutait-il, lorsqu'on veut les désavouer?»

Avec quel art aussi M. Thiers a combattu la régence des femmes, rattachant sa résistance, sur ce point, à ce qu'il y a de plus digne et de plus fier dans les susceptibilités du gouvernement parlementaire. M. Thiers est toujours clair, spirituel, modéré. Qu'on s'étonne ensuite des succès qu'il a obtenus? Il parle trop de lui : cela est vrai. Mais depuis Démosthènes jusqu'à Mirabeau, quel orateur n'en a fait autant? A un tel mal, il n'y a pas de remède; à l'homme mettre de la tribune, tout ce qu'on peut demander, c'est qu'il sache parler de lui convenablement, déœmment, sans trop d'humilité et sans trop d'orgueil. Sous ce rapport, peut-être M. Thiers a-t-il quelque chose à apprendre; peut-être aussi des redites continuelles, des digressions interminables, des parenthèses toujours ouvertes, ôtent-elles à ses discours, sous le rapport de l'art, l'importance qu'ils devraient avoir et qu'il pourrait leur donner, s'il le voulait bien. 11 faut dire, d'ailleurs, que M. Thiers improvise pour tout de bon , puisant ses impressions dans les impressions do ceux qui Técoutent, parlant bien plus en chef de parti qu'en orateur, et c'est ce qui explique ses imperfections et ses succès.

Les premiers jours du mois d'août ont vu reparattre au b reau uu avocat que les circonstaDces en ont éloigné dep longtemps; héritier, en quelques parties, des grands avec d'autrefois, orateur lin et spirituel, dont on ne connaîtra bier plus que par tradition le geste orné , la parole harmonieuse la dialectique aiguë et élégante. H. Mauguin, un des adversai les plus déclarés de la Restauration , que la Restauration a n contré devant elle dans certaines occasions décisives , corn dans le procès du National plaidé en 1830 , n'en est pas mo venu en aide à un journal ami de la Restauration. Appelé sei ment de la veille, M. Mauguin n'a pas hésité. Peut-être y avi il, dans cette dernière circonstance, quelque chose de fait p< attirer un talent moins hardi et moins éprouvé que le sic C'était un tour de force, et M. Mauguin aime les tours de for il s'y plaît, sans songer assez qu'on y perd plus qu'on n'y gagi Il y a une sorte d'agilité qui, loin de fortifier , affaiblit. Or, puis dix ans, que fait-il autre chose à la chambre des déput sinon émerveiller les spectateurs par les plus rares proues d'équilibriste? Est-ce là le succès auquel il devait lui être pen d'aspirer? M. Mauguin a la prétention de constituer à lui t seul un parti : on le voit voter avec les opposants sans qu puisse dire au juste en quel point il est opposant ; on ne rem que pas en lui les chaudes inspirations et les élans pieux < impriment à la parole de quelques orateurs une onction pai culière; il affecte au contraire d'être, avant tout, positif et n'aimer à traiter que les affaires. Ceux qui le connaissent p soïmellement, afflnnent qu'il appartient, par ses habitudes. ] ses idées, par ses instincts, à l'école qu'on a appelée, en franc barbare, école gouvernementale, ce qui ne l'a pas empêché Ai tous les temps de harceler les gouvernants de la façon la p incommode. Il a une certaine manière qui n'est qu'à lui, fro et polie, de dire de très-grandes témérités. On se rappelle attaques contre M. Casimir Périer, dont il a si souvent trou les triomphes, et l'art avec lequel il savait faire bondir le taures Les grandes campagnes de M. Mauguin datent de là. Il appar

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Dait alors à un parti moitié militaire , moitié politique , héritier de l'Empire, plutôt que de la Révolution; parti dont il était lorateur, et M. Lamarque, le général ; qui devait se dissoudre, et qui s'est dissous, une fois les premières ardeurs apaisées. De tous ces hommes qu'avaient réunis plutôt des passions que des principes, la plupart sont retournés au pouvoir, qu'ils n'avaient œmbattu que dans certaines limites, et vers lequel les appelaient leurs sympathies ou leurs intérêts; M. Mauguin s'est trouvé presque seul; une fois la fumée du champ de bataille dissipée, il n'a plus su où reconnaître ses amis et ses ennemis. L'opposition la retenusans le fixer, et le pouvoir l'a quelquefois attiré sans le conquérir. De là des irrésolutions et des incertitudes qui devaient finir par embarrasser l'homme le plushardi et le plus fort. On l'a vu tantôt à droite, tantôt à gauche, faisant le coup de fusil , pour son propre compte, plutôt comme un chef de bande que comme un dief de parti, et s'appliquant à n'être de l'avis de personne avec un soin constant, dont il serait impossible de nier le succès.

C'est ainsi que, par la fatalité des circonstances et par d'inexplicables caprices, un homme d'un rare talent, orateur éprouvé, jurisconsulte habile, esprit laborieux, intelligent, appliqué, propre sérieusement aux affaires, en est arrivé à dépenser, en pure perte, de brillantes facultés faites pour lui assurer une haute et incontestable influence.

L'homme n'est pas né pour être seul, l'homme politique surtout : il y a, dans toutes les solitudes, une sorte de vertige dont il faut savoir se défendre; les objets réels s'effacent à nos yeux pour faire place à des apparitions chimériques ; on s'habitue à ne plus voir les choses comme elles sont, à marcher sans guide et à prendre pour règle de conduite, au lieu d'idées arrêtées, des impressions mobiles et flottantes. Quel est l'homme d'État qui n'ait pas su résister à la puérile fantaisie d'avoir raison seul contre tous. C'est là surtout que la victoire est pour les gros bataillons ; l'art de mener les hommes, c'est l'art de les réunir : il n'y a plus dlIoratius-Coclès en politique ; il faut que M. Mauguin se le tienne pour dit. Qui sait d'ailleurs s'il ne serait pas de ceux chez lesquels le talent l'emporte sur l'esprit et l'esprit l'emporte sur le

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caractère, comme il arrive assez souvent dans les temps mœurs faciles et de civilisation avancée? Or, c'est par le car tère qu'on obtient les grands succès ; c'est le caractère qui l'instrument des grands desseins et des grandes actions : l'fa toirede tous les temps est là pour nous l'apprendre.

M. Mauguin a plaidé pour la Gazette de France avec beauco de finesse, avec trop de finesse peut-être. Une cour d'assis n'est pas un congrès , les jurés ne sont pas des diplomates, faut craindre de mettre leur intelligence en défaut par des soi entendus continuels. M. Mauguin , depuis qu'il est homme p litique, ne peut se défendre de certaines habitudes qui ne se pas propres à donner à sa parole beaucoup de puissance, de d leur et d'entratnement : il est occupé sans cesse à faire des i serves pour son propre compte sur tous les points touchés par a client, si bien que le juge, placé entre les deux opinions q marchent à côté l'une de l'autre, sans qu'elles puissent jami se rencontrer , éprouve peut-être quelque embarras à faire \ choix. A l'avocat, il faut plus d'oubli de lui-même et d'abnég tion ; place au client I il faut que le client soit vu : l'avocat n'( là que pour le montrer sous le jour le plus favorable. Qu'a beso le juge de savoir en quels points ils s'éloignent et en qu( points ils se rapprochent? Le moi du défenseur ne devrait ave rien à faire dans la défense : c'est de l'accusé seul qu'il s'agit.

La conférence des avocats a terminé ses travaux ; M. le b ton nier a remis à une autre occasion à prononcer le discours < clôture. A ce sujet, nous répéterons aux jeunes gens qu'il n'y plus d'autre avenir pour eux que dans le travail, et dans un travi suivi et persévérant : plus la route est obstruée, plus il faut à\ forts pour se faire jour. Etudiez d'abord la science des lois, ne pas seulement à la surface, mais à fond; surtout, n'étudiez p qu'elle, si vous voulez la savoir; il y a, à côté du droit propr ment dit, d'autres études qui ornent l'esprit, en le fortifian qu'il faut apprendre, sous peine de ne rien apprendre qu'à me tié ; qu'on regrette toute sa vie d'avoir dédaignées ; sans le quelles on est un ouvrier au lieu d'être un artiste. A tant d'il

A l'audience. 14.3

telligeoces vives, exactes, que manque-t-il T Précisément ce que nous venons de dire : ce je ne sais quoi qui sert h imprimer de b grandeur et de la politesse à l'esprit; qu'on retrouve avec tant de charme et de bonheur dans les personnages d'autrefois, et que l'esprit ne peut devoir qu'à une longue et patiente culture. Il n'y a pas à se le dissimuler : il n'a jamais été aussi important et aussi difficile d'être laborieux qu'aujourd'hui ; nous vivons trop au dehors pour vivre assez au dedans ; la société est si douce, la vie extérieure est si facile, il nous est si aisé de nous répandre hors de nous, qu'à peine prenons-nous le temps de penser, d'étudier, de réfléchir ; tout nous en détourne, rien ne nous y invite, si ce n'est la raison qui, parlant seule, court le risque de n'être pas écoutée. Les grands travaux, les grands efforts de la pensée, sont souvent dus à des circonstances dont il nous arrive ensuite de ne pas tenir assez de compte; l'homme ne va pas au travail par sa pente seule, mais parce que l'on l'y pousse ; il faut qu'on l'aide dans l'accomplissement de cette tâche que Dieu lui a imposée comme une peine. Â cette occasion, qu'on nous permette de citer quelques lignes d'un écrivain du siècle dernier qui se plaignait déjà de ce dont nous nous plaignons aujourd'hui. On voudra bien remarquer que c'est principalement de la magistrature et du barreau qu'il s'agit.

a II ne faut que comparer, dit l'abbé Gédoyn, l'état présent de la ville de Paris, avec ce qu'elle était au commencement du règne de Louis XIII, pour comprendre qu'il devait y avoir alors plus de gens appliqués aux lettres qu'il n'y en a de nos jours.

<( De carrosses, il y en avait fort peu; l'invention en était trop récente , on allait à pied avec des galoches ou avec des bottines, qu'on laissait 'dans l'antichambre, quand on rendait quelque visite. J'ai vu, mcû enfant, un reste de cet ancien usage. L'homme de robe allait au palais monté sur une mule, et en revenait de même. Rentré chez lui, il n'était guère tenté de sortir pour aller se crotter. U se renfermait donc dans son cabinet, où ses livres faisaient toute sa compagnie... C'est à cette ancienne sévérité de mœurs que nous avons été redevables d'un chancelier

An Lhospital, d'un président de Thou, d*un Brisson, d'un viliers, d'un Pasquier, d'un Loysel, de ces deux illustres fr MM, IHthou, et d'une infinité d'autres savants personnages il TiEï faut que lire les poésies du chancelier de Lhospital, voir r|ue le parlement était alors plein de magistrats fort n dans les lettres. Ce temps n'est plus, et la raison en est préserilement à Paris, la dissipation est extrême. A pein jeune homme a-t-il atteint l'âge de dix-huit à vingt ans, c le moi en charge, et qu'on lui donne un équipage. Avec facililé d'aller et de venir, comment peut-on espérer qu'il n à Tenvie de courir? »

Mon Dieu, que dirait l'abbé Gédoyn, aujourd'hui, à la ' des vacances, lorsque les chemins de fer et les bateaux à vs solliciCent de toutes parts les voyageurs, lorsque l'itali Suisse et l'Allemagne ne.seront bientôt plus qu'une iran salle des Pas-Perdus?

PRlKlbî» HOiJRDBQiJlN. —LES CHEMINS DE FER. — M. LAPLAGNE-BARR DOUAT.— COCHIN.

Lnltenlion publique est à peine remise de la secousse qi ♦ivHinnt imprimée les débats du procès Hourdequin, doi sembla entendre les derniers bruits. Des questions de cbil de police, d'alignement, de contravention, §esont transfor Lout h coup en questions ardentes et passionnées. La foui venue frapper aux portes de ce vieil hôtel de la ville de ï ihéûlre et témoin de tant d'événements, chef-d'œuvre de E riiquc Boccardo, dans lequel Juvénal des Ursins aurait pli peine que jamais à reconnaître aujourd'hui son humbi

A l'audience. 145

meure (1). Les mystères du marché de la Madeleine et de la rue de Rambuteau ont remplacé, pour un public inquiet, les mystères du manoir du Glandier ou du chflteau de la Roche-Chamblas. D'où est venu le charme nouveau et tout-puissant quia pu Yaincre, pour tant d'esprits légers, mobiles, inattentifis, l'aridité des détails du procès? Quelle émotion pouvait s'attacher à la solution du problème? Etait-on en présence d'un de ces crimes inouïs, mystérieux, au fond desquels l'œil humain ose à peine pénétrer? N'avait-on jamais vu de chef de bureau oubliant ses devoirs et de commis infidèles? Comment expliquer alors cette ardeur que quinze jours de discussions, de confrontations, de réquisitoires, de plaidoiries, n'ont pu parvenir à satisfaire? Tout est fini ; la cour d'assises est muette ; on écoute encore. On dirait qu'il n'y a pas eu assez de scandale, pas assez d'éclat, et qu'on guette quelque révélation qui s'est fait trop attendre.

C'est que, pour être juste, il faudrait ajouter que du procès en lui-même, on s'en est peu inquiété ; c'est que le procès n'était, pour ainsi dire, qu'un prétexte; c'est que, derrière les accusés, on s'efforçait d'apercevoir quelques personnages dénoncés aux haines publiques et se cachant dans l'ombre; c'est qu'il y avait, dans cette affaire, une partie sous-entendue qui paraissait eu être la partie principale; c'est que les passions politiques, âpres et jalouses passions! qui savent se servir de tout, soit qu'elles attaquent, soit qu'elles défendent, avaient cherché à se faire une arme de ce qu'il devrait y avoir de plus saint et de plus sacré parmi les hommes : le respect dû à la justice et la pitié due aux malheureux.

Les débats du procès Hourdequin ont été dignement et habi-

(1) Sauvai donne ainsi Ja descriplion de THôtel aux Dauphins, devenu depuis THôtel-de-Vi lie de Paris, et qui fut, en'1388, la demeure de iean Ju vénal des Ursins, alors prévôt des marchands : < Il y avait deux cours, un poulailler, des cuisines hautes, basses, grandes et petites; des éluves accompagnées de chaudières et de baignoires, une chambre de parade, une autre d'audience appelée le plaidoyer, une chapelle lambrissée, une salle couverte d'ardoises, longue de cinq toises et large de trois, et plusieurs autres commodités. »

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lemeDt dirigés par M. Froidefond de Farges, non sans quel sévérité à Tégard du pouvoir administratif, sorte de tradi parlementaire qui ne messied pas à la haute magistrature qui la constitue, d'une faço& plus expresse, tutrice légitime intérêts moi^aux et matériels de la société. À ceux qui pourra s'en étonner, il faut rappeler que les magistrats, chezn n'ont jamais rempli d'autre rftle; que c'est même là le vraiment glorieux de leur histoire, oelui par lequel, ma beaucoup de fautes et beaucoup d'erreurs, ils s'o&ent en aujourd'hui à la reconnaissance et à la vénération des peu[ C'est surtout aux époques d'opinions incertaines, de croyai éteintes et de mœurs faciles qu'il est plus nécessaire que jai d'opposer une digue au torrent qui grossit sans cesse et mei de tout submerger ; l'orgueil des parlementaires vient de 1 force de se croire supérieurs aux autres hommes, ils éta obligés de le devenir. Leur vertu n'a pas toujours été sans tentation et sans faste ; mais il est des jours où la vertu, con la valeur, doit être vue de loin , afin de servir, aux faib d'encouragement , d'exemple et de leçon.

A propos de parlement, il y a eu, dans le procès Hourdeqi une espèce d'épisode qui, pour le plus grand nombre, de passer inaperçu, et qui n'en a pas moins été, pour quelqi uns, esprits curieux, comme une énigme dont ilschercl peut-être encore le mot. L'accusé principal appartenait-il à de ces familles sans lesquelles autrefois, comme on l'a dit, il avait pas de parlement? ou bien, au contraire, n'était-il pas qui valait autant pour lui, fils de ses œuvres, ayant conquis la persévérance, par l'intelligence et par le travail, une posii enviée et honorable, que de funestes entraînements devaienl faire perdre? Nous serions assez disposés à accepter la derni hypothèse, et nous croyons qu'on n'a voulu parler que d'i alliance indirecte et éloignée qui unissait en effet Hourdequi une des plus anciennes familles du parlement, dont on trouv nom à quelques-unes des pages les plus mémorables de d( histoire judiciaire, et qui n'a cessé que depuis quelques ann seulement de figurer au sein de la cour royale de Paris. Ce

A l'ajodiemce. 147

un des membres de cette famille, exilé lors des troubles de la r^eoœ, que sa mère écrivait la lettre suivante, que nous avons déjà citée, que Ton ne pourrait lire sans admiration, si Ton ne se souvenait un peu trop des puériles querelles qui armaient tant de fiers courages ; il s'agissait alors de la bulle Unigenitus et des billets de confession, n J'ai senti, mon fils, écrivait-elle, votre détention avec douleur, parce que je suis bien humaine et bien terrestre. Priez Dieu dans vos liens, pour votre père, pour votre mère, pour votre chère femme, afin que, si nous ne sommes pas dignes d'être les prisonniers de Jésus-Christ, nous ayons du moins part à vos souffrances, p

Qu'aurait pu dire de mieux Cornélie chrétienne et janséniste?

Ou procès qui se ju(j^ en ce moment devant le tribunal de |K)lice correctionnelle de la Seine, nous ne pouvons avoir rien à dire, si non que le cœur se serre au souvenir de tant d'affreux et irréparables désastres, devant lesquels la science s'humilie et s'avoue impuissante et désarmée.

Ces forces aveugles, auxquelles nous nous vantions d'avoir donné des lois, s'insurgent contre nous ; après tant d'expériences, on n'en est encore qu'aux conjectures et aux suppositions; l'industrie, comme la guerre, a-t-elle ses batailles, tristes batailles, sans l'ardeur, sans l'enthousiasme, sans l'amour du devoir et du sacrifice qui ennoblissent les batailles, où les cris des mourants et des blessés ont quelque chose de plus douloureux et de plus déchirant? Ses conquêtes, comme toutes les conquêtes ne peuvent-elles s'acheter qu'au prix du sang? En serons-nous réduits toujours au hasard et à l'imprévu? Quand la science en sera-t-elle venue à proclamer son triomphe certain et définitif? Redoutables questions, difficiles problèmes, destinés à être agités longtemps encore sans être peut-être jamais résolus 1 Eji attendant, nous oublions vite, à ce point, qu'à peine s'il nous souvient de ces immenses clameurs d'effroi, annonçant à la cité tout entière le deuil du 8 mai, et que le procès, à six mois de distaqce, ressemble déjà presque à un anachronisme. Faut-il nous

féliciter ou faut-il nous plaindre de cette imprévoyance e cette facilité à oublier qui font évanouir le passé, comme rêve, et voilent à nos yeux Tavenir; sans lesquelles, agité tremblants, nous ne serions pas disposés à mettre aux dé( vertes de l'intelligence, de l'industrie et du travail, le qu'elles méritent?

M. le premier avocat-général Laplagne-Barris, chargé de ] noncer la harangue de rentrée à la cour de cassation, en rem cément de M. le procureur-général Dupin, a fait un discours n'affecte peut-être pas assez les prétentions du discours, et c lequel on n'aurait pas êié fâché d'apercevoir plus de souci beautés du langage, qui sont, après tout, la condition indis] sable du succès de toute œuvre oratoire. M. Laplagne, magis cminent, jurisconsulte si sage et si sûr, qui a conquis à la c de cassation une honorable et légitime autorité, s'est conte d'écrire, un peu à la hflte, sur M. Merlin et sur M. Henrior Pansey, quelques réflexions qui n'avaient, par elles-mên rien debieu neuf, de bien profond, de bien original, et doi était peut-être permis de contester l'opportunité, après ce avait été déjà dit en pareil lieu sur de pareils sujets.

M. Laplagne était-il fait pour redire ce que d'autres avaient avant lui? Il n'y a que les pauvres qui glanent après la mois faite. Puisque l'orateur tenait absolument à se satisfaire en v tant, dans M. Merlin, l'esprit net, pratique, positif, ennemi la théorie, qui devait en faire un instrument si utile de la n tion législative ; que n'essayait-il lui-même d'indiquer la mar et les détours de la jurisprudence depuis cinquante ans? C là qu'il aurait été beau de montrer les services que la coui cassation avait rendus à la France, en conservant intact, mal les agitations de la polilique et la violence des partis, le d( des lois que lui avaient confié les législateurs de 1791 . M. plagne, si versé dans la science des précédents, était plus ca blc que personne de faire voir comment la jurisprudence é venue au secours de la loi, en la corrigeant, en la modifiant, l'assouplissant aux habitudes nouvelles et aux besoins nouvea

A l'audience. 149

C'eût été là une oeuvre digne de Torateur et digne de l'assemblée.

Dans cette existence de M. Merlin, si tristement mêlée à tant de souvenirs malheureux et dont ses panégyristes sont convenus de ne jamais parler, il est un trait qui honore l'homme et l'époque, que M. Laplagne rapporte, et qui, dans la bouche de l'orateur, devient, malgré lui, une épigramme à l'adresse de tant d'ambitions exigeantes et impatientes, dont nous sommes chaque jour les témoins :

« Merlin avait été ministre de la justice, il avait été membre du directoire, de ce conseil des souverains de la France. Peu de mois après, il accepta, sans hésitation, les fonctions de substitut du conunissaire du gouvernement près le tribunal de cassation, fooctions bien humbles, en les comparant à celles qu'il venait de quitter. Il les remplit pendant neuf mois, avec zèle, avec dévouement, sans se plaindre de ce qu'il n'était pas au premier rang. Ce temps est loin de nous, Messieurs; chacun apprécie plus haut, en général, sa valeur personnelle. » C'est M. Laplagne qui parle, et il a raison. Parmi les grands hommes dont nous sommes encombrés, qui voudrait aujourd'hui se contenter des fooctions qu'acceptait M. Merlin, après avoir été un des cinq rois de la France ?

Nous voulons citer l'allocution qui termine le discours, parce qu'elle respire une bienveillance véritable, à laquelle les magistrats de la cour de cassation ont habitué le barreau, et qu'elle renferme sur l'institution elle-même des idées pleines de sa-

<c Avocats, l'occasion nous est donnée, pour la première fois, de vous adresser la parole. Aucun de vous, assurément, ne s'attend à des censures de notre part. Dix-huit ans de relations fréquentes et d'une sorte de confraternité, qui nous a toujours été précieuse, nous ont mis à même de bien connaître votre ordre, de rendre justice à la probité de tous, aux efforts laborieux, aux lumières, au talent de beaucoup d'entre vous. Mais la mission que nous remplissons aujourd'hui nous permet des conseils. Ils sont ordinairement bien accueillis quand ils

150 L'HlStOlRE.

vienfient d'un ami. Vbus ètes^ devant les ju^es du droit, devai les juges de la loi; ne vous occupez, dans vos plaidoiries, qi du droit et de la loi; lais^z de côté, autant que le permettra

discussion du droit, laissez de côté les faits Ne vousocci

pez pas des faits, surtout, pour y puiser des considérations < moralité ou de faveur pour l'esptee. Le jour où la cour de ca sation , oubliant ses attributions sévères, mais grandes, voudn juger des affaires par des motifs d'équité , l'existence mèD de cette institution serait menacée , car elle aurait cessé d'ét utile. D

La conférence des avocats à la cour royale à été ouverte s medi dernier : le nouveau bfttonnier, exact comme les ro s'étaient engagés à l'être , d'après Louis XVIII , l'a inaugurée une heure précise, par un discours sage et bref, dans lequel ( a trouvé quelque chose d'un peu triste et d'un peu sévère. C n'avait jamais vu M. Ghaix d'Est-Ânge lisant; c'était un spect cle nouveau popr tout le monde, et dont M. Ghaix d'Ëst-An| lui-même ne paraissait pas, entre tous, le moins étonné ; il av2 l'air de se tenir à quatre pour ne pas jeter là le papier, et pour i pas se mettre tout uniment à parler comme il parle, avec cet grftce, cette facilité, ce laisser-aller, qui auraient donnée sa paroi dans cette réunion de famille, un charme particulier. Au li( de cela , il a fallu rester attaché à la lettre morte du discou écrit, lutter contre le démon intérieur, et voir passer tout pr de soi les idées les plus vives, les plus heureuses, les plus soi riantes , sans pouvoir les accueillir. G'est ce qui a fait que < discours a été mal dit par l'homme du barreau qui dit le mieu sa voix avait perdu son accent. Vous savez a^ec quel art, av( quel bonheur il sait , grflce à elle , attirer l'attention et la n tenir. Gomment la reconnaître dans cette voix sérieuse et solei nelle , qui souligne tout , insiste sur les points et virgules, récite un discours comme on récite des alexandrius épiques Qui donc empêchait M. Ghaix d'Est- Ange d'être lui-mém< Pour être bâtonnier, n'est-il plus l'hotnme aimable, ingénieu; spirituel, qui a conquis tous ses grades à la pointe de son espri

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M. Oiaix d'Esl-Ange n'est pas parvenu , il est arrité ; qu'il ne songe donc pas à renier ses antécédents et à bouder les fées prodigues qui ont soufflé sur son berceau. Son discours, sage et raisonnable, aurait dû être autre chose que cela; il dépendait de lui d'y faire pénétrer un soufHe plus personnel , plus sympathique et plus intime. A quoi bon un discours , comme sont tous les discours? C'était une causerie qu'il nous fallait. M. Chaix d'Est-Ange, cette fois, n'y a pas songé. Nous lui dirons encore qu'au nom du barreau il a peut-être promis à tous ces jeunes gens, accourus à sa voix , plus, cent fois plus que le barreau ne pourra leur tenir. Un roi, homme d'esprit , disait aux élèves de Saint-Cyr qu'ils avaient tous le bAton de maréchal de France dans leur giberne. C'était une gasconnade qu'un roi seul pouvait se permettre. Pourquoi M. Chaix d'Est- Ange hit-il entrevoir aune jeunesse ardente et ambitieuse, comme prix de ses efforts, les deux seules récompenses que le barreau ne pourra jamais leur donner : nous voulons dire la fortune et la gloire ? La fortune , c'est un fantôme dont on a cru un instant entrevoir l'image , et qui, pour le plus grand nombre, fuit sans cesse devant ses regards. Nos pères étaient mieux inspirés en leurs sages désirs, qui ne demandaient au barreau qu'une vie honorée et une vieillesse tranquille, avec un peu d'aisance, qui ne ressemblait pas à de la fortune, et dont Horace lui-même ne se serait pas contenté. Quant à la gloire, puisqu'il faut absolument se servir de ce mot , qui est un peu grand pour la chose, convenons au moins que la gloire du barreau ne ressemblera à aucune autre gloire ; faisons-en une sorte de gloire plus patiente et plus humble, qui puisse venir, comme un hôte commode, s'asseoir au foyer de tous les gens de bien ; arrangeons-nous de manière que tous les esprits droits, honnêtes, laborieux, persévérants, soient assez riches pour en payer le prix aux dieux. Le laurier qui croit au palais, est le laurier domestique qui couvrait de son ombre le vieux Priam :

Laurus

Incwnbens arse, atque umbrà oomplexa pénates.

La conférence a entendu ensuite deux discours sur Doma sur Cochin, prononcés, l'un par M. Desmarets, l'autre ^1. r>upri>LassaUe; discours qui attestent des études faites a soin, une intelligence pénétrante et un esprit vif et orné. L Irtivcjil mérite d'autant plus d'être apprécié, que l'entrepi r*hil plus difficile; les sujets qu'on leur avait imposés n'él |nîs de ceux qui fournissent tout par eux-mêmes, sujets rich heureux, féconds, qui n'ont pas besoin de la main del'hom pour donner leurs fleurs et leurs fruits.

Les figures calmes et recueillies de Domat et de Cochin se bleu t s'étonner elles-mêmes du cadre qu'on destine à leurp trait. Les individus sont comme les peuples; heureux ceux d r histoire est ennuyeuse I Or, Domat et Cochin ont été des ho mes heureux, précisément parce qu'ils étaient des hommes ligieux, laborieux, appliqués à leurs devoirs, et voilà pourqi il n'y a pas un trait qui vaille la peine d'être cité dans ceseï tr^ices. lesquelles s'écoulent sans bruit, l'une dans un tribu ile province, l'autre à la grand'chambre du parlement de Par Leur lûlcnt lui-même n'a pas été de ces talents puissants créateurs devant lesquels la postérité soit tenue des'indinf Téloquence de l'un est comme la science de l'autre ; il y a cl tnutesdeux quelque chose de froid , de timide et d'incertai l^eur ^oût s'énerve en s'épurant; on sent qu'on tourfie à u <*poque d'affaiblissement et de décadence.

On voit qu'en de semblables sujets il ne suffisait pasd* coup de pioche ; qu'il y avait beaucoup à creuser, et c'est ce q M KL Desmaretset Dupré-Lassalle ont fait avec beaucoup de : f^olutioii, de talent et de bonheur. M. Desmarets, apr^ av< siguaiii ce qu'il devait y avoir d'excellent dans l'esprit du jur cijnsïille-géomètre, pour avoir essayé d'introduire l'unité da la irgisiûlion civile, et préparé de loin les voies à l'œuvre < consulat, a soumis à une analyse ingénieuse le traité des 1( civUes ; il a parlé un peu de tout à propos de Domat , et le d riple snumis de Port-Royal n'a pas dû entendre, sans quelq sr^Hidale, certaines nouveautés auxquelles son éloge avait sei lie prcteile. Nous croyons qu'en cela l'écrivain s'est tromp

À l'audience. 153

que son esprit , jeune et hardi , Ta entraîné un peu loin ; qu'il fallait accepter l'avocat du roi du présidial de Riom , tel que les mœurs, les croyances de son temps l'avaient fait, et qu'il n'y aurait rien à gagner, surtout, à 6ter à ses doctrines le stoïcisme chrétien , auquel elles doivent d'être encore debout. Le jansénisme, non sous le rapport théologique que nous n'avons pas mission de juger, mais sous le rapport moral, a eu ce mérite qu'en rendant la vertu difficile, il a habitué les hommes au combat; ne craignons pas de surCaire la nature humaine; elle sera toujours assez disposée à marchander, et la vertu tomberait bientôt au rabais si l'on n'avait pas le soin d'en tenir le prix un peu élevé. C'est là ce qui sert à reconnaître les hommes du dii-septième siècle, à une sorte de tenue morale qui ne les abandonne jamais; c'est là ce qui fait que, même en leurs désordres, leur âme ne se corrompt pas, et revient au bien, les passions une fois éteintes, comme si elle ne l'avait jamais quitté.

M. Desmarets, qui écrivait un éloge, n'a pu échapper à l'écueil des éloges ; il agrandit les objets et les mots pour les peindre : il dit, par exemple, eu parlant de Polhier : le grand Pothier. Pourquoi cela? De quel nom appellera-t-on le génie, si c'est ainsi qu'on appelle l'intelligence, la persévérance et le travail? Pothier lui-même, s'il revenait au monde, cet homme si modeste et si naif , ne serait pas peu surpris de se voir mettre sur la même ligne que Descartes, Pascal ou Bossuet.

H. Dupré-Lassalle avait plus de difficulté encore à vaincre que M. Desmarets : Cochin n'est pas Domat, et le traité des lois civiles vaudra toujours mieux que tous les plaidoyers réunis de l'avocat au parlement. Le talent de Cochin , qu'il ne nous appartient pas de contester, et qui a conquis tant d'honorables suffrages, a été un de ceux, par le cercle même dans lequel il s'est exercé, auxquels il faut croire sur parole, et qui ne se prêtent guère à l'analyse et à l'examen. Il en est des avocats, et des avocats les plus renommés , comme de certains rois de l'Orient qui se font enterrer avec leqrs trésors. L'homme mort, la parole muette, la bouche glacée, où est l'éloquence? Encore en est-il quelques-uns que certains souvenirs protègent? Cochin

154 l'hist(hre

n'a pas même eu cette bonne fortune-là; et il n'y a pas un des sujets de ses nombreuses plaidoiries dont la mémoire ne soit entièrement efiiBcée, ce qui n'empêche pas qu'il n'ait été un très-habile atocat, et que son nom , compagnon de celui de Gerbier, ne serve aujourd'hui d'enseigne à l'éloquence du barreau. M. Dupré-Lassalle a écrit quelques pages sur Cochin pleines de grftce, d'élégance, de sagesse ; d'un style excellent, qui révèle et promet encore le vainqueur académique. M. Dupré- Lassalle, chargé de dire du bien de Cochin, a voulu remplir sa tAche en conscience : aussi lui sait-il gré de tout. Il lui sait ipresque gré de n'avoir été qu'un homme distingué parmi les hommes médiocres, et cela de la façon la plus spirituelle el la plus ingénieuse du monde. « La nature l'avait doué, dit-il, de ce «c génie sérieux et positif dont les succès ne se placent jamais a hors de la portée des imitateurs. Plus brillant, plus original, ce il eût rendu moins de services. » Ce qu'il dit du barreau mérite aussi d'être cité : a Le barreau appartient aux lettres par « la parole; è la politique, par l'étude des lois; à la société « entière, par le maniement de ses affaires. Il est ainsi placé « sur la limite qui sépare la vie intellectuelle de la vie praa tique. x>

M. Dupré-Lassalle n'a pas cherché à se défendre , plus que M. Desmarets, de certains effets d'optique, inévitables dans leurs positions; le sujet une fois donné, on ne voit plus que le sujet; on promène la lumière sur toutes ses faces : le reste est dans l'ombre. Ce n'est pas là un des moindres inconvénients des éloges. Ainsi, M. Dupré, décidé à tout sacrifier à Cochin , commence d'abord par lui sacrifier Patru d'une façon assez dédaigneuse : <( Patru, dit-il , qui n'était ^u'un grammairien ; » sans songer assez, peut-être, que Patru a créé l'éloquence du palais, qu'il a aidé à faire la langue et qu'il servait d'oracle à Boileau, lequel, en général, n'avait guère d'autre orade que lui-même. Est-il bien certain aussi que quelques-uns des prédécesseurs de Cochin , qu'il nomme , comme Lemaitre par exemple, n'aient pas été, sinon plus habiles, du moins plus éloquents que lui? Cette parole ardente et fougueuse de Lemaitre,

A l'audiencx. 155

qu*OD entend dans les solitudes de Port-Royal , comme on entend celle de saint Jérôme dans les solitudes de la Thébaïde, ne valait-elle pas la parole de Gochin?

 ce dernier, M.Dupré-Lassalle fait l'honneur d'avoir enfanté l'improvisation au palais, et à l'improvisation il promet des destinées brillantes, que nous n'oserions pas lui garantir; «La a décadence qui menace et peut atteindre toutes les branches K de la littérature, l'improvisation en défendra toujours l'élo- « quence. i»

N'est-ce pas le contraire qui pourrait bien devenir la vérité? rimprovisation, comme on la pratique; essouf&ée, haletante, qui prend, sans choisir, le premier mot venu; qu'est-ce, sinon une sorte de procédé mécanique, à l'aide duquel tout le monde peut arriver à fabriquer un certain nombre de plaidoyers propres et d'un bon usage dans un certain temps donné? Entre cela et l'éloquence qu'y a-t-il de commun?

Les discours de MM. Desmarets et Dupré-Lassalle honorent le jeune barreau. Il est une preuve ajoutée à d'autres des progrès heureux que font, dans son sein, le goût des études sérieuses, Tamour des lettres et le talent d'écrire.

tS€ l'histoire

U. L¥. C11ANCKLIRR A L'ACADËMIB. — 1815. — LE CHBVAUER DR LA RAI — t.RTTRES DB VOLTAIRE. — M. MIGNET. — PROCÈS DU GÉNÉRAL DO] DigU. — M. DE PBYRONNBT A PARIS.

Ln réception de M. le chancelier à l'académie française de i^tre un événement. On s'attendait, de sa part , à quelque cb de fui, de spirituel, comme aurait pu en écrire, daAsson ten s'il eût été de l'académie, Etienne Pasquier, vieillard d'hum iUmrp H gaie, quon aimait à entendre repassant les souvei if une vie agitée, conversant et philosophant sur toutes sortes sujets, aimant par-dessus tout, et ce fut là sa gloire, la Fra pl nuire vieux droit coutumier; sur tout le reste, un peu j Uigû, un peu sceptique; adorant Henri IV et admirant le < de Guiâe. Dans son petit-fils, ce n'était pas l'académicien qu venait entendre, mais l'homme connaissant les hommes,] hitiK'^ aux affaires, mêlé aux secrets de la politique, parlanl lauguf^ du monde plutôt que la langue des livres, ayant s( assez de partis pour être juste envers tous, et jetant sur toul (]u'il avait fait ou vu faire un regard d'autant plus sûr, qu'il j rail été plus froid et plus désabusé. C'était une leçon d'habil j [ira tique que demandait à M. Pasquier une société indiffère

rt posilive, laquelle est assez disposée à mettre au premier n flo tous les talents le talent de réussir. Beaucoup de gens n' j raient peut-être pas été fâchés d'apprendre comment il faut fa

I pour savoir douter à propos, pour ne se donner jamais sans

I <M^rvr!, et garder, en toute circonstance, la moitié de son i

pour te jour qui va suivre. Qui était mieux placé, pour satisfi tvï iu> curiosité légitime, que l'ancien conseiller du parlemeni Paris, devenu, en 1810, maître des requêtes au conseil d'I

impérial; en 1811 , procureur-général du sceau des titres ; préfet de police en 1812; garde-des-sceaux le lendemain de Waterloo ; chancelier le lendemain des barricades? Hasards des révolutions, qui nous mènent où ils veulent ; qui nous séparent et nous rapprochent ; effacent nos amitiés et nos haines, et brisent, entre nous, des barrières que nous avions crues éternelles I A M. Miguet, quittant Aix, sa ville natale, il y a vingt années, pauvre, obscur, mécontent; à l'historien audacieux des grandes actions et des grands crimes de 1793, qui aurait dit qu'un jour il ferait les honneurs de l'académie à M. Pasquier, pour y entrer , à M. Frayssinous, pour en sortir ?

C'était tout cela qui seryait à donner à la séance du 8 décembre une sorte de caractère particulier ; c'étaient surtout les honunes faisant cortège au nouvel élu, et sur le visage desquels on cherchait à lire d'autres préoccupations, que des préoccupalions exclusivement littéraires. C'étaient M. Mole, rajeuni et empressé, ramené par l'orateur à d'anciens souvenirs de luttes et de triomphes, souriant, dans M. Pasquier, à la personnification heureuse de l'aristocratie parlementaire ; M. Thiers , se prêtant de la meilleure grflce du monde à la solennité un peu longue de deux discours académiques; M. Guizot, grave, austère, résigné, comme un chrétien de la religion réformée dans un prêche. C'étaient d'anciens serviteurs, d'anciens ministres de la Restauration, comme M. de Clermont-Tonnerre, par exemple, étonné d'applaudir, avec M. Barthe, à l'éloge de M. Frayssinous. Tel était le public devant lequel M. le chancelier de France devait faire son début, comme académicien.

Nous ne voulons pas que l'homme d'Etat écrive comme l'honmie de lettre, et nous lui saurions presque gré d'ignorer les finesses mécaniques à l'aide desquelles on est arrivé à faire un métier de l'art d'écrire ; il est un certain laisser-aller uni à une certaine distinction , qui sied bien aux personnages considérables, laquelle sert à les distinguer des écrivains de profession, et fait de leur style un style qu'on n'imite pas. L'habitude des affaires publiques, en attirant l'esprit vers de grands objets, apaise en lui les petites susceptibilités de l'amour-propre, et le

reod, pour les choses de goût, plus libre et [dus simple. 11 une manière de dire, aisée et forte à la fois, qui se Eait ser dans quelques grands écrits sortis du monde et des afiEsiir retirés en eux-mêmes, livrés au courant de leurs impressions de leurs souvenirs, éorivaat pour eux seuls et devenus de^ai écrivains sans le vouloir et presque sans s'en douter. De | reilles bonnes fortunes , quoiques rares, n'en soat que p dignes de remarque; elles prouvent qu'il y a plus d'un cheo pour arriver à la gloire des lettres. €'est ainsi, comme l'a t bien dit M. Mignet, que s^établissait entre des hommes pla dans les positions si diverses, une utile communication de U tes les idées et le plus heureux échange de connaissances et manières^ de savoir et de délicatesse. Dans M. Pasquier , n'est pas l'écrivain que l'académie a choisi, M. Pasquier n'aye jamais eu le loisir de rien écrire; ce n'est même pas l'orateu M. Pasquier, malgré ses succès et son incontestable habile n'ayant jamais pu monter au premier rang, et ne personnifia pas on lui la gloire de la tribune française , comme l'ont fait différentes époques et avec des mérites différents, Mirabea Maury, Cables, Vergniaud, de Serres, Royer-GoUard , Mar gnac, Benjamin Constant, Berryer, Thiers, Guizot. M. Pasqui u a eu du talent de la parole que les subtilités, sans en av< jamais la grandeur, l'élévation et l'éclat, comme on pourra s' convaincre par les quatre volumes de discours prononcés da les chambres législatives (1 8.1 4-t 836), que publie en ce manu M. le baron Pasquier, chancelier de France, membre de lac demie française, et qui devaient suivre leur maître à lacadén] comme des serviteurs complaisants.

C'est là qu'on le voit aux prises avec les difficultés qui nai sent toujours de l'établissement d'un pouvoir nouveau; pan nant à les éluder plutôt qu'à les vaincre ; jamais incertain, j mais embarrassé, parlant partout, parlant toujours ; remplaçai la force par l'assurance, la raison par la facilité ; donnant un d premiers l'exemple de cette prestidigitation oratoire dont on a lait faire un moyen de gouvernement, et qui devait avoir depu plus d'un imitateur. Il est à remarquer que M. Pasquier est i

A l'aqdbnce. 159

de œu qui ont pris la part la plus active et la plus personnelle à tous les événements qui marquèrent la restauration de 1815. Bomme modéré , aimant le pouvoir dans tous les temps comme m symbc^ d'ordre, mais l'aimant aussi pour des avantages plus po^tiiis, i} a vu son nom mêlé à des mesures extrêmes, à des actes violents, sans avoir l'excuse de passions violentes qui n'étaient pas dans ses mœurs, et qu'il ne pouvait ni comprendre ni partager. Rapporteur de la loi sur les cris et les écrits séditieux, il la vanta comme une mesure efficace de salut public; il vota pour les cours prév6tales, mais sans admettre le principe de la rétroactivité, et soutint la fameuse loi d'amnistie en repoussant tout amendement qui aurait pu en adoucir ou en atténuer l'effet. U arriva à M. Pasquier, en 1815, ce qui était arrivé dans d'autres temps à d'autres hommes , comme lui froids, raisonnables, modérés, ne demandant pas mieux que de rester ce que la nature les avait faits ; mais entraînés hors d'euxmêmes; devenus violents par faiblesse, par ambition ou par peur. Dans les révolutions comme dans les restaurations, les hommes aux passions ardentes sont toujours en petit nombre; à eux seuls, ils n'auraient pas moyen de tout faire, s'ils n'étaient pas aidés par d'autres hommes, à genoux devant la force, qui ne commettent pas les excès, mais qui les justifient.

Ministre des affaires étrangères lors de la mort de M. le duc de Berry, il aida à ouvrir à la Restauration cette voie fatale au bout de laquelle la Restauration devait trouver un abîme. La liberté ijndividuelle fut suspendue, et M. Pasquier prononça à cette occasion, devant la chambre des pairs, un de ses plus remarquables discours , où la théorie des coups d'Etat est professée d'une façon assez ingénieuse et assez spécieuse, et qui semble servir tout naturellement de préface aux ordonnances de 1830.

« Nul inconvénient n'est plus grand, disait-il, que celui de l'arbitraire déguisé, introduit dans un gouvernement libre. C'est alors véritablement la corruption de toutes les constitutions; au contraire, l'arbitraire nettement exprimé, peut être un remède salutaire dans de grands périls. Les hommes ne

sont [jas les maîtres de reculer devant les lois d'exceptic paroe que les lois sont commandées par les circonstances d' eeptiou qui se produisent malgré eux et en dépit de leur Ion té. Il faut encore ajouter que les lois d'exception n'app ùennent qu'aux gouvernements libres, et qu'eux seuls onl droit d'en avoir, si je puis me servir de cette expression. Qu' rive-t-il en effet dans les gouvernements plus ou moins absoli I^ puissance publique y est si terriblement armée, même di TiHat le plus ordinaire, qu elle n'a jamais rien à demander h législation; mais dans les gouvernements libres, la puissai publique est constituée de manière à porter un tel respect à liberlë des citoyens, que quand Viennent les événements ext ordinaires, elles doit demander secours à la législation. V( le principe et l'histoire des lois d'exception. »

Cette théorie, qui ne manque ni de vérité, ni d'audace, déduiti; avec une vigueur et une précision qui ne sont pas di la inanière ordinaire du talent de l'orateur ; tout cela d'ailie ne devait pas le sauver; tous les gouvernements ont des insti inenls prêts à une heure dite. Il fallut céder la place à M. Villiile et à ses amis ; M. Pasquier, ouvrier de la première heu laissa h d'autres la moisson qu'il avait semée; relégué vers 1£ à h chambre des pairs, il eut le loisir, pendant six années, rélléchir sur l'ingratitude des pouvoirs légitimes. Il se cods en é^Talignant quelquefois ses successeurs, M. de Peyroun nnti^innient, dont il déconcerta plus d'une fois par ses déd ^jieuses saillies la solennité gasconne.

Cél^iit l'image de cette existence, mêlée à tant d'événemet qu*on s'attendait à apercevoir dans le discours de récepiio c'était en un mot le député, le ministre, l'homme d'Elat, chancelier, qu'on venait entendre. M. Pasquier s'y est mépr prenant au sérieux la grandeur nouvelle ajoutée à ses aul grandeurs, il a tenu à honneur d'être pour tout de bon aca micicu, moins les ressources, moins l'expérience, moins l'ha le té d un académicien ; au lieu de parler de lui, comme il avail le droit, il n'a su parler que de M. l'évêque d'Hermopol et , en le faisant, il a peut-être exagéré les saintes obligati<

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que le sujet lui imposait. Personne n'est plus disposé que nous à rendre hommage au zèle pieux de M. le chancelier, tout en regrettant cependant qu'il n'ait pas su davantage le contenir. Un discours n'est pas un sermon. L'Institut n'est pas l'Église ; on vient à l'académie non pour se convertir, mais pour s'instruire et pour se distraire. La conduite et les écrits de M. Frayssinous pouvaient ètrejugés par son successeur d'une façon plus pratique, plus politique, et nous oserions dire plus mondaine. En disant tout ce qu'il y a eu de sage, de droit et d'honnête dans la vie et daDS les mœurs de H. l'évêque d'Hermopolis, il était permis d'ajouter que son mérite n'avait jamais égalé sa réputation; qu'on ne trouvait en lui ni le penseur ni l'écrivain ; qu'il n'a dû sa gloire qu'à un concours assez rare de circonstances, et qu'on peut s'étonner aujourd'hui de voir son nom , en 1810 , associé au nom de H. de Chftteaubriant. Peut-être même n'aurait-il pas été hors de propos de protester, au nom de la raison et de la liberté humaines, contre des doctrines exclusives dont M. Frayssinous avait été le persévérant et timide apôtre : au lieu de cela, M. Pasquier a voulu tout louer sans exception et sans réserve , et il l'a fait dans une sorte de style un peu long, un peu traînant, un peu mou, qui semblait un défi porté à ces joies profanes de l'esprit qu'on avait eu le tort de venir chercher à l'académie.

Pendant deux heures, il a prêché la mortification de l'intelligence à des hommes qui ne sont censés vivre que par la pensée et l'intelligence ; il s'est montré sévère, au delà de toute justice, pour le xvm^ siècle, qu'il est de mode aujourd'hui de calomnier, et cela par une tradition de famille dont il n'a pas songé à s'enoi^eillir. Son nom se lie au souvenir d'une épouvantable exécution, celle du jeune et infortuné chevalier de la Barre.

Le grand-père de M. Pasquier, conseiller au parlement, vieillard dur et impitoyable, avait été le rapporteur du procès ; sa voix prépondérante avait déterminé le supplice : Voltaire, qui se sent blessé personnellement par cet arrêt sanguinaire, en rugit de colère et d'indignation. Il ne pense plus qu'à cela, il ne parle plus que de cela , le nom des victimes est à chaque instant dans sa bouche ; il revient à chaque mot sous sa plume ;

vieux, infirme, cassé, il se ranime pour appeler TaDathème la téta de ceux qui ont allumé le bûcher. Il écrit à M. d'Arg lai, ]c 22 janvier 1775 : <c Nous verrons si Pâquier (sic), p( Sis d'un crieur du Châtelet, s'est immortalisé en rapportant parlement le procès de six mille pages, pendant que le prec président dormait. Nous verrons si le bien jugéy qui n'a p que de deux voix, n'est pas le plus infernalement mal jug^ monde. Nous aurons, je l'espère, des preuves évidentes de m que je dis, et nous les mettrons sous les yeux du roi ei l'Europe entière ; mais commençons par notre sauf-conduit. J< veux rien sans ce préalable ; je veux finir par là ma carrière, croyez, ne consultez aucun bavard d'avocat qui vous cite Pa et Loysel, comme si Papon et Loysel avaient été des rois lé la leurs. »

Plus tard, 16 avril, à la même personne, il écrivait : ce h [>uis, mon cher ange , finir ma lettre sans vous dire un mot rhamine dont j'avais pris le parti (M. Pasquier), et dont \ me parlez. M. de Malesherbes, qui est assurément une t Ame, m'a mandé que c'était ce même homme qui a détem Tarrêt funeste dont l'Europe a eu tant d'horreur; que sans les voix auraient été partagées. Je me tais et me tairai sur homme; mais celte nouvelle a achevé de m'accabler. »

Le môme homme qui avait été rapporteur du procès du ch( lier de la Barre, fut aussi rapporteur du procès de M. de La Par un hasard assez étrange, le descendant de l'adversaire deî suites élait élève des jésuites; le petit-fils de celui qui avait c eouru à vaincre la Ligue et à ramener Henri IV aurait été cri au ChUelet, s'il faut en croire la haine de Voltaire! Neuve frappant exemple de la confusion des destinées humaines et Tingîratîlude des gouvernements. Le fait est qu'après Etiei Pasquier , sa postérité disparaît , son nom s'efface , et qu'on le retrouve plus ensuite qu'au bout d'un siècle et demi, l Touraelle du parlement de Paris.

11 y a eu, dans le discours de M. Pasquier, quelques phr^ diclce^ par les plus louables intentions, qu'on n'a pu enten œpetidant sans un léger sourire ; celle-ci, entre autres : « Il

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a rien, on ne le sak qne trop, où ne TeuiUent atteindre les ambitioDS humaines, où elles ne s'efforcent de pénétrer, et leur habilelé est grande à faire valoir les titres qu'ils s'attribuent. i>

A qui Ta la leçon de cette austérité Cadle, préchant l'abstiaence à de pauvres diables ; elle-même assise à de somptueux banquets?

Pourquoi M. le chancelier de France donne-l-il l'exemple du mauvais langage, en disant ce qu'on ne dit plus : la capitale au lieu de Paris? Pourquoi ayant mis dix mois à préparer son entrée, parle-t-il des mouvements animés qui jaillissent des morceaux improfrisés ? Qu'est-ce que c'est qu'un morceau d'où jaillit un mouvement? Estrce ainsi que devrait écrire un membre de l'académie française? Est-ce ainsi surtout que devrait écrire le président de la chambre [des pairs?

De tout ce que nous venons de dire , il n'y a rien à induire contre le mérite réel et incontestable de M. Pasquier ; il y a seulement à en conclure qu'en tout il faut faire les choses à temps, qu'il est un peu tard, vers soixante-quinze ans, pour se prendre à être académicien, et que M. Pasquier aurait pu se passer , à la rigueur, du joujou littéraire dont sa vieillesse a voulu s'amuser.

De M. Mignet à M. Pasquier, quelle différence! Celui-là est né à Taoadémie ; il est académicien des pieds à la tête, dans l'éclatante et complète acception du mot. Il n'y a plus pour lui à craindre qu'un grand et véritable danger : c'est qu'à force d'art, d'habileté, desoins, de ménagements, il ne vienne à trop bien écrire, comme il en est déjà presque venu à trop bien lire. M. Pasquier a fini; tout le monde fait silence: n'ayez pas peur que H. le directeur de l'académie française se mette ilî commencer brusquement son discours; il veut laisser à l'attention le temps de se ranimer et de se remettre ; il promène complaisaitiment le lorgnon sur l'assemblée, comme un tacticien consommé qui veut profiter de tous ses avantages. Il est en marche, tout le monde le suit; à la voix sénile du récipiendaire a succédé une voix jeune, ^latante, sonore, empruntant sinon un nouveau charme, du moins une nouvelle autorité à l'accent provençal, qui pénètre.

Wi l'histoire

presque malgré vous dans votre attention , et qui use avec art extrême des secours du geste et des coquetteries de la < tion. M. Mignet semble se défier un peu trop de Tintelligenc SQ^ auditeurs, tant il souligne, en lisant, les traits fins, ir nieux, profonds, qui sont semés dans ses discours. Il y a qi que chose de tyrannique dans sa manière de lire. On di r|u'il n'est pas disposé à souffrir , de la part du public, le me 4fc écart.

M. Mignet a été dans cette occasion ce qu'il est dans toul écrivain consommé, disposant en mattre de tous les secrets style et de toutes les ressources de la langue. Ce qu'il dit d prose française est dit excellemment. « Il a été fidèle (M. vëque d'Hermopolis) aux lois de cette vieille et belle langue ft oai^^t le modèle de la grande prose. Il faut nous en féliciter. même esprit qui a fait penser en Franee avec précision, y a écrire avec art.

r< C'est cet esprit qui, exigeant l'ordre dans le style sans exclure l'imagination, a présidé à la composition de la langui plus régulière et la plus harmonieuse à la fois, a obligé a l.uigue à être correcte en la laissant souple et hardie, lui a une condition suprême de la clarté, en lui permettant ensi de prendre tous les ornements, pourvu qu'ils fussent vrais, resMÎT toutes les formes, pourvu qu'elles fussent naturelles

M, Mignet a su parler avec dignité et fermeté de la réacl <k 1 Sî 5, devant des hommes qui n'y ont pas été étrangers : « glorieux soldats étaient proscrits; des hommes qui avaient a iriUué à fonder les droits de la nation, ou donné de la gloir ïa pritrie, étaient suspects ; on massacrait dans le midi, et la v courageuse du député qui dénonçait ces lugubres excès c éloulTee. » Félicitons surtout M. Mignet d'avoir fait entendre h fin de son discours, cette utile protestation en faveur ( droits de l'esprit, de l'intelligence et de la pensée: <t N'oublie pas que le jour où les peuples s'enferment avec imprévoyai dans le cercle étroit de leurs intérêts, et où ils aiment mi( soigner leur prospérité matérielle que leur intelligence, ils co

iiictuicnt à déchoir. »

À l'àudiencx. 165

Le discours de M. Mignet est excellent de tout point eomme discours académique. On y sent partout un esprit poli, brillant, exercé, qui se joue en riant des difficultés les plus périlleuses, qui cherche le danger loin de le fuir, et qui lutte avec M. Pasquier par des épigrammes que M. Pasquier devait tout bas lui envier. C'est précisément tout cela qui nous fait peur pour M. Mignet. A moins qu'il ne veuille rester toute sa vie académicien et rien qu'académicien , nous craignons qu'il ne soit devenu trop habile dans ses discours académiques. Qu*il y prenne garde : malgré sa rare habileté et son rare mérite, cet art de marier ensemble, de la façon la plus heureuse et la plus sortable, des substantifs et des adjectifs, finirait par lui porter malheur. H. Mignet doit se sentir né pour autre chose; celui qui, à 28 ans, burinait Mirabeau, Danton et Bonaparte, ne doit pas aujourd'hui borner sa gloire à enterrer magnifiquement ses confrères de l'académie des sciences morales et politiques. L'histoire a déjà réclamé M. Mignet; celle de la Ligue ou du protestantisme; que sais-je I II faudra bien que tôt ou tard il réponde à son appel ; il y viendra avec des avantages que peu de personnes posséderont au même degré; mûri par l'étude et par le temps, riche des trésors qu'il a pu amasset* depuis douze années dans les archives diplomatiques; avec un esprit grave et fin et un style qui est resté , malgré les coups de tête dont nous sommes les témoins, le véritable style de la langue française. Il ne dépendra plus eneuite que de M. Mignet de le rendre plus simple, plus sévère, plus digne enfin de la muse à laquelle sa jeunesse s'était vouée avec tant de hardiesse et tant de bonheur ; c'est là que nous l'attendons. Jusque-là qu'il fasse des portraits s'il le veut, mais qu'il n'oublie pas que le temps est venu, pouf lui, de faire dés tableaux. A force de peindre les individus , on finirait par ne plus savoir peindre les masses.

On a plaidé ce mois-ci, sans contradicteur et sans bruit, un procès, écho des bruits de 1816. C'était le général Donnadieu qui venait réclamer, contre un ancien rédacteur en chef du journal légitimiste du Dauphiné, la publication de quelques lettres

tombées en la possession de ce dernier, et destinées à jeter i jour nouveau sur les lugubres et mystérieux événements Grenoble, et sur la conspiration de Didier. M. Donnadieu pi tendait qu'il y avait eu, de la part de l'écrivain, obligation publier les lettres destinées à le laver et à venger son honnei ce qui constituait à son égard le lien de droit. Le tribunal d' a pas jugé ainsi; il a fait gagner le procès au journalist qui n'avait pas même jugé à propos de prendre la peine de présenter.

Ne dit-on pas aussi que M. de Peyronnet, l'ancien garde-di sceaux, est à Paris; qu'il dîne avec les journalistes signataii de la protestation qui précéda les événements de 18301 II faut que douze années pour voir cela. Parlons ensuite de d inimitiés, de nos ressentiments et de nos haines I En vérii nous nous vantons I

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