UNE SÉANCE A LA CHAMBRE DBS DÉPUTÉS. — LE VOYAGE DE GAKD
La discussion de l'adresse , commencée dans le calme, qui se continuait sans bruit, au milieu de discours tombant les uns sur les autres avec une régularité parfaite, a fini par un coup de tonnerre. De l'aveu de tous, il n'y a peut-être rien eu de pareil, depuis trente ans, à la séance de vendredi. A ces cris, k ces hurlements, à ces fureurs, à ces imprécations vomies de toutes parts ; à cette heure avancée qui retrouve les députés cloués sur
A l'audience. 195
leurs bancs, on se serait cm transporté à quelques-unes de ces mêlées furieuses où les partis s'injuriaient avant de se proscrire. Il y a eu des mots imités de la convention. C'est Bazire qu'on entend par la bouche d'un honnête membre du centre gauche ; Bazire répondant à ces paroles : « Avez-vous donc fait un pacte avec la victoire? par ces autres paroles : Nous en avons fait un avec la mort 1 1> Ce que c'est que la passion cependant I On croit qu'elle est n^orte : elle sommeille. Un rien suffit , une étincelle I pour rallumer ces colères refroidies, qui s'étonnent ensuite ellesmêmes de leur ardente et soudaine explosion. Celui-ci crie parce que son voisin crie. Nul ne veut rester en arrière. Il court dans Tair comme une sorte d'émotion contagieuse, dont les plus modérés et les plus habiles ne peuvent se défendre, et qui remue une assemblée tout entière comme un seul homme. On comprend beaucoup de choses après avoir vu une séance comme celle-là. On s'explique par la puissance du nombre et par le frolteraent électrique des passions mises en contact , des résolutioos inspirées. Mais pour cela il faut le danger, il faut que la passion soit sérieuse, sincère; il faut qu'il ny ait rien en elle d'arrangé, de prémédité et qu'on n'en voie pas, surtout, les ressorts. Est-ce ainsi que les choses se sont passées vendredi dernier , dans la sévérité , nous oserons le dire , des règles de la poétique parlementaire? Sans doute, la mise en scène était habilement disposée et faite pour impressionner l'imagination des masses; mais , enfin , n'était-ce pas une mise en scène? Ces cris, ces trépignements ne ressemblaient-ils pas un peu à une sorte de réplique que M. Berryer était venu solliciter? Où est l'ennemi? Où sont les cachots? Où sont les juges qui attendent le ministre traître, infâme, voué aux dieux infernaux et dénoncé aux haines publiques? Comment! pas une voix ne s'élèvera, comme autrefois la voix de Louvet , pour dire : Guizot , je l'accuse I La toile baissée , tout est fini. Les députés , las et enroués, déposent la toge et le cothurne; ils reprennent leurs paletots et leurs parapluies. Le ministre monte en voiture et va, le plus tranquillement du monde, dîner au ministère des affaires étrangères. Voilà le côté faible de la représentation ; mais on ne s'en
aperçoit qu'après coup. Tant qu'elle dure, chacun en est dupe; le public d'abord, qui se lève, qui se passionne, qui s'agite, qui s'indigne, qui applaudit, qui remplit, en un mot, en toute conscience , le rôle du chœur dans la tragédie antique. Les acteurs eux-mêmes , qui se laissent ptendre à l'illusion qu'ils produisent I Rien que d'y songer , la colère leur monte à la tête ; lun commence, l'autre achève; l'amour-propre s'en mêle, ou ne veut pas voir qu'il est certains cas où les mots sublimes sont peut-être de trop ; d'honnêtes gens , tranquilles et amis de la paix , au lieu de se tenir en garde contre les exagérations involontaires, éprouvent on ne sait qu'elle satisfaction, à donner, à peu de frais, une représentation extraordinaire des terribles scènes d'autrefois. Tous sortent de là, acteurs et spectateurs, ceux mêmes qui sont le plus habitués aux luttes de la tribune, poursuivis par une vision fantasmagorique , et ne rêvant plus que convention nationale , séance du soir et comité du salut public.
Il est surtout une figure que personne n'oubliera : la figure hautaine, altière, dédaigneuse de M. Guizot acculé pendant deux heures à la tribune , par cent adversairesameutés , qu'il menace et qu'il brave à son tour. Les dernières paroles qu'il a prononcées retentissent encore à toutes les oreilles ; ces paroles dans lesquelles il est tout entier :
« Quant aux injures, aux calomnies, aux colères extérieures, on peut les multiplier, les entasser tant qu'on voudra, on ne les élèvera jamais au-dessus de mon dédain. »
Belles paroles, nées d'une situation pleine d'angoisses, et dans lesquelles s'épanouit l'orgueil de l'orateur ; cet orgueil qui fait sa force et sa faiblesse! Cette tête qui se redresse, cet œil qui s'allume, celle bouche qui se contracte, trahissent une raison inflexible. Il en est qui s'expliquent , qui s'excusent, qui se justifient; M. Guizot pouvait invoquer en sa faveur les ardeurs de l'âge et de l'opinion, auxquelles ont cédé tant d'autres; de pareils moyens ne lui vont pas. A M. Berryer qui, du haut de la tribune , lui lance ce reproche : a Vous vous êtes glorifié d'avoir été à Gand. » Il répond : « Oui. » Mol malheureux, des-
tiné à soulever la tempête qui le guettait. Non, vous ne vous en glorifiez pas! Votre superbe vous a trompé I C'est le danger qui vous a séduit I Vous avez craint d'avoir Tair de reculer; les combats vous attirent et vous enivrent; sans le danger, il n'en aurait rien coûté h votre haute et naturelle raison, d'avouer un tort et de reconnaître une faute. Quel beau spectacle et quelle belle leçon vous auriez donnés , si vous fussiez venu dire , mûri par les années et par les affaires ; revenu des égarements de la jeunesse ; avec l'autorité de votre nom et de votre parole ; que vous vous étiez trompé en 1815, et que vous ne reconnaissiez plus de droits à qui que ce fût, contre un pays tout entier armé pour sa défense I Qui aurait osé ensuite vous accuser? IjSl France, qui s'honore de vous comme d'un de ses plus illustres enfants, ne se serait souvenue que de vos services.
Au lieu de cela, vous avez mieux aimé balbutier une justification impossible, au risque de vous entendre jeter à la face, les cours prévôtales et les assassinats du Midi, par qui? Par M. de Larochejacquelin. Que parlez- vous des conseils que vous alliez porter à Gand? C'est à la France qu'il fallait les donner, et non à un roi, vieux et spirituel, qui dédaignait votre jeunesse et votre obscurité 1 Vous aviez prédit Waterloo, dites-vous; il n'y a pas de quoi s'en vanter, convenez-en; la France de 1830, qui relevait son drapeau vaincu , n'est pas obligée de vous tenir compte de vos pressentiments sinistres.
H. Guizot appartenait à une secte composée de quelques hommes d'un esprit élevé, mais exclusif et systématique, qui s'étaient fait pour leur usage une sorte de souveraineté idéale, et qui ne portaient pas assez haut le culte de leur pays. A leur lête était M. Royer-CoUard , agent secret des Bourbons; h côté d'eux était l'abbé de Montesquiou, ancien constituant, dont M. Guizot devint secrétaire-général en 1814. L'Empire, en pesant de tout son poids sur certaines personnes , les avait pour ainsi dire rendues à l'Europe , devenue pour elles une patrie. Ainsi de M"® de Staël , qui ne savait que célébrer les rêves de TAUemagne dans la langue de la simplicité , de la raison et du bon sens; ainsi de M. Benjamin Constant, lequel, réfugié en
Suède, écrivait dans les camps étrangers les plus éloquentes pages qu'il ait jamais écrites, contre la conquête et Vusurpaiion. En haine de l'Empire, les idées de nationalité s'étaient perverties ; on en était venu à un cosmopolitisme libéral dans lequel se complaisaient les imaginations mécontentes; l'empereur Alexandre semblait être, aux yeux de quelques-uns, le missionnaire d'une civilisation nouvelle. Tout cela a-t-il empêché M"'*' de Staël et M. Benjamin Constant d'être des esprits pleins de distinction, auxquels la France paye encore aujourd'hui, par sa reconnaissance, les services réels qu'ils lui ont rendus?
Seulement, il faut convenir qu'ils ne se sont pas trouvés dans une position aussi délicate que celle où M. Guizot s'était placé volontairement en 1815, et que surtout ils n'ont jamais cherché à ériger en théorie un accident de leur existence, sur lequel ils auraient cru plus sage d'appeler l'excuse que la louange.
Cette question du serment et des légitimistes , assez fatalement finie, avait été pour M. Guizot, en commençant, l'occasion d'un de ses plus beaux triomphes. Il n'y a qu'une voix parmi tous ceux qui l'ont entendu, pour dire ce qu'il y a eu d'art, d'habileté, d'élévation , de noblesse , dans le discours qu'il prononça le premier jour. Comme il est à l'aise au milieu de ces doctrines générales qui ont été l'objet des méditations et des travaux de toute sa vie I Quel dédain , en parlant des vieilles idoles qui n'ont plus d'adorateurs ! La France a confiance dans votre impuissance, crie-t-il à ses adversaires, qui baissent la tête. Il n'est pas seulement éloquent, il est spirituel. Sentant sa proie qui lui échappe, il prend M. Berryer par la main; il le fait remonter à la tribune, il l'invite à parler, du geste et de la voix, afin que sa victoire soit complète et définitive. M. Guizot n'est pas toujours aussi heureusement inspiré. Soit que le sujet ail moins prêté , ou que l'occasion ait été moins belle , on a pu remarquer dans ses discours sur les affaires étrangères quelque chose d'un peu froid et d'un peu languissant.
M. Guizot est un orateur, dans l'ancienne et ordinaire acception du mot , avec une pompe austère , qui tient au temps pré-
sent et à la nature propre de son esprit. yoye2-le à la tribune, sa pose est oratoire ; il promène ses regards sur l'assemblée ; il est là, dans le silence, attendant le calme, mais dans un silence qui n'a rien d'inquiet ni de troublé. Mirabeau et Vergniaud auraient reconnu dans M. Guizot un des leurs. Il est orateur au même titre qu'eux , ne dédaignant aucun des secours , aucun des artifices qui peuvent servir à rehausser l'éloquence. Son discours est un discours; il n'y a rien qui le distingue des discours qu'ont faits les orateurs habiles de tous les temps. C'est le même appareil , plus simple , plus dégagé de mots , et qui fonctionne sous l'empire d'une intelligence puissante et expérimentée. De là, rélévalion et l'habileté de M. Guizot, auquel l'art oratoire prête de nouvelles ressources ; de là aussi . ce qu'il peut y avoir en lui d'incertain et d'embarrassé ; lorsque l'appareil ne fonctionne plus, l'air manque, la flamme s'éteint; c'est l'art qui le trahit, au lieu de le servir.
Chez M. Thiers , quelle différence I Se flgure-t-on la stupéfaction profonde des grands orateurs que nous venons de nommer, s'il leur avait fallu' saluer, dans un homme sans geste, sans voix, sans éclat, leur héritier légitime; un des mattres, après eux , de la tribune française? On a dit que les hommes d'esprit meurent à propos; M. Thiers est la preuve qu'ils naissent aussi quelquefois à propos; il est venu juste au moment où son éloquence pouvait être possible et acceptable. Qui sait ce qu'elle serait devenue entre l'hyperbole retentissante du général Foy et la métaphysique constitutionnelle de Benjamin Constant , lorsque le législateur déposait les tables de la loi au travers de la foudre et des éclairs? Il faut sentir en soi une puissance bien réelle pour renoncer, de gatté de cœur, aux avantages positifs que procure le commerce de l'éloquence. Si M. Thiers n'est pas éloquent, ce qui peut bien être, il ne faut peut-être pas en féliciter l'éloquence. Aux premières phrases de l'homme éloquent , vous êtes ébloui : puis , vous admirez , vous admirez encore, vous admirez toujours, si bien qu'à force d'admirer , vous cherchez par où échapper à l'admiration qui vous oppresse. Avec M. Thiers , rien de pareil; il n'y a ni éblouisse-
ment ni admiration à sa vue. Parie-t-il ; on ne peut se défendre d'une sorte d'impression presque défavorable ; on voudrait quelque chose de plus ardent et de plus élevé; vous êtes déconcerté en le voyant, par l'effet d'un prestige détruit.
Au premier aspect , l'homme que vous avez sous les yeux ne parait pas assez fort pour porter sa célébrité. Mais a-t-il parlé; son bon sens vous retient, sa raison vous captive» salucidité vous charme; on le suit sans peine dans les mille et une digressions où aime h s'égarer son intarissable et spirituelle parole. M. Thiers cause comme devaient causer les grands seigneurs faisant les affaires de leur pays : il ne lui manque que le nom et la Uiille d'un grand seigneur. Ses épigrammes sont des épigrammes émoussées avec tant d'art qu'elles ne blessent personne, comme il convient à un homme qui connaît les embarras du pouvoir, pour les avoir éprouvés; qui a été ministre et qui ne désespère pas de le redevenir. Chez M. Thiers, les mouvements sont rares, les paroles , tombant avec trop de facilité peut-être, coulent d'un cours un peu uniforme; mais ces mouvements dont il est avare empruntent une force particulière à son habituelle simplicité; s'il s'émeut, on ne craint pas de s'émouvoir avec lui, parce qu'on sait qu'il n'abuse pas de l'émotion. Yienlil à parler de querelles restées en suspens , on ne peut l'entendre de sang-froid, lorsque la puissante épée de la Frana' brille et retentit dans son discours. M. Thiers ne se sert que des mots propres qui vont droit aux choses ; il fuit la métaphore et le luxe des périodes; il aura créé l'éloquence usuelle et fami-
lifTC.
Il a prononcé, dans le cours de la discussion, deux discours, l'un pour lui , l'autre pour ses amis : le premier, sur la politique étrangère, discours complet, étudié, l'un des plus remarquables, dit-on, qu'il ait faits; l'autre, un peu vague, un peu décousu, mais vif , malin , spirituel , plein de verve et de saillie*; étincelante et charmante causerie.
Après M. Guizot, après M. Thiers, il faut nommer M.Billaull, qui a conquis définitivement sa place parmi les hommes considérables de l'assemblée. D'autres l'emportent sur M. Billaullpar
A l'audience. 201
une raison plus élevée, par des études plus vastes , par des doctrines plus mûres et plus générales : où trouver, en revanche, plus de ressources, plus de promptitude, plus de facilité ? Il est toujours prêt. Faut-il répondre à M. Guizot? tout le monde hésite ; M. Thiers lui-môme se réserve pour le lendemain : H. Billault se décide tout de suite et monte à la tribune ; il sait tenir en haleine l'attention de la chambre ; il ne lui laisse pas le temps de se lasser. C'est un précieux talent qu'un talent comme celui-là , dans un temps où les partis principaux se serrant de très-près, n'étant plus séparés que par des nuances qui échappent à l'œil le plus exercé, les discussions d'affaires aspirent à remplacer les discussions des principes. En quoi M. Guizot, M.^ Thiers, M. Dufaure, M. Billault, oserons-nous dire, M. OdUon Barrot , diffèrent-ils, si ce n'est par une certaine manière de diriger la politique générale? Sont-ils divisés sur les principes? Parlent-ils de points opposés? y a-t-il entre eux un abtme? voyons-nous ce que nous avons vu il y a vingt ans, une majorité compacte, représentant le parti vainqueur dans ce qu'il y a de plus dominateur, à côté de quelques hommes, en petit nombre, échappés, comme par miracle, aux persécutions des lois, chargés de stipuler pour l'avenir et de défendre la France de 1 789 contre des passions débordées? C'était le temps des grands discours? Nous commencions à épeler la langue constitutionnelle que M. Guizot, dans son discours (le vendredi , se vantait de nous avoir apprise. « Nous avons couru à Waterloo comme les Grecs aux Thermopyles , » s'écrie le général Foy ; et la France , épuisée mais non abattue, tressaille à cette voix, célébrant des funérailles immortelles.
Le temps de pareilles harangues est passé, par la raison toute simple que nous parlons tous à peu près la même langue. Qui reconnaîtrait un Vendéen d'un soldat de la Loire, dans les nobles et touchantes paroles de M. de Larochejacquelin déplorant la mort des vaillants hommes tombés en 1815, victimes d'une inexorable et aveugle sévérité? Il nous reste à apprendre les affaires de notre pays; c'est là que se sont portées notre ardeur et notre curiosité : on sent en nous un peuple arrivé à la
majorité, qui demande ses comptes de tutelle; nous aimons à tout voir et à tout savoir : les détails ne nous font pas peur ; de là, l'importance de M. Billault , qui excelle à donner les détails d'une certaine façon, vive, prompte et dégagée. Chacun des coups qu'il porte en lui-même n'a rien de grave ; mais il les multiplie, de manière qu'ils finissent par blesser. Il faudra ajouter le nom de M. Billault à quelques autres noms dont la célébrité s'est, faite tout à coup et comme par miracle. A cet avocat, sorti d'un tribunal de première instance, qui aurait osé prédire l'importance méritée et incontestable dont son nom est aujourd'hui accompagné 1 On lui a fait un reproche sévère, et nous les premiers, de la facilité avec laquelle il se prodigue, parlant sur tout, sur les affaires intérieures, sur les affaires extérieures, sur la liberté d'enseignement , sur le droit de visite. Peut-être avions-nous tort. La réserve extrême de quelques-uns ne cache souvent qu'un extrême orgueil. Ils ont un tel culte pour leur esprit qu'à peine s'ils osent y toucher ; ils ont peur d'en ternir l'éclat au grand air de la tribune; amoureux d'eux-mêmes, ils se consument dans des incubations stériles ; ils n'arrivent ainsi à être que des beaux esprits politiques et des orateurs de parade. Le public ne reconnaît qu'à un très-petit nombre d'élus le droit de se traiter ainsi avec respect, comme à M. Royer- Collard, par exemple, penseur profond et subtil, dont les rares discours, évidés et sculptés avec un art merveilleux, étaient , sous la Restauration , des événements. Pour les autres , la vie parlementaire c'est la lutte et une lutte sans relâche; les suffrages politiques ne se conquièrent qu'à ce prix.
La discussion de l'adresse est un concert où tout le monde veut jouer sa partie. Il est convenu, pendant quinze jours, au commencement de chaque session, qu'on pourra parler de tout, afin de tâter la chambre. La parole est de droit à ceux qui représentent l'opinion dans ses nuances diverses. Auprès d'eux se produisent les ambitions en fleur, qui recherchent la chaleur et l'éclat de ces discussions. Il est des noms qu'on ne manque jamais de retrouver, comme ceux de M. de Tocqueville et de
A l'audience. 203
M. de Beaumont, par exemple, jeunes patriciens, pleins d'ardeur et d'honnêteté, que la Restauration n'élevait pas en enfants gâtés, pour être un jour les législateurs soupçonneux d'une révolution populaire.
Il est arrivé à M. de Tocqueville un malheur dont il porte aujourd'hui le fardeau. La gloire lui a ouvert, il y a dix ans, un crédit illimité, sans savoir s'il serait jamais en état d'y faire honneuri Sur la foi d'un livre portant un titre heureux, avec un rare talent, écrit par le petit-fils de M. de Malesherbes, on l'a comparé tout uniment à M. de Montesquieu. On est parti de là pour ouvrir à sa jeunesse les portes de l'académie des sciences morales, de l'académie française et de la chambre des députés. On n'a entendu , pendant quelques années , qu'un hymne sans fin à sa louange. La gloire de M. de Tocqueville était devenue une affaire entreprise à frais communs par tous les partis : le moyen qu'elle ne réussît pas! Tout le monde y aurait été pris; M. de Tocqueville ne pouvait pas y échapper. Canonisé avant trente ans, aurait-il pu être seul à no pas croire à la justice de cette ovation universelle dont il était l'objet? Puis, on s'est ravisé tout d'un coup : le livre tant célébré a été maltraité par ceux mêmes qui l'avaient le plus célébré. Les discours de M. de Tocqueville, honnêtes, élevés, mais raides et froids, ont ressemblé à des chapitres oubliés de La Démocratie en Amérique.
M. de Tocqueville n'est pas un orateur : à l'orateur il faut plus de nature, d'élan, de chaleur, de souplesse; il ne sait pas prendre corps-à-corps une difficulté positive ; il aime à planer dans les généralités, d'où sa raison un peu dédaigneuse laisse tomber ses oracles; ses phrases se suivent et se ressemblent, toutes jetées dans un moule où la pensée se refroidit; c'est l'académicien moins peut-être l'aisance et l'élégance d'un académicien.
M. de Beaumont a une sorte de verve qui frappe au premier coup-d'œil; sa nature, ainsi que celle de M. de Tocqueville, est tine nature généreuse. La révolution de 1830 los trouva tous deux magistrats : M. de Beaumont, fort jeune alors, substitut à
Paris : M. de Tocqueville, juge-^udiieur à Versailles. II est juste de reconnaître, quoi qu'on en ait dit, que Tun et l'autre acceptèrent les événements accomplis, sinon avec enthousiasme, du moins avec une résolution prompte, qui honorait leur raison. Peu de temps après, ils partirent chargés d'une mission pour l'Amérique, d'où ils revinrent avec des études pénitentiaires faites en commun : M. de Beaumont, avec un livre sur l'esclavage, et M. de Tocqueville avec l'esquisse de celui sur lequel il devait fonder sa renommée. Destitué peu de temps après, par suite des affaires Feuchères, M. de Beaumont entra au barreau, où on se souvient de l'avoir vu , il y a une diiaine d'années, essayant de vaincre les premières difficultés de la carrière. L'activité de son esprit eut bientôt fait de s'en rebuter; les triomphes do M. de Tocqueville, auquel le liait une amitié étroite, et qui ne s'est jamais rompue, éveillèrent son ambition; c'est alors qu'il conçut l'idée de son livre sur l'Irlande, livre excellent , auquel il dut son entrée à l'académie des sciences morales, à côté de son ami qui semblait avoir marqué sa place.
M. de Beaumont ne s'inquiète peut-être pas assez de la nouveauté dans les idées; son ardeur, qui vous frappe, ne vous émeut pas ; il est plutôt pétulant que passionné ; il n'y a chez lui rien d'assez original et de première venue ; sa parole manque en quelques parties d'ampleur et d'autorité.
Parlerons-nous de M. Berryer? Cet homme pâle, troublé, qui monte à la tribune en chancelant, qui s'excuse et qui balbutie à chaque mot; qu'un rien arrête; qui fuit au premier choc, comme un soldat peureux, après avoir jeté ses armes; c'est le grand orateur, salué tant de fois par les acclamations unanimes de l'assemblée I Devant un pareil spectacle, on songe à ces furieux orages devant lesquels ne pliaient pas des caractères d'airain et des cœurs intrépides. Les douceurs de la vie constitutionnelle nous auraient-elles amollis ? Coniment, pas un mot, pas un effort I Sa langue se sèche à son palais au moment de confesser sa foi devant des juges pleins de douceur et de bénignité. On tremble aujourd'hui devant des mots : on ne
A l'audience. 205
tremblait pas autrefois devant la mort. On se bat à coups de dictionnaire et de définitions grammaticales; on se flétrit chapeau bas, et en demandant d'avance excuse de la liberté grande; c'est une question de majorité ministérielle, et pas autre chose. A un mot malheureux personne no tient, et les ministres moins que personne.
Voilà ce que nous sommes devenus I Martyrs des grandes assemblées, sommes-nous vos fils?
U LOI SUR LfiS PRISONS. — L'ÉLOQUENCE A LA CHAMBRE DES PAIRS. — M. DE MONTALEMBERT. — LES ORDONNANCES DE 1828. — LE PALAIS DE JUSTICE. — LA STATUE DE GUJAS. ^ M. MICUËL (dB BOURGES).
Les deux chambres sont à l'œuvre ; cette fois, ce n'est pas de politique qu'il s'agit ; de part et d'autre on a remis le glaive dans le fourreau ; les rangs sont rompus ; il n'y a pour le moment ni consigne, ni mot d'ordre; les amis se séparent; les ennemis se rapprochent ; les ministériels votent avec l'opposition ; Topposition vote avec le ministère. 0 miracle I Chacun est libre de penser ce qu'il veut. On ne discute pas des questions de portefeuille, mais seulement des questions qui intéressent la société tout entière. Heureux, rayonnant, épanoui, M. le ministre des affaires étrangères ressemble à un premier rôle en
congé : il y a relâche pour les grandes représentations de la tribune. A quand le procès de Taïti? Bénis soient les duels remis à quinzaine? On ne tue personne quand on a eu le temps dy réfléchir. Lorsqu'il le faudra, M. Guizot saura pleurer sur une reine détrônée, dont Tombre a, plus d'une fois, troublé le repos de ses nuits. En attendant, il prête à M. Villemain le secours de sa parole, pendant que Tépée de Tamiral Dupetit-Thouars reste suspendue au fil des souscriptions à cinquante centimes.
Voilà le moment qu'on a choisi pour essayer de faire à li chambre des pairs, comme à la chambre des députés, deux lois promises depuis quinze années : lois capitales, qui sont plus que des lois ; qui sont presque des institutions, où se montre l'esprit d'un peuple et d'un gouYernement. Que dirait aujourd'hui Montaigne, qui se plaignait que nous eussions en France plus de lois que tout h monde ensemble, et plus quHl n'en fauldroit pour régler toiÂS les mondes d'Epicurus? Montaigne avait-il été, comme nous, témoin des révolutions succédant aux révolutions, des gouvernements tombant les uns sur les autres, ainsi que des jouets d'enfants? Avait-il vu se renouveler la face de la terre? Nous avons toujours la soif des lois, que son bon sens nous reproche, irritée par l'habitude et Tardeur du changement : notre liberté conquise au milieu des orages, maintenue au travers de tant d'épreuves, a conservé de son origine quelque chose d'impétueux, qui s'inquiète du plus léger obstacle. Il y a en nous, s'il est permis de parler ainsi, une sorte de symétrie révolutionnaire qui aspire sans cesse à faire table rase.
Si nous l'osions, nous déposerions notre bilan à chaque quart de siècle, quitte à recommencer après. La vertu qui nous manque, c'est la patience, que M. de Buffon prisait si haut, qu'il en faisait le génie de l'homme, et qui est, bien certainement, le génie des nations; nous aimons à détruire pour rebâtir, nous ne savons pas tirer parti des vieilles lois , les raccommoder, les ajuster à nos besoins , comme font nos voisins les Anglais, qui adorent cette rouille du passé , dont nos regards se blessent. Nous oublions que les lois empruntent leur autorité à la possession et k l'usage, et que la sagesse des anciens ne les avait pas
A l'audience. 207
comparées pour rien aux rivières, faibles k leur source, qui s'enorgueillissent et se fortifient dans leur cours. Il nous faut des lois comme des rues : neuves, droites, alignées, au milieu desquelles on puisse se promener à Taise. Nous portons dans les lois la vivacité d'humeur, l'inconstance d'idées que nous portons à peu près partout ; nous obéissons à des impressions différentes ; nous plions sous des vents contraires. En faudrait-il une autre preuve que la loi qui se discute en ce moment à la chambre des députés, laquelle a pour objet de régler le sort des condamnés ? Nous n'avons rien à dire ici du système d'Auburn, du système peDsilvanien, du réfçime cellulaire et du régime pénitentiaire, sinon que nous ne connaissons rien de plus difficile et de plus formidable que la solution de semblables problèmes.
Apportez-y autant d'attention , autant de bonne foi que vous voudrez, et je défie qu'au moment de prendre un parti, la tête ne vous tourne pas, tant est grand le vertige qu'on éprouve à r^rder au fond de ces questions. Où commuée, où finit le droit de punir? Quel est le but de la peine? Quel sera le sort du condamné? Se figure*t-on ces thèses débattues dans les grands jours de 1789, à l'aurore de notre révolution, au sein de l'assemblée constituante? Alors nous étions pleins d'illusions généreuses. La foi qui nous animait était une foi jeune et sincère. Nous ne songions à exclure personne des bienfaits de la révolution. Les condamnés eux-mêmes, ces malheureux que la société punit quelquefois lorsqu'elle devrait les secourir, avaient leur place dans cette terre promise dont nos yeux croyaient déjà entrevoir les merveilles. Les maximes d'humanité, de douceur, de modération, semées par quelques grands esprits, avaient porté ieurs fruits. Il était des points sur lesquels tout le monde était d'accord ; c'était la force des choses, et le cours des idées qui nous poussaient là; il n'était personne, par exemple, qui ne crût, avec Montesquieu : « Qu'il ne faut point mener les hommes par les voies extrêmes, et que les relâchements viennent de l'impunité des crimes et non de la modération des peines. » On promettait à la France un code de lois sages et humaines; sans ce luxe de tortures, sans ces enjolivements de cruauté qui désho-
Doraient notre ancienne législation ; on lui promettait, en un mot, des lois qui fussent dignes d'une nation libre et civilisée. Comme il est dit que nous irons toujours à l'extrême, à côté de ces doctrines que les hommes sages peuvent avouer, parce qu'elles sont fermes et modérées, nous en avons vu naître d'autres, doctrines fausses, exagérées, dangereuses qui, donnant aux mots un sens tout-à-fait nouveau , faisaient du crime, non pas un acte réfléchi de la perversité humaine, mais une maladie de l'âme qu'il faudrait guérir au lieu de la châtier : on eu serait bientôt venu à faire autant d'Orestes antiques de tous les bandits et de tous les assassins de grande route. C'est de là que datent l'invasion de la physiologie, dans le domaine de la loi pénale, et les excès de la philanthropie, qui devaient tôt ou tard amener une réaction.
La pitié, se détournant de ses voies naturelles, avait abandonné les bons pour se concentrer sur les mauvais. La philanthropie était devenue un état, et, qui pis est, un état ridicule. Oq avait raffiné sur l'art d'améliorer le sort des condamnés ; on ne songeait plus à tant de malheureux qui souffrent, sans se plaindre et sans succomber sous le fardeau de leurs misères. Un pareil contraste était fait pour troubler plus d'une conscience qui pouvait s'interroger douloureusement à la vue de ce que la société faisait, sur la différence du bien et du mal. La réaction devait venir ; elle est venue. Un magistrat, M. de Peyramont, s'en est rendu, à la chambre des députés, l'audacieux et habile organe. M. de Peyramont n'y va pas par deux chemins ; il dédaigne le^ ménagements dont il plaît à d'autres d'envelopper leur pensée. M. de Peyramont repousse la loi qui se discute en ce moment à la chambre des députés. Est-ce parce que cette loi est dure; parce qu'en condamnant l'homme, même l'homme coupable, à l'isolement absolu, elle viole en lui la volonté de Dieu et la destination de sa nature? Que fera la société, lorsqu'elle devra le reprendre, de celle espèce de sauvage abruti par la solitude, qui ne sera plus un homme, puisqu'il ne saura plus vivre avec des hommes; livré, pendant les longues heures de sa captivité, à un hébétement abject, et qui n'aura eu, pour (^Imer et purifier
A l'audience. 209
sa pensée, ni la splendeur des cieux, ni l'immensité des mers? Est-ce tout cela qui arrête M. de Peyramont, qui le fait réfléchir, au moment de bouleverser de fond en comble notre système de répression? Pas le moins du monde. Dans la loi, ce qu'il regrette, c'est le bagne; il aime le bagne; le bruit des chaînes plait à son oreille ; il y a d'anciennes idées de honte et d'infamie éternelles attachées à ce mot de bagne , et qu'il faut bien se garder de détruire.
Le peuple sait ce que c'est qu'un galérien ; il le fuit, il s'en éloigne avec horreur; le galérien, damné I damné I damnai le galérien , c'est le lépreux des sociétés modernes ? encore autrefois, pour le lépreux, y avait-irdes léproseries destinées à le voir mourir en paix. Où est l'hôpital du galérien? Dans la loi, ce n'est pas tant la loi elle-même que M. de Peyramont combat , que le but que cette loi se propose. Que parlez-vous d'amendement, de correction, de retour au bien? A l'homme qui a commis un crime, la société ne doit qu'une chose : l'infamie. Suivant l'orateur, cette infamie ne saurait être trop énergique, trop inhérente à la personne du condamné. Les circonstances atténuantes sont un mal; l'exposition publique est un bien , car elle est un moyen de réaliser énergiquement l'infamie. Que H. de Peyramont vienne donc sur nos places publiques; s'il avait une seule fois assisté à ce triste spectacle, où le cynisme du spectateur le dispute à celui du patient, où la dépravation se gagne de l'un à l'autre par une sorte de courant électrique, aurait-il pu célébrer les avantages de l'exposition? Si M. de Peyramont avait raison, il n'irait pas alors assez loin ; nous aurions le droit de lui reprocher sa timidilé. Que ne redemande-t-il la marque? C'était un moyen qui en valait bien un autre de perpétuer l'infamie.
Nous combattrons toujours de toutes nos forces de pareilles exagérations; nous les combattrons d'autant plus, dans la circonstance présente, qu'elles empruntaient au talent de M. de Peyramont et à son caractère de magistrat une sorte d'autorité. Nous le croyons un homme grave et sincère, et nous n'entendons lui faire aucune application de ce que nous allons dire. Il
s'est élevé dan$ toutes les parties de la société une classe de beaux esprits et d'esprits forts qui, par ennui, par désoMivremeot, par intérêt ou par caprice, raillant la foi politique de nos pères, prenant la société à rebours, inclinent à croire que la révolution française, chez un peuple usé, a été une étourderie de vieillard. Nous leur demanderons la permission, en attendant les démonstrations qu'ils promettent, de rester de la religion de Montesquieu, de Turgot et de Malesherbes.
. La chambre des pairs est aussi le théâtre d'un débat plein d'intérêt : la loi qu'on y discute en ce moment, une de cellfô qui ont, dans tous les temps , excité l'attention des législateurs de tous les pays; loi difficile, considérable à toutes les époques, reçoit, des circonstances présentes , des complications inattendues. Nous voulons parler des querelles si vives, si ardentes de l'université et du clergé, qui n'ont eu, au* Luxembourg, qu'un écho lointain et un peu affaibli. L'atmosphère de la chambre des pairs est, par-dessus tout, une atmosphère tempérée ; aucun orage, si violent qu'il soit, né pourrait parvenir à l'échauffer au delà d'une certaine mesure ; les précautions les plus exquises, les plus polies, les plus cultivées du langage y viennent en pleine terre; c'est là qu'il faut apprendre l'art de louer avec discrétion, de railler avec décence, et de s'emporter sans emportement. La tribune de la chambre des pairs, où le ministre, le législateur, le publiciste, l'homme d'État se sentent à l'aise, ne prête rien à l'orateur ; el(e semble avoir oublié le secret de l'inspiration : on y fait des dissertations ou des causeries ; on n'y fait plus de discours ; ce n'est pas elle qu'il faudrait appeler la tribune aux harangues. Ce qui n'empêche pas, cependant, que , considérée sous le rapport purement artistique, elle n'ait des enseignements dignes d'être recueillis. Il y a aux deux tribunes deux manières de procéder tout à fait distinctes : à la chambre des députés, par exemple , qu'est-ce autre chose la discussion générale, qu'une sorte d'intermède destiné aux menus plaisirs des orateurs sans emploi, ou à l'apprentissage des orateurs novices? L'homme qui monte avec un discours écrit se trouve être, par cela même, l'en-
A l'audiknce. 211
nemi personnel de tous ceux qui se décident à Tentendre. A peine deux ou trois discours 0Dt*ils été prononcés, qu'on crie aux voix ; on a hAte d'en venir k la discussion des articles : les partis se comptent, se mesurent de ToBil; voilà le tour des forts, des vaillants, des habiles. À la chambre des pairs, au contraire, la discussion générale est sérieuse, complète et sincère ; il règne sur tous les bancs ime politesse résignée, qui se prête ayec facilité à la faction des longs discours. Chacun y met du sien : le voisin écoute sou voisin, sous toutes réserves et à charge de revanche, en pensant que dans une autre occasion il aura son tour, et que sa patience sera récompensée. Nulle part dans cette assemblée, où on remarque les serviteurs les plus éminents de l'État, depuis cinquante années, vous n'apercevrez ce mouvement, ce tumulte, cette agitation sans lesquels on ne se figure pas d'ordinaire une assemblée politique I Voilà comment il se (ait que la discussion générale de la loi sur l'enseignement secondaire, commencée depuis dix jours, sera à peine épuisée aujourd'hui, et qu'il y a eu des discours auxquels une séance tout entière a suffi à peine. Il faudrait ajouter que plusieurs de ces discours ont été des œuvres remarquables : citons notamment, à côté de l'exposé des motifs et du rapport, de M. le duc de Broglie, ceux de MM. Cousin, Rossi et de Montalembert. Au discours de M. Cousin , il y aurait plus d'un reproche à faire : d'abord, il était vraiment trop long. Pourquoi recommencer, après l'exposé des motifs, l'histoire de l'ancienne université ? Était-ce pour prouver que l'enseignement a toujours appartenu à rÉtat? Nous nous permettrons de dire, malgré l'autorité de M. Cousin, et même celle de M. Troplong, que la proposition serait au moins contestable. Le premier l'a reconnu lui-même lorsqu'il a glorifié la révolution pour avoir introduit dans l'enseignement, comme dans les autres services publics, l'unité que Tancien gouvernement avait ignorée. Le morceau plein d'éclat, sur les oratoriens et les jésuites, encadré dans cette partie du discours de M. Cousin, était-il bien à sa place? N'y avait-il pas là une vanité trop exclusivement littéraire, que le temps, le lieu, la circonstance ne comportaient pas ? Ce n'était point lacadémi-
cien, ie philosophe, le professeur, qui parlaient par la bouche de M. Cousin : c'était le pair de France, l'homme d'Etat; M. Cousin l'a oublié. Son discours est trop écrit; heureux défaut que celui-là, qui n'est pas à la portée de tout le monde, et dont nous avons honte en vérité de lui faire un crime. Il y a donc trop d'apprêts, de recherches, dans le discours de M. Cousin. Même lorsqu'il est rhéteur, M. Cousin a une certaine manière d'être rhéteur qui n'est qu'à lui, et qui annonce le commerce des grands esprits : on sent qu'il a vécu avec les Grecs.
Pour être libre, dégagé à la tribune, parlez-moi de M. de Montalembert. 11 lit cependant, mais il lit franchement, loyalement, sans détour, ce qui est un grand avantage ; de cette façon, il n'a pas les embarras de celte improvisation boiteuse, qui s'accroche à chaque pas, au manuscrit, dans la crainte de tomber. De plus, M. de Montalembert lit bien et lit vite : il ne ressemble pas à ces lecteurs malheureux qui se mirent avec complaisance dans tous les mots tombés de leur plume, et qui ne peuvent s'empêcher de souligner leur esprit en parlant. M. de Montalembert est plus homme du monde que cela ; il en est de même pour sa manière d'écrire, vive, spirituelle, animée, et n'affectant jamais .les allures et les prétentions de la littérature ou de l'académie. M. de Montalembert prête aux idées catholiques un lange qui leur donne quelque chose de piquant et de relevé ; jusque là, on les avait faites humbles, cachées et résignées ; lui, il les fait hardies et cavalières : on voit reluire dans ses paroles les cuirasses : on entend retentir les éperons des croisés qui courent à la conquête du saint sépulcre. De plus, il est railleur, railleur élégant, et ne dédaignant pas pour cela l'amertume dévole qui donne à sa raillerie un sel plus acre. Il est sans pitié pour les philosophes, pour Tuniversité; en l'écoulant, M. Cousin lève les yeux au ciel, M. Villemain bondit, M. le duc de Broglie seul est impassible ; M. de Montalembert lui reproche cependant sa légèreté hautaine, avec une légèreté un peu hautaine, que son âge et l'ardeur de son zèle peuvent seuls excuser.
Il a dû arriver, plus d'une fois, à M. Villemain, en sa qualité d'homme d'esprit et d'homme de lettres brillant, de se moquer
A l'audience. 213
des avocats. Les pauvres avocats I II est cependant un secret que les avocats pourraient peut-être, sinon lui apprendre, du moins lui rappeler : le secret de chercher à prouver quelque chose quand on parle et à tendre vers un but ; de diriger là tous ses efforts ; d'avoir enfin dans son discours un commencement, un milieu, une fin. Le barreau est, sous ce rapport, une école pour Vesprit, plus utile et plus sûre qu'on ne pense ; il l'habitue à ne pas avoir de distractions, à ne pas trop s'écouter, et à aller droit devant soi, afin d'aller plus vite. On peut s'en fier aux magistrats du soin d'élaguer, dans les causes ordinaires, les fantaisies oratoires. M. Villemain répond k M. de Montalembert. Pourquoi faire ?qu*a-t-il dit ? que voulait-il prouver? qu'a-t-il prouvé? Son discours est une parenthèse qui ne se ferme pas. Tout cela empêche-t-il M. Villemain d'être ce qu'il est; un brillant et spirituel écrivain. De cet exemple n'y a-t-il pas quelque chose à conclure ? Ecrivains et avocats, nous n'oserions pas vous dire, comme notre Seigneur Jésus-Christ disait à ses disciples : « Aimez-vous les uns les autres I )) Nous nous contenterons de dire : <c Épargnez-vous les uns les autres I » tout le monde a à y gagner.
La séance de vendredi dernier, où ont parlé UH. Villemain et de Montalembert, a eu un incident curieux, qui se rattache à l'un des faits les plus importants de l'histoire contemporaine.
Rappelant les difiérentes phases de la lutte engagée depuis vingt-cinq ans, M. de Montalembert avait dit que les ordonnances de 1828 sur les petits séminaires avaient été arrachées au roi Charles X, plus faible en cela que Louis XVI, dont les scrupules avaient reculé devant la constitution civile du clergé. L'attaque, que M. de Montalembert n'avait pas cherché à rendre modérée, était d'autant plus vive qu'elle tombait droit sur la commission, dont M. le comte de Portalis, un de ses membres, garde-des-sceaux du ministère Martignac, avait provoqué et contresigné les ordonnances. Cette attaque ne pouvait rester sans réponse : M. Portalis a répondu avec une agitation qui, en ôtant à sa parole un peu de son sang-froid, lui ôtaitun peu de son autorité. M. Portalis a cru devoir se défendre d'avoir Je-
trôné Charles X. A quoi bon? Qui aurait songé à l'en accuser? Sur le fonds, les détails ont été aussi complets, aussi précis que possible : Texplication a été péremptoire. M. de Montalembert a eu beau s'abriter derrière l'autorité de M. Tévêque d'Hermopolis ; il a été démontré, pour tous, que les ordonnânces^de 1 828, dont on entend faire un crime à la mémoire de Charles X dans la personne de ses ministres, avaient été le résultat de sa volonté libre et réfléchie. Seulement, en voyant éclater de tels dissentiments entre de telles personnes sur de tels faits, on se demande ce que c'est que l'histoire. En ce qui touche les ordonnances de 1828, l'histoire de M. Frayssinous ne sera pas celle de M. Portalis : tous deux acteurs dans la même pièce, témoins des mêmes faits, tous deux ministres du même roi, en même temps. Nos petits-neveux s'y retrouveront comme ils pourront : le père Malebranche avait peut-être raison lorsqu'il déclarait ne pas faire plus de cas de l'histoire que des commérages de son quartier.
Le Palais de Justice, ce n'est pas seulement le lieu où se débattent de grands intérêts, où se font entendre des voix éloquentes, où la société est prise sur le fait, à chaque heure, à chaque instant : c'est aussi le monument le plus curieux et le plus ancien delà Cité ; témoin de tous les faits de notre histoire ; au milieu duquel on peut apercevoir la trace des pas de Charlemagne, de Philippe-Auguste, de saint Louis, de François P', d'Henri IV, de Louis XIV. Peut-il y avoir assez de soins, asseï de précautions, assez de sacrifices, pour rendre un monument comme celui-là digne de ses grandeurs passées et de sa destination présente? Ya-t-il à marchander lorsqu'il s'agit de conserver ces édifices où chaque siècle a déposé son empreinte; qu'on ne remplace pas et qu'on ne refait plus ; qui nous enseignent mieux que les livres les, événements que nous devons savoir; qui sont enfin pour les peuples, de l'histoire vivante et debout. Un denier, s'il vous platt, pour le vieux monument né du sol; que vos pères ont arrosé de leurs sueurs; où l'on entend retentir la hache des rois chevelus. Cherchez bien, il vous en reste encore;
A L'AUDIBIfCE. 215
VOS temples grecs et vos églises agaçantes ne vous ont pas tout pris.
Le Palais de Justice ouvre à rebours. Il ouvre sur la rue de la fiariilerie : c'est un contre-sens qui s'est perpétué. On dirait que Paris est dans la Cité, et que les magistrats et les gens de justice, ensevelis comme autrefois dans d'humbles retraites, voient couler tranquillement leur vie entre Vile Saint-Louis et Notre- Dame. Se figure-l-on le désappointement de celui qui cherche le Palais de Justice , du Pont-Neuf, à travers des quartiers boueux, squalides ; les seuls peut-être dans Paris qui pourraient rappeler, en quelque sorte, les vilenies de la cour des Miracles! Ces murs noirs, sales, crevassés, qui se cachent de honte : on appelle ça un palais ! Qu'il entre, ce sera bien pis encore. Il verra des magistrats de la cour royale siéger entre quatre planches, et d'autres, juges nomades, réduits à errer de chambre en chambre, comme des ombres privées de sépulture. Il ne se sentira point saisi, en y pénétrant, du recueillement austère que de tels lieux devraient inspirer; mais, attristé par on ne sait quoi de misérable et de désolé, qui suinte des murs, qui glisse au travers des fenêtres sombres. A l'aspect de tout ce qui l'environne, il s'attend à voir une justice avec des balances cassées et en guenilles.
Que faudra-t-il dire de ces petites échoppes sans air, sans espace, sans lumière, qu'on est convenu d'appeler les chambres du tribunal de première instance? De tout temps, on a compris que la justice était une religion qui devait avoir, commes toutes les religions, son culte, ses prêtres et ses mystères. Il y a là une fiction, la plus sacrée de toutes, puisque c'est sur elle que repose l'ordre des sociétés. Le costume que le magistrat porte comme le prêtre, à quoi sert-il, sinon à le séparer de la foule, et h imprimer aux fonctions dont il est honoré un caractère particulier et distinct? Préjugé, si l'on veut, c'est un préjugé qui tient à la nature même de l'homme, et dont on ne se jouerait pas en vain. Soyons d'accord avec nous-mêmes; ne rendons pas ridicules les choses que nous avons voulu rendre respectables; autant vaudrait un sans façon complet que la pauvreté d'une éti
quette préteiitieuse. Â de pareilles façons d'agir, il n'y a pas de dignité pour celui qui juge, pas de liberté pour celui qui parle, pas de respect pour celui qui écoute. Il ne faut pas croire que ce soit si peu de chose, poifr la justice elle-même, que cette disposition extérieure des lieux, à laquelle nous attachons*une véritable importance. Si même il était permis de parler de l'intérêt de l'art, après d'autres intérêts plus considérables, nous ajouterions que Tart aussi pourrait y trouver son compte.
c( Le port, le visage, la voix, la robe, l'assiette, dit Montaigne, peuvent donner quelque prix aux choses qui d'elles-mesmes n'en ont guère, comme le babil. Messala se plainct, en Tadtus, de quelques accoustrements estroits de son temps, et de la façon des bancs où les orateurs avoient à parler, qui affaiblissoient leur éloquence. »
Qu'aurait dit Tacitus s'il avait vu les chambres du tribunal de première instance de la Seine?
On écrirait un gros livre de tout ce qu'on a voulu faire pour le Palais de Justice ; on en écrirait un bien petit de tout ce qu'on a fait. Depuis vingt ans nous vivons dans un provisoire qui semble devoir être sans terme. Il y a cependant un engagement de pris; il y a, pour Paris, comme une dette d'honneur à payer. Voudrait-il oublier qu'il s'agit de son berceau que les cités riches, puissantes, heureuses doiventavoiràcœur de conserver et de glorifier? Nous n'avons pas le fanatisme des temps qui ne sont plus ; ce n'est pas nous qui demanderons jamais, pour le plus grand amour de l'art gothique, à voir, dans des rues étroites, des populations souffrantes : aux progrès du présent, il faut marier les richesses du passé. Quel plus beau théâtre pour une restauration intelligente I Là Notre-Dame, ici la Sainte-Chapelle, à côté le palais de Philippe-Auguste, c'est-à-dire le vieux Paris, qui apparaît dans toute sa splendeur. Faites que celle splendeur ne soit pas obscurcie; donnez de l'air, de l'espace, des arbres, de la lumière; abattez ces odieuses maisons qui cachent des palais; qu'on les voie des quais, du Pont-Neuf; qu'on les voie de partout; il en coûtera quelques millions de plus, c'est possible : vous les devez au passé, ingrats, qui vous a fûts ce
A l'audience. 217
que vous êtes; Notre-Dame, la Sainte-ChapeUe et le Palais de Justice valent bien oela.
Pendant que Paris lésine pour ses monuments, Bourges fait une quête à l'effet d'élever une statue h Cujas. C'est une noble idée, à laquelle nous applaudissons de tous nos efforts. Nous n'avons jamais compris le Panthéon qi^e comme cela, c'est-à-dire répandu dans toute la France, chaque ville se glorifiant de l'enfant qu'elle a vu naître. Y a-t-il un meilleur moyen d'allumer et d'entretenir dans les âmes une salutaire émulation? Les Ulustres morts sont mieux là, au soleil de leur patrie, dans les lieux peuplés de leur souvenir, que glacés et entassés dans un musée. Il y a, dans les hommages qu'on leur rend, quelque chose de plus pieux et de plus touchant; c'est pour eux qu'on vient exprès; on ne les salue pas au hasard dans une cohue de grands hommes. L'admiration qu'ils inspirent est plus directe et plus personnelle.
La ville de Bourges n'a point vu naître Cujas ; elle l'a accueilli à vingt*cinq ans, lorsque, forcé de quitter Toulouse, sa patrie, où le poursuivaient les rancunes bartoliennes, il y est venu fonder la célèbre école des commentateurs, dont il est resté le chef et le maître. C'est de Boui^es que datent ses grands travaux ; c'est à Bourges qu'il est venu mourir ; c'est à Bourges qu'il repose. Il devait en être de Cujas, le Romain du xvi® siècle, comme de Scipion : leur ingrate patrie ne devait pas recueillir leurs cendres. Il fut donné à Cujas de jouir de sa gloire de son vivant. On sait l'enthousiasme qu'éprouvèrent pour lui ses contemporains. Pasquier n'en parle jamais sans l'appeler le grand Cujas. Le chancelier d'Aguesseau, si digne de le comprendre, disait de lui un siècle plus tard : a Qu'il avait écrit et parlé la langue du droit mieux qu'aucun moderne, et peut-être aussi bien qu'aucun ancien. »
C'est à de tels hommes qu'il faut élever des statues dans des temps d'industrie, de production matérielle et de richesse, afin qu'il soit dit que le génie, la science et le travail ne perdent jamais leurs droits. Il nous platt de voir de vieilles cités revendi-
quer leurs titres de noblesse devant Tesprit positif de notre époque ; Bourges n'a pas que Cujas dont il puisse se glorifier, il a encore Âlciat, son prédécesseur, et Doneau, son rival. A toutes ces causes, on conçoit le légitime orgueil qui s'attache à de tels souvenirs.
Un comité de souscription est organisé, au sein duquel nous voyons figurer, entre le curé de la ville et le président de la cour royale, M. Michel, bâtonnier de l'ordre des avocats. C'est pour cela précisément que nous aimons la science, parce qu'elle fait taire les haines de l'esprit de parti et les rivalités de la politique. Les temps ont couru si vite, qu'à peine si nous nous souvenons d'avoir vu apparaître, il y a douze ans, M. Michel (de Bourges) en des luttes orageuses. Ce talent est-il resté ce qu'il était, nerveux et puissant, mais vulgaire? Les années, en l'assouplissant, lui ont-elles donné une grâce qui lui manquait? Il y avait alors dans M. Michel, autant qu'on peut juger aux apparences, un peu de cette humeur inquiète qui suit les révolutions, et qui se prend à toutes les questions vives. Sur un esprit comme celuilà il est impossible de déterminer d'avance, et d'une façon assurée, les effets de l'expérience et du temps. On peut supposer cependant que ses opinions, couvées loin de Paris, par une imagination solitaire et orgueilleuse, ont pris une tournure assez singulière, à en croire du moins un discours prononcé, il y a peu d'années, et que nous avons sous les yeux.
« On a dit que nous voulions dissoudre la famille, disait alors M. Michel; portons nos regards sur les grands États, dont il ne nous est pas donné de prononcer le nom, mais dont il nous est permis au moins de conserver le souvenir, sur les États démocratiques; vous verrez que plus le pouvoir est divisé, plus il y a d'unité dans la famille. Ainsi, dans la société que nous désirons, le fils se courbe devant le père, la femme s'incline devant le mari ; tout est rallié au foyer domestique, placé sous l'empire d'un seul ; quand il n'y a pas de chef unique au sommet de l'État, il faut un chef unique au sommet de chaque famille. D
A l'audience. 219
M. de Maistre et M. de Bonald n'auraient pas dit mieux. La famille suivant M. Michel, ne serait pas celle que réclament les mœurs d'une société libre et civilisée : elle ressemblerait plutôt à la triba antique, dont les membres, errant dans les solitudes d'Israël, viennent, aux jours solennels, se rassembler sous la tente des rois pasteurs. La famille qu'il désire, et qui doit voir le fils se courber devant le père, la femme s'incliner devant le mfm, tous placés sous Vempire d'un seul, serait au rebours de la civilisation et de la loi chrétienne, qui sont venues relever la femme de sa déchéance, et émanciper, le fils de famille et le citoyen. Quoi qu'en dise M. Michel, ce n'est pas là la famille de la démocratie. La démocratie, nous entendons la démocratie disciplinée et r^ulière, a une famille qui lui est propre, régie par une loi de douceur , qui permet Témancipation , ouvre de bonne heure au fils les portes de la vie civile, et met la subordination à côté de Tégalité. C'est la famille suivant lo Code civil, qui ne ressemble pas , comme on voit, à la famille suivant H. Michel (de Bourges).
XVÏI.
LA R0C1IB-PLAVIN. — M. LE PREMIER PRÉSIDENT DE LA CODR ROYALE DE PARIS ET LES SOCIÉTÉS COMMERCIALES. — M. L* AVOCAT-GÉNÉRAL SÉGUIER ET H. TURGOT. — LES MOTS DE NAPOLÉON. — LES CRIMES AUX ÉTATS- IMS. — LA LOI SUR LA CHASSE. — LE DINER DU l*'' MAI. — LE BAIL DES ROSES. — M. PONS (DE VERDUN).
Quoi, Laroche-Flavin dit cela I Qu'au palais on n'aura pas un jour, pas une heure pour pleurer; que l'esprit éteinl, le cœur brisé, les yeux mouillés de larmes, il faudra venir balbutier une plaidoirie impossible ; qu'à une mère, à une femme, à un enfant, on ne devra rien qu'une froide douleur et d'impassibles
220 l'histoike
regrets; qu'ainsi le yeulent les règles de l'étiquette parlemeDtaire, et qu'autrefois, dans les temps héroïques de la magistrature, le premier président du parlement de Paris, martyr de la chose publique, venait s'asseoir sur son siège le jour même où il avait dit k la compagne de sa vie, le dernier et solennel adieu I Alors, tant pis pour le premier président. Dupe lui-même d'une vaine gloire, il se déchirait par orgueil le cœur de ses propres mains. A force de monter, il finissait par ne plus apercevoir l'espèce humaine et par ne plus appartenir, pour ainsi dire, à l'humanité. Chrétien, il oubliait les préceptes du divin maître, qui appelle heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés. C'est la gloire du christianisme d'avoir enseigné aux hommes les tendresses de l'Ame en les guérissant de ces tristes vertus que le fanatisme de l'antiquité divinisait. Soyons hommes; c'est notre premier devoir. A quoi bon une lutte inégale, nous dirions presque une lutte impie, où il n'y a rien à gagner pour personne? La société n'est pas aussi dure qu'on la représente ; les obligations qu'elle impose ne sont pas aussi rigoureuses qu'on le pense. Pourquoi nous surfaire? restez ce que la nature vous a fait : humain, tendre de cœur et pitoyable. Une grande affliction vous frappe-t-elle , prenez votre temps pour pleurer; réfugiez-vous en vous-même : l'&me profondément blessée éprouve une sorte de pudeur qui lui fait cacher ses blessures ; la douleur d'un fils, d'un mari, d'un père, ne messiedà personne; on aime à sentir un cœur humain battre sous la toge du magistrat.
Il pourrait se faire d'ailleurs qu'on se fût un peu mépris sur le sens des paroles de Laroche-Flavin, et que le cy-devant conseiller au parlement de Paris, premier président en la chambre des reqaestes au parlement de Tholose, x> n'eût pas dit précisément tout ce qu'on lui fait dire. Laroche-Flavin prêche, il est vrai, aux magistrats, la religion du devoir, religion définie, exacte, rigoureuse, dont le culte austère peut effrayer aujourd'hui la facilité de nos mœurs. Il leur rappelle entre autres choses que (( le rai deffènd estroictement que nul des maistres du parlement, soit président ou autre, n*empeschent ou interrompent les besoignes ordinaires du parlement, pour leurs propres
A l'audience. 221
hesoignes ou autres. » Pleurer, quelle besoigne! Est-ce celle-là qui ne devait empêcher ni interrompre le service ordinaire du juge? Ce qui servirait à prouver qu'on a été peut-être un peu loin, au nom de Laroche-Flavin, c'est un certain chapitre fort curieax, où le magistrat du wi"* siècle enseigne à ses collègues, a?ec beaucoup de bon sens, comment a ils daibuetUy en s'acquittant de leurs debuoirs envers le public, ny oublier, ny mespriser leurs affaires domestiques, » Le moyen de supposer qu'un homme qui faisait ainsi, dans les devoirs du magistrat, la part des afiEaires privées et des intérêts positifs, ait oublié celle des plus saintes amitiés et des plus légitimes regrets! Il y a quelque chose qui passe avant les affaires domestiques, ce sont les affections domestiques; celles qui nous font ce que nous sommes; sur lesquelles reposent la famille et la société; liens doux et puissants» que le temps et les événements, la joie et la douleur resserrent au lieu de relâcher, engagements pris au berceau, qui survivent à nos fortunes diverses, et qui nous accompagnent à la tombe.
M. le premier président de la cour royale de Paris n'aime pas les sociétés commerciales , sous quelque forme qu'elles se produisent; ses antipathies, dont il a rendu plus d'une fois le public confident, et c'est ce qui nous autorise à en parler, ont fait explosion dans une occasion assez récente, a J'engage le public, disait-il alors, à se défier des sociétés, quelles qu'elles soient ; qu'il porte son argent au trésor royal, cela vaut bien mieux, d Ainsi, le crédit n'a qu'à se bien tenir, le voilà averti d'avance, il est traité en suspect; on le dénonce à la France ; fera qui pourra les chemins de fer, des canaux, de grandes entreprises! les merveilles d'industrie et de travail que le crédit nous promet, sont tenues en échec devant la première chambre de la cour royale de Paris.
Effrayé par les excès de l'industrie commanditaire, M. Séguier a parlé dans cette circonstance comme ont parlé, dans des circonstances à peu près analogues, les magistrats, ses prédécesseurs; ses paroles ne sont qu'un écho des traditions^ parle-
mentaires. Il est curieux de voir avec quelle obstination le parlement, puissance conservatrice, résiste, à toutes les époques, à certaines nouveautés qui devaient être un jour les principes fondamentaux de la société française. Sans aller bien loin, puisqu'il s'agit d'économie politique, nous trouvons, de ce que nous venons de dire, un exemple frappant, dont M. Séguier ne récusera pas l'autorité. On sait qu'il fallut un lit de justice pour obtenir l'enregistrement des édits par lesquels un grand ministre, un homme de bien , rendait aux citoyens français la pro{u-iélé de leur travail, qu'il appelait la première et la plus sacrée de toutes les propriétés. Les édits furent enregistrés en la présence du roi, de son autorité expresse, et contrairement aux condu* siens de M. l'avocat général Séguier.
« Le but qu'on a proposé à Votre Majesté, disait-il, est d'étendre et de multiplier le commerce, en le délivrant des gènes, des entraves, des prohibitions introduites, dit-on, par le régime réglementaire. Nous osons. Sire, avancer à Votre Majesté, la proposition diamétralement contraire ; ce sont ces gènes, ces entraves, ces prohibitions qui font la gloire, la sûreté, l'immensité du commerce de la France
«( La liberté indéfinie fera bientôt évanouir cette perfection qui est la seule cause de la préférence que nous avons obtenue; cette foule d'artistes et d'artisans de toutes professions, dont le commerce va se trouver surchargé, loin d'augmenter nos richesses, diminuera peut-être tout à coup le tribut des deux mondes; les nations étrangères, trompées par leurs commissionnaires, qui l'auront été eux-mêmes par les fabricants, en recevant les marchandises achetées dans la capitale, n'y trouveront plus cette perfection qui fait l'objet de leurs recherches. »
M. l'avocat général Séguier semblait avoir raison sur plus d'un point; la liberté du travail était chose si nouvelle, qu'on pouvait craindre alors, et qu'on a pu déplorer depuis ses excès. Pourtant, le magistrat du parlement de Paris conclurait-il aujourd'hui dans le même sens? À la vue de tant de merveilles créées par la main de l'homme, et qui ne sont le fruit que d'un
A l'audibkge. 223
demi-siède de liberté, oserait-ilaffirmer que Tindustrie a dégénéré de ce qu'elle était autrefois, et que les ouvriers de Paris ont perdu leur ancienne perfection ? Le temps a donné raison au génie de Turgot.11 en sera du crédit comme de la liberté : le crédit est à peine né parmi nous ; ne Toublions pas. Sachons l'absoudre de quelques étourderies de jeunesse, et prenons garde de le décourager en le condamnant déûnitivement.
On continue à prêter des mots à l'empereur Napoléon^ à chaque propos et sur tous les sujets. Un mot de Napoléon sera bienloi un argument tout prêt pour toutes les causes et dans toutes les circonstances. Il y aura de lui de faux mots, comme il y a de faux cheveux, de fausses dents, de faux uniformes livrés, en tous pays, à beaux deniers comptants, à la crédulité publique. II y a des gens qui en font leur métier, et qui battent monnaie avec la mémoire impériale. S agit-il du grand procès des congrégations et de l'université, vite un mot de Napoléon, et un mot contraire à l'université, ce qui en augmente beaucoup le prix dans la bouche du fondateur de l'université. Napoléon aurait eu, à ce qu'on nous a appris il y a quelques jours, un faible pour les congrégations religieuses ; singulièrement pour les jésuites et les oratoriens, aux mains desquels il aurait voulu remettre le dépôt de l'instruction publique. Pourquoi ne pas le dire? Pourquoi se gêner? S'il y eût tant tenu, il l'aurait au moins essayé, au lieu de léguer à la postérité , par la bouche d'un inconnu, un désir posthume. Il a fait dans sa vie des choses presque aussi difficiles que celles-là.
Une autre fois, quelqu'un, que la publicité judiciaire gène, n'imagine rien de mieux que de mettre sa mauvaise humeur sous la protection de l'empereur Napoléon, qui redoutait beaucoup, nous assure-t-il, les abus attachés aux débats publics. Qu'est-ce que cela nous fait? La France date-t-elle de l'Empire? N'y a-t-il nen avant, rien après? En quelles défiances de Napoléon et ses haines contre la liberté, qui l'ont assez mal inspiré quelquefois, peuvent-elles nous servir?
Quant à nous, nous ne saurions trop protester contre cette
importation dans le domaine de la politique actuelle des produits de la fabrique impériale. Ces produits, fussent-ils parfaitement vérifiés et contrôlés, ce dont nous nous permettons de douter, nous les rejetterions encore. L'Empire n'est plus pour nous qu'une épopée; il n'y a pas autre chose à en faire. Autant vaudrait évoquer les paladins du moyen &ge, que les tueurs d'hommes de Friedland et de la Hoskowa ; leur r61e a été beau, mais il est fini. Qu'ils soient pour nous comme des constellations que chaque peuple a besoin d'avoir dans son ciel, afin d'être guidés par elles dans les jours difficiles. Dormez votre sommeil, grand empereur I souffrez qu'on vous adore dans votre gloire; n'écoutez pas les moucherons qui bourdonnent autour de vous.
A ceux qui persistent à prendre leur plus grosse voix pour calomnier leur pays, un journal des États-Unis fait une réponse que nous ne pouvons nous empêcher de trouver assez catégorique.
On n'ignore pas le soin avec lequel les hommes dont nous parlons font le compte des crimes qui se commettent : tant de parricides, tant d'infanticides ; de meurtres, de vols, d'assassinats, tant; avec eux, il n'y a rien à en rabattre; autrement ils crient comme si on les volait. Là-dessus, ils se drapent en prédicateurs ignorants et ingrats, qui font de la vertu aux dépens d'une révolution qui les a rendus riches, honorés, puissants. Notre siècle est un siècle de fer, disent-ils. Us se trompent; sans doute il y a des crimes encore aujourd'hui, parce qu'il y aura toujours des pervers et des misérables ; parce que l'humanité porte en elle-même des plaies qui résistent à toutes les expériences et à tous les remèdes. Quand y en a-t-il eu moins? ditesle; quelles époques ont mieux valu que la nôtre? Est-ce celle où la corruption était partout? Sera-ce le siècle de Louis XIV, qui voyait un maréchal de France, M. de Luxembourg; une des plus grandes dames du royaume, alliée à la famille royale, H""* la comtesse de Soissons, mêlée, avec beaucoup d'autres personnages, à des accusations d'empoisonnement, sans qu'on
A l'audience. 225
retrouve, pour de pareilles énormités, dans les écrivains du temps, trop d'étonnement et d'indignation? Remontez plus haut, et vous touchez à ces âges tout pleins de mystères, de voluptés effrénées» de crimes terribles, où la vie humaine est au premier qui sait la prendre ; où on répandait le sang comme Teau.
Sans nous laisser aller à un optimisme complaisant, il serait bon de nous dire tout cela quelquefois, ne fût-ce que pour nous, tenir en garde contre les excès d'un zèle chagrin, et nous habituer, par la comparaison, à aimer davantage les mœurs civilisées et les institutions libres, qui servent plus encore, peut-être, à la moralité qu'au bonheur des peuples.
Loin donc que la France doive être mise au ban des nations, elle pourrait, au contraire, leur être offerte quelquefois e& exemple pour la fermeté de sa discipline et la sagesse de ses polices. Nous nous calomnions au lieu de nous vanter, sans songer que d'autres nous écoutent et nous prennent au mot; au moindre inconvénient, nous nous dépitons contre la liberté, que nous voudrions briser comme un jouet dont nous avons tout notre saoul, et qui nous gêne. Peuple libre d'hier, apprenez à user de la liberté. Voyez les États-Unis qu'il a été de mode do célébrer sur tous les tons, et dont le gouvernement a été donné comme un gouvernement modèle ; habités par des populations exactes et rigoureuses, livrées aux pratiques de la vie dévote. Nous ouvrons un de leurs journaux ; voilà ce qu'on lit en vingt lignes :
ÉTRANGE FRATRICIDE. — DOUBLE TENTATIVE d'aSSASSINAT. — UN MATRICIDE.— UN DRAME DE FAMILLE. — AUTRE DRAME DE FAMILLE.
Ces drames de famille, comme veut bien les appeler le journaliste américain, ce sont, s'il vous plaît, d'abominables crimes; c'est, parexemple, un mari qui, rentrant chez lui dans un état complet d'ivresse, ennuyé des réprimandes de sa femme, la tue à coup de hache ; voilà ce qu'on appelle aux États-Unis un drame de famille : drame de famille! un mari qui tue sa femme I... Les journaux judiciaires de France n'avaient pas trouve celle-là. La loi de la chasse est promulguée.
Les al lou elles qui (bnl lour nid Dans les blés quand ils sonl herbe
n'ont plus rien à redouter du plomb du chasseur; tant mieux 1 qu'on leur ait laissé au moins quelques jours, quelques heures pour croître et pour s'aimer : on aura bien le temps de les tuer après. Jamais loi n'a fait son entrée dans le monde mieux accompagnée que celle-là. Les commentaires guettaient sa naissance; de tous côtés, on n'entend parler que de commentaires sur la loi de la chasse : il y en a pour les chasseurs, les jurisconsultes et les gens du monde. Commentaire, que me veux-tu?
La loi a été promulguée le 3 mai; elle aurait pu l'être avant. Les méchantes langues ont fait courir à ce sujet un bruit que nous ne pouvons nous dispenser d'enregistrer pour l'exactitude historique, et sans y attacher une importance extrême ; nous prenons l'engagement formel de ne jamais faire contre H. le garde-des-sceaux actuel un chef d'accusation du fait que nous allons rapporter. Or, on dit {fertur) que cette loi, dont le besoin était généralement senti, allait être promulguée dans les derniers jours d'avril ; personne n'avait fait attention, on ne songe pas à tout! que le 30 avril était la veille du 1*" mai, et que le 1""^ mai était le jour d'un grand dtner donné par M. le gardedes-sceaux : or, un dtner offert à des premiers présidents et à des évêques, et un dtner sans gibier, ça ne s'était jamais vu. Valel n'aurait pas survécu à une loi pareille. Il fallut délibérer; on délibéra tant, que la loi ne fut promulguée que le 3 mai. Voilà ce qu'on raconte , ce dont nous n'osons pas nous porter garant. Malheur à celui qui ne se sentirait pas porté à solliciter un bill d'indemnité pour H. le garde-des-sceaux! Ombres des gourmands illustres, couvrez de vos ailes protectrices M. Martin (du Nord).
Ces vieux temps, dont nous disions tout à l'heure du mal, avaient du bon cependant, et nous n'en voudrions pas d'autre exemple qu'un usage assez singulier, que mai nous remet en mémoire. Ecoutez là-dessus Laroche-Flavin, qui vous racontera cela, dans son style contemporain de Montaigne, beaucoup mieux que nous ne saurions le faire nous-même. Quelqu'un se serait-il douté qu'il eût été d'usage d'offrir des roses et des œil-
lets aux magistrats de cours sou?eraines? Voici comment les choses se passaient :
« Esdits jours, on met des jonchées par toutes les Chambres du Palais, on donne à desjeuner splendidement à toutes les Chambres et aux gens du roy, greffiers et huissiers, et après on porte à chasque Chambre, dans vn grand bassin d'argent, autant de bouquets d'œillets et de (leurs naturelles et artificielles de soye, de diuerse sorte et couleurs, auec des couronnes où les armoiries de celuy qui les donne sont dépeintes, qu'il y a de présidons et conseillers en chasque Chambre, et à chacun des greffiers aussi; et au premier huissier, estant ce touiours en vn jour d'audience en la Grand'Chambre , à laquelle on en donne une audiance à celuy qui donne les roses. Après laquelle, et à la messe, les aubois jouent, et après vont jouer aux maisons des présidons sur leur disner; et douant, en accompagnant ceux qui portent les roses, et à la basse-cour du Palais, pendant le desjeuner. »
C'était un grand honneur que d'être admis à offrir des œillets et des roses aux magistrats , et pour lequel on plaidait fort sérieusement. Témoin le procès jugé le 17 juin 1541, entre la duchesse de Montpensier et son fils d'une part, et la duchesse de Nevers et son fils, d'autre part. Plaidant Marillac pour la duchesse de Montpensier, et Séguier pour la duchesse de Nevers.
(c La Cour dict, qu'en ayant esgard à la qualité de prince de sang, jointe auec la qualité de la pairie et à l'ancienne coustume et vsance , en la session des princes du sang et des pairs de France, au lict de justice, quand le roy seoit en ladite Cour, elle a ordonné et ordonne que le duc de Montpensier, comme ayant qualité de prince du sang, jointe à la qualité de la pairie, pourra le premier bailler les roses. » — Dutillet, fol. 436.
Il vient de mourir à Paris, dans un quartier retiré, et dans * un flge fort avancé, un homme qui avait été membre de la convention nationale, avocat-général à la cour de cassation ; c'està-dire, m6lé aux plus grands événements; investi des plus hautes
fonctions, sans que les journaux aient à peine mentionné son nom. Il avait été de ceux qui survivent à leur siècle et à euxmêmes, et se résignent, en quittant la scène, au rôle moins difficile qu'on ne pense , de spectateurs inconnus et obscurs. Les temps où ces hommes ont vécu sont déjà si loin, que nous comprenons à peine comment il peut en rester encore des témoins au milieu de nous. Le nom de M. Pons (de Verdun) devra être ajouté au nom de beaucoup d'autres, arrachés, par la fatalité des événements, au cours naturel de leurs des tinées ; il n'y avait rien en lui de la dureté, rien des idées absolues et arrêtées qui fout les révolutionnaires inflexibles. Un esprit cultivé, un caractère aimable, devaient le préserver, sinon des orages, au moins des excès des révolutions. Avocat au parlement de Paris, il n'avait eu le temps de se faire connaître que par une aptitude assez remarquable pour les affaires, et par quelques vers piquants et faciles, insérés dans les journaux de l'époque. Lorsque la Révolution vint à éclater, il s'y précipita avec une ardeur que la nature de son esprit et de ses goûts n'aurait pu faire soupçonner. Accusateur public en 1 792, il fut ensuite envoyé par le département de la Meuse à la [convention nationale, où il fut un de ceux qui condamnèrent Louis XVI à mort, sans appel et sans sursis. Il ne faudrait pas juger, par ce vole, des opinions de M. Pons, qui n'appartint jamais aux partis extrêmes de l'assemblée. Une fois ce gage donné aux nécessités de la lutte dans laquelle la révolution française s'était jetée tout entière, il rentrait dans la modération; au mois d'octobre 1792, il fut accusé par Saint-Just d'avoir demandé le rapport de la loi contre les Anglais et les étrangers.
M. Pons mérite une mention particulière comme législateur ; c'est à lui qu'on doit beaucoup de lois, dont quelquesunes sont sages et qui portent toutes le cachet de l'époque. Le 17 septembre 1792, par exemple, il fit décréter en principe qu'aucune femme accusée de crimes capitaux, ne pourrait être mise en jugement, si elle était reconnue enceinte. 11 chercha ensuite, par un décret spécial qu'il provoqua, à faciliter le divorce des roturiers et des nobles. Aux Cinq-Cents , il prononça un
A l'audience. 229
discours sur les enfants mineurs des émigrés, qu'il voulait soustraire à Tautorité de leurs parents, dans un intérêt révolutionnaire. M. Pons (de Verdun), au milieu de tant de préoccupations diverses, conserva dans toute sa vivacité le goût des plaisirs de l'esprit, qui fut le cachet particulier des hommes de son époque, et la passion dominante de toute sa vie. Il eut cela de commun avec quelques révolutionnaires plus fameux et plus résolus que lui; comme eux, il aurait fait des petits vers aux séances de la convention nationale, entre deux décrets; c'est un mélange, singulier d'héroïsme et de faux goût, de grandeur et de puérir lité. On ne s'imagine pas la petite littérature assise à la Montagne, et faisant la guerre à l'Europe avec un courage désespéré.
M. Pons (de Verdun) fut avocat général à la cour de cassation pendant quinze années, et à une époque où la cour de cassation, recrutée parmi les jurisconsultes les plus éminents de la France impériale, conquérait sa grande renommée; il se montra toujours à la hauteur de ses fonctions; il fut un magistrat laborieux et distingué. La Restauration , en l'arrachant à son siège, condamna sa vieillesse à l'exil. On lui tint compte, plus qu'à d'autres , de la modération de son caractère , des services qu'il avait rendus , du bien qu'il avait cherché à faire. Grâce à quelques amis puissants, il put revoir la France en 1 81 9.
Nous n'avons pas entendu dire que les magistrats de la cour de cassation aient songé à rendre les derniers devoirs à un homme qui avait été leur collègue pendant quinze années, et qui avait honoré la magistrature par son caractère et par son talent.
n avait été destitué! faut-il si peu pour être oublié? Les disgrâces du pouvoir ont cela de bon qu'une fois frappé par elles on ne se relève plus ; c'est une dette que le gouvernement qui précède lègue au gouvernement qui suit. Il aurait été digne de magistrats, nés la plupart d'une révolution, de consoler la mémoire d'un homme de bien, des vengeances de 1815.
L'iNYIOLABIUTÉ ROYALB. — M. GARNIER-PAGÈS. — * M. BERRYER PÈRE. — LE PROCÈS DONON-GADOT.— ONE CIRCULAIRE DE M. LE GARDE-DES-SCEAUX.
On s'est plu depuis quelque temps à agiter certaines questions qui ne ressemble pas mal, dans leur subtilité infinie, à ces jeux d'esprit par lesquels les Grecs du Bas-Empire amusaient les loisirs de leur décadence. C'est toujours la même ardeur de controverse, la même curiosité inquiète ; seulement, comme les temps sont changés, ce n'est plus de religion, c'est de politique qu'il s'agit; toutes deux ont des mystères qu'il faut respecter; on discute aujourd'hui sur la consubstantiation royale, comme on aurait discuté autrefois sur la consubstantiation divine ; on se demande comment le roi procède du prince, afin de savoir s'il y a en lui deux personnes , ou une seule personne protégée par l'article 12 de la charte constitutionnelle; on prend enfin la mesure de l'inviolabilité royale pour bien fixer le point où pourraient porter les coups. On conçoit que nous ne voulions pas suivre, dans tous leurs détours, des questions pour ainsi dire insaisissables ; il s'est dit tant de choses de part et d'autre, que nous ne pourrions pas nous flatter d'offrir un résumé fidèle et impartial des débats : nous croyons, pour notre compte, que cette cause si longuement débattue est beaucoup moins difficile qu'on ne se l'imagine ; il ne peut pas en être autrement de la charte, cette convention suprême, que des conventions ordinaires, lesquelles doivent êtreexécutéesde bonne foi. Ledroitcivil. et c'est là sa gloire, a confié l'exécution des contrats à la loyauté des parties contractantes. Y a-t-il quelque doute, il recherche leurs intentions, qui servent de guide au magistrat chargé d'appliquer la loi. 11 ne doit y avoir entre elles aucune arrière-pensée. Pourquoi n'en serait-il pas de même dans le droit politique?
A l'audience. 231
Nous sommes^nous si bien trouvés du sous-entendu fameux de la Restauration pour en introduire un nouveau? Réduite à ces termes, aux termes mêmes de la charte, interprétée et appliquée avec bonne foi, la question ne valait pas tout le bruit qu'on en a fait ; il serait même possible qu'on n'eût fait tout ce bruit qu'afin de ne pas s'entendre. La question est une question de fait, non de droit; c'est ainsi qu'il faut décider, tous droits et moyens de l'histoire réservés.
Le barreau de Paris vient de perdre» son doyen dans la personne de M. Berryer père. Reçu avocat au parlement de Paris, le 3 novembre 1778, M. Berryer avait vu quelques-uns des grands avocats dont le nom est resté ; il avait assisté à ces audiences où plaidaient Gerbier et Target, et qui étaient vraiment des audiences solennelles. Après une jeunesse dure et laborieuse, lui-même se trouvait sur le point de prendre une place honorable au barreau, lorsque la Révolution vint renverser ses espérances; il fut cependant un des premiers, parmi les avocats déjà employés, qui* se résignèrent le plus docilement aux formalités du régime judiciaire nouveau, et tandis que MM. Bellart, Bonnet et Delamalle boudaient orgueilleusement dans leur tente, il prenait son parti et continuait cette vie d'étude et de travail, qui a été toute sa vie. Ses mémoires, qu'il aurait dû peut-être écrire plus tôt, et auxquels manque une forme plus sévère et plus soignée, contiennent, sur cette époque de son existence, des particularités pleines d'intérêt. Mêlé à toutes les scènes de la Révolution, non comme acteur, mais comme spectateur, et spectateur attentif et intelligent, il les raconte et les décritdans ce qu'elles ont de plus secret, de plus intime et de plus personnel; on le suit, par exemple, chez Hérault de Séchelles, ce jeune et beau magistrat, ayant les manières de cour, un des plus beaux hommes de France, comme dit H. Berryer, allié à la famille Polignac, neveu du maréchal de Contades, que M. Berryer allait voir pour H. Hagon de la Balue, son ancien client, vieillard octogénaire, fermier général, oncle de Hérault, car il avait épousé la sœur du maréchal. Hérault n'était pas cruel; l'emportement des passions révolutionnaires n'avait pu
parvenir à efhcer chez lui les traces d'une ftme noble et élevée; au fanatisme politique, il avait tout sacrifié, hors cette dignité extérieure inhérente à sa nature, et ce respect de lui-même qui devaient tôt ou tard le dénoncer à la vengeance des partis. Il ne faisait aucun effort pour cacher, sous le costume et sous Técharpe du conventionnel, l'hermine de l'ancien avocat général du parlement de Paris. Hérault était alors président de la convention nationale; déjà pourtant il ne pouvait rien pour les autres; hélas I il ne pouvait rien pour lui-même; il ne pouvait que mourir, et mourir le front haut, le regard fier, avec le courage d'un gentilhomme et d'un tribun.
A l'époque où nous sommes arrivés, M. Berryer n'était plus avocat : il avait été obligé de céder à la rigueur du temps, et de chercher dans les bureaux du trésor un refuge contre d'infatigables persécutions ; c'était l'époque où, si nous ne nous trompons, MM. Bellart et Bonnet attendaient des temps meilleurs, employés dans l'administration militaire.
De même qu'il avait été un des premiers è quitter sa profession, M. Berryer fut un des premiers à la reprendre ; dès l'an \\\ on le trouve occupé dans ces énormes procès, procès de scandales, de spoliation, qui devaient marquer la fin de l'ère révolutionnaire. Il fut un de ceux, au barreau de Paris, qui votèrent contre l'Empire; M. Berryer n'avait d'engagement avec aucun parti; ses affections et ses intérêts ne le rattachaient, ni à l'ancien régime, ni à la république ; on ne peut donc expliquer ce vote, comme celui de la plupart de ses confrères, que par cet amour d'une liberté sage et modérée, qui, dans beaucoup d'esprits, avait succédé à des ardeurs apaisées ou à des préjugés éteints, et qui reculait, non sans raison, devant la fortune du nouveau César. II est à remarquer que dans le temps où la France entière se ruait à la servitude, où on la voyait, pour courir plus vite, jetant à terre la liberté, ainsi qu'on fait d'un fardeau trop lourd, il ne se soit cependant trouvé dans le barreau de Paris, composé de plus de deux cents membres, que trois votes pour l'acceptation de l'Empire; on n'a pas besoin, après cela, de chercher bien loin la cause des haines impériales contre les avocats
A l'audience. 233
qui devaient suivre Napoléon partout, dans la bonne et dans la mauvaise fortune, aux Tuileries comme à Sainte-Hélène.
M. Berryer fut un des avocats les' plus employés sous l'Empire; employé surtout dans les causes commerciales auxquelles le disposaient des aptitudes spéciales et les tendances de ses travaux, et dans les causes maritimes qui avaient reçu, des rigueurs de la législation d'alors, une importance dont nous pourrions difficilement nous faire une idée; il avait acquis, dans Texercice de sa profession, une des fortunes les plus considérables qui aient été faites au palais, et qui fut engloutie dans des entreprises commerciales, dès les premiers jours de la Restauration : il supporta ces pertes avec courage, et sans qu'on ait jamais vu faiblir en lui cette persévérance dans le travail, et ce zèle pour sa profession qui ont été dans tous les temps les traits principaux de son caractère. Il a été donné a M. Berryer de parcourir la plus longue carrière qu'un avocat ait jamais parcourue ; il a été avocat jusqu'aux derniers jours de sa vie, et non pas seulement avocat spéculatif, se reposant dans la méditation et dans l'étude des luttes du barreau; mais, au contraire, avocat actif; portant, dans les moindres détails des procès, ce soin minutieux et cette exactitude que nous nous sommes trop habitués à dédaigner. M. Berryer père a occupé la première place parmi les hommes qui n'étaient pas tout à fait les premiers ; peut-être ne lui a-t-il manqué, pour monter plus haut, que d'avoir un fils moins glorieux : il n'y a pas deux rois dans une famille ; le père a été couronné dans la personne du fils.
Il vient de mourir un homme de mœurs douces, d'un esprit fin et intelligent, d'un caractère aimable, honoré des regrets de tous les partis; cet homme, c'est M. Garnier-Pagès, avocat à la cour royale de Paris, que le barreau a vu partir , il y a bientôt dix ans, sans prévoir et sans qu'il prévit lui-môme la célébrité qui l'attendait. Les avocats, et surtout les avocats les plus considérables du barreau de Paris, sont peut-ôtre les derniers qui aient accepté, comme bien certains, les succès de M. Garnier- Pagès, dont le bruit avait fini par arriver jusqu'à eux ; il ne leur
venait pas dans l'idée que ce jeune homme sans extérieur, sans organe, sans chaleur, sans études profondes, qui les avait quittés la veille, eût pu devenir cet orateur parlementaire rebuté d'abord, toléré ensuite, accepté enfin, dont le talent trouvait sa place dans toutes les discussions importantes. H. Garaier- Pagès est un des exemples les plus frappants de ce que peuvent l'esprit de conduite, la persévérance et l'honnêteté; il y a eu de tout cela dans son succès, qui ne pouvait pas être un succ^ d'émotion, de surprise et d'entratnement : le talent de l'orateur ne l'aurait pas permis, talent froid et spirituel, qui n'avait rien de l'éclat et de l'ardeur du soleil du midi, sous lequel M. Garnier-Pagès était né; c'est pour cela précisément que le succès ne pouvait aller qu'en se consolidant; pour lui, le plus difficile était fait; il n'avait plus qu'à recueillir.
Le talent de M. Garnier-Pagès convenait mieux qu'aucun autre h des législateurs froids et désabusés; on lui savait gré des précautions infinies de son langage et de ce qu'il était parvenu, à force d'art et de souplesse, à exprimer des opinions extrêmes, sans qu'il y parût pour ainsi dire ; entre la chambre et lui, il y avait un sous-entendu continuel ; on le comprenait à demi-mot : on lui épargnait la peine d'aller plus loin, et cette singularité n'était pas ce qui donnait à ce talent même moins d'intérêt et moins de piquant. Il était arrivé d'ailleurs à M. Gamier-Pagès ce qui ne pouvait manquer de lui arriver en de telles circonstances; la résistance aigrit; le succès apaise : à mesure qu'on est accepté, on se modère : il s'opère, en soi, sans qu'on s'en doute, un travail intérieur qui modifie d'abord le langage, ensuite la pensée : on croit être loin, on se rapproche; beaucoup d'hommes, qui s'étaient crus longtemps ennemis sur la foi de leurs amis, sont étonnés, en se rejoignant, de se convaincre qu'ils s'étaient calomniés sans se connaître. Un résultat comme celui-là n'est pas l'œuvre d'un jour et d'une année : il y faut le concours de beaucoup de circonstances; il faut surtout deux choses, presque aussi rares l'une que l'autre : le génie ou la patience; on veut enlever la gloire d'assaut, sans penser qu'en pareil cas, une chute, souvent, peut être mortelle. M- Garnier-
Pages a été doué de cette patience qui guette roccasion, qui sait s'en servir, et qui n'appartient qu'aux intelligences les plus fines et les plus éveillées : voilà pourquoi la place qu'il laisse sera longtemps vacante.
n y avait en lui l'honnêteté de la vie privée, qui avait servi à lui concilier tous les suffrages, et qui rassemblait, samedi dernier, autour de son tombeau, beaucoup d'hommes qui n'étaient pas venus là pour payer leur part à une ovation de parti : ce concours, en honorant la mémoire de H. Garnier-Pagès, honore aussi notre époque; il prouvait qu'en dehors de la politique, elle sait tenir compte des vertus privées, qui seront, dans tous les temps, les premières et les plus difficiles de toutes les vertus.
On ne parle plus d'autre chose que de procès et d'incidents judiciaires. Les derniers bruits de la tribune sont venus expirer au milieu des rumeurs diverses nées des débats de l'affaire Donon-Cadot. 0 misères de la célébrité I Vous qui courez après une ombre, artistes, publicistes, danseurs, orateurs, écrivains, gens de lettres, gens du monde, il vous a fallu, pendant huit jours, céder le pas à un écolier maussade et paresseux I C'est bien long, huit jours, dans un temps où on joue la gloire au quartd'heure, où chacun attend son tour avec impatience, comme si personne ne devait compter sur le lendemain I
Les lois de chemin de fer qui ouvrent à la France un monde nouveau, ces lois, si pleines de difficultés de toute espèce, ont été à peu près discutées et votées dans le désert ; l'attention était ailleurs. Il en a été de même du budget enlevé à la course, avec plus de rapidité encore qu'à l'ordinaire. C'est à peine si l'on a écouté de sages paroles, relatives au budget du ministère de la justice, et dont nous nous étions promis de prendre acte.
Il s'agissait des justices de paix, cette institution de 1789, restée debout au travers de tant de changements , devenue la base de nos institutions judiciaires, sur laquelle devront toujours porter toutes les idées d'amélioration, et qu'on ne se sent pas la force d'achever. De toutes les œuvres de la Révolution, il n'en ^t peut-être pas qui conserve plus la trace des qualités et des
défauts de cette époque, que l'œuvre des justices de paix. On y sent tout à la fois un rare bon sens qui devine une institution nécessaire , et une candeur naïve qui ne tient pas assez de compte de certaines difficultés. La magistrature que rêve le législateur de 1 789, c'est la magistrature du patriarche et du père de famille; il semble qu'à sa voix le chêne de saint Louis doive étendre ses rameaux sur toute la France.
(( Il faut, disait M. Tbouret, il faut que tout homme de bien, pour peu qu'il ait d'expérience et d'usage, puisse être juge de paix... La justice de paix sera dégagée des formes qui obscurcissent tellement les procès, que le juge le plus expérimenté no sait pas qui a tort ou qui a raison.. . L'agriculture sera désormais plus honorée; le séjour des champs plus recherché, les campagnes seront peuplées d'hommes de mérite de tous les genres. »
M. Tbouret parlait à une époque de réaction contre les lois et les formes d'un régime voué à la destruction. Les procureurs, immolés tant de fois pour rire, allaient être immolés pour tout de bon. L'ignorance était presqu'un titre aux yeux de M. Tbouret. C'était une erreur de son temps, c'est une erreur surtout du nôtre, où le législateur, en agrandissant les attributions des juges de paix, dit assez qu'il a besoin de compter sur leur savoir et sur leur intelligence. L'ignorance n'a jamais offert que des garanties douteuses de la droiture du cœur. L'ignorance est voisine de la ruse. L'esprit, au contraire, puise dans ses lumières une force qui l'ennoblit en le soutenant.
Il y a ensuite quelque chose de bizarre à voir les pouvoirs publics demander des garanties de travail et d'études à des commis de douane et de dr/)its réunis, lorsqu'on se montre, d'un autre côté, de si facile composition pour des hommes chargés du dépôt et de l'application des lois. Nos facultés regorgent d'hommes honnêtes et laborieux, qui s'inquiètent de leur avenir, et dans lesquels vous trouverez , en assurant honorablement leur sort, les magistrats que vous cherchez. C'est dire que la justice de paix, telle qu'elle est instituée, avec un traitement insuffisant, augmenté d'un annexe qui ravale le juge, ne oodvient ni à un pays de grande propriété, comme l'ÂDgleterre,
A l'audience. 237
nj à UD payscomme le nôtre, où le travail doit avoir son prix. 11 importe de sortir de là le plus tôt possible, on donnant aux juges de paix le rang et l'importance qu'ils devraient avoir, au lieu d'en faire, comme on en a fait jusqu'à présent, les desservants de l'ordre judiciaire. Quel est le magistrat qui a plus besoin de considération que celui qui, vivant pour ainsi dire de lu même vie que les justiciables, est appelé par cela même à exercer sur eux une influence directe et incontestée ? Le juge est inamovible. Pourquoi le juge de paix ne l'esl-il pas? D'où vient la raison de cette différence, qui ne tend à rien moins qu'à partager la magistrature en deux classes. L'histoire de nos institutions judiciaires modernes dépose contre cette anomalie, qui se perpétue sans que personne songe à réclamer. Les juges de paix, à leur origine, étaient électifs et amovibles, comme tous les autres juges, même ceux du degré le plus éminent. L'Empire, en restreignant le principe d'élection, l'avait cependant respecté, puisqu'il était obligé, aux termes du sénatus-consulte du 16 thermidor an Xy de choisir un juge de paix parmi deux candidats, désignés à son choix par les citoyens du canton. Ce fut la charte de 181 A qui, en réservant au roi la nomination de tous les juges indistinctement, mit les juges de paix en dehors de la loi commune de la magistrature, et déclara qu'ils ne seraient point inamovibles. Peut-être était-il entré dans l'esprit des auteurs de la charte de 18H de faire deux classes de magistrats : une classe supérieure et une classe inférieure.
Ces questions, et quelques autres qui s'y rattachent, auraient valu la peine d'être discutées si on avait eu le teups de le faire. Le public ne sait pas assez que la loi n'est quelque chose que par le juge, et que les lois qui organisent la justice sont les plus fermes soutiens de l'ordre et de la liberté. Sous ce rapport, qu'il y a loin de l'assemblée constituante, où les plus grands esprits agitaient ces questions avec une ardeur infatigable, à l'époque actuelle, qui les voit au contraire livrées, comme une sorte d'essai, aux talents secondaires I II est tel membre obscur de la chambre des députés, qui fait fi de ces discussions que ne dédaignait point la raison de Mirabeau.
Daus la circonstance actuelle, le public était presque excusable de remettre au lendemain les choses sérieuses. Le public avait autre chose à faire. Me fallait-il pas qu'il sût, jour par jour, heure par heure, ce que faisaient les accusés qui ont figuré pendant huit jours devant la cour d'assises de la Seiue. Edouard Donon-Cadot a-t-il p&li ; a-t-il rougi à la parole accusatrice de celui qu'on lui infligeait comme complice? Quelles sont aujourd'hui ses chances? Ont-elles changé depuis hier? Voilà ce qu'il fallait savoir. Il sera temps d'apprendre le reste après.
On a dit bien des choses du public : on n'en a pas dit assez. A-t-on peint comme il le fallait, cette physionomie mobile, agitée, changeante, qui fait du public le plus singulier et le plus insaisissable de tous les êtres? Vous croyez le tenir, il vous échappe, et vous allez le trouver quelques pas plus loin tout autre que vous ne l'avez laissé. Vous l'avez vu, par exemple, à la cour d'assises, haletant, hors de lui, emporté, n'ayant pas assez d émotions pour les victimes qui se débattent sous ses regards cl dont il guette l'agonie. C'est à lui que les gladiateurs des sociélés modernes jettent en mourant le cri qui précède l'heure suprême.
Le drame fini, on appelle cela un drame, pardon du mot! le public change tout à coup. Il se retourne contre lui-même; il se fait à lui-même son procès, il accuse avec une sévérité inouïe les émotions qui viennent de le subjuguer. Le lendemain d'une affaire fameuse, il y a comme un mot d'ordre contre les procès et contre la publicité judiciaire qui éclate partout et à la fois. Chacun cherche à faire pénitence de l'attrait qui le conduisait à la cour d'assises, et des impressions trop vives qu'il y a ressenties. Il ne faut d'excès nulle part, même dans la pénitence, et nous craignons qu'il n'y ait eu dans certains regrets une exagération un peu bruyante. De quoi nous faisons-nous un reproche! Nous nous intéressons aujourd'hui à ce qui a intéressé Thomine dans tous les temps, c'est-à-dire à ces problèmes qui découvrent toujours quelque côté nouveau de la nature humaine. Sous cette curiosité, dont nous avons tort peut-être de faire un si grand crime, il y a quelque chose de plus humain qu'on ne
A L'AODIBNGE. 239
croit : c'est Thomme qui pense à l'homme, qui s'inquiète de l'homme, et qui teut savoir si Dieu, en mettant des limites à ses vertus, a mis des limites à ses crimes. Comme exercice de l'esprit, y a-t-il rien de plus excitant que la recherche de la vérité, âu travers de toutes les incertitudes dont sont semés les procès criminels? Nous ne faisons aujourd'hui que ce que faisaient les peuples polis de l'antiquité accourus sur la place publique ; que te que faisaient nos pères, pour lesquels de grands procès ont toujours été de grands événements. I] y a dans notre esprit une sorte de disposition subtile que la controverse sert à aiguiser, et ce n'est pas pour rien que César appelait les Gaulois un peuple de soldats et d'avocats.
A la publicité si nous préférons la torture à huit-clos et la justice de la Tournelle, il faut le dire, et rayer du livre des révolutions une des plus belles pages qu'y aient écrites, les réformateurs de 1789. Il s'élève parmi nous une secte de Sybarites, en politique, auxquels il faudra bientôt une liberté sans orages : le plis d'une rose les blesse ; le plus léger bruit trouble leur sommeil; ce n'est point pour de tels hommes que la liberté a été faite.
Que les gens de bon sens et de bonne foi répondent, et qu'ils dbent si la publicité judiciaire n'est pas la meilleure garantie de la justice, et la seule sanction possible de la responsabilité du juge. 11 en est aussi, arithméticiens de malheur, qui ne manquent jamais, à chaque crime nouveau, de dresser le bilan de leur siècle, qu'ils se plaisent à constituer en faillite. A toutes ces doléances, il ne manque qu'une chose : la vérité. Que gagnonsnous à ces comptes frauduleux qui accusent nos mœurs, nos lois, nos institutions ?
U y aura eu cela de bon, néanmoins, dans le soulèvement produit par l'éclat des derniers procès, que la curiosité sera condamnée, en vertu de la circulaire de M. le garde-des-sceaux, à veiller sur elle-même, et à être désormais digne et sérieuse. On saura, en venant à la cour d'assises, que ce n'est pas d'une fiction qu'il s'agit, mais d'une réalité; que les crimes qu'on y juge sont des crimes véritables, non des crimes arrangés pour le plaisir
des yeux, et qu'un spectacle, tel que celui-là, à la différence de? autres spectacles, commande le recueillement, le respect et le silence. Nous ne verrons plus de belles désœuvrées venant y chercher un remède à leurs ennuis, soupirant après des émotions trop rares, s'impatientant des lenteurs, bâillant aux endroits faibles, portant en un mot, dans ces débats, dont dépend la vie d'un homme, cette curiosité agitée et exigeante, que le théâtre lui-même peut à peine tolérer.
La mesure prise par le ministre, réparation tardive, profitera à tout le monde ; elle profitera même aux magistrats arrachés aui périls de certaines distractions, et rendus tout entiers à l'auslérité de leurs devoirs.
Les ifrocès ont leurs destinées ; il n'en faudrait pas de meilleure preuve que tel procès jugé avec un retentissement extrême, tandis qu'un autre procès, bien plus fait pour nous émouvoir, était jugé à deux pas de là, à la même heure, sans bruit, et saas que personne eût paru y prêter la plus légère attention.
Dans les deux procès, ce sont deux enfants, hasard étrange ! qui figurent comme accusés. Dans l'un, le fils du riche aurait tué son père ; dans l'autre, le fils du pauvre a tué son maître : ici, la cupidité; là, la vengeance; le second avoue tout, ce qu'il a fait, il l'a fait sans emportement, sans colère, uniquement, parce que, brisé par un travail excessif, il a senti ses jambes se déformer et fléchir sous le poids. C'est alors que, à l'aspect de sa nature déprimée et affaiblie, condamné aux douleurs d'une existence misérable, cet enfant, doux et tranquille enfant, a senti naître contre son maître, homme doux et tranquille lui-même, une de ces haines furieuses qui demandent du sang. On ne pouvait entendre, sans une sorte de stupeur, cet assassin do dix-huit ans, ayant la taille, la figure, la voix d'un enfant, et d'un enfant intelligent et maladif^ comme on en voit tant dans les grandes cités, raconter, avec sang-froid, les détails d'un crime commis et préparé de sang-froid. Il y avait là quelque chose dont il était impossible de se rendre compte, qui vous remuait profondément, et qui vous remplissait de pitié pour la victime et pour l'assassin. Il semblait qu'on assistât à un de ces spectacles mvs-
À l'àudi£nce. 241
térieux dont les anciens demandaient le secret au juge d'en haut. Cette fois, c'est la fatalité du travail, dure loi de nos sociétés, qui, pour tous deux, a remplacé le joug de la fatalité antique.
LES ÉLECTIONS AU BARREAU. — M. DUVERGIER, BATONNIER. — L ADOPTION PAR UN PRÊTRE. — LES PRÊTRES FONCTIONNAIRES PUBLICS. — M. BETH- HONT.
C'est un spectacle singulier que celui des élections du barreau de Paris. Il faut voir l'ardeur, l'agitation, la passion , si l'on peut le dire, auxquelles le calme succède tout à coup. Le bâtonnier une fois nommé, on ne se souvient plus de rien ; les rivalités s'apaisent; les querelles s'oublient; les inimitiés s'effacent. Chacun s'incline devant le chef élu, ouvrage de ses mains; non sans quelques réserves, qui pourraient rappeler la fière sujétion des Aragonais : Sino no. Nous l'avons dit et nous le répétons : la discipline du barreau, celte discipline qui a survécu à tant d'épreuves, qui s'est refaite toute seule, mériterait la peine d'é- Irc étudiée ; ne fût-ce que pour y voir ce que vaut l'ordre dans la liberté. Les esprits ont assez de sang-froid, il sont assez remis des secousses des révolutions, pour apprécier les biens d'une autorité librement consentie. On sent, par de tels exemples, que l'homme n'est pas né pour être seul, et qu'il n'est fort qu'en s'appuyant sur d'autres hommes. Qui pourra dire à quoi tient la perpétuité du barreau au milieu de beaucoup de vicissitudes, si ce n'est précisément à cette solidarité mutuelle dont le germe fructifiera, et qui fera de tous ses membres des hommes ralliés aux mêmes intérêts et aux mêmes devoirs?
La société aura dans son sein une milice sur laquelle elle pourra compter; remplie du sentiment de ses mœurs et de ses besoins ; assujétie à un régime sévère ; étudiant pour ceux qui ne peuvent pas étudier; parlant pour ceux qui ne savent pas parler; défendant les petits contre l'oppression des grands ; les grands contre la tyrannie des petits; établissant enfin entre tous, par la puissance de la loi et de la raison , cette ég|ltté réelle, sans laquelle l'autre égalité n'est qu'un rêve.
Voilà comme il nous platt de voir le barreau ; c'est ainsi que nous le jugeons digne d'un passé qui ne fut ni sans utilité, ni sans gloire, et des destinées plus belles encore que l'avenir tient pour lui en réserve; à moins, ce dont nous ne pouvons pas répondre, que les hommes ne changent de nature; qu'ils ne guérissent de leurs passions , comme de leurs infirmités et de leurs misères, et qu'on ne voie apparaître enfin la paix perpétuelle que l'abbé de Saint-Pierre avait en vain promise aux nations ; ce jour-là , il faut en convenir, le règne des avocats sera bien près d'être fini.
La lutte dont nous venons d'être les témoins cobvait depuis deux années. Depuis deux années on pressentait des candidatures appuyées sur des titres divers, qui ne cherchaient qu'use occasion et qu'un champ de bataille. A celui-ci la jeunesse, à celui-là l'ancienneté, à leur rival la science ; à tous le talent et la probité I Qu'on s'étonne ensuite de l'ardeur du combat I c'était un de ces combats comme les aurait aimés Ajax, livrés à la clarté des cieux. De tous les côtés il n'y avait rien à cacher^ rien à taire. Voit-on si souventun homme jeune qui, pour un tel honneur, a su conquérir des titres, et des hommes mûris par les années et les événements, qui ont su les conserver? Les dieux ont prononcé : après un double tour de scrutin, M. Duvergier a été proclamé bâtonnier de Tordre des avocats à la cour royale de Paris, aux applaudissements de tous, même de ceux dont les voix n'avaient point aidé à son triomphe.
Le nouveau chef du barreau est un homme d'une cinquantaine d'années. Il n'y a point eu d'existences plus utilement et
A l'aubknce. 243
plus honorablement remplies que la sienne, laquelle a été con* sacrée tout entière au travail et à la science. Plein de bon sens, de persévérance, de finesse et de raison* M. Duvergîer rappelle Técole des anciens jurisconsultes français, dans un temps où les jurisconsultes eux-mêmes trouvent du bel air de céder à toutes leurs fantaisies et à tous leurs caprices. Nulle part on ner verra une science plus sûre et une modestie plus vraie que celles de M. Duvergier . Il n'est pas de ceux qui <k osent être modestes, )> comme dit Labruyère, et qui ne peuvent se défendre, dans leur modestie empruntée, d'une sorte d'insolence hypocrite. Chez M. Duvergier, la modestie, cette vertu qui ne croît que dans les belles Ames, est une vertu venue toute seule, qui touche les cœurs en les gagnant.
n est de Bordeaux, sans qu'on s'en doute, sans qu'il ait l'airde s en douter lui-même. A cette belle et digne nature, s'il manque quelque chose, c'est peut-être un reflet plus vif du soleil qui a doréson berceau. A lire M. Duvergier, comme à l'entendre, on ne reconnaîtrait pas un compatriote de Vergniaud, de Laine, deFerrère, de Ferrère ! dont il fut cependant le disciple. Iln'a rien de la splendeur de leur parole, soit que sa raison y répugne , soit que cette splendeur elle-même, en voilant la pensée, gêne sa sincérité extrême. Il aime les choses dites simplement, brièvement, avec une rarepropriété d'expressions, due à laréflexion et au travail, et qu'on ne saurait trop apprécier. Personne ne parle mieux que lui la langue du droit, sans ambition et sans apprêt, sans ce mélange d'expressions empruntées à tous les idiomes, qui finira par faire de cette langue un jargon. Les choses une fois dites, il n'y revient plus. On ne le voit pas se replier sur lui-même et s'emparer par surprise de l'esprit du juge. Il s'en fie au bon sens de celui qui écoute, comme il s'en fierait au bon sens de celui qui lit. Si l'on osait, lorsqu'il parle, on lui dirait : Osez donc. M. Duvergier produit l'effet d'un homme qui craint d'aller jusqu'au bout de son mérite, et qu'une invincible pudeur éloigne des violences permises qui font les orateurs et qui ravissent l'attention.
Mous ne faisons pas consister l'éloquence a dans cette facilité
c( que quelques-uns ont de parler seuls et longtemps, jointe à <( remportement du geste, à Téclat de la voix et à la force des <K poumons (1). » Gepyidant, nous sommes obligés de coa%'enir que dans les combats de la parole, comme dans tous les combats, on n'achète le bonheur que par Taudace. II doit en être des orateurs comme des géomètres , dont Montesquieu a dit : a qu'ils obligent un homme malgré lui d'être persuadé, a et le convainquent avec tyrannie. » Nous en voulons à M. Duvergier, de n'être pas assez tyran. Qu'est-ce qui lui manque donc pour cela? Quand on a pour soi la science, la raison, l'autorité conquise par trente années de travail, et de travail persévérant, on est bien bon de se gêner et de laisser la bride sur le cou à ceux qui vous écoutent. Parlez-leur d'en haut et d'aplomb, comme font messieurs tels et tels, qui n'ont pas tout à fait les mêmes droits que vous, pour en agir ainsi : garde:&-vous bien d'être modeste, on vous prendrait au mot, et vous verrez qu'il ne s'agit que de vouloir, pour être cru et pour être écouté, fl ne faut pas s'imaginer que M. Duvergier, enchaîné à une lettre-morte, soit un jurisconsulte, comme on en voit quelquesuns, qui se contentent d'être les esclaves de la loi, lorsqu'ils devraient en être les interprètes et les ministres. U y a en lui, au contraire, un mélange de réserve et de nouveauté ; un esprit tout à la fois hardi et sage, qui pénètre dans ses doctrines et qui leur imprime quelque chose de caractéristique et de singulier. M. Duvergier est de son siècle ; il en sait les idées et les besoins ; il en pressent les progrès avec la modération de son caractère. L'étude du droit civil, loin d'être pour lui une étude isolée, n'a été que la suite d'autres études dont elle était destinée à être la conséquence et le complément. En estimant la science du droit ce qu'elle doit être estimée, il a placé son esprit un peu plus haut, afin de mieux voir les choses. Il a pensé du droit ce que pensait Leibnitz des mathémathiques ; « que l'art de découvrir «( valait mieux que la plupart des choses qu'on découvre » rendant ainsi le plus bel hommage à l'esprit humain considéré dans
(1) Labruyèrc.
A l/ AUDIENCE. 245
sa puissance et dans sa liberté. Il n'est arrivé jusqu'au droit qu'après avoir beaucoup voyagé dans les domaines de l'intelligence, comme ont fait dans tous les temps ceux qui ont mérité ce beau nom de. jurisconsulte. Combien en est-il, par exemple, qui sachent que M. Duvergier a été, il y a quelque vingt ans, un des premiers collaborateurs du Producteur, journal saint-simonien ; alors que les doctrines saint-simoniennes n'étaient que des doctrines économiques, dont il serait impossible de nier l'éclat et l'influence, et que les disciples du mattre n'avaient pas imaginé encore d'en faire un rival de Notre-Seigneur Jésus- Christ?
Tel est l'homme que le barreau vient de choisir pour son chef, n faut en féliciter le barreau, précisément paroe que c'est un choix qui sort des choix ordinaires, et parce qu'il atteste un retour vers les idées auxquelles on ne saurait trop applaudir.
Il en est qui ne pensent qu'au succès, comme si le succès avait besoin qu'on pensât à lui, et comme s'il n'était pas à luimême sa récompense. Il en est même quelques-uns qui se trouveraient conduits à faire presque du Palais de Justice un immense bazar à l'instar des bazars à la mode, avec un assortiment complet de plaidoiries en tout genre, et qui justifieraient, par doit et avoir, leurs titres au bàtonnat : les candidats seraient jugés sur leurs livres de caisse.
Nous ne calomnions rien, pas même le succès. Nous sommes heureux, au contraire, de déclarer que les succès au barreau sont en général mérités, et nous faisons peu de cas des talents hargneux et mal venus, qui ne savent qu'aboyer après le bonheur des autres. Cependant, il faut convenir, que si le bonheur peut attendre, il n'en est pas de même du mérite qui n'a qu'une heure, et qui se laisse si tAt et si facilement oublier.
Les procès en diffamation se suivent et se ressemblent. Amis contre amis, parents contre parents yienueni, avec un empressement inouï, confier leurs rancunes, leurs mécontentements, leurs douleurs, aux magistrats de la police correctionnelle. On a dit y il y a bien longtemps de cela , que tout finissait en
France par des chansons. On pourrait dire aujourd'hui qiie tout finit par des procès en diffamation. On ne chante plus , on plaide. Artistes, écrivains, financiers, hommes politiques, hommes privés, tous se donnent rendez-vous devant la sixième, septième et huitième chambre du tribunal de première intanoe de la Seine. U n'y a pas à dire; tout le monde y passera. La majesté du trône n'est pas à l'abri : le droit de tout dire fait pes^ son niveau sur toutes les tètes.
Le cri de Démosthènes, qui faisait tressaillir, dans la bouche d'Eschine, ceux mêmes qui n'avaient pas entendu la bite rugir : ce Le monstre horrible, 6 Athéniens, l'horrible monstre qu'un calomniateur I » Ce cri est plus vrai à Paris qu'à Athènes. Qu'est-ce que c'est que la calomnie de l'agora ou du forum, chuchottée à voix basse entre quelques flâneurs, si on la compare à la calomnie née de la presse : calomnie infatigable, impitoyable, qui ne laisse pas de trêve à ceux qu'elle menace et qu'elle veut frapper I Nous ne voulons rien exagérer, cependant il est des armes qu'il faut apprendre à manier, à ses risques personnels. Nés hier à la liberté, nous ne pouvons pas encore en avoir les mœurs. Les magistrats ont im rôle important à remplir : qu'ils le sachent. La presse, cette institution qu'il n'est plus au pouvoir de personne de détruire , attend d'eux une sorte de droit public, qui régisse ses différents organes dans leurs rapports mutuels, aussi bien que dans leurs rapports avec le public; rapports que la jurisprudence seule peut fonder. Ce n'est pas un petit problème que celui de dompter la liberté de la presse sans l'énerver et sans l'asservir; que de l'empêcher d'être menaçante, sans qu'elle cesse d'être libre, active et vigilante. Un système de répression, ainsi entendu, pratiqué par des magistrats sincèrement amis de nos institutions , aurait pour lui tous les écrivains, sans exception et sans acception de parti, dégagés de l'espèce de solidarité par laquelle on voudrait les lier à de malhonnêtes gens, qui déshonorent la plume dont ils ne savent pas se servir. La presse, corrigée de ses excès, ramenée à sa mission véritable, instrument.de discussion, cesserait d'être un moyen de spéculation et de scandale.
A l'audience. 247
En attendant , les procès en diOamation prennent toutes les formes : chassés de la publicité par la porte, ils y rentrent par la fenêtre, et c'est ce qui nous permet de parler d'un procès qui promettait plus qu'il n'a tenu, à en juger par les noms des avocats et par la nature des questions et des faits : le procès de la Gazette de France contre le Journal des Débats.
La Goutte de France était défendue par M. Grémieux, avo* cat habile, plein de mesure et de sang-froid, auquel nous ferions presque le reproche d'exagérer de si louables qualités. H. Crémieux dit du bien de ses clients, et il a raison; on n'est avocat que pour cela. Mais il dit du bien de tout le monde ; il en dit de ses adversaires, et c'est là ce qui nous fiche. On a fait de la charité une des vertus théologales. M. Crémieux songerait-il, de plus, à en faire une des vertus de l'orateur 7 Pourquoi seraisje ému lorsque vous plaidez, puisque vous n'êtes pas ému vousmême? D'ailleurs, de quoi serais-je ému? Je vois bien qu'il n'y a de danger pour personne. Vous ne vous battez même pas au premier sang; à peine avez-vous touché, que vous reculez à la hâte : on dirait que vous avez peur d'égratigner vos adversaires ; vous faites d'une salle d'audience une salle d'armes.
M. Crémieux, lauréat universitaire, n'a pas oublié, bien sûr, les orateurs de l'antiquité, nos maîtres dans cet art de bien dire dont ils avaient étudié et pénétré les secrets, et qui prisaient si haut l'invective. Sans exiger de lui qu'il appelle chien son adversaire, comme faisait Cicéron d'Antoine, nous serions bien aises, par amour de l'art, d'entendre sortir de sa bouche des accents plus vigoureux et plus résolus : quand on plaide, c'est pour plaider. Ces haines fades qui n'osent se rien dire en face, finissent par vous tourner sur le cœur.
Parlez-moi de M. Philippe Dupin : il a été ardent, vif, incisif; il a fait tout ce qu'il a pu pour être passionné ; si la passion n'est pas venue, à qui la faute? A la cause elle-même ; cause rétive et difficile^ s'il en fut, et qui devait trahir les efforts des avocats les plus heureux et les plus habiles.
M. de Genoude a-t-il provoqué, oui ou noa, les ordonnances de Juillet? Voilà la question du procès. Le moyen, en conscience, de s'échauffer là-dessus I Sait-on qu'il y a de cela quinze ans, quinze siècles I au travers desquels la mémoire se trouble et s'obscurcit? Nous-mêmes, au milieu de ces événements, témoins ou acteurs, sommes-nous bien sûrs de nous souvenir des impressions que nous avons ressenties alors? A quoi bon nous bercer avec nos haines, comme on se berce avec les rêves de la jeunesse? Ces noms, qui ont excité autrefois tant de ressentiments dans nos âmes; les noms de M. de Villèle et de M. de Poiignac résonnent à nos oreilles, comme les noms oubliés d'ennemis que nos pères auraient vaincus. C'est comme si Ton voulait nous émouvoir, en faisant dresser devant nous les ombres des compagnons de Lescure, ou des cavaliers nobles de Tarmée de Condé. S'il en est ainsi de nous, que doit-ce être des jeunes gens étrangers à nos luttes, qu'ils jugent déjà avec l'indifférence et l'impartialité de l'histoire; auxquels la société appartiendra demain, et qui croient entendre, à de telles disputes, le bruit des morts sortant de leurs tombeaux.
La cour de cassation vient de décider en principe que le prêtre pouvait adopter. Une semblable question, pour nous, n'était pas une question. Elle était résolue par tous les principes et tous les textes du droit civil. Ce qu'il y a de plus étrange, c'est que la cour royalenie Paris n'a pas osé y toucher; que d'une thèse elle a fait une espèce, et qu'elle a mieux aimé, dans une circonstance donnée, amnistier le prêtre que protéger, dans toutes les circonstances, le citoyen. Les choses ont été vues autrement par la cour de cassation. Elle a décidé que le droit d'adopter ne pouvait être nié au prêtre , soit d'après les lois civiles, soit même d'après les canons de VEglise. Ainsi porte l'arrêt. Qui aurait dit aux hommes pieux et graves, lesquels aidèrent par le concordat le premier consul à rétablir la religion catholique ; qui aurait dit à M. Portalis , par exemple , qu'on s'armerait de leur œuvre contre eux-mêmes , en essayant d'introduire, au mépris de l'autorité des plus grands magistrats,
les lois de l'Eglise dans les lois de l'Etat? C'est là le reproche que nous adressons à TarrAt de la cour suprême 1 D'où vient qu'il y est question des canons de l'Eglise? Les canons de l'E* glise sont-ils par hasard confiés à la garde de la haute magistrature créée par la révolution française? Il y a dans ces mots quelque chose qui jure avec l'esprit même de l'institution, et une confusion que devraient également repousser l'homme religieux et le magistrat ami des lois de son pays. Ainsi, la distinction entre la loi civile et la loi religieuse, qui protège la croyance et la liberté , à laquelle ont aspiré les meilleurs esprits de tous les temps, le chancelier Lhospital comme Malesherbes et Turgot , est tenue en échec par l'effet de scrupules exagérés.
L'arrêt a été rendu conformément aux conclusions de M. Delangle, avocat-général, qui a conquis, à la cour de cassation, une importance méritée , et que le barreau peut montrer , avec orgueil, à ses amis et à ses ennemis. M. Delangle a été , dans ses conclusions, net et précis; envisageant et faisant envisager la question dans ce qu'elle avait de sérieux, sans l'embarrasser par des circonstances de fait. Nous l'aurions voulu plus vif, peut* être; il nous aurait convenu de voir un magistral, jeune et éclairé, prenant plus en main la défense de la loi civile ; faisant sonner plus haut les grandes vérités de 1789, consacrées par le concordat, si le texte de Tarrôt lui-même ne nous eût donné, pour ainsi dire , le secret do ses ménagements , en nous faisant toucher du doigt les difficultés qu'il devait rencontrer et qu'il a vaincues. M. le procureur-général Dupin assistait , en robe , à l'audience, comme pour appuyer, par sa présence, les principes dont il est l'éloquent et persévérant défenseur.
Tout à l'heure, nous parlions des changements qui s'opèrent au milieu de nous. En faudrait-il une autre preuve que ce que nous avons vu dans ce procès , c'est-à-dire la thèse contraire au droit d'adopter, contraire, par conséquent, à la liberté du prêtre, soutenue par un homme qui ne fait pas un secret de ses opinions ; par M. Ledru-RoUin?
M. Ledru-Rollin , au barreau, et H. de Cormenin, dans la presse, ont prêché les rigueurs de la loi catholique, à Texécution desquelles ils ont tenté d'associer l'autorité de la loi civile. Ces hommes sont placés à la tète de ceux qui se disent les seuls héritiers des ouvriers de 1 792. En présence de pareilles transformations, ne parlons plus du passé ; nous entrons dans des voies inconnues ; on adore ce que nous avons brisé : brisera-t-on ce que nous avons adoré? L'avenir échappe à toutes les prévisions et h tous les calculs.
A force de confondre ce qui ne devrait pas être confondu; à force de protéger le prêtre , on finira par ne plus savoir de quel nom l'appeler et quel rôle lui donner au sein dé la société, dont il devrait être le gUide et le modèle. En veut-on une preuve? On a jugé, et on a bien fait, que le ministre des autels était fonctionnaire public ; qu'en cette qualité il devait être , comme tous les fonctionnaires , protégé , par une autorisation préalable du conseil d'Etat, contre des poursuites téméraires; qu'il ne pouvait pas être permis au premier venu, sous le moindre prétexte, de l'arracher à la paix du sanctuaire et de le livrer à l'insulte et au mépris. Nous disons qu'on a bien fait de juger ainsi, et que le prêtre qui a contracté avec l'Eglise sous la foi de l'Etat, a le droit de compter sur la protection de l'Etat. Se figure«t-on quelque chose de plus odieux et de plus ridicule que la société trahissant le prêtre et veillant avec sollicitude sur le garde-champêtre et sur le brigadier de gendarmerie?
Mais voilà bien autre chose I cette fois, c'est le prêtre qui poursuit. On lui oppose sa qualité , qui rend le jury seul compétent pour connaître du délit de diffamation dont il se plaint. Il nie son caractère de fonctionnaire public. Le ministère public se range de son côté. On annonce qu'un pourvoi est formé contre un arrêt de la cour royale de Nancy, lequel déclarant la juridiction correctionnelle incompétente , a renvoyé le plaignant et les prévenus devant la cour d'assises. Alors, que croire? Y aura-t-il dans le prêtre deux natures, selon qu'il sera plaignant ou prévenu?
A l'aiudienge. 251
Nous aYons le temps à peine de mentionner un procès jugé par la cour d'assises; procès curieux et rempli d'enseignements utiles. Ceux qui ont entendu un ouvrier parlant à ses juges avec modération , avec décence, avec bon goût; respectant tout ce qui doit être respecté : la religion, la propriété , la famille; rejetant loin de lui des illusions grossières qui trompent les hommes et qui les pervertissent; ceux-là peuvent-ils douter qu'un grand et véritable progrès ne se soit accompli?
Sommes-nous si loin du temps où des ouvriers, au lendemain d'une révolution , enivrés par l'odeur de la poudre , n'avaient pour leurs juges que des provocations, des injures et des menaces I Il n'y a pas de prévention, si obstinée qu'elle soit, qui tienne à des paroles comme celles prononcées par le compositeur d'imprimerie, directeur du journal Y Atelier.
On y sent quelque chose de sérieux et de sincère, fait pour dissiper tous les doutes. C'était une belle cause , qui a été habilement et heureusement plaidée par un avocat rempli lui-même de raison et d'esprit, par M. Bethmont, enfant de Paris, député de Paris, auquel il appartenait de défendre les droits du travail.
On pourrait peut-être désirer quelquefois dans M. Bethmont plus de nerf , une logique plus rigoureuse et plus rapide. Polir arriver, il prend le plus long , comme un homme sûr des autres et de lui-même. Sa parole , qui s'abandonne trop complaisamment à une brillante et naturelle facilité , manquerait de saveur, sans les saillies qui la relèvent et qui l'assaisonnent. Mais où trouver plus de séduction et plus de grflce? Qui sait donner au bon sens plus d'élégance et plus d'attraits? Qui sait prendre la mesure d'une affaire avec plus de tact et d'à-propos ?
LRS MERCURIALES. — RENTRÉE DE LA COUR ROYALE DE PARIS. — DISCOUBS DE M. HÉBERT. — LE SERMENT DBS AVOCATS.
Le mois des harangues est fini. L'éloquence officielle de messieurs les gens du roi est au repos jusqu'au mois de novembre de l'année prochaine. Il y a quelque chose de singulier dans le mélange d'idées nouvelles et de formes vieillies qui fait le fond de ces discours. Lorsque Napoléon, dans son amour pour le passé, ressuscitait les mercuriales, il avait, sans aucun doute, présentes à la pensée l'ombre majestueuse de M. Daguesseau et son éloquence tirée au cordeau. C'étaient les parlements avecleurs mœurs, leurs préjugés, leurs traditions, qui devaient renaître à sa voix, moins cependant les velléités d'indépendance dont se serait assez peu accommodée la toute-puissante volonté du mattre. On cherchait les vieux noms ; on choisissait les vieilles cités ; on s'efforçait de rappeler les anciens prestiges; on rétablissait entre les magistrats, par la différence des mots, des inégalités que la Révolution avait détruites. On traçait d'avance, à leur usage, une espèce de formulaire invariable. On voulait éblouir enfin, par l'aspect d'une décoration sévère, une société habituée au sans-gêne des révolutions et frémissante d'impatience et d'audace. Pour une telle œuvre, il ne fallait rien moins qu'une grande force jointe à une grande adresse ; il fallait cet art de connaître les hommes, de deviner leurs passions, de caresser leurs faiblesses, de les prendre par leurs bons et par leurs méchants côtés, qui a été l'art suprême de l'empereur. Héritier de Louis XIV, plus qu'aucun des héritiers du grand roi, il s'enorgueillissait à l'idée de régner sur une société régulière, disciplinée, asservie à la tradition, ramenée au joug de la re-
ligiou et de la morale» ayant à sa tête une magislralure, image de la magistrature d'autrefois, avec Tobéissance et la docilité de plus. Ce qu'il voulait, c'était emprisonner chacun dans sa sphère, afin d'avoir plus libre la sphère immense dans laquelle son puissant esprit était encore gêné.
Les regards tournés vers le passé, c'était dans le passé qu'il cherchait des modèles, sans se dire que rien ne devait être moins solide qu'un tel placage, si industrieux qu'il pût être, et que les sociétés, jalouses de leur dignité, qui est leur grâce, ne se laissent pas affubler longtemps de vêtements d'emprunt. Ce qui restera de l'Empire, c'est sa gloire, c'est son code, son administration, sa police ; c'est le secret, transmis par lui aux pouvoirs qui devaient suivre, de la force dans l'unité. Le reste n'existe plus; nous sommes aussi loin des grands feudataires de 1809 que des douze pairs de Charlemagne et des chevaliers de la Table-Ronde. Ces paladins à culotte courte et à toques plumetées, dans lesquels nous avons peine à reconnaître les soldats des Pyramides et de Marengo, ne sont plus à nos yeux que des personnages oubliés d'une comédie héroïque.
Nul aujourd'hui n'est dupe de cette fantasmagorie sans relâche, à l'aide de laquelle on s'était vainement flatté de tromper la société en l'éblouissant. Nous serions las de vivre, comme vivait l'Empire, dans une sorte de représentation continuelle ; nous ne voyons plus rien à distance; sans se confondre, les classes se rapprochent ; elles parleront bientôt le même langage et ne permettent déjà plus ces formes tranchées et protectrices qui supposent des inégalités réelles et une hiérarchie rigoureuse. Qui de nous, par exemple, magistrats ou avocats, n'a pas éprouvé une sorte de gêne, lorsqu'à la fin de la harangue de rentrée, il entend l'approche de l'allocution inévitable ; Avocats y etc., prononcée assez souvent par un jeune magistrat, sorti du barreau, et qui compte dans le barreau ses anciens et ses maîtres? A ces cérémonies un peu théâtrales, il n'y a qu'une chose qui manque, et une chose essentielle ; c'est l'illusion. Tout le monde est de sang-froid devant un dénouement trop prévu.
Tout le monde comprend d'ailleurs qu'il ne se dit pas, dans
les audiences solennelles de rentrée, de oes mots par lesquels les transfigurations s'opèrent, et que la magistrature des temps présents ne deviendra pas, à la Toix de MH. les avocats-généraux, cette magistrature des anciens jours, puissante, opulente , orgueilleuse ; tutrice des peuples et des rois; laissant tomber du haut de ses sièges quelques paroles d'une protection bienveillante sur des praticiens qui receyaient cette grâce, presqu'à genoux. Il ne peut plus maintenant y avoir rien de pareil; les discours de rentrée ne changeront rien à ce qui est. Magistrats, avocats, avoués, nous serons après ce que nous étions avant ; serviteurs du public ; membres d'une société raisonnable et expérimentée, qui honore le travail à tous les degrés; et qui sait que, dans un temps sans prestiges, le premier et le plus imposant des prestiges de la justice, c'est la droiture et la science du juge.
L'audience de rentrée de la cour royale de Paris était attendue comme un événement. Ce n'était pas seulement le monde judiciaire ; c'était le public qui voulait savoir comment finirait une querelle dont il s'était presque ému, et qu'il avait suivie, dès son origine, avec une vive et persévérante curiosité. Entre la magistrature et le barreau, à qui resterait le dernier mott Comment feraient pour s'entendre les vanités de corps, les plus inexorables de toutes les vanités? On avait fixé è la rentrée le terme de la guerre ; le dénouement était prévu ; les spectateurs n'en voulaient pas d'autre ; ils le disaient tout haut, et d'avance. Gomme il arrive d'ordinaire en pareille circonstance, les plus impatients avaient improvisé le programme de la cérémonie. M. l'abbé de Vertot a laissé des héritiers qui, comme loi, font leur siège, et, comme lui, ne se soucient pas de le recommencer. Les rôles étaient distribués : celui-ci à M. le premier président, celui-là à M. le procureur-général. Les répétitions sont faites; il n'y a plus qu'à lever le rideau. Etonnez-vous ensuite de cette foule immense qui, dès six heures du matin, assiégeait la première chambre de la cour. C'était un spectacle, et un spectacle nouveau, pour des hommes qui sont à la piste de l'imprévu,
A i/audibnce. 255
agitfe par cette curiosité fébrile, cachet des peuples Tieux et des peuples enfants. On ne se rendait pas compte de ce qu'on allait Yoir et de ce qu'on allait entendre. On oubliait que la cérémonie à laqueye on allait assister était une cérémonie austère qui laisse peu de place à l'émotion.
M. Hébert, procureur-général, arait touIu prononcer lui-même le discours de rentrée. Le barreau doit lui en saToir gré. Son discours n'était pas seulement un discours, c'était un acte, pour parler la langue politique, et cet acte empruntait son importance à l'importance même du personnage dont il émanait.
Il était évident, que les paroles par lesquelles il entendait sceller une réconciliation désirable^ devaient prendre, dans la bouche du chef du parquet de la cour royale de Paris^ une signification particulière. Ce n'était pas seulement une politesse à l'adresse du barreau, imitée de messieurs les gens du roi de tous les temps; c'était surtout une sorte de déclaration faite devant la cour et pour ainsi dire en son nom, servant de préambule au traité de la nouvelle alliance. C'est là ce qui explique l'impatience avec laquelle on épiait des paroles qui devaient a peu près décider du sort de la journée. L'effet de ces paroles a été satisfaisant. H. Hébert a voulu, par ce qu'il a mis dans son accent de vif, de senti, de personnel, que ses paroles allassent à leur adresse, et que le barreau y trouvât exprimée une sincère et complète intention de rapprochement et de paix.
Nous n'apprendrons rien à personne, lorsque nous dirons de M. Hébert que c'est un esprit sage, fin, prévoyant ; esprit pratique, par-dessus tout, merveilleusement propre à trouver des solutions. U ne faut que l'avoir entendu dans certaines affaires pour savoir ce qu'il y a en lui de promptitude et de ressources. U cour de cassation, où il a laissé de brillants souvenirs, se rappelle ce que M. Hébert a de tact et d'à-propos comme jurisconsulte. Voilà sa nature ; c'est là que le conduit la direction de ses travaux. C'est pour cela, précisément, qu'il est moins fait qu'un autre pour les œuvres semblables à celle qu'il a essayé d'accomplir hier. Il a l'air dépaysé au milieu des généralités qui sont pour lui comme des déserts. U lui faut un prétexte. U
lui faut quelque chose de positif. Il lui faut, comme dit Pascal> des géomètres, ce quelque chose à voir et à roauier, n autrement, il s'embarrase, il hésite, il revient sur lui-même ; il touroc court, et sa parole, que rien ne soutient, trahit à chaqug instant la lassitude et le découragement.
Mous sommes assez disposés pour notre compte à faire peu de cas des mots qui ne disent rien, si brillants qu'ils soient. Les ouvriers en style ne sont à nos yeux que des ouvriers. Pourtant il est un certain art d'exprimer les choses, qui tient aux choses elles-mêmes, et que la dignité du magistrat n'a pas le droit de dédaigner. On ne sait pas assez qu'à force de prendre le premier mot venu, on prend la première idée venue, et qu'on finit par être dans le chemin de tout le monde. Vienne l'idée, le mol viendra ; c'est ce qui fait que les grands écrivains, dignes vraiment de ce nom, ont toujours été de grands penseurs. Il ne s'agit pas ici de cette habileté manuelle que l'exercice donne, et que l'abus des langues rend facile, mais de la netteté des expressions, qui natt de la netteté des idées , qui s'anime et qui se colore au besoin, et qui sert à tout le monde, aussi bien à l'écrivain et à l'artiste qu'au magistrat, à l'avocat et au jurisconsulte.
Fontenelle a dit quelque part qu'il ne faut donner dans le sublime qu'à son corps défendant. Le mot est bien de Fontenelle, comme on voit. M. Hébert est de l'avis de son compatriote, et nous ne lui en ferions pas un reproche, nous qui n'aimons le sublime qu'à petites doses , si la simplicité, chez lui, ne dégénérait pas quelquefois en sécheresse. Que les magistrats dédaignent la parure, nous le concevons; mais encore faut-il être velu, et les idées de M. Hébert, semblaient grelotter sous des mots à peine suffisants pour les couvrir.
Ce discours était le second qu'il eût prononcé en qualité do procureur-général. Le sujet qu'il avait choisi l'année iiréivdente, la stabilité dans les lois, en môme temps qu'il flattait les penchants de son esprit, lui avait paru, sans doute, propre à exprimer certaines idées auxquelles une autre tribune aurait pu servir d'interprète.
Un mot, ainsi adopté d'avance comme texte d'un discours, a
A l'audience. 257
l'inconTénient qu'on n'en est pas toujours le maître ; qu'il ne se prête pas aussi docilement que vous l'auriez cru au travail de la pensée intérieure, et qu'il vous mène beaucoup plus loin que vous ne vouliez aller.
M. Hébert l'a si bien senti, qu'il a pris soin lui-même de mettre en garde le lecteur d'avance contre les conséquences de son sujet , par ces mots : la stabilité n'est pas Vimmobilité; donnant ainsi à entendre* qu'il ne lui conviendrait jamais de s'inscrire en faux contre les légitimes progrès de la raison publique. La chose ainsi entendue, et il aurait été assez difficile qu'elle l'eût été autrement, sur quoi pouvait porter le discours? M. le procureur-général ne s'exposait-il pas à avoir trop raison? Il prêchait, à ceux qui interprètent les lois et à ceux qui les appliquent, le respect de la loi. Qui pourrait clire le contraire? Que deviendrait la société la plus libre, la plus mobile, la plus livrée au soufBe des passions novatrices, s'il ne se trouvait pas dans son sein des hommes voués par état, par devoir, à la conservation des lois existantes? A cause de cela fallait-il comparer les temps présents aux temps passés, et dire, comme l'a fait M. Hébert, que les peuples les plus amoureux de la liberté poUtique furent aussi ceux qui se montrèrent les plus jaloux du maintien de leurs lois civiles? Cela est-il vrai? Ne serait-il pas plus exact, au contraire, de prétendre que la liberté civile et politique, dans tous les temps, ont marché ensemble, comme chez lés Romains, par exemple, qui adoucissaient leurs lois civiles, en même temps qu'ils élargissaient leurs lois politiques?
M. Hébert a dit fort bien : « Il existe dans les esprits une sorte d'union instinctive entre Tidée de ce qui est durable et ridée de ce qui est bon ; et par une contradiction de notre nature, ceux-là mêmes qui sont le plus enclins à se complaire au sein du changement, placent la plupart du temps leur vénération e.t leur confiance dans ce qui dure et se maintient. »
Pensée vraie et belle que celle-làl A toutes les croyances il faut une sorte de lointain ; rien ne remplace l'œuvre du temps dans l'esprit des peuples. On croit, non par raison , mais par
loiifiance et par instinct; et ce fut un disciple indocile que lelui qui voulut, avant de croire, sentir, voir et toucher. Alors, qu'avons-nous fait? De cet esprit de changement que nous nous reprochons à nous-mêmes, ne somme&-nous pas les premiers complices? n avons-nous pas tous ôté une pierre de Tédilice qui croule? nous sied-il bien d'accuser le siècle, parce qu'il marche dans les voies que nous lui avons ouvertes? Parce que nous sommes las, faut-il que d'autres s'arrêtent? N'accusons personne : chacun à sa mission sur la terre, et si nous devons tous respecter la loi, discipline commune et lien des sociétés, il n'est pas défendu à quelques-uns de la désirer plus sage, plus humaine et meilleure; il n'y a de progrès, il n'y a de bonheur, il n'y a de liberté qu'à ce prix. Après les utopistes, les philosophes , après les philosophes, les législateurs. Avant d*être une réalité , la loi fut un rêve. Le jour où il n'en sera plus ainsi, l'esprit humain se sera arrêté tout-à-coup, et nous en serons à l'immobilité, qui, pour les sociétés, est la mort. C'est tout cela que nous aurions voulu apercevoir plus clairement dans le discours de M. le procureur-général, et qu'il pouvait dire sans c^u'il fût obligé de faire violence, à ses devoirs comme magisir.nt, à ses idées comme homme politique. En même temps qu'il .nurait laissé voir, au travers du nuage, l'arc-en-ciel promis aux itn tiens, il lui appartenait de déclarer que l'humanité n'a pas (Vautre médecin qu'elle-même; que les peuples doivent être [lOtients; qu'il ne faut pas se laisser éprendre à d'impossibles ihimères et qu'il est des maux qui ne se guérissent pas ici-bas, contre lesquels les révolutions sont trop souvent d'irojiuissants remèdes.
Ce qui manque à M. Hébert, c'est ce qui manque à tous It^ hommes comme lui exclusivement spéciaux; c'est-à-dire une sorte de faculté que, si nous osions, nous appellerions faculté rêveuse , que la pratique trop constante finit par absorber, et qui fait qu'on devine, dans un sujet donné, ce qu'on ne voit pas. Un homme d'esprit , appréciateur quelquefois exquis des choses de goût, a dit : « Il n'y a de beaux ouvrages que ceux qui ont été, sinon travaillés , du moins rêvés, j^
A l'audience. 259
Les grands esprits laissent leur trace partout où ils passent. AÎQsi^ Montesquieu n'a fait qu'un discours de rentrée, mais c'est un discours de Montesquieu. On y sent un sujet épuisé se ranimant sous la plume fine, nerveuse, spirituelle, qui a écrit les Lettres Persanes, et qui va bientôt écrireV Esprit des lois. On y sent, de plus, un esprit supérieur jugeant les lois qu'il applique avec la réserve d'un magistrat et l'indépendance d'un sage. Il y a en outre , cette raillerie aiguisée et profonde, à laquelle ne nous ont pas habitués les harangues parlementaires. Lisez ce qu'il dit des procès :
<c Dans la constitution présente, c'est un état que d'être plaideur ; on porte le titre jusqu'à son dernier flge ; il va à la postérité, il passe de neveux en neveux, jusqu'à la fin d'une malheureuse famille. i>
Il fallait un président comme Montesquieu , pour dire un mot comme celui-là : ce Dans la constitution présente, c'est un état que d'être plaideur. »
Qu'il y a loin des froides et élégantes homélies de Dagues^ seau, aux legons directes données par Montesquieu avec l'autorité delà raison et du génie ; leçons qui pourraient profiter à tout le monde, même aujourd'hui!
Après avoir décrit en peu de mots, et comme il savait décrire, la naissance et les progrès de la puissance judiciaire, il ajoute :
« Pour lors, il n'a plus suffi que le magistrat examinât la pureté de ses intentions; ce n'a plus été assez qu'il pût dire à Dieu : Proba tne, Deus , et scito cor meum; il a fallu qu'il examinât son esprit, ses connaissances et ses talents; ila fallu qu'il se rendit compte de ses études , qu'il portât, toute sa vie, le poids d'une application sans relâche, et qu'il vtt si cette application pouvait donner à son esprit la mesure de connaissances et le degré de lumières que son état exigeait. »
Montesquieu enseigne au magistrat à être humain et poli : ^( 11 faut, dit-il, que le peuple soit toujours présent à ses inquiétudes, semblable à ces bornes que les voyageurs trouvent dans les grands chemins, sur lesquelles ils reposent leur fardeau
t>60 l'histoirk
Mais, iudépendamment de l'humanité, la bie lité chez un peuple poli deviennent une pai\ un juge qui en manque pour ses clients comi ne plus rendre à chacun ce qui lui appartient.!
Sages paroles où se trouve écrit le code tl voirs du magistrat : La science, la droiture] dijpours respire un découragement secret. L'cl quieu était mal à Taise au milieu des inextricabl la procédure. 11 avait peur du ministère qu'il! pour tout de bon qu'on l'entend dire aux proc dis-jo? vous devez nous faire trembler nous-mém^
Ces paroles contiennent moins un reproche,j d'hommage involontaire à cette science des détail tait sa raison, et au milieu de laquelle il se Ira égaré. Doué d'un sens si droit et si fin, il n'avait j^ tièrement s'habituer aux colères, aux violences, i tiens qui font de l'audience, pour quelques avocati sans danger ; il faisait peu de cas de l'art du spadassùi coup, qui blesse sans courir le risque d'être blessé. M* va dire ce que redira Beaumarchais après lui ; maiï avec la gravité de son caractère et de sa position. C le plaideur irrité qui se venge en outrageant, c'est I( qui donne des leçons dont il faut que le barreau se dans tous les temps. Voilà pourquoi ces leçons, noi les redire. Qui oserait parler après Montesquieu?
<( Apprenez de nous cette maxime, dit-il aux avoca venez-vous en toujours : Ne dites jamais la vérité a de votre vertu.
<( Quel triste talent que celui de savoir déchirer Ici les saillies de certains esprits sont peut-être les pli épines de notre ministère; et bien loin que ce qui peuple puisse mériter nos applaudissements, nous pie jours sur les infortunés qu'on déshonore.
« Quoi! la honle suivra tous ceux quiapprochenl t tribunall Hélas! crainl-on que les grâces do la justice trop pures? Qu« peut-on faire do pis pour les parlu
fait gémir sur leurs succès mêmes, et on leur rend, pour me servir des termes de TÉcriture, les fruits de la justice amers comme de r absinthe.
<( Eh I de bonne foi, que voulez-vous que nous répondions quand on viendra nous dire : k Nous sommes venus devant vous, et on nous y a couverts de confusion et d'ignominie; vous avez vu nos plaies et vous n'avez pas voulu y mettre d'huile; vous vouliez réparer les outrages qu'on nous a faits loin de vous, et Ton nous en a fait sous vos yeux de plus réels, et vous n'avez rien dit : vous, que sur le tribunal où vous étiez, nous regardions comme les dieux de la terre, vous avez été muets comme des statues de bois et de pierre. »
Qu'aurait dit Montesquieu au milieu de nos querelles, rendues plus vives par la liberté des mœurs, par l'âpreté des intérêts et l'ardeur des haines politiques.
Tous les membres du conseil, à l'exception de M. Berryer, qui ne s'est jamais présenté depuis 1830, ont renouvelé leur serment au nom de l'ordre tout entier. Quelle étrange chose, qu'un serment prêté tous les ans. Il n'en faut pas davantage que cela pour l'user ! Celui qui a arrangé la mise en scène des décrets impériaux, n'a pas vu qu'il y avait quelque chose de léger et presque d'impie à faire une sorte de cérémonie de parade, du plus religieux de tous les a^tes ; de celui par lequel l'bomme prend Dieu à témoin de l'accomplissement de ses devoirs. Voyez la bizarrerie 1 Si Tavocat-jure, lui auquel on a répété sur tous les tons qu'il était indépendant , pourquoi les autres ne jurent-ils pas? pourquoi pas le juge? pourquoi pas le procureur du roi; tous deux, serviteurs de l'État et salariés par lui? Il y a dans cette obligation annuelle du serment une marque de servage, imprimée par le génie soupçonneux de l'Empire. On sent le pouvoir que la parole inquiète, et qui veut museler la parole ; l'Empire, c'est l'autorité; il est assez furieux de retrouver l'adoration des autorités constituées, formulée dans le serment prescrit aux avocats. Cette unité de l'Empire qui nous étonne aujourd'hui comme quelque chose de fabuleux éclate dans tous les
monuments de l'Empire, depuis le cathécbisme diocésain jusqu'aux cérémonies de l'ordre judiciaire. C'était la France de tous les états, de toutes les conditions et de toutes les professions, faisant l'exercice, disciplinée, et marchant au pas comme un bataillon de la jeune garde.
Si c'était le passé qu'on eût voulu refaire, au moins aurait-il fallu ne pas le mutiler et essayer de le refaire tout entier : Sur cette cérémonie du serment, écoutez ce que dit un ancien auteur :
« Le jour de la rentrée du parlement, qui est ordinairement le lendemain de la Saint-Martin, à moins que ce ne soit un dimanche, auquel cas la cérémonie est remise au lendemain, le parlement assiste en robes rouges à une messe solennelle, après laquelle il retourne en la grand'chambre, où le greffier fait la lecture des anciennes ordonnances, et de la formule du serment; il appelle ensuite, suivant l'ordre du rôle, les anciens avocats qui doivent prêter serment.
(X M. le premier président, assis à sa place ordinaire , sur les hauts sièges, tient en ses mains un tableau sur lequel est écrit l'évangile de saint Jean, et chacun de ceux qui viennent renouveler le serment approche de lui, fléchit le genou, met sa main droite sur l'évangile, et renouvelle ainsi son serment.
« Les gens du roi passent les premiers pour prêter le serment. Le second ne part de sa place pour aller au serment que lorsque le premier avocat-général est de retour; ainsi du troisième et du quatrième.
«( Après eux, viennent les anciens avocats, chacun selon Tordre de leur matricule. »
Le serment qui finit l'audience solennelle de rentrée Défaisait, pour ainsi dire hier, que la commencer. Il y avait autre chose qu'on attendait, et qu'on attendait avec une sorte d'aniiété: tous les visages étaient contraints et glacés. Nous ne parlons pas du barreau, qui a ét6 ce qu'il fallait qu'U fût, et qui, dans la circonstance présente, ne pouvait oublier ce qu'il devait à lui-même , et ce qu'il devait aux magistrats. Le public semblait comprendre que l'âge , le rang , le nom de H. le pre-
mier président de la cour royale de Paris , allaient donner à ses paroles une solennité réelle, et que ce n'était pas un spectacle ordinaire que celui dont il allait être témoin. Tout le monde a eu Tair un peu surpris des paroles qui ont été dites : celui qui les disait» comme ceux qui les écoutaient. M. Séguier, gêné pendant la cérémonie; qu'on voyait tenant à la main un bout de papier dont il ne savait que faire» a paru plus gêné encore lorsqu'il a parlé. Il semblait, en lisant la déclaration officielle destinée à mettre fin à la querelle, regretter les saillies qui l'ont quelquefois plus heureusement servi. S'il se fût cru, il aurait dit à la cour : Arrière ! que je me montre I... Eh! qu'il aurait bien fait I C'est si beau de savoir réparer ses torts avec grâce ! Gela vaut presque mieux que de n'en pas avoir.
Quant au public, ce qu'il a semblé ne pas bien comprendre dans l'allocution de M. Séguier, c'était, le dirons-nous, ce qui devait être de M. Séguier lui-même. S'il est vrai que le style soit l'homme, c'est-à-dire qu'il exprime ses pensées les plus personnelles, il est impossible de ne pas reconnaître le premier président de la cour royale de Paris à certaines paroles sorties de sa bouche. Qui en France, hors lui, aurait l'idée encore de parler de la justice souveraine de la cour ? Il n'y a plus en France que deux justices : la bonne et la mauvaise; il n'y a plus de^ti^tice souveraine. Les magistrats , quels qu'ils soient, appliquent les lois ; ils ne font pas autre chose. Entre cela et la souveraineté , il y a un abime. La souveraineté, c'est le droit de faire des lois, et les magistrats n'ont que le droit de les exécuter et de les faire exécuter. Comment seraient-ils souverains ?0n admire comme il se fait que dans un esprit distingué les idées les plus simples du monde, se trouvent perverties par le prestige des traditions et des souvenirs. On a beau se dire que les mots sont des mots menteurs ; qu'ils n'expriment que des fictions ; qu'ils n'empêchent pas la réalité d'être la réalité, on y tient comme on tient à des complaisants qui vous caressent et qui vous taisent la vérité.
Les magistrats de la cour, par l'organe de leur chef, ont cru devoir parler de leur zèle. Qui en doutait? Est-il séant, nous
2i)4 l'histoire
osons le demander, de se dire à soi-même de telles choses. A force d'entendre vanter son zèle, sa Tertu, ses travaux, ses efforts , la magistrature arriverait à se lasser de cet hymne sans fin, chanté à sa louange. Les choses ne se passaient pas autre* fois tout à fait ainsi; on assemblait les magistrats pour leur faire entendre non des éloges, mais des vérités. On sait comment le chancelier Lhospital parlait au parlement de Bordeaux, en 1 564: « Je vois que vous estimez tant vos arrest, leur dit-il, que vous <i les mettez par-dessus les ordonnances, lesquelles, après que « vous les avez reçues, vous les interprétez comme il vous plaist; c( ce n'est pas à vous d'interpréter l'ordonnance , c'est au roy « seul, mesmes les ordonnances qui concernent le bien public. » Bayle, qui rapporte ces ordonnances, ajoute : a Un procureur a ne lave pas mieux la tête à un clerc qui a sourdement brooa ché, que le chancelier de Lhospital lava la tête au parlement « de Bordeaux. »
Mil. LES KGCLÉSI ASTIQUES DR LA RUE DES POSTES. — LES ARTICLES OfiGA- NIQUES.— M. THIERS. — UN JUGE DE PAIX ET LE 18 BRUMAIRE. — M. LE CHANCELIER DUC.
Il y a un nom qu'on répèle en ce moment partout, au barreau, dans la presse, à la tribune ; un de ces noms autour desquels il semble qu'on doive entendre toujours du bruit! On se croirait reporté aux luttes qui agitèrent si tristement les dernières années de la Restauration. Qui nous eût dit , il y a quin/p ans , que nous en serions réduits h nous consumer dans des querelles dont le souvenir seul excitait notre pitié? Quelle le-
A l'audience. 265
çon pour un siècle qui se croyait si fort, obligé encore une fois de monter la garde devant une invasion nouvelle I Et encore quelle difiërence de ce que nous voyons aujourd'hui, à ce que nous avons vu autrefois I Autrefois, la société se sentait vivre ; elle savait que si elle était attaquée, elleserait défendue, et qu'on ne la livrerait pas sans combat comme une place ouverte. Il y avait au milieu d'elle deshomiqes veillant à sa garde. C'étaient passions contre passions. L'esprit de la magistrature et du barreau ; l'esprit des classes moyennes, ranimé tout à coup, semblait heureux de retrouver un ennemi qu'il n'avait pas assez vaincu. On n'y allait pas de main morte ; à de tels ressentiments les lois nouvelles n'auraient pas suffi. C'étaient les lois anciennes qu'il leur fallait , avec ce qu'il y avait en elles d'inflexible. On n'en demanderait pas tant aujourd'hui. Qui songerait à réclamer, par exemple , l'exécution des arrêts du parlement dans lesquels se trahissent des rancunes qui ne sont plus, grâce à Dieu , des rancunes de notre temps et de notre pays? Sait-on , que l'arrêt de 1767, monument de persécution, fait défense de donner retraite aux jésuites, traqués comme des bêles fauves? Qui voudrait cela ? Nous n'avons pas, comme les jansénistes, à venger la mémoire de nos maîtres, et leurs cendres outragées et jetées au vent. Mais qu'il y a loin de ce luxe de cruautés inutiles aux ménagements infinis dont nous sommes aujourd'hui les témoins I Que sont devenus les hommes ardents et énergiques qui ne craignaient pas d'armer la société de rigueurs dont la société ne voudrait pas? D'où vient qu'ils se taisent? Rien n'est changé ; les jésuites sont aujourd'hui ce qu'ils étaient hier, seulement plus aguerris, plus nombreux et plus audacieux que jamais.
Ce n'est pas une vaine rumeur qui les accuse ; il ne s'agit pas du rêve de quelque châtelain obstiné : on n'a pas à craindre de lutter contre des fantômes, ou de céder en les combattant à d'aveugles préventions. En dépit des lois anciennes et des lois nouvelles, ils se nomment tout haut, afin que personne ne puisse prétexter cause d'ignorance, et que tout le monde sache à quoi s'en tenir; ils se montrent, il passent la revue de leurs légions.
dont chaque jour voit accroître le nombre. Ils mettent la France au rang de leurs provinces. Ceux qui demandaient à voir les révérends pères, le tout par passe-temps et par curiosité , doivent être satisfaits, car leur réponse ne s'est pas fait attendre. Les voilà, ce sont bien eux ; qui ne les reconnaîtrait? Race de marchands et de dupeurs d'ftmes, à laquelle il a été donné de conserver au travers des temps une physionomie tranchée et originale. Seulement, quelque chose leur manque : c'est la politesse, l'élégance auxquelles ils ont dû autrefois leurs succès. Si dans l'arrière-boutique de la rue des Postes on reconnaît les petis-neveux du père Lavalette, où sont les descendants des Porée, des Tournemine, des Brumoy, des Latour, de ces hommes vertueux, savants et aimables, dont quelques-uns furent les amis de Montesquieu et les maîtres de Voltaire? Serons-nous destinés à avoir les jésuites , moins l'esprit et moins la science des jésuites? Aurons-nous encore le spectacle des maximes de dévotion aisée, mises à la portée des passions vulgaires réservées à la justice des cours d'assises? Il y a tout un enseignement pour ceux qui voudront en profiter, dans ce repris de justice , hypocrite de bas étage, condamné contumace , échappé du cloître, qui, pendant si longtemps, a su allier avec assez de bonheur les désordres de sa vie à des pratiques puériles.
Ainsi, tout les favorise, jusqu'à notre indifférence qui s'accommode d'eux comme ils s'accommodent d'elle, au risque de se tromper mutuellement. Les jésuites seraient bien bons de se gêner; ils n'ont plus à qui parler; ils n'ont plus devant eux les mœurs fortes et les croyances austères qui étaient comme une barrière à leurs tentatives. La Magistrature, qui l'eût cru? s'incline devant leur puissance. Les gens du roi s'attendrissent sur les révérends pères, méchamment trompés dans leur commerce, au milieu des métalliques et des ducats d'Espagne. Ombres des Talon, des Bignon, des Daguesseau, levez-vous! l'ennemi est aux portes ; cet ennemi qui fuyait rien qu'à votre nom ; que vous avez si souvent et si vaillamment combattu ! On peut dire que tout le monde sommeille et que chacun s'arrange de manière à ce qu'il n'y ait à craindre de reproche d'aucune part.
A l'audience. 267
Il serait curieux de relire les noms de tous ceux qui poussèrent, il y a ying-cinq ans , la magistrature à cette croisade si complètement oubliée. C'était M. Dupin , procureur-général à la cour de cassation ; c'étaient MM. Persil et Hérilhou , anciens gardes-des-sceaux et pairs de France ; c'étaient MM. Renouard et Quesnault, magistrats à la cour suprême; c'était M. Boudet, ancien secrétaire- général au ministère de la justice; c'était M. Plougoulm , procureur -général; c'étaient MM. Aylies , Dequevauvillers, Portails, Berville, magistrats de cour royale; c'étaient tous ceux enfin qui gouvernent aujourd'hui la France, qui font les lois ou qui les appliquent. — Si l'on en excepte M. Dupin, en est-il beaucoup parmi eux qui se souviennent seulement de cette question des jésuites, agitée avec tant de fracas au milieu de la France de 1825? Les uns trouvent peutêtre qu'on en a tiré tout le parti possible et qu'il n'y a plus rien à ea faire aujourd'hui. Qui sait si les autres, contrits et repentants, ne demandent pas pardon à Dieu d'une faute dont le souvenir inquiète le repos de leur vieillesse? Comment expliquer d'une autre manière un incroyable silence ou d'incroyables changements?
Les questions religieuses sont devenues à la mode ; on n'a jamais tant parlé qu'à présent des limites du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel , qu'on pouvait croire définitivement fixées par deux révolutions. M. l'archevôque de Paris vient de faire un livre contre les appels comme d'abus, dans lesquels il ne voit qu'une cause de troubles et une usurpation de la puissance civile. M. Affre obéit à une sorte de mot d'ordre, venu on ne sait d'où, à l'empire duquel les esprits les plus prudents ont peine h se soustraire. Il règne dans le clergé une humeur belliqueuse qui est contagieuse, à ce qu'il paraît, et qui pourrait causer de graves périls. C'est à qui n'arrivera pas le dernier eu ligne : on remet tout en question , avec une hardiesse dont on a lieu d'être surpris , après tant d'épreuves qui n'auraient pas dû être sitôt et si facilement oubliées .
Tout cela donne une importance véritable à la publication récente d'un grand travail de M. Portalis père, travail resté inédit : c'est le rapport adressé au premier consul « sur les articles organiques du concordat, qui soulèvent aujourd'hui tant de récriminations et tant de colères. Nous n'hésitons pas à dire que ce rapport doit être considéré comme l'œuvre capitale de M. Portalis,. et qu'il suffirait pour lui assigner une place élefét» parmi les hommes d'Etat de notre pays. On sait quels furent les défauts de ce rival heureux de Mirabeau ; c'était quelquechose de vague, qui semblait n'indiquer qu'une science superficielle; une facilité trop grande à se payer de mots, au lieu d'idées. Dans le rapport dont nous parlons, les défauts disparaissent pour faire place à un rare bon sens, à une science sûre d'elle-même, à une raison élevée et sévère.
On sent que ce n'est pas un discours de tribune; récrivaiii fait grâce des ornements sous lesquels la pensée finit par dis* paraître. C'est la raison qui parle à la raison un langage ferme et modéré , dans lequel se montrent toujours des croyances sincères; langage fait pour convaincre les gens de bonne foi. Ce que défend M. PortaUs , en dehors de toutes les subtilités introduites dans ces matières, c'est ce qu'ont défendu les grands politiques de tous les temps; c'est-à-dire les droits du pouvoir civil , contre les envahissements du pouvoir religieux. Quel moment était mieux choisi , pour soutenir une pareille thèse, que celui où la France, en faisant un nouveau pacte avec la religion catholique, était libre de dire à quelles conditions elle entendait se remettre sous un sceptre brisé!
On peut affirmer, lorsqu'on a lu attentivement le rapport de M. Portalis, rapport rempli de science et de raison, qu'il n'y a rien après cela, que l'anarchie et la théocratie! Que si vous voulez ne rieri devoir à l'Etat , ne demandez rien à l'Etal! Que la police des cultes devienne la police des spectacles d'un genre particulier, destinés à distraire les âmes vives et les imaginations ardentes : on reverra ce que nos pères ont vu; c'est-à-dire les désordres faits pour affliger les sages, et pour scandaliser les fidèles. Mais s'il est vrai, comme cela n'est pas douteux, que la
A i/audienoe. 269
religion ne puisse vivre ainsi; qu'elle ait besoin de lien , de discipline , de police, en un mot ; qu'on ne s'étonne pas des réserves stipulées par l'Etat, au moment où l'Etat contracte avec elle.
C'est ce que prouve très-bien^ M. Portails, prouvant que le pouvoir civil a une existence propre et indépendante, qui ne peut jamais être subordonnée à l'action du pouvoir religieux.
a Ne confondons pas, dit-il , les diverses positions dans lesquelles on peut se trouver par rapport aux institutions religieuses. Un culte est-il dominant? il tient à l'Etat non-seulement par les rapports communs que tout culte peut avoir avec la police de l'Etat, mais encore par les rapports particuliers qui lui assignent une existence privilégiée ; un culte est-il simplement autorisé, sans être dominant? dès lors, les rapports particuliers, qui naissent de certains principes, n'existent pas ; mais il existe toujours les rapports communs, qui sont inhérents à la nature même des choses.
« En autorisant un culte, l'Etat s'engage à en protéger la doctriue, la discipline et les ministres, et, par une nécessité de conséquence, il s'engage à faire jouir ce culte des biens spirituels qui y sont attachés ; il a de plus le droit d'exiger que des hommes dont il protège la doctrine et les fonctions, ne se servent pas de leur ministère pour lui nuire et pour troubler la tranquillité publique. Quand on dit que là où une religion n'est point dominante, les procédés des ecclésiastiques sont une chose indifférente à l'honneur et à l'intérêt des citoyens, on dit une chose qu'il faudrait oublier si elle était; car il importe, pour qu'une religion soit respectée, que les citoyens attachent quelque prix à la dispensation de ses bienfaits et à la célébration de ses mystères : le jour où la conduite des ecclésiastiques dans l'exercice public de leurs fonctions , deviendrait indifférente aux fidèles , on aurait la preuve non équivoque que tous les fidèles seraient eux-mêmes indifférents pour toutes les religions. »
On ne pouvait rien dire de mieux ; la nature et les- effets de la suPYcillance de l'Etal sont définis comme ils devaient l'être ; tout
le monde comprend qu'il ne s'agit pas d'une querelle de mots. Que le nom d'appel comme d'abus reste ou ne reste pas; qu'on change même quelque chose, si on veut, au mode actuel de l'institution , irritant peut-être et inefficace ; peu importe, pourvu que l'institution elle-même subsiste , et que l'Etat ne laisse pas échapper de ses mains le droit de surveillance, aussi nécessaire à la religion qu'à l'Etat lui-même.
Le livre de M. Thiers confirme ce que dit M. Portalis; ce livre qui est presque un événement, et dont nous regrettons de ne pouvoir dire qu'un mot : mais avant l'histoire, l'historien I Quelle rare et heureuse destinée que celle de M. Thiers ! On le voit, sortant d'Aix il n'y a guère plus de vingt ans; après avoir couru le risque de réussir (|ans cet antique parlement de Provence où retentit encore la voix de Portalis et de Mirabeau. A peine arrivé, la renommée vient à lui; la fortune n'est pas loin: la renommée et la fortune sont comme cela; elles se donnent à ceux qui les traitent sans façon : au premier coup-d'œil, elles reconnaissent leurs élus. C'est à peine si M. Thiers aura pu dire comme Louis XIV : a J'ai failli attendre.» Voyez la chance I il se remet à écrire après quinze années consacrées aux affaires publiques, historien mûri par des travaux et des épreuves de toutes sortes ; riche des secrets que peuvent révéler l'exercice du pouvoir et la connaissance des partis ; juste au moment où le public , dégoûté du sublime à forte dose , et des faciles habiletés de l'art d'écrire , s'est pris de passion pour le style clair, simple, dégagé, qui est précisément le style de M. Thiers. Voilà Voltaire redevenu presque à la mode; Voltaire, qui l'aurait cru? Et Scaliger pourrait aujourd'hui exprimer son avis sans crainte, Scaliger, qui, à la science de Tacite, préférait lacteam vbertatem Livii. Les choses en sont venues à un point qu'une réaction sera bientôt à craindre : nous avons eu les hommes de style, comme on sait; gare à ceux qui vont suivre! On va transporter dans la littérature les modes de l'an VI et de l'an VII de la république française; on mettra sa gloire à aller tout nu. Mais on aura beau faire; l'histoire est une muse, et les
A l'audience. 271
muses ne courent pas les rues en jupon court et en petit bonnet. Voltaire et Tite-Live ne sont de rares et exquis écrivains que parce que la simplicité qui n'exclut pas le travail, sert à donner à leurs pebsées une expression plus heureuse.
Dans le livre de M. Thiers, nous avons tout de suite couru à ce qui nous touchait plus spécialement, c'est-à-dire au récit des tentatives faites par le consul, pour arriver à l'achèvement du Code civil , une des grandes œuvres de son règne. L'auteur peint d'une façon très-vive Tétonnement de quelques membres du tribunat, dont le premier consul allait bientôt briser la résistance /à la vue des premiers travaux essayés par Portalis, par Tronchet, par Cambacérès. Ces tribuns , sincèrement et sagement amis de la liberté, spirituels, distingués ; héritiers directs des théories absolues de l'Assemblée constituante, ne comprenaient pas qu'on eût fait la révolution française ; qu'on eût renversé la vieille société tout entière; qu'on eût inondé l'Europe de sang; qu'on eût immolé dans tous les partis tant de nobles victimes; le tout pour arriver, en fait de lois civiles, à découper en articles la coutume de Paris et le timide bon sens de Pothier. A la Révolution qui faisait la morte , ils criaient : Où étes-vous? Ce qu'il faut a ces hommes, c'est quelque chose de plus tranché, de plus philosophique, portant davantage le cachet d'une époque de régénération. Ils sont pleins de dédain pour des essais maladroits, qui n'attestent, selon eux, que l'impuissance de leurs auteurs ; dans les membres du conseil d'État qui se sont associés à la pensée du premier consul, ils ne veulent voir qu'une escouade de procureurs, commandée par un soldat. Leur présente-t-on les premiers livres du Code civil? Us le repoussent : de là les colères de Bonaparte, arrêté dans sa marche par des hommes dans lesquels il croit deviner des ennemis.
<t Que voulez-vous faire, dit-il au sein du conseil d'État, avec des gens qui, avant la discussion, disaient que les conseillers d'État et les consuls n'étaient que des ânes, et qu'il fallait leur jeter leur ouvrage à la tète? Que voulez-vous faire , quand un esprit tel que Siméon accuse une loi d'être incomplète, parce
qu'elle ne déclare pas que les enfants nés de Français, dans les colonies françaises, sont Français? En vérité, on est confondu en présence de si étranges aberrations. Même avec la bonne foi apportée dans cette discussion, au sein du conseil d'État, nous avons eu la plus grande peine à nous mettre d'accord. Comment y parvenir dans une assemblée cinq ou six fois plus nombreuse , et qui discute sans bonne foi? Comment rédiger un code tout entier dans de pareilles conditions? J'ai lu le discours de Portails au corps législatif, en réponse aux orateurs du tribunal; il ne leur a laissé rien à dire; il leur a arraché Us dents ; mais quelque éloquent qu'on soit, parl&t-on vingt-quatre heures de suite, on ne peut rien contre ime assemblée prévenue, qui est résolue à ne rien entendre. y>
On sait ce qu'il en advint, et comment le sénat conservateur, sur la proposition de Cambacérès , interprète des ressentiments du premier consul, élimina du tribunat ceux des membres qui gênaient le plus les projets du pouvoir. Ce qu'il faut dire, c'est que, dans cette circonstance, les deux partis étaient de bonne foi. Personne ne pourrait nier, d'abord , que le bon sens, le bon droit, la raison, ne fussent du côté de Bonaparte, auquel la France , saignante de tant de blessures , n'avait encore que des actions de gr&ces à rendre pour l'ordre et le repos qu'elle avait reçus de lui, et dont la volonté pouvait s'irriter contre des obslades que ne supportait déjà plus sa puissance. Mais ces hommes ainsi frappés ; c'était Guinguené, c'était Daunon, c'était Cabanis, c'était Chénier, c'était Constant , c'est-à-dire quelques-uns des hommes les plus éclairés et les plus purs de la Révolution ; débris des grandes assemblées; qui pressentaient au milieu de beaucoup de merveilles et de beaucoup de bienfaits, Tavénement du pouvoir absolu , et auxquels il pouvait paraître dur d'immoler la liberté aux mânes de tant de Français morts pour elle.
Qui de nous , en se reportant à ces jours si purs et si beaux du consulat , en lisant le récit des efforts tentés par un génie auquel rien n'était impossible, n'a souhaité à Bonaparte, pour nous cl pour lui, plus d'empire sur lui-m(^nie et plus de modéra-
A l'audience. 273
tion dans sa fortune? A quoi a-t-il tenu que la France n'éprouvât pas tant de déchirements et tant de secousses? Qui ne s'est plu à le voir, la société refaite, la France assise au milieu de l'Europe, inaugurant Vère des gouvernements représentatifs? Il est possible que le succès d'une telle entreprise , qui demandait l'union au dedans et la paix au dehors, ait été audessus de ses forces. Que, si c'est un rêve, convenons qu'il en est peu qui soient plus dignes des regrets des gens de bien!
11 y a précisément dans l'ouvrage de M. Thiers un chapitre que nous voulons citer, auquel les circonstances présentes donnent un assez singulier mérite d'à-propros. Quelle chose curieuse que cette négociation entre la France révolutionnaire et la Rome papale, entamée sous les auspices d'un curé vendéen I Ceux qui parlent aujourd'hui de tout cela si fort à leur aise, feraient bien de relire tous ces détails, dont quelques-uns sont oubliés; ne fût-ce que pour se demander à eux-mêmes s'ils sont suffisamment justes dans leurs prétentions et dans leurs plaintes. On dirait, à les entendre, que Bonaparte n'a eu qu'à se baisser pour relever le catholicisme de ses ruines. Qu'ils lisent le récit de l'historien du consulat et de l'empire, et ils verront si l'histoire est de leur avis.
Le fait est qu'à l'exception de quelques hommes restés fidèles aux croyances de leurs pères , Bonaparte était peut-être le seul, parmi les dépositaires du pouvoir d'alors, qui voulût vivement et sincèrement le concordat. Pour lui, la restauration religieuse était une affaire de raison et de sentiment. Il ne concevait pas une société sans culte; il ne se souciait pas de livrer la France à ce laisser-aller religieux, dont peut s'accommoder à peine la gravité des mœurs américaines. Les inventions de la république, en ce genre, lui allaient peu; le culte de la raison le dégoûtait ; les théophilanthropes lui faisaient pitié. En faitde religion, les meilleuresàsesyeuxétaientlesplus anciennes, parce que les religions ont surtout besoin de secret et de mystère. Laréveillère Lepaux, brave et digne homme, avec sa couronne
de roses et de bleuets, lui avait toujours paru un rival assez ridicule des successeurs de saint Pierre. Qu'on joigne à cela l'instinct religieux, toujours vivant dans une imagination italienne, le charme des souvenirs de la patrie et de i'en&nce, et onaun une idée des motifs de toute espèce qui poussaient Bonaparte à une œuvre, sans laquelle toutes ses autres osuvres n'étaient rien. Le concordat devait être le complément de tout œ qu'il avait fait, pour rendre à la France son rang au milieu des nations civilisées; mais, devant lui, que d'obstacles nés des idées des uns et des intérêts des autres I
Le scepticisme était alors dans toute sa puissance; une sorte de scepticisme dogmatique, si on le peut dire , et qui n'inspirait rien moins qu'à faire du doute , le premier article du Credo des peuples libres. 11 y avait à cette époque des esprits froids, positifs, raisonnables, réduisant tout en calcul, et qui avalât rélégué les choses religieuses parmi les brillantes inutilités. A leurs yeux, la religion était moins une institution qu'une déooratioD, et une décoration dont le prestige, vu de trop près, ne trompait plus personne. L'Etat, suivant eux, n'avait pas plus à se mêler des rapports du citoyen et du prêtre, que de ceux du citoyen et du m^ecin , réglés par la concurrence et par la liberté. Il n'j avait là ni persécution, ni retour forcé, comme en 1794, à des pratiques odieuses et ridicules. La France avait conquis l'émancipation religieuse. Pourquoi s'exposer à la perdre par l'effet d'un traité qui rendait au clergé catholique une position officielle et privilégiée, et dont il n'était guère possible de prévoir les suites? Avait-on oublié les luttes de la France et de Rome, qu'on fût si pressé d'en conmaencer de nouvelles?
Les masses répétaient ce que disaient les plus hauts fonctionnaires de l'époque, et, de plus, les masses avaient, pour se confirmer dans leurs répugnances , le sentiment de leurs mtérëts, qu'alarmait vivement la menace du retour du clergé. Les masses se voyaient déjà dépouillées des biens nationaux, dont la possession traduisait, dans leur langue, le fait capital de la révolution. L'armée alors était peuple. M. Thiers raconte qu'à la première cérémonie religieuse qui eut lieu, après le concordat, Augereau
▲ l'audience. 275
Tint, au nom de tous ses camarades de la garde consulaire, demander au premier consul lapermission de ne pas y assister.Une pareille rfeistance ne devait pas avoir de suites , le consul étant habitué à conmiander, et ses anciens compagnons à obéir. Tout cela est oublié. VoUà pourquoi nous le rappelons. Il y a des hommes qui , pour «c donner un bel objet à leurs douleurs, » comme dit Bossuet de Mélancton, aiment à pleurer sur les maux de TEglise, dont ils se plaisent à peindre l'humiliation et les douleurs. Imprudents, qui nous forcent à nous souvenir de ce qu'était la France en 1 802 1
Les journaux se sont émus, non sans raison, d'une déci* sion récente du tribunal de première instance de la Seine, rendue en matière de droit de réponse, et qui semble destinée à aggraver le poids d'une loi déjà trop lourde. Suivant le jugement, <c le droit de réponse, consacré sans distinction par la loi, n'est que l'exercice du droit naturel et légitime de défense. r> Cela est vrai pour tous ceux qui sont inquiétés dans leurs intérêts, ou qui sont arrachés, par la presse, au repos de la vie privée. Que le droit de réponse soit pour eux un droit absolu, rien de plus sage, rien de mieux entendu, rien de plus juste. Ceux qui veulent être heureux, à la manière du poëte Sadi, en cachant leur vie, doivent être libres de chasser les indiscrets qui viennent troubler la paix de leurs demeures. La presse serait la pire des choses de ce monde; elle mériterait tout le mal qu'on a pu quelquefois dire d'elle, si elle ne pouvait permettre à personne de vivre, oubliant, oublié. De bonne foi, est-ce de cela qu'il s^agitl chacun fait sa condition comme il l'entend; personne ne peut avoir à se plaindre des inconvénients attachés à la condition qu'il s'est faite. Pourquoi la carrière du bel esprit est-elle une carrière épineuse? Précisément parce qu'on y rencontre la critique; parce qu'il faut compter avec elle, et parce qu'on n'est pas libre de lui donner son congé aux termes de la loi. Il en serait tout différemment, suivant les magistrats de la huitième chambre du tribunal de première instance de la Seine. La carrière des lettres et des arts, dont l'accès effrayait la
raison de Boileau, serait au contraire une carrière semée de roses; ce serait une mer sans naufrage. Mirabeau se serait trompé ; il n'y a plus de roche Tarpéienne auprès du Capitole. L'étrange chose, qu'on y songe! si je ne puis dire à M. un tel:
Que ses vers sont mauvais/
Et qu*uD homme est pendable après les avoir faits,
pourquoi les fait-il imprimer? Âura-t-on maintenant de la renommée sans péril et de la gloire à coup sûr! Que si le blâme ne passe pas, pourquoi laisse-t-on passer la louange, à moios qu'on ne veuille faire de la critique littéraire , comme on l'appelait, une occasion forcée de dire des choses agréables à tout le monde. Il faut reconnaître que le tribunal de première instance de la Seine a été trop loin : que le régime de muets, dont son jugement fait une loi à la presse, ne convient ni à la dignité, ni aux intérêts des lettres, et que les gens qui écrivent y seraient les premiers pris. Au respect pour la vie privée il but savoir unir certaines franchises, sans lesquell^s la liberté de la presse ne serait plus qu'un piège. Il n'y a pas à se tromper sur une pareille question qui se résume en deux mots : Celui qui s'est fait volontairement homnje public, ne peut pas décliner la publicité. Que les magistrats nous permettent de le leur dire. Par des décisions, comme celle que nous attaquons, ils ne feraient qu'irriter cette démangeaison de célébrité ridicule, qui semble être de notre temps une maladie contagieuse. Combien de gens qui sont chapeaux bas devant la presse, se vengent, par leur dédain, des inutiles avances qu'ils lui ont faites 1
La cour de cassation persiste dans sa jurisprudence sur le duel. M. le procureur-général Dupin soutient la même thèse avec une ardeur qui, loin de se ralentir, semble s'accroUre, et à laquelle de nouvelles catastrophes semblent donner un nouvel aliment. Pourtant on dirait qu'il ne repousse pas l'idée d'une loi spéciale avec la même force qu'il le faisait lors des premiers moments où la question fut agitée. Peut-être, les catastrophes, en
A l'audience. 277
lui montrant l'impuissance d'une jurisprudence qui n'a de menaçant que le dehors, et qui aboutit, dans presque tous les cas, à une impunité certaine, lui révèlent-elles en même temps la nécessité d'une loi sérieusement exécutée, à laquelle la société doive une entière et réelle sécurité. Le duel n'a jamais été et ne sera jamais dans le droit commun : c'est un fait, par sa nature, distinct , spécial et particulier. L'ancienne législation s'armait contre lui de peines rigoureuses, restées presque toujours inefficaces. Ce n'était pas le duel qu elle entendait punir, mais bien une sorte de crime de lèse-majesté, inventé par la toute*puissance royale. Il ne saurait en être de même aujourd'hui. Le législateur n'a ni le pouvoir, ni la volonté de changer les caractères constitutifs d'un fait, en appliquant à ce fait des peines que n'admettraient pas le bon sens public et la raison des magistrats ; cette jurisprudence qui ne se lasse pas, aura cela d'heureux qu'elle tient en haleine l'opinion publique, et qu'elle ne lui permet pas de s'endormir devant des morts imprévues et des tombes entr'ouvertes.
Ceux qui ont lu le compte-rendu des audiences de la cour royale de Paris, où figuraient des hommes jeunes, élégants, répandus; une femme jeune, belle, agaçante ; n'auraient-ils pas cru assister à une de ces scènes du dix-huitième siècle , si vivement racontées par les chroniqueurs scandaleux de cette époque ? Ce sont les mêmes habitudes, les mêmes mœurs ; c'est la même facilité chez les uns, la même audace chez les autres; c'est toujours cette existence mêlée d'événements divers, existence pauvre et riche, qui se consume dans les mansardes et dans les salons ; à laquelle les révolutions, qui changent tout, ne peuvent rien changer, et qui doit être l'existence des aventuriers de tous les régimes et de tous les temps. Ces bohémiens, égarés dans les plus brillants établissements de Paris, sont bien sûr les héritiers directs de Casanova ; seulement, Casanova n'allait pas en police correctionnelle; ses héritiers y vont; les temps sont si dursl de plus ils y sont condamnés. La cour royale de Paris, par son arrêt, vient d'appeler la cour de cassation à se prononcer
278 L'msTomE
une seconde fois sur cette question si grave de la fraude dans le jeu. N'est-ce rien mettre sur le tapis que d'y mettre son honneur? Peut-on dire que le jeu, à proprement parler, ne produit point d'action lorsqu'il en résulte une dette, laquelle payée ne saurait être sujette à répétition? Telles sont Iqs questions grafes, sous le rapport moral comme sous le rapport légal, qui yontde nouveau solliciter l'examen attentif de la cour de cassation. II ne faut ni exagérer la loi pénale, ni la rendre impuissante à force de subtilité.
Le dernier débris du parlement de Paris vient de tomber; M. de Mouchy, ancien substitut du procureur-général, président honoraire à la cour royale d'Amiens, est mort, il y a quelque temps, à Compiègne, où il s'était retiré. C'était le seul membre restant de cette grande compagnie qui attend un historien et dont l'autorité est consacrée à chaque page de nos annales. Entré au parlement en 1787, M. de Mouchy put assister à ces scènes mémorables qui précédèrent la Révolution, où se peignait d'une manière si frappante l'esprit parlementaire. Il se trouvait être ainsi, par un hasard singulier, le lien entre l'ancien et le nouveau régime judiciaire.
En même temps que M. de Mouchy et plus Agé que lui, mourait un homme obscur, revêtu de fonctions modestes, dont l'histoire n'a pas dédaigné de retenir le nom inconnu, parce que ce nom se rattachée un des grands événements de l'histoire contemporaine. Cet homme était M. Barnabe, mort juge de paix dans le département de l'Yonne, ancien président du tribunal criminel du même département à l'époque du 18 brumaire: c'est de lui que M. Thiers a dit (1 ) :
« Un seul acte de résistance, non point par la force, mais par les moyens légaux, fut opposé au 18 brumaire : le président du tribunal criminel de l'Yonne, renouvelant l'exemple des anciens parlements, refusa d'enregistrer la loi du 19 brumaire constitu- , tive du gouvernement provisoire. Ce magistrat, déféré aux corn-
(1) HiêMre du dmndtU et de FEmpire^ tome n\, p. 33.
A l'audience. 279
missions législatives, fut accusé d'avoir forfait à ses devoirs, suspendu el éloigné de son siège. »
n £aut ajouter, à Thonneur de M. Barnabe, que, révolutionnaire modéré, il n'avait rien à craindre du retour de Tordre et d'un gouvernement régulier. Ce n'est pas une petite gloire, pour un homme obscur, que d'avoir été seul, au milieu de la France enivrée et asservie, à protester contre les excès de la gloire et de la force. Il aura été le dernier représentant, parmi nous, de cette génération confiante et modérée, dont l'Empire vint troubler les rêves, et qui, sur la foi des promesses de 1 789, avait cru à la fortune de la Révolution. On peut, sans danger, honorer de tels exemples, qui ne seront jamais contagieux. Il est beau, pour l'honneur et l'humanité, qu'il se rencontre des hommes qui maudissent le succès ; il y aura toujours assez de gens.pour l'adorer. C'est la conscience humaine qui se satisfait et qui se venge par ces protestations isolées. Le génie n'en continue pas moins sa marche, mais averti du moins par ces voix courageuses qui parlent plus haut, dans leur isolement, que les voix des esclaves de Rome, derl'ière le char du triomphateur. M. Barnabe, le républicain du 18 brumaire, se trouvait être, par un singulier jeu du hasard, le juge de paix du canton dans lequel M. le premier président Séguier a sa maison des champs, plus riche et plus somptueuse que la maison de Chevilly, déUcesde Loysel. C'est là que M. Séguier garde en dépôt, comme il l'a appris lui-même au public, l'image de l'empereur Napoléon, exilée de la première chambre de la cour après 1815 lia première chambre de la cour ne peut pas être ce qu'était la France autrefois : la patrie . des rois malheureux.
À propos de magistrature, il vient de se passer un fait singulier et qui fera époque dans son histoire. M. le chancelier de France est fait duc. Un chancelier duc; voilà qui ne s'est jamais vu! Regardez bien, cherchez, examinez, vous n'en trouverez pas un seul parmi tous ces graves personnages, nés du peuple, la plupart , sortis de l'église, de la magistrature et du barreau ; qui se glorifiaient de personnifier le peuple dans la plus éda-
tante et la plus considérable des dignités civiles. Leur orgueil aurait cru déroger en acceptant la livrée d'une qualification nobiliaire ; ils ne se seraient pas souciés d'être les derniers des gentilshommes, au lieu d'être les premiers des magistrats. Le titre de chancelier, c'était une réalité imposante ; ce n'était pas un hochet brisé par la Révolution, ressuscité par la dynastie légitime en 1814, pour distraire la vieillesse de H. de Barentin, pour honorer le zèle de M. d'Ambray, et conservé après 1830, pour récompenser le dévouement de M. Pasquier.
Le chancelier, avant 1789, était la bouche du roi, pour parler comme on- parlait alors; — il était le chef de la justice et de tous les conseils privés, et de plus président né de tous les parlements de France, qu'il allait présider lorsqu'il le voulait. Dans les lits de justice, il était assis au-dessous du roi/dans une chaise à bras couverte de l'extrémité du tapis semé de fleurs de lis, qui était aux pieds du roi. Chez lui, ses tapisseries étaient également semées de fleurs de lis, comme s'il eût représenté le roi dans son foyer domestique ainsi que dans les occasions solennelles. Devant les chanceliers de France, les princes se mettaient à genoux. Renaud de Chartres disait à l'archiduc d'Autriche prêt à s'agenouiller, pour ses pairies et comtés de Flandre, d'Artois et de Charolais : a II suffit de votre bon vouloir. » Ces hommes-là n'étaient pas nobles ; ce grand office de chancelier n'anoblissait pas, par un effet de la sagesse de l'ancienne royauté, qu'on ne peut assez admirer et qui plaçait le peuple , dans la personne du chancelier, tout au haut de la justice civile.
Aboli par la loi du 27 novembre 1 790, qui établit la cour de cassation, le titre de chancelier, qui n'avait plus de sens dans h nouvelle organisation judiciaire, ne reparut en France qu'avec la Restauration, à la séance royale du 5 juin 1814.
Le retour des chanceliers ne fut pas heureux. Louis XVIII, après avoir dit quelques paroles qui ne manquaient ni d'adresse ni de dignité, avait ajouté, suivant l'ancienne formule : « Mon chancelier vous dira le reste. » Il s'agissait de quelque chose de grave, car il s'agissait de la charte, qui n'était plus dans la bouche du chancelier qu'une ordonnance de réformation; mot fatal
A l'audience. 281
qui devait peser d'un rude poids sur Tayenirde la légitimité. Il ne fautquese souvenir de œ qui a été dit alors, pour se faire une idée, s'il est possible, du fanatisme de l'opinion, qui fermait les yeux à révidence. Louis XYIII àpeine débarqué à Calais, on disait à des hommes élevés au milieu des orages de la Révolution et des grandeurs de l'Empire, maîtres de l'Europe pendant dix ans, qui n'avaient connu l'ancien régime que pour le détester et le combattre : a n s'est écoulé bien des années depuis que la divine providence a appelé notre monarque au trône de ses pères. )> On n'oubliait qu'une chose, la révolution française.
M. le duc Pasquier, chancelier, n'a qu'un malheur, dont il a assez de philosophie pour se consoler; il n'est plus d'accord ni avec le présent, ni avec le passé. Le présent n'admet pas les chanceliers ; le passé n'admettait pas les ducs. Il faut avouer que les gens d'esprit ont quelquefois de singulières idées.
TIMON. — LES JÉSUITES. — COMPENDIUM. — LES PROVINCIALES. — LA COM- PENSATION. — LES SÉPARATIONS DE CORPS.
Voulez-vous savoir où mènent les excès de la logique et du bel esprit? voyez Timon I Singulier exemple, à citer après tant d'autres exemples, des retours de la faveur publique et des vicissitudes de la renommée I Quel homme, de nos jours, fut plus vanté que celui-là? Il n'y avait rien de trop beau pour sa gloire. Son talent n'avait qu'à se montrer pour être applaudi. C'était la verve de Rabelais, la raison de Pascal , la naïveté d'Amyot, relevées par la liberté athénienne. Il excellait à faire parler les chiffres,
à leur prêter une sorte de langage véhément et passionné qui ressemblait presqu'à de Téloquence. À sa voix, l'arithmétique s'était laissé séduire; il faisait d'elle ce qu'il voulait; les quatre règles avaient été s'asseoir à ses côtés sur les bancs de Textréme gauche. Après lui, on ne comptait pas. Fi donc! les partis n'i regardent pas de si près; rien n'est plus fiicile que de les cddvaincre, lorsqu'ils ne demandent d'avance qu'à être convaincus. On est bien plus sûr de triompher avec eux en caressant leurs passions qu'en adoptant leurs principes, et les railleries qu'on prendrait pour des raisons, qui amusent les esprits sérieux et qui trompent les esprits frivoles, sont peut*6tre les plus aisées et les plus redoutables de toutes les railleries.
Voilà ce qu'a fait Timon avec un rare succès, dont il ne faut porter qu'une partie au compte de son talent; voilà comment, pendant près de quinze années, le public et l'écrivain , prenant leurs cajoleries pour de la tendresse, ont cru être d'accord parce qu'ils ne s'étaient pas expliqués. Aujourd'hui ce n'est plus cela : les voilà brouillés ; le public boude le pamphlétaire, devenu père de l'Église, recommandé aux prières des fidèles ; que M. de Chilons appelle un écrivain providentiel, et dont un pieux professeur de la Sorbonne compare le style tout simplement au style de Bossuet. . . de Bossuet I
Loin de jouir en paix de sa gloire ainsi sanctifiée. Timon se fâche, comme si le souvenir des applaudissements de la foule, dont le bruit l'a si longtemps enivré, venait le troubler dans la paix de sa retraite.
De quoi l'accuse-t-onî A-t-il déserté avec armes et bagages? L'a-t-on vu passer d'un camp dans un autre, la veille d'une bataille? Timon, est-ce Burke rompant avec ses amis et déclarant la guerre à la révolution française, qu'il semblait avoir appelée de ses vœux? Est-ce Mirabeau, fatigué de la lutte, ouvrant la main à l'or de la cour, essayant trop tard une réconciliation impossible entre des intérêts que rien ne peut rapprocher? Il aurait changé, où serait le crime, si ce n'est ni la bassesse du cœur, ni la séduction de l'intérêt personnel qui l'ont poussé au changement?
A l'audience. 283
Ce n'est pas là l'histoire de Timon; Timon n'a pas changé; il est aujourd'hui ce qu'il était hier, il continue, en 1845, son rôle de 1827. « Je ne suis pas de ces hommes, écrit-il, qui gouvernent leurs principes, et qui, par conséquent, peuvent en changer. Je suis de ces hommes qui sont gouvernés par leurs principes, et qui, par conséquent, ne peuvent pas en changer, » Tant pis pour vous, Timon ; il n'y a pas de quoi en être fier. Les principes sont faits pour être gouvernés ; il n'y a que les fanatiques, les superstitieux, les esprits étroits qui ne soient pas de œt avis. En lâchant la bride aux principes, on peut aller tout droit à la Saint-Barthéleroy ou aux exécutions du 2 septembre; cela dépend du chemin qu'on veut prendre : c'est comme un homme qui se vanterait de ne pas mener ses chevaux et d'être mené par eux, dussent-ils le conduire à l'abîme. Qu'on cite beaucoup de ces gens qui ont aimé à monter tout en haut des principes, et auxquels la tête n'ait pas tourné, une fois là. Le propre de la raison consiste précisément à savoir manier les principes et à les appliquer aux faits avec mesure et sagesse. Il s'agit bien ici de logique, dans le sens abstrait du mot ; la logique, pour les affaires du monde, c'est la prudence, la modération et le bon sens. S'il était permis de citer Pascal à Timon, on pourrait dire des logiciens ce que le premier dit des géomètres, lesqueb, <k habitués à voir et à manier les principes, se perdent dans les choses de finesse. >»
Timon n'a pas changé, soit. Avec lui il ne s'agit plus que de s'entendre. Alors, qu'était-ilî d'où vient le silence qu'il a gardé? pourquoi n'a-t-il pas dit plutôt, afin qu'on ne s'y trompât point, qu'il était le contempteur de la société moderne, telle qu'elle est née de nos révolutions?
Cette société, dont il a fait une si étrange peinture, a qui rit, boit, joue, jouit et blasphème, qui lecture, qui oisive, qui pédagogise, qui fumaille, qui parlaille, qui ripaille, qui écrivailleet qui gouvernaille, » n'en voudra pas, nous en sommes sûrs, à son pieux adversaire ; elle fera des vœux pour sa conversion dans ce monde et pour son salut dans l'autre, en lui souhaitant un meilleur style. Le président de Montesquieu, dont on ose à peine
rappeler le nom, dans la crainte du scandale, a écrit quelque part : « Comme la religion se défend beaucoup par elle-même, elle perd plus lorsqu'elle est mal défendue. » Nous n'avons jamais mieux senti la sagesse de ces paroles de Montesquieu, qu'en lisant le dernier écrit de Timon.
« Aujourd'hui, dit-il, i'ultramontanisme est un retour au catholicisme; les ultramontains défendent la liberté. » Ainsi, suivant Timon, il n'y a pas à choisir; le catholicisme, c'est I'ultramontanisme. Les docteurs, les prélats, honneur de l'Église gallicane; Pithou, Dupuy, Talon, Bossuet, Bausset, Portails étaient des souteneurs de droit divin.
Le mot est heureux, pour un écrivain dévot I Comme c'est adroit, d'ailleurs! Comme cette manière de dire les choses est propre à faire rentrer au bercail les brebis rétives I Comme c'est raisonnable ensuite! Rome protégeant la liberté I Rome qui se défend avec un soin extrême contre la contagion de toutes les idées généreuses, pour laquelle le mot de progrès est un mot qui n'existe pas ! (1)
Il platt à Timon de faire subir un examen de conscience à un bachelier de sa façon : <c Entrez-vous parfois à l'église? » lui demande-t-il.— Mais et vous, monseigneur? Où sont vos pratiques pieuses? Qui vous a donné le droit de traiter aussi durement la société au milieu de laquelle vous vivez? Si les saints eux-mêmes ne sont pas dispensés d'être justes, pourquoi en serait-il autrement des beaux esprits chagrins, pour lesquels, après la liste civile, les fortifications et les dotations, la religion est un thème moins usé qu'un autre, et qui essayent, dans des pamphlets, leur apprentissage de la vie dévote?
Qui pourra dire comment il se fait qu'un homme de talent, qu'un jurisconsulte habile, en soit venu à ce point de nier les droits de la société civile ; d'écrire dans un style qui dépasse en énormité tout ce que nous avions lu, et qui remplit de joie le
(1) Les choses ont paru changer depuis; le pape Pie IX a pris en main la cause abandonnée par ses prédécesseurs.
A l'audience. 285
CiBur de messieurs les bedeaux des cathédrales de Chartres et de Châlons? On ne peut expliquer cela que par une sorte d'inquiétude, qu'on dirait propre à M. de Cormenin; c'est un homme de beaucoup d'esprit, mais qui en a moins encore qu'il ne voudrait en avoir : de longue main il prend son élan ; par l'effort qu'il fait, il va toujours plus loin qu'il ne voulait aller ; son expression s'attache à être la plus crue et la plus violente possible ; c'est ce qui fait que tout le monde y est trompé. Les radicaux l'ont pris pour un radical. Les dévots le prennent aujourd'hui pour un saint. Au milieu de tout cela, que va-t-il devenir I Ce que c'est cependant, avec beaucoup de logique et d'esprit, de n'être mattre ni de sa logique ni de son esprit, sous prétexte qu'au lieu de gouverner ses principes, on se laisse gouverner par eux. Le beau profit qu'on en retire!
Pourquoi fait-on d'une question légale une question de parti? Est-ce le moyen de rester ce que nous devons être, impartiaux et modérés? Que la compagnie de Jésus soit proscrite par nos lois; voilà qui n'est pas douteux, malgré tous les efforts qui ont été faits pour colorer leur défense d'un faux semblant de liberté. Irons-nous défaire ce qu'ont fait la Révolution, l'Empire et la Restauration? A quoi bon ressusciter de vieilles haines qui n'ont pas toujours été justes? Que veulent dire ces colères contre les jésuites, auxquelles manque le mérite de la franchise? N'avons-nous pas assez de nos querelles, sans nous embarrasser encore des querelles des temps passés?
Il y a quelque chose qui répugne, à voir les exécuteurs à la suite, venir jeter de nouveau la mémoire des religieux de la compagnie de Jésus à la voirie, et cela sans passion et sans emportéïûent véritables, seulement pour obéir à un signe de ce despote, le plus capricieux et le plus absolu de tous les despotes, qu'on appelle le public. Servons à sa majesté des jésuites, en romans, en feuilletons, en biographie, en vaudevilles, en mélodrames, en mémoires; des jésuites gravés, illustrés, lithographies, afin qu'il se repaisse. De bon compte, est-ce ainsi qu'on entend ^'clairer l'opinion publique? L'histoire elle-même a-t-elle ditson
dernier mot sur la compagnie de Jésus? Ni les vei'tus, ni les talents n'ont manqué à cette compagnie célèbre. Seulement, il j avait en elle un vice secret qui a excité toutes les haines contre lesquelles elle se débat encore aujourd'hui. Ce vice, c'était l'esprit même de l'institution; c'était l'anéantissement dans ses adeptes de toute volonté et de toute liberté. Il y a des choses étranges dans les règles de la compagnie de Jésus; on y lit, par exemple, cette demande faite au novice : « Vous passerez pour fou. » Et cette réponse : oc Oui, cela me convient. y>
Qu'on juge si la société a dû s'émouvoir, en voyant au milieu d'elle une milice esclave, disciplinée, asservie, dont les membres, marchant comme un seul homme, ne tendaient qu'à l'envahir sur tous les points. Les précautions prises contre la compagnie de Jésus, extrêmes dans la forme, étaient justes au fond; c'était la société civile continuant contre la société théocratique, la grande lutte dans laquelle elle devait rester victorieuse, au prix de quelle persévérance, de quels efforts et de quels combats I On le sait.
Notre devoir aujourd'hui est de nous montrer plus justes que n'ont été nos pères ; nous n'aurions pas, dans nos emportements, les mêmes passions pour excuse. Admirons Pascal, soit; y a-t-il un plus grand esprit et un plus grand écrivain? mais sans nous croire condamnés cependant à le suivre dans les subtilités où s'égarait sa verve dévote.
Un homme que personne n'a surpassé en bon sens, lorsqu'il a du bon sens; mêlé à tous les événements et à tous les souvenirs de ces querelles, dans lesquelles il était fort désintéressé par la nature même de ses idées, Voltaire a écrit : ce Qu'on mette en parallèle les lettres provinciales et les sermons du père Bourdaloue, on apprendra, dans les premières, l'art de la raillerie, celui de présenter des choses indifférentes sous des faces criminelles; celui d'insulter avec éloquence; on apprendra avec le père Bourdaloue à être sévère à soi-même, et indulgent pour !&> autres. Je demande alors de quel côté est la vraie morale, et lequel de ces deux livres est utile aux hommes. 3»
Dans un autre endroit, Voltaire cherche à défendre les jésuites
A l'audibnce. 287
contre des reproches auxquels ils étaient en butte alors, auxquels ils sont encore en butte aujourd'hui :
« Rien n'efiacera dans mon cœur la mémoire du père Porée, qui est également chère à tous ceux qui ont étudié sous lui. .
« J'ai eu le bonheur d'être élevé par plus d'un jésuite du caractère du père Porée, et je sais qu'il a des successeurs dignes de lui. Enfin, pendant les sept années que j'ai vécu dans leur maison, qu'ai-je vu chez eux? la vie la plus laborieuse, la plus frugale, la plus réglée, toutes leurs heures partagées entre les soins qu'ils nous donnaient et les exercices de leur profession austère. J'en atteste des milliers d'hommes élevés par eux comme moi; il n'y en aura pas un seul qui puisse me dânentir. C'est sur quoi je ne cesse de m'ëtonner qu'on puisse les accuser d enseigner une morale corruptrice. Ils ont eu, comme tous les autres religieux, dans les temps de ténèbres^ des casuistes qui ont traité le pour et le contre des questions aujourd'hui éclaircies ou mises en oubli. »
Voltaire aimait dans les jésuites ses anciens maîtres, dont le souvenir lui fut toujours cher ; en les vengeant, il se vengeait de leurs ennemis communs, contre lesquels il n'a jamais assez de sarcasmes. Les jésuites renversés, il pense tout de suite à ceux qui vont suivre; à ces hommes sévères, impitoyables qui frappent le jeune de Labarre et Calas. Ceux qui ont vu, dans l'expulsion des jésuites, le triomphe du parti philosophique, se sont trompés; les philosophes s'en mêlèrent à peine; ils pouvaient s'en fier à la magistrature parlementaire. C'est la magistrature qu'on retrouve partout, à Aix, à Rennes, à Paris; chaque fois qu'il s'agit de frapper les jésuites. On sent que les philosophes auraient agi autrement; entre les jésuites et ceux qui les oot vaincus, la guerre est plus âpre, plus violente, plus impitoyable ; ce sont dévots contre dévots ; ceux qui furent sans pitié, rencontrent des juges sans pitié à leur tour ; la guerre a tous les caractères d'une guerre civile. Il est à remarquer que Voltaire n abandonna jamais cette première manière de voir sur les jésuites, malgré ses luttes continuelles, malgré la mobilité extrême
de son esprit, et que son opinion est à peu près partagée par un historien grave, dont on peut citer lautorité lorsqu'il s'agit d'é tude et de l'examen des faits; par M. Simonde de Sismondi. Par une bizarrerie étrange, les questions qu'on pouvait croire éteintes se raniment ; les voilà redevenues des questions judiciaires, à peine si nous osons en parler I La cinquième chambre du tribunal de première instance de la Seine ne va-t-elle pas avoir bientôt à juger le Compendium sur les conclusions de M. Dupaty? A voir ces noms, on dirait une cause du dernier siècle. restée au rôle pendant cent ans.
Qu'il y a loin des hommes dont nous parlions tout à l'heure, instruments dociles des caprices populaires, marchands de scandale, qui spéculent presque à coup sûr, à ceux qui plaident en ce moment devant le tribunal! Ceux-ci se battent pour tout de bon. Des deux côtés est la passion, la passion extrême, ardente, convaincue, et c'est ce qui rend la cause sérieuse et digne de toute l'attention des magistrats. On croit rêver lorsqu'on entend le bruit de semblables querelles, au sein d'une société qui se vantait de son indifférence.
Qui l'eût dit? que le procès du Compendium finirait de cette manière, et que les juges se sentiraient comme pris de vertige devant l'abtme des subtilités ouvert sous leurs pas. On s attendait à quelque chose qui ressemblât à une solution. On espérait que les magistrats composant la 5® chambre du tribunal ci?il de première instance de la Seine, allaient se charger de donner le dernier mot de tant de querelles qui, depuis si longtemps, troublent les consciences et inquiètent les esprits. Il y en a qui n'attendaient peiA-être que cela pour avoir décidément une opinion. C'est si commode, un jugement 1 Devant un jugement chacun s'incline, même les esprits forts, qui s'étonnent alors de leur facilité à croire. Il en est de la justice comme de la médecine : on rit de l'un et de l'autre tant qu'on se porte bien et qu'on n'a pas de procès. C'est d'ailleurs un des traits remarquables du caractère national que cette soumission pour l'autorité judiciaire, unie à beaucoup de fougue, d'indiscipline et d'emportement. Cet ins-
A l'audience. 289
tinct date de loin ; on dirait qu'il est danslesang. Nulle part, il faut le reconnaître, la puissance judiciaire n'avait été aussi fortement constituée qu'en France. Elle a ses racines dans le peuple ; elle touche au trône; elle appartient aux hautes classes et aux classes moyennes; elle embrasse la société tout entière. C'est une institution qui aspire à remplacer toutes les institutions. Elle croit avoir le droit de se mêler de tout et de parler de tout. Le public , de son côté, s'habitue à voir dans les magistrats les juges nés de toutes les questions.
S'agit-il de politique, de littérature, de médecine, d'industrie, de crédit public, de théologie, il va consulter l'oracle, et l'oracle répond : Ya-t-il une question, une seule, qui n'ait pas été résolue par arrêt? Aristote, l'Académie , Law, Turgot, les philosophes, les jansénistes, les jésuites , les papes, les rois, sont tour à tour justiciables des parlements.
Ce qu'il y a de plus singulier , c'est qu'un pouvoir comme celui-là ait été un pouvoir populaire, précisément parce qu'il était un pouvoir sans limites ; il plaisait aux uns par sa hardiesse, aux autres par sa timidité ; il avait en lui ce qui , dans tous les temps, frappe ou séduit les hommes : c'est à dire la fortune, la science et la vertu. Il n'y a guère que quelques esprits plus libres, plus hardis, plus désintéressés que les autres; plus affranchis du joug de la tradition , qui s'ctonnent de la puissance d'un arrêt , et qui s'effrayent , pour les parlements eux-mêmes , du fardeau sous le poids duquel ils devaient finir par succomber. Entre ces esprits-là et les parlements , on sent à toutes les époques une hostilité secrète, née de la différence des mœurs et des idées. Pour les premiers,» les seconds ne forment qu'une sorte de petite aristocratie, reléguée dans un monde à part; la pire de toutes, parce qu'elle est sans grandeur , sans élégance et sans audace.
Il y a des exemples curieux , dans la cause même qui nous
occupe, celle des R. P. de la compagnie de Jésus, de cette
omnipotence extrême dont nous ne pouvons plus nous faire une
idée.
Ignace de Loyola canonisé , les jésuites demandent pour lui
une place dans le calendrier. Mais le calendrier est rempli: comment fairet Rome octroie à saint Ignace un jour de fêle qu'il devait partager avec saint Germain , auquel depuis longtemps ce jour était consacré. Les jésuites ne yeulent pas du partage. Ils effacent Ae% fastes ecclésiastiques le nom de saint Germain, pour y substituer celui de leur fondateur. Les Français s'en indignent; pour eux saint Germain est un saint national , dont le souvenir est lié aux souvenirs héroïques de leur histoire.
On plaide de nouveau, et le pape , assez embarrassé entre les deux saints , on doit convenir qu'il y avait de quoi ! ordonne que la fête de saint Ignace et celle de saint Germain seront célébrées le même jour; mais que s'ils ne peuvent pas s'accorder ensemble , Ignace , comme le plus jeune , sera obligé d'attendre l'année bissextile, oili il aura pour lui seul le jour intercalaire.
Le parlement se crut obligé de se mêler d'une semblable querelle, et de faire à saint Germain, par arrêt ,. les honneurs du paradis. Voilà ce qu'on lit, du moins, à la page 593 du recueil des pièces contenant le nouveau Dictionnaire de Mons :
«( Qui ne sait qu'aussitôt que saint Ignace .fut canonisé, les jésuites le mirent dans la place de saint Germain , évêque d'Auxerre, qu'ils effacèrent insolemment du calendrier, oh l'on n'aurait plus veu ce grand nom si vénérable à toute la France , s'il n'y eust été remis par un arrêt du Parlement de Paris, rendu sur un excellent discours de M. l'avocat-général. »
Il faut avouer que ce n'est pas un spectacle médiocrement curieux que celui du parlement de Paris , faisant des saints , par arrêt, sur les conclusions conformes des gens du roi.
Les jésuites , dans d'autres occasions , devant d'autres parlements, eurent des chances meilleures; témoin l'arrêt suivant rendu par le parlement d'Aix, le 9 février 1657 , que nous citons comme le monument de la plus grande victoire qu'ils aient remportée : c'est Pascal, lui-même, dans tout l'éclat de sa gloire, de sa puissance et de son génie , qu'ils font condamner comme diffamateur. Il doit en être des Provinciales^ comme de Y Emile f
chefs-d'œuvre destinés à la main du bourreau.Oh vanité des jugements des hommes I Voici larrét.
«c Latcour, après avoir ouy le rapport des commissaires qui ont veu et examiné lesdites lettres et veu icelles , les a déclarées et déclare diffamatoires, calomnieuses et pernicieuses au pubUc: et en conséquence, ordonne qu'elles seront remises entre les mains de l'exécuteur de la haute justice, pour être par luy bruslées sur le pilory de la place des Prescheurs de cette ville d' Aix, a fait et fait inhibitions et deffenses à tous imprimeurs de plus en mettre sous la presse, n'y autres de semblable nature, à tous marchands , libraires et autres , de quelque condition et qualité qu'ils soient d'en tenir, vendre ni débiter, à peine de punition corporelle, etc. »
Faut-il que des leçons comme celles-là soient des leçons inutiles! Comment n'en sommes-nous pas encore arrivés à savoir qu'il est des procès qu'on ne devrait jamais faire, parce qu'il est des procès qu'on ne peut pas juger ? Querelles misérables I disputes frivoles? Le tribunal de Strasbourg aura-t-il plus de puissance que le pariemeift d'Aix? Le pilori n'a pas nui à la gloire de Pascal ; il n'y a que les curieux qui sachent cela ; l'histoire ne s'en est pas inquiétée; l'histoire a bien autre chose à faire qu'à enregistrer les arrêts du parlement de Provence. Ainsi , laissons aller les choses conmie elles sont, et ne nous flattons pas d'arrêter, avec des sentences, la liberté de l'esprit de l'homme. Nous-mêmes n'éprouvons-nous pas quelque lassitude dans ces chamailleries auxquelles le changement des temps, des institutions, des mœurs, des idées, n'a rien changé? A soutenir de semblables luttes , nous n'éprouvons même pas l'attrait qu'inspire toujours la passion sérieuse et sincère. Au fond, combien y en a-t-il pour lesquels de semblables disputes sont autre chose qu'une tradition et une distraction ?
Redisons ce que dirait Bayle, avec une maUce pleine de sens, dans laquelle on reconnaît le précurseur de Voltaire.
<t Ce ne sont point les jésuites qui ont inventé les réservations mentales, ni les autres opinions que M. Pascal leur a reprochées, ni même le péché ph&osophique ; ils ont trouvé
tout cela dans d'autres auteurs, ou formellement ou de la manière qu'un dogme est dans le principe qui le produit par ses conséquences. Mais, comme on a vu dans leur comp%nie un plus grand nombre de partisans de ces opinions que dans les autres communautés, et qu'entre leurs mains les maximes relâchées devenaient fécondes de jour en jour, par l'application avec laquelle ils disputaient sur les choses , on les a pris à partie nommément et formellement. Malheureux fruits de la dispute! la méthode d'étudier y a eu pour le moins autant de part que la corruption du cœur
c( Disputez tant qu'il vous plaira sur les questions de logique, mais , dans la morale, contentez-vous du bon sens et de la lumière que la lecture de l'Evangile répand dans l'esprit ; car, si vous entreprenez de disputer à la façon des scholastiques , vous ne saurez bientôt plus par où sortir du labyrinthe. Celui qui a dit que les livres des casuistes sont l'art de chicaner avec Dieu, a eu raison; les avocats du barreau de la conscieuce trouvent plus de distinctions et plus de subtilités que les avocats du barreau civil. Ils font du barreau de Ri conscience un laboratoire de morale où les vérités les plus solides s'en vont en fumée, en sels volatils. »
Que les magistrats du tribunal de la Seine se soient peu souciés de s'embarquer sur cet océan sans rivage , on le conçoit ; c'est une discrétion qui n'étonne pas de la part de magistrats éclairés, expérimentés et habitués aux affaires. Le bruit de leur sentence n'a pas dû troubler, dans leurs tombeaux , les cendres de Jansénius et de Loyola ; on peut dire qu'il n'y a eu ni vainqueurs, ni vaincus, ce qui fait que chacun a chante le Te Deum.
Le tribunal a appliqué la fameuse doctrine de la compensation des injures : Paria delîcta mutuâ compensaiione tolltinlur. Suivant nous, rien n'est plus controvers^ble, rien ne serait plus dangereux que cette doctrine. La compensation de l'injure, c'est l'injure qui se perpétue, qui s'envenime, qui s'aggrave; c'est une sorte de pugilat, autorisé par la jurisprudence. A quoi servent les tribunaux, à qu6i servent les magistrats, s'il est per-
A l'audien'ck. 293
mis de se faire justice à soi-même ? Si le tort est des deux cAtés, qu'on punisse des deux côtés ; il est digne des juges d'habituer les écrivains à se respecter eux-mêmes et à respecter le public. Autrement, où irions-nous? Sommes-nous destinés à voir renaître, sous la protection de la loi , des duels h coups de plume au lieu des duels à coups d'épée, et que n'ennobliront plus ni le courage ni le danger. Voyez d'ailleurs, avec un système comme celui-là , combien il serait difficile aux magistrats les plus habiles et les plus sages de tenir toujours la balance égale entre les parties I Seront-ils bien sûrs de savoir toujours comment est née la querelle? La compensation morale, si l'on peut se servir de ce mot, a-t-elle les caractères précis et déterminés de la compensation civile ? Les circonstances mêmes de la cause jugée à la cinquième chambre du tribunal viennent à Tappui de ce que nous disons. La querelle , on le sait, a commencé à Strasbourg, c'est à Strasbourg qu'elle doit être vidée. Un journal de Paris se mêle à la querelle; de là naît le procès que le tribunal de la Seine avait à juger.
On décide qu'il y a un lien entre le procès de Strasbourg et celui de Paris ; que la compensation profite à celui qui se mêle à la querelle, non pour l'apaiser, mais pour la rendre plus vive, et que la parité des opinions établit entre les hommes d'un même parti une sorte de solidarité morale ; du moins c'est bien là le résultat du jugement du tribunal, et ce résultat a en lui-même quelque chose de grave qu'il nous est permis de signaler à l'attention des magistrats.
La mode est aux statues ; belle mode si on n'en abuse pas; et qui doit inspirer aux masses le goût des grandes choses et le culte des grands hommes. A Bourges, c'est Cujas. Ce sera bientôt Fermât à Toulouse; c'est aujourd'hui Montaigne et Montesquieu auxquels Bordeaux promet des statues. Il faut à une statue le sol de la patrie , le soleil de la patrie ; il lui faut des regards heureux , fiers et amis. Pour Montaigne et pour Montesquieu, s'il vous platt I élevons des statues au bon sens, à l'esprit et à la raison ! Où trouver des représentants plus fidè-
29â l'histoire
les et plus iOustres du génie français et de la langue française I Ce sont les véritables maîtres de la vie, avec lesquels on apprend à penser avec modération et avec liberté, à parler avec grâce et avec force. Il y a dans leur fréquentation quelque chose de sain qui vous défend contre les frivolités contagieuses. Lesa4-on oubliés un instant, on revient à eux comme on revient à des amis indulgents et sûrs. Ceux qui ont cru trouver mieux, ont eu le temps d'être détrompés. Les argonautes partis, il y a quelques années , à la conquête de l'art pour l'art , et qui devaient rapporter des pommes d'or, sont revenus les mains vides.
Il y a , entre Montaigne et Montesquieu , plus d'un trait de ressemblance, qui donne un air de famille à ces deux grands esprits. Tous deux ont été magistrats, magistrats assez médiocres et bientôt ennuyés de l'être. Cette vive et rapide intelligence avait quelque peine , chez tous deux, à se plier à la dure discipline de la loi, et aux nécessités des afiaires. Qui sait s'il est facile d'allier au vaste coup d'œil qui fait le philosophe, la patience, le goût et le soin des détails, qui serrent à faire les bons juges? Us durent se trouver embarrassés , plus d'une fois, au milieu de ces difficultés minutieuses dont triomphent avec tant d'orgueil les intelligences médiocres. Le scepticisme de Montaigne devait mal s'accommoder des affirmations continuelles qui sont l'office du juge. Son esprit mobile et aventureux se lassa bien vite d'une carrière unie et tracée d'avance.
Entré à vingt-un ans , comme conseiller, au parlement de Bordeaux, où il eut pour collègue la Boétie , il en sortait trois ans après, pour commencer celte existence mêlée à tant d'événements , qu'il devait couronner par un livre immortel. Depuis il oublia si complètement son premier état, qu'il lui arriva quelque part de dire : « Je sais grossièrement qu'il y a une jurisprudence. » Trois ans de parlement , c'était tout ce qu'avait pu supporter ce libre et admirable esprit. « On peut se prêter à aultruy, mais il faut ne se donner qu'à soy. » Montaigne voulait s'appartenir; il ne lui aurait pas été longtemps
A l'audience. 295
de vivre ooalinuellement en représentation , lui qui écrit : « Misérable à mon gré, qui n'a chez soy où estre à soy, où se faire particulièrement la cour, où se cacher. x>
Ce qui lui reste particulièrement, c'est le souvenir d'une certaine raideur, d'une certaine morgue, dont ont peine à se défaire, sur le siège du magistrat, les hommes les plus spirituels et les plus éclairés; il dit de ses anciens collègues ce que Beaumarchais redira après lui : «c Je ne puis leur apprendre à distinguer les bonnetades qui les regardent , de celles qui regardent leur commission. » •
Il a une manière de défendre le barreau qui n'est qu'à lui, et à laquelle le barreau n'est pas habitué, «c Pour estre avocat ou financier, il n'en fault pas mescognoistre la fourche qu'il y a en telles vacations; un honneste homme n'est pas comptable du vice ou sottise de son mestier, et ne doibt pourtant en refuser l'exercice : c'est l'usage de son pais ; il fault vivre du monde, et s'en prévaloir, tel qu'on le trouve, d
Montesquieu fut magistrat jusqu'à trente-sept ans; magistrat sans vocation , mais retenu par les devoirs et par les liens de la iiamille. Il paraît certain que l'homme qui préparait YEsprit des Lots, n'était, dans l'application des lois, qu'un magistrat assez facile à déconcerter. Ce sera un chapitre à ajouter à l'histoire assez longue des contradictions et des bizarreries de l'esprit : on aurait dit qu'à ses yeux la science perdait de son prix par l'usage : il semblait ne plus reconnaître le droit dans l'application.
a Quant à mon mestier de président , écrit-il , comme j'ai le cœur trè&droit, je comprenais assez les questions en ellesmêmes, mais je n'entendais rien à la procédure. Je m'y serais pourtant appliqué , mais , ce qui m'en dégoûtait le plus, c'est que je voyais à des bétes le même talent qui me fuyait , pour ainsi dire. »
Le moment est bien choisi pour élever des statues à deux hommes qu'on peut regarder comme deux des plus illustres défenseurs de la liberté de l'esprit; de cette liberté hardie et sage à la fois que doit apprécier, plus qu'un autre, un peuple
mûri par ciuquanto années de révolutions : c'est par eux qu'où apprend à contenir sa fougue , à modérer son impatience et à mettre l'ordre au premier rang des biens. Ils sont trop sages pour ne pas être tolérants : « C'est mettre ses conjectures à bien hault prix , que d'en faire cuire un homme tout vif. » Qael respect dans Montaigne , pour les lois et pour les institutions de son pays I « Qui mettroit mes resveries en compte, au préjudice de la plus chestive loy de son village, ou opinion ou couslumo , il se feroit grand tort, et encore autant à moi. »
Le nombre des séparations de corps augmente; la dernière statistique constate sous ce rapport un triste progrès. Paris, à lui seul , figure pour un dixième dans le nombre total. Ce sont les femmes, impatientes du joug, qui réclament presque toujours la séparation ; les maris en viennent là rarement, et encore, de guerre lasse et par réconvention. Autrefois, un procès en séparation était presque un événement ; la séparation, c'était comme le privilège de la naissance et de la fortune, et le remède extrême des grandes douleurs, que le temps irrite loin de les calmer. Aujourd'hui ce n'est plus cela ; tout le monde en veut ; la boutique et la mansarde , modestes demeures, ne savent plus défendre leurs hôtes contre des misères morales qu'ils ne connaissaient pas autrefois; aujourd'hui, c'est une sensibilité exaltée et maladive, qui se répand partout comme un mal contagieux, et qui ne permet plus à personne de supporter les épreuves qu'on savait supporter autrefois. :Le fait est que les avocats de tous les rangs ne sont plus occupés qu'à varier les invariables formules par lesquelles on a traduit de tout temps le désespoir des femmes et la honte des maris.
Entrez au tribunal : montez à la cour ; hasardez-vous à la police correctionnelle : partout vous verrez la grande question du mariage attaqué sous toutes les formes. A qui la faute de tant de procès? Est-ce à l'institution elle-même, comme lont soutenu quelques prédicateurs de désordre qui veulent réformer la société en la détruisant? Valons-nous moins que nos pères? Cette épidémie qui s'accroît chaque année dépose-t-elle
A l'audirkce. 297
contre les progrès dout nous sommes si fiers, et que nous avons l'habitude de faire sonner si haut I Ce n'est point par perversité que nous péchons, c'est par mollesse. Nous ne savons plus ni souffrir, ni attendre. A la plus légère égratignure , appelle-t-on le médecin? Pourquoi en est-il autrement des souffrances de Tâme î Faut-il , au premier cri , au premier déchirement , à la première douleur, appeler la justice ; redire à tous ce qu'on a dit, ce qu'on a pensé, ce qu'on a souffert ; déchirer les voiles qui couvrent les divinités domestiques, et rendre éternels et irréparables des maux d'un jour? Nous en sommes arrivés à énerver la pensée même du mariage; le moindre pli nous blesse; il faut à notre délicatesse excessive une sorte de félicité idéale et romanesque qui n'est qu'un rêve : on dirait que la vie nous trompe lorsqu'elle ne s'offre pas à nous sans nuages : de là des susceptibilités, des mécomptes; de là des plaintes qui n'accusent bien souvent que des maux imaginaires. On ne se dit pas assez, et c'est là le mal, que le mariage est une sévère union dont il faut savoir supporter les charges, si l'on veut en recueillir les bienfaits. Les magistrats eux-mêmes , qu'on nous permette de le faire remarquer, sont-ils à l'abri de tout reproche? Les magistrats sont de leur temps et de leur pays ; ils ne peuvent plus avoir cette rigueur des magistrats d'autrefois , qui défendaient la société par des sévérités excessives. Ceux-ci sacrifiaient l'individu à la société; séparés du monde par leurs idées et par leurs mœurs, ils opéraient sur la nature vivante comme on opère sur la nature morte , sans pitié pour des douleurs qu'ils ne connaissaient pas , et qu'ils pouvaient à peine comprendre. Chez eux , jamais le cœur n'a défailli ; jamais la main n'a tremblé, ils étaient des sacrificateurs, en même temps que des juges, et l'ordre de la société avait en eux de fidèles et sévères gardiens. Peut-il en être de même aujourd' hui? Aujourd'hui l'individu tient plus de place qu'autrefois; il règne, outre tous les membres de la société une solidarité que le mouvement des idées tend, chaque jour, à rendre plus étroite. Entre eux les barrières sont brisées ; ils vivent tous de la même vie, et le magistrat n'est pas plus libre qu'un autre de fermer son
cœur au sentiment de misères qu'il a peut-être connues, et de douleurs qu'il a éprouvées. La justice est chez nous ce qu'elle a été chez les Romains: elle devient plus miséricordieuse et plus pitoyable à mesure que les esprits se civilisent, que les lumières se répandent, que les mœurs s'adoucissent, que les classes se mêlent et se confondent. Qui ne sent , toutefois, qu'il y a là ud excès à craindre ? De même qu'il était dur autrefois de sacrifier l'individu à la société, il serait dangereux aujourd'hui de sacrifier la société à l'individu, en faisant de la loi l'instrument docile des caprices des époux, ou de leurs mécontentements passagers C'est là maintenant qu'est le danger, et ce qui pourrait le prouver, c'est la facilité peut-être excessive avec laquelle sont accueillies les demandes en séparation de corps. Sur plus de neuf cents demandes, cent à peine ont été rejetées. Est-ce là la proportion ordinaire ? On peut croire que le juge cède malgré lui à cette mollesâe dont nous parlions plus haut, et qui est le signe et l'effet des civilisations extrêmes. Les magistrats d'autrefois, inaccessibles aux faiblesses humaines, ont oublié souvent qu'ils étaient hommes. Ceux d'aujourd'hui ne doivent jamais oui)lier qu'ils sont juges. La société a lo droit d'exiger plus de vigilance et de force, des hommes chargés, par leurs fonctions, de veiller à sa défense.
LE GÉNÉRAL MICHEL. — LA GARDE MEURT. — LE GÉNÉRAL CLOUBT. — M. PORTALIS. -^ M. BOURDEAU. — M. PLOUGOULM» PREMIER PRÉSIDENT. — UN RÉQUISITOIRE DE M. MARGIIANGY.
Le sort a des hasards singuliers : il se plaît à rapprocher des noms qui doivent s'étonner de se trouver réunis. Nous avons vu. h quinze jours de distance, les enfants du général Michel réclamant, pour la mémoire de leur père, l'honneur d'un cri sublime ;
A l'audience. 299
I le géDéral Clouet, compagnon de M. de Bounnont, soldat de madame la duchesse de Berri, en 1832, et de don Miguel : au- Durd'hui vieux, pauvre, fatigué par beaucoup d'épreuves, tenlant Yainement son casque à l'obole du ministre des finances. Iprès trente années, qui l'aurait dit? Les souvenirs de Waterloo ^paraissent avec ce qu'ils ont de plus glorieux et de plus triste. L.e procès des fils du général Michel est un procès héroïque. Il ^st beau de combattre pour une telle cause et de disputer un tel [>atrimoine. C'est un noble exemple pour une société amollie et positive, qui en viendrait bientôt, si on la laissait faire, h reléguer la gloire parmi les chimères. Forçons l'histoire à Être juste ; ne souffrons pas qu'elle se rende l'écho et la complice des injustices, des erreurs et des passions des contemporains. Ce sera une preuve, ajoutée à tant d'autres preuve, du hasard qui préside aux renommées. Il est mort, celui qui a dit : la garde meurt et ne se rend pas. La présomption est en sa fiiveur. La part du général Cambronne [est assez belle : ce brave et modeste soldat n'aurait pas voulu qu'elle fût grossie aux dépens d'un de ses compagnons. Il est des actions dont l'honneur appartient à tout un peuple et dont il doit tenir à faire consacrer la vérité. Ne marchandons pas la gloire aux gens de cœur ; nous finirions par dégoûter de l'héroïsme et par rendre la gloire impossible. Ne comptons pas, pour nous défendre dans les jours de danger, sur ce scepticisme débile, maladie des peuples en décadence, qui ne sait que ricaner des grandes actions et des grands hommes.
n y a, dans le mémoire pubUé par les fils du général Michel, quelques lignes qu'on ne peut lire sans émotion. Elles sont écrites par un témoin oculaire de la mort du général Michel ; par Franck, chasseur à pied de la vieille garde, aujourd'hui adjudant h l'Hôtel des Invalides. Nous extrayons un passage de ce récit, qui appartient à l'histoire :
a M. votre père, écrit Franck au capitaine Michel, a déployé le bataillon carré composé du second régiment des chasseurs h pied, a traversé la grande route , pour prendre la gauche de cette route ; nous avons traversé un ravin , où les cuirassiers
étaieut masqués; arrivés sur le plateau, Tenuemi uous arerus par une décharge de mitraille et de feu de régiment. Devant nous le feu a cessé un moment, et pendant ce temps j'ai bien entendu M. votre père échanger quelques paroles avec l'ennemi, mais je n*ai pu entendre ni la demande, ni la réponse, car la fumée m'empêchait de voir, et le bruit des canons et des fusils sur les côtés m'empêchait d'entendre l'entretien ou la sommation. Aussitôt qu'ils eurent cessé de parler, et ce qui donne à penser que le général Michel, votre père, n'avait pas laissé d'espoir à l'ennemi, c'est qu'il se tourna auprès des chasseurs, en levant son épée, et il leur dit : «c Allons, mes amis, à prient vaincre ou mourir I » Je crois que ceci était un supplément à la réponse qu'il aura faite un instant avant la sommation de Tennemi : a La garde impériale meurt, elle ne se rend pasi » Aussitôt la pluie des balles, de la mitraille et des boulets a commencé. Le général Michel, votre père, gagne l'aile droite pour prendre le commandement ; pas sitôt arrivé là, qu'il reçoit le coup de la mort; je le vois tomber à bas de son cheval, je mets aussitôt pied à terre pour lui débarrasser les pieds des étriers, et j'abandonne mon cheval sans m'occuper de lui.
« Les aides-de-camp C... et B... étaient restés tranquillement à cheval; le général à terre, j'ai déboutonné sa capote: pendant ce temps j'ai reçu un coup de feu qui m'a traversé Yêpaule gauche, je me suis redressé, et je voyais le cheval du général qui s'en allait, je dis aussitôt aux aides-de-camp d'arrêter le cheval du général et que nous le mettrions en travers pour l'emporter ; depuis je ne les ai pas revus sur le champ de carnage. Dans, l'espérance qu'ils reviendraient, j'ai voulu déboutonner son frac et lui ôter sa cravate, mais, quand je suis arri\é au troisième bouton, j'ai reçu un coup de biscaïen au coudt^ gauche qui m'a fracturé le bras, et j'ai tombé en croix sur le général. Je me suis ramassé, et j'ai resté couché à côté de lui, daib l'espérance que C. . . et B. . . reviendraient ; j'ai resté, je crois, vinei bonnes minutes dans cette attitude, mais personne n'est venu. 11 pouvait être entre six et sept heures du soir, car dans ce carnage et ce malheur, on n'a pas le temps de tirer sa montre,
A l'audience. 301
comme dans un salon. Enfin l'ennemi a avance ; dans Tespérance de ne pas être leur prisonnier, j'ai fait un dernier effort, je me suis ramassé, j'ai mis le portefeuille contre le général, dans Tespérance que l'ennemi le reconnaîtrait et le respecterait, et je cherchai à me retirer, perdant mon sang par quatre ouvertures ; mais pendant que je faisais tous ces préparatifs, l'ennemi avait gagné du terrain, et malgré moi je fus fait prisonnier. »
Il est des devoirs qu'on ne viole pas impunément ; le général Clouet en est la preuve. C'est une assez grave question que celle de son procès. Quel est le sens de l'art. 21 du Code civil ? Le chef de bande, conduit au service d'un prétendant par l'appât du gain, par le goût des aventures, par le fanatisme politique, sera-t-il censé avoir abdiqué sa qualité de Français, comme s'il se fût mis au service d'une puissance reconnue î On conçoit ce qu'il peut y avoir de piquant dans une semblable question, au milieu des prétendants de toute sorte, qui errent dans ce moment sur les grandes routes de l'Europe. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Que le général Clouet ait associé sa fortune à celle de D. Miguel? que nous fait. Que nous fait encore qu'il ait tenté vainement, en 1832, de réveiller, sous les bruyères de la Vendée et du Bocage, les cendres endormies des Stofilet et des Larochejacquelin?No savons-nous pas ce que sont les révolutions et les guerres civiles, et ce qu'il faut pardonner aux entraînements des circonstances et des partis? On n'est pas toujours maître de sa destinée ; on n'est pas libre, quand on veut, de résister au courant. Il est des hommes nés pour le bruit, qu'attire le triste éclat des luttes intestines, et qui sont séduits par le danger comme d'autres sont séduits par le repos. Encore un peu, et nous ne comprendrons plus rien à ces natures fougueuses et ardentes, comme on en rencontre à chaque pas dans les guerres du moyen âge. Soyons indulgents pour les fautes que le dévouement ou le danger ont ennoblies.
Il est d'autres fautes qu'on n'excuse pas, et que le temps luimôme ne peut parvenir à faire oublier. Malheur aux fils ingrats qui trahissent leur patrie ! leurs triomphes seront de peu de durée, et leur honte sera éternelle. Cependant nous ne voudrions
pas voir la justice céder à des ressentiments légitimes ; il y a dfê vengeances qui ont quelque chose de mesquin et de rigoureux: c'est un triste spectacle que celui d'un vieux soldat réduit à demander son pain d'une main mutilée.
Le conseil de Tordre des avocats vient de désigner l'éloge de M. Portalis, comme sujet du discours qui doit être prononcé à la rentrée des conférences de l'année prochaine. C'est un juste hommage rendu à une belle et pure renommée. Il est bien que le barreau de Paris cherche à resserrer les liens de la solidarilé qui doit unir les avocats des différentes villes de France. Les avocats, quel que soit leur pays, qui ont honoré leur profession par leur talent et par leur vertu , ont droit à ce souvenir. Oo devait commencer par M. Portalis ; il n'y a pas eu de destinée mieux remplie que la sienne. Son nom , qui se lie aux beaux souvenirs de l'histoire moderne , ne rappelle que des idées de sagesse et de modération. Dirons-nous que les ciroonstances présentes donnent à cet éloge un mérite d'à-propos, auquel on n'avait peut-èU*e pas songé? Le confident du premier consul , l'auteur principal du Code civil , qui aida le plus au concordat, n'a pas besoin d'être défendu contre d'injustes et téméraires attaques. La vie de M. Portalis offre plus d'un trait digne d'être recueilli.
Avocat à Aix, et avocat renommé, il eut l'honneur redoutable de lutter contre Mirabeau lui-même dans son procès en séparation contre sa femme. Hasard étrange, qui mett^iiit ainsi en présence, en 1 785, deux hommes appelés à des destinées si diverses, dont l'un devait commencer la Révolution, dont l'autre devait aider à la finir i D'un côté l'imagination fougueuse d'un patricien mécontent ; de l'autre, une intelligence calme, amoureuse de l'ordre et de la discipline , vouée au culte des idées modérées, éclose au sein des classes moyennes, et qui devait, quelques années plus tard , écrire dans nos codes , avec tant de raison et de bon sens , la loi civile des classes moyennes I
Il faut voir comme le parti pris par Mirabeau, de plaider luimême, plonge son père dans une stupéfaction profonde, «c Voilà
A l'audience. 303
donc M. le comte à son apogée , écrivait-ii à son frère le bailli ; il va plaider lui-même » et sans doute on lui dit que c'est beau, et qu'il est autant au-dessus de ses confrères, les autres marchands de paroles , que les étoiles sont au-dessus des coquelicots.)» Dans un autre endroit , il ajoute : a Quoique ayant peine à avaler l'idée que le petit-fils de notre père, tel que nous l'avons vu passer sur le cours , toute la foule, petits et grands , ôtant de loin le chapeau , va maintenant figurer à la barre de l'avantcour, disputant la pratique aux aboyeurs de la chicane; je me suis dit ensuite que Louis XIV serait un peu plus étonné , s'il voyait la femme de son arrière-successeur en habits de paysanne et tablier , sans suite , pages ni personne , courant le palais et les terrasses, demander au premier polisson en frac de lui donner la main^ que l'autre lui prête seulement jusqu'au bas de l'escalier. ^^^
Vomi des hummes avait raison ; il y avait des pressentiments dans son orgueil ; ceux qui voulaient avoir de la royauté les avantages sans les charges, tuaient la royauté; le gentilhonmie de vieille race, devenu avocat, annonçait une révolution. On sait comment la chose finit, et comment l'éloquence de Mirabeau fut vaincue par le sang-froid et l'habileté de son adversaire. Dans plus d'une occasion , Mirabeau rend justice à Portalis. <t Non , Messieurs, dit-il dans une de ses répliques, rendez grâce à l'écrit, à l'honnêteté du défenseur de M"" de Mirabeau; si vous n'avez pas entendu, s'il ne vous a pas fallu longuement savourer le plus atroce , le plus calomnieux des romans, c'est qu'il l'a trouvé trop absurde, trop immoral; il n'a pas voulu en souiller son organe ni sa profession, et je lui dois cette justice, que, depuis le jour où' je l'accusai à vos yeux d'avoir ourdi le fatal procès, il s'est efforcé de le terminer avec un zèle qui montre assez combien il avait été cruellement trompé. C'est la plus noble vengeance qu'il ait pu prendre de mon reproche, et je lui devais cette déclaration et cet hommage. »
On voit si c'est une vie digne d'être racontée que cette vie mêlée à beaucoup d'événements judiciaires et politiques; qui prélude par les triomphes du barreau à de plus grands triom-
phes ; où Ton rencontre enfin Napoléon et Mirabeau. La Résolution a eu des hommes plus savants, plus hardis, plus éloquents que M. Portalis; nul peut-être ne fut plus sage, plus habile, plus modéré, mieux fait pour la tâche qu'il avait rerue de la confiance du premier consul ; nul n'exprima plus constamment et plus complètement que lui les idées et les besoins de la société moderne.
Ce qui lui a manqué, ce fut une initiation plus décidée et plus vive aux idées et aux nécessités delà Révolution, dont il a été un interprète quelquefois trop timide. Qui sait si ce n'est pas par ces hésitations-là mêmes qu'il plaisait au premier consul , parce qu'en le rendant moins exigeant , elles rendaient moins difficiles l'œuvre de reconstruction et de transaction que le consul projetait. Ce qu'il lui fallait, c'étaient précisément des hommes comme M. Portalis, sans préjugés, sans engagements et sans passions, connaissant les affaires et habitués à regarder le pouvoir comme l'instrument le plus sûr du bonheur des peuples.
Il vient de mourir un ancien garde-des-sceaux , sans qu*en ait paru seulement s'en apercevoir, M. Bourdeau a eu le malheur d'attacher son nom à une jurisprudence que nous ne craignons pas d'appeler fâcheuse, parce qu'elle tend à dénaturer l'esprit de la législation sur la presse. — Oublié à peu près depuis 1830, élevé à la pairie dans ces dernières années, M. Bourdeau n'en avait pas moins été un homme presque considérable, qui joua un rôle actif dans les querelles qui signalèrent les premières années de la Restauration. Député en 1815, il s'associa, par son vote, aux mesures les plus extrêmes décrétées alors: à la loi sur les cours prévôtales , à celles sur les cris séditieux et sur l'amnistie. Un des premiers, il crie au scandale lors de la pétition de M. Madier de Montjau. — Quelques années plus tard, on le trouve , sous le ministère de M. de Villèle , dans les rangs de l'opposition royaliste, qui préparait les voies, d'accord avec l'opposition libérale, au ministère Martignac.
La réaction dévote trouva un redoutable adversaire dans
M. Bourdeau, imbu des préjugés et des passions parlementaires.Ce fut alors qu'il prononça son fameux mot a sur ï ancien régime, avec les jésuites de plus elles libertés de V Eglise gallicane de moins.» Le mot fit fortune dans un temps où Ton essayait de remettre à neuf les libertés de l'Église gallicane. Le trait était d'autant plus vif qu'il venait d'une main amie; il valut à M. Bourdeau des inimitiés déclarées et une sorte de popularité dont il ne dut pas laisser que d'être surpris. On lui sut gré d'avoir brisé sans retour avec d'anciennes affections; le camp dans lequel il entrait, enseignes déployées, le salua comme un de ses chefs. Garde-des-sceaux quelque temps après, il ne put jouir des honneurs de la première présidence de la cour royale de Limoges, qu'il s'était réservés, lors de sa retraite. M. de Gaujal, refusant le siège à la cour de cassation qui lui avait été offert, rendit vaines pour M. Bourdeau les espérances de bonheur tranquille dont il s'était bercé. La révolution de 1830 le surprit dans cet état, comme tant d'autres dont elle dépassait si brusquement les idées.
La cour de cassation va avoir à juger dans quelques jours une question grave et sur laquelle sa jurisprudence va se fixer ; nous voulons parler du droit de réponse dans les journaux. Les lois, et surtout les lois politiques, doivent être interprétées suivant l'esprit bien plus que suivant la lettre ; il y a dans toutes les lois politiques un sens secret dont il faut que le magistrat se pénètre, s'il veut l'appliquer sainement et sagement. Le législateur, qui a entendu faire une loi de protection pour la société, n'a pas voulu en faire un instrument de persécution mesquine contre la presse. Nous ne pensons jamais au droit de réponse sans nous rappeler ce que dit si sagement Bayle à ce sujet :
<( La critique d'un ouvrage est, à proprement parler, un procès que l'on intente à un auteur devant ses juges naturels. On l'ajourne à comparaître devant le public, pour voir dire ou qu'il a mal raisonné, ou qu'il a mal entendu certaines choses. Le voilà donc cité au tribunal légitime, car c'est au public à juger, en première et en dernière instance, de ces sortes d'accusa-
lions. Il ne faut donc pas que cet auteur se pourvoie devant d'autres Juges. »
M. Plougoulm est nommé premier président de la cour royale de Rennes. C'est pour lui une vie nouvelle qui commence. L'homme mêlé aux luttes les plus ardentes, depuis dix années, avait le droit d'aspirer au repos ; son talent incontestable justifie la récompense qu'il a reçue. Personne n'a eu la parole plus puissante et plus naturelle que M. Plougoulm ; personne n'a su donner plus d'éclat, dans des jours difficiles, aux difficiles fonctions du ministère public. C'était une manière de discuter élevée et familière, dont on n'a pu , jusqu'à présent, parvenir à lui dérober le secret. Il excellait à parler aux jurés, à deviner, pour ainsi dire, leur pensée, à laquelle il se hâtait d'adapter la sienne. Chez lui, pas de thème conçu à l'avance, pas de parti pris; aucune de ces improvisations préméditées dont le souvenir vous trouble, et dont l'attirail ôte à l'orateur la liberté de l'action et du mouvement. Il était, avant tout, ce que devraient être tous les orateurs et particulièrement les orateurs judiciaires : rhomme de la cause et du moment. Tacticien habile, nul n'a su comme lui tirer de toutes les situations le meilleur parti p(tôsible. On se souvient d'une affaire dans laquelle était compro' mis un ancien fonctionnaire de la Restauration , écrivain courageux et passionné; M. de Conny. Ce n'eût été rien que de le faire condamner : M. Plougoulm était habitué à de semblables triomphes. C'était beaucoup d'obtenir d'un tel homme une sorte d'aveu qui, ressemblant à une concession, donnât au pouvoir l'avantage de la modération dans la force. On sait comme il s'y prit. M. de Conny, déconcerté par une interpellation directe , laissa échapper une réponse qui désintéressait le ministère public, en lui procurant une de ses plus éclatantes victoires.
M. Plougouhn donnait alors aux magistrats du parquet une leçon qu'ils ont quelquefois oubliée , qu'il a peut-être quelquefois oubliée lui-même. On ne songe pas assez qu'il n'en est pas des délits de la presse comme des délits ordinaires. Nul ne
k l'audience. 307
pourra ôter aux délits politiques, quel que soit son talent et quel que soit son zèle , ce caractère changeant qui tient à la politique elle-même. Quel plus grand triomphe que d'amener le prévenu à confesser son erreur et à reconnaître qu'il s'est trompé deyant la société tout entière I II y a dans un tel aveu pour le pouvoir, une satisfaction réelle, qui vaut mieux que l'amende et que la prison. Qu'on ne vienne pas dire qu'en agissant de la sorte le pouvoir se désarme; ce sont ses adversaires qui se désarment en s'humiliant. Les partis ne se relèvent pas de semblables victoires : elles sont pour eux le signe certain de leur décadence. Il n'y a jamais de confesseurs et de martyrs autour des dieux qui s'en vont.
M. Plougoulm a, dans sa manière de dire , quelque chose de simple, de sobre et de nerveux, qui sent l'homme nourri debonnesétudes. lia préludé au barreau par l'enseignement ; il a traduit Démosthènes et Cicéron, simplement, vigoiveusement, comme Démosthènes et Cicéron veulent être traduits. Nous sommes habitués maintenant à plus de grâce et à plus d'apprêt. Le style de M. Plougoulm peut sembler parfois, dans sa véhémence, trop nu et trop dépouillé; on y voudrait voir plus d'images et plus d'éclat; tel qu'il est, cependant, c'est un bon style, dont la simplicité séait à merveille à la gravité des fonctions qu'il a remplies.
Ce qui manquait à M. Plougoulm, c'était une sorte de facilité claire et courante, qui rend la pensée transparente à l'instant même. Chez lui, la pensée, au contraire, faisait effort pour se dégager ; les mots ne venaient pas tout seuls ; il fallait la lutte pour leur donner de la couleur, de la vigueur et de l'accent.
De plus, dans les causes ordinaires, M. Plougoulm semblait éprouver une sorte d'embarras; l'art des détails lui manquait, cet art essentiel dans les discussions judiciaires. Il ne savait pas dévider une cause. La langue de la pratique ne semblait pas être sa langue naturelle; de là une sorte de confusion et d'embarras, qui ne lui avaient pas permis de prendre au barreau la place que la magistrature lui réservait.
M. Plougoulm va retrouver à Rennes quelques débris de l'a-
ristocratie parlementaire. C'est une des vieilles cités où vivent encore les souvenirs du passé. Tout le monde connaît les résistances du parlement de Bretagne, qui n'étaient autre chose que les derniers efforts de l'esprit provincial contre l'esprit'administratif. Qui ne sait les querelles de H. le duc d'Aiguillon , de MM. de la Chalotais, magistrats altiers qui représentaient si vivement la nationalité bretonne , cette nationalité vivace et in* domptable? Ce qu'il y eut de plus singulier, c'est que tout le monde prit le change , les philosophes eux-mêmes, lesquels ne surent pas voir qu'il n'y avait rien à gagner, dans de pareilles disputes, pour le bonheur et pour la liberté des peuples. L'événement ne devait pas tarder d'ailleurs à démentir leurs espérances. A peine les premiers bruits de la Révolution se fontils entendre , les magistrats du parlement de Bretagne sont inquiets et mécontents. L'un des premiers, ce parlement s'insurge contre les décrets de l'assemblée constituante. La chambre des vacations avait refusé de rendre la justice; elle soutenait que les membres |de l'assemblée n'avaient pu, sans violer leur mandat, dépouiller les provinces de leurs privilèges. C'était, comme on voit, la vieille France contre la France nouvelle ; c'étaient les derniers bruits de la querelle qui allait être vidée entre les provinces et le pouvoir central. On ne peut se faire une idée du scandale que de telles récriminations excitèrent au sein de l'assemblée. Tous les partis furent d'accord pour blâmer le parlement; non seulement Barnave, Duport, décidés dès lors à des réformes décisives, mais ceux encore que leurs opinions personnelles semblaient rattacher au culte du passé, comme Bergasse, par exemple. Il faut entendre à ce sujet Chapelier, le plus célèbre avocat du parlement de Rennes, un des pères de la révolution française. Voici dans quels termes il dépose contre des hommes dont il avait partagé si longtemps les triomphes et les dangers.
* a Ce parlement, qui se prétend conservateur des franchises, a violé ces franchises. Il enregistrait sans le consentement dc^ États presque toutes les lois des ministres; il enregistrait des impôts mnlgrr lo refus des États. Nous connaissons dix millionN
A l'audience. 309
d'impAts non consentis, et cependant enregistrés et perçus. Il a refusé aux États la communication des lois ; il a dit qu'un impôt, pour être enregistré, devait être consenti par les États, et il a prouvé que Tenregistrement seul liait le peuple malgré lui. On la vu dans le siècle dernier défendre d'assembler les États, prétendre que les commissaires de ces États ne devaient être reçus devant lui qu'à la barre et debout Ainsi, il s'est toujours
mis au-dessus de la nation Au milieu de ce siècle , par des
arrêts secrets , il a résolu de ne recevoir que des nobles parmi ses
membres Je dois dire, dit Chapelier en terminant, que les
mains de ces magistrats ont toujours été pures comme la justice. »
Noble hommage rendu par un accusateur à la probité de ceux qu'il accuse; à cette probité dont le souvenir suffit encore pour absoudre l'ancienne magistrature jfrançaise de quelques fautes ' et de quelques erreurs. Ce parlement de Bretagne, où les nobles Bretons venaient s'asseoir sur les fleurs de lis, a conservé une sorte de physionomie originale. Cinquante ans de révolution n'ont pu parvenir à y effacer les souvenirs et les traditions du passé. La cour royale de Rennes, l'une des plus importantes du royaume, tant par l'étendue de son ressort que par le nombre des magistrats, comprend tous les départements de l'ancienne Bretagne, qui semble revivre là dans sa vieille et invincible unité.
Qui sait? M. le premier président Plougoulm, une fois au port, regrettera peut-être quelquefois les tempêtes de l'audience, au bruit desquelles son oreille était accoutumée, et dont le souvenir lui rappellera des triomphes et des dangers. M. Plougoulm, auquel on peut citer Cicéron, sera-t-il de l'avis de Cicéron, lorsqu'il écrivait (1)?
c< Mais, dit-on, la vieillesse ne fait pas ce que font les jeunes gens. Non; mais elle fait des choses beaucoup plus grandes et meilleures. Ce n'est point par la force, la vitesse, l'agilité du
(1) De la Vieillesse et de l'Amitié^ traités de Cicéron, traduits par M. Plougoulm, ancien procureur-général.
corps, que se font les grandes choses ; c'est par la prudence, la sagesse, l'autorité des conseils ; et ces dons, loin d'être enlevés à la vieillesse, en sont, au contraire, l'apanage.
c( Pour moi qui, comme soldat, tribun, lieutenant, consul, ai tant fait la guerre, me trouvez-vous oisif, parce que je ne la fais plus? Mais j'indique au sénat quand et comment il faut la faire... Puissent les dieux immortels vous réserver cette palme, ô Scipion, et vous conduire sur les pas de votre aïeul I... Il mourut l'année qui précéda ma censure, neuf ans après mon consulat, sans lequel il eût été créé consul pour la seconde fois. S'il eût vécu cent ans, se fût-il repenti de sa vieillesse ? Sans doute, il n'aurait pu courir, sauter, combattre de loin avec le javelot, de près avec l'épée; mais il eût toujours excellé par la prudence, la raison, les conseils. »
Dans un autre endroit, Gioéron dit encore :
« Ménagez vos forces; n'allez pas au delà, et vous D*cn souhaiterez jamais de plus grandes. .. Quelle que soit la part qui nous est faite, soyons contents : un acteur , pour être applaudi, n'a pas besoin de jouer dans toute la pièce : il suffit qu'il plaise dans l'acte où il paraît. »
Lorsque Cicéron écrivait de la sorte, il avait soixante-trois ans ; c'était le lendemain de la mort de César, la veille des proscriptions d'Octave, au milieu des déchirements de la république. M. Plougoulm n'en est pas là ; son bras n'est pas glacé par l'âge ; il peut manier encore la lance et le javelot. La pièce est-elle finie? Se contentera-t-il des honneurs tranquilles de la première présidence? Après les luttes judiciaires, il y a les luttes politiques, plus émouvantes mille fois et plus passionnées. Il y a des natures auxquelles pèse le repos, et qui, à peine échappées au danger, le regrettent et le redemandent. C'est une si grande puissance que celle d'une parole habile et maîtresse d'elle-même, qu'on comprend qu'il soit difficile d'y renoncer. Si les rois abdiquent, les orateurs n'abdiquent pas.
La gloire de l'orateur, cette gloire payée comptant, a quelque chose qui enivre. On ne se dit pas que tous les champs de bataille ne sont pas les mêmes; que tel a vaincu au barreau qui a
A l'audience. 311
succombé à la tribune, et que le dieu de Téloquence politique est un dieu jaloux» qui n'accepte que les sacrifices sans partage offerts sur ses autels. 11 en est des hasards de la parole comme des hasards des combats : on ne fait attention qu'aux heureux et aux victorieux. Brillantes illusions qu'il faut respecter , puisqu'elles font les orateurs et les héros I
Il vient de se plaider un triste procès, celui d'un fils demandant des aliments à sa mère; procès dont nous ne parlerions pas, s'il ne se rattachait à certains souvenirs dont personne n'a cherché à cacher le mystère. Ce fils, tout le monde sait quel sang coule dans ses veines ; sa ressemblance frappante avec une glorieuse et populaire image le dit assez. Nous ne savons si nous nous trompons : il y a un réel hommage, selon nous, rendu à la morale publique, dans la pudeur avec laquelle l'empereur parle de ce jeune enfant, auquel il s'efforce, par ses volontés dernières, d'assurer une honorable et modeste destinée. Touchante sollicitude d'un père, et qui devait être si fatalement trompée I II y a loin de là,^comme on voit, à l'insolente fortune des bAtards de Louis XIV, que l'orgueil du trône réservait, le cas échéant, pour mattres à la France. L'ombre du grand roi devait-elle recevoir de telles leçons du soldat parvenu ? On ne peut s'empêcher de sourire des projets que forme l'empereur pour l'enfant qu'il n'ose appeler son fils. Il désire voir le petit Léon entrer dans la magistrature. Il aurait été piquant de voir le fils du vainqueur des Pyramides et de Marengo, juge au tribunal de première instance de la Seine.
En 1816, celle que le comte Léon appelle sa mère, plaidait contre son premier mari, demandant la nullité de son divorce, et qui avait publié des libelles pleins de violence, ayant pour titre : Buonaparte et Murât, ravisseurs d'une jeune femme. — Nouvelles preuves du rapt de madame Revel, etc.
Sa demande fut rejetée ; les mémoires, publiés à l'appui, furent supprimés sur les conclusions de M. Marchangy, avocat du roi.
M. Marchangy, qui n'y allait pas de main morte, compare tout simplement les Tuileries impériales à Caprée.
(( Taisons, dit-il, les débauches de Caprée, les impudiques enchères où le déshonneur des familles, soldé avec la sueur des peuples, où d'éclatants adultères servaient de délassements à des crimes plus grands encore. Taisons tous ces excès; imitons à l'égard du despote qui s'en rendit coupable, imitons ce silence vengeur qu'on décréta jadis dans Ephèse, pour frustrer un incendiaire de sa criminelle espérance. »
Tibère et Érostrate, du même coup : rien que cela l Voilà comme s'exprimait la fidélité légitime en 1816, dans ce royaume, célèbre par les galanteries de François P', d'Henri IV, de Louis XIV, de Louis XV. 0 clémence des avocats du roi ! ô justire des partis I
M. DR MARTIGNAC — LE STYLEJUDICUIRB. — LE BARREAU SODS LDCIS XIV. — LA MAGISTRATURE d'AUTREFOIS. — M. VIVIEN.
La révolution de 1830 continue de payer, avec beaucoup de grAce, la dello des gouvernements qui l'ont précédée. Elle salue (le ses hommages la statue élevée dans une petite ville du Périgord à M. de Marlignac, esprit fin, orateur habile, ministre aimable, auquel il n'a manqué peut-être, pour réussir dans l'œuvre difficile par lui entreprise, que de venir dans des temps meilleurs et d'avoir affaire à des passions moins irritées. Ce que c'est cependant que la destinée! A M. de Martignac, royaliste ardent, mftlé à toutes les entreprises et à toutes les hardiesses malheureuses du commencement de la Restauration, rapporteur des lois les plus fâcheuses contre la presse, instrument et ami de
A l'audience. 313
M. de ViHèle, qui aurait osé prédire cet étrange retour, et qu'une révolution victorieuse se chargerait de glorifier son image? Il y a, dans une telle complaisance, quelque chose qui peint mieux une époque, que tout ce qu'on pourrait dire. On y sent le culte des opinions adoucies succédant au culte des opinions extrêmes, et cette lassitude indulgente, amoureuse de l'ordre et du repos, qui met la modération au premier rang des vertus. Ce qu'on aime dans M. de Martignac, c'est précisément le souvenir de ces vaines tentatives de rapprochement entre les partis, qui suffit encore à.protéger son nom. M. de Martignac eut le rare mérite de savoir s'arrêter à temps. Averti par une sagesse qui lui était naturelle, que les luttes politiques avaient altérée sans la détruire; guidé par des pressentiments secrets, il essaya avec bonne foi, avec talent et avec courage, la solution d'un problème que deux révolutions n'ont pu encore trouver. Le temps si court de son ministère forme une époque à part au milieu de la Restauration.
Il y avait dans M. de Martignac une qualité qui devient de plus en plus rare, la propriété et la simplicité d'expression, qui donnaient à sa parole un charme puissant. Aujourd'hui il y a comme une confusion des langues. Les jurisconsultes écrivent comme des romanciers, et les romanciers comme des jurisconsultes. A force de recherche et de prétention, on finira par ôler à la langue française cette clarté, cette précision, cette appropriation de termes, qui ont fait de cette langue le plus précieux de tous les instruments pour les travaux de l'esprit. Si nous n'y faisons attention, nous allons perdre le style juridique, si clair et si puissant sous la plume des jurisconsultes d'autrefois, auquel on substitue une sorte de jargon emprunté à tous les idiomes. Toutes les sciences ont une langue qui leur est propre. Ne pas savoir la langue d'une science, c'est ne pas savoir la science elle-même; toutes les exagérations, tous les tours de force du langage ne prouvent qu'une chose, c'est l'impuissance où l'on est pour exprimer des idées dont on ne s'est pas rendu le maître par la réflexion et par le travail. Tout homme qui ne sait
qu'à peu près, et que fuit, par conséquent, le mot pit^re, courra comme un enfant après l'éclat et après l'image. Il se fera dans sa tête, à la suite d'études mal faites ou faites à la hftte, une confusion au travers de laquelle l'esprit aura peine à se reconnaître.
De là, ce style bouffi et malsain qui écrase l'idée plutAt qu'il ne l'exprime, et qui n'ofiEre à la pensée rien de net, rien d'arrêté, rien de précis.
Nous nous permettons d'indiquer à IIM. les gens du roi, qui doivent être quelquefois en peine, un beau sujet de mercuriale. Ce sujet serait : le style judiciaire. Qu'on ne s'y trompe pas; ce n'est pas de littérature qu'il s'agit, c'est de la science ellemémie, plus intéressée qu'on ne pense à ce que la langue ne soit point dénaturée. Il faudrait dire les progrès de cette invasion que nous déplorons et signaler les idées sous l'empire desquelles elle s'est faite. Nous reconnaissons que les idées, dans leur marche, tendent à imprimer aux mots eux-mêmes un mouvement plus vif et plus rapide ; nous devenons plus exigeants qu'autrefois ; nous né nous contentons pas de si peu que nos pères. C'est Voltaire qui écrivait à M. de Burigny, à propos de Grotius et d'Érasme : a Ces deux hommes sont heureux d'être venus avant ce siècle : il nous faut aujourd'hui quelque chose d'un peu plus fort ; ils sont venus au commencement du repas : nous sommes ivres à présent; nous demandons du vin du Cap et de l'eau des Barbades. d
Mon Dieu I que demandons-nous donc aujourd'hui, si on en était déjà là du temps de Voltaire? Le fait est que rien n'est pire que l'exagération, et que rien n'est plus aisé. La mesure et la sobriété sont les véritables caractères des esprits bien faits : c'est toujours par l'au delà et non par l'en deçà que les langues courent risque de se corrompre.
Une fois la barrière levée, on prend le premier mot venu: pour parler comme Voltaire, on est ivre, c'est-à-dire à la merci de tous les hasards et de toutes les rencontres. Au lieu de cette force contenue, signe caractéristique du véritable savant dans toutes les sciences, on se laisse aller à toutes les fantaisies et à tous les caprices. On fait de la science avec de l'imagin&tion, et
A l'audience. 315
de l'imagÎDation avec la science ; stérile alliance eu général, et d*où ne sort rien de bon. C'est quelque chose de triste à dire, comme le méchant style a fait des progrès. Les magistrats euxmêmes ne sont pas à Tabri de la contagion ; ils ne savent plus se contenter de cette concision raisonnable et sévère à laquelle leurs arrêts devraient emprunter toute leur force. Il leur faut des ornements; il leur faut de l'éclat. Nous rapportions, il n'y a pas bien longtemps, le texte fort long d'un jugement rendu dans une séparation de corps, et dont les esprits les plus exercés dans ces matières auraient pu envier la finesse. Les magistrats ne sont pas obligés de tout savoir ; il est une certaine ignorance qui sied bien à l'austérité de leurs fonctions.
Une cour du mi.di, appelée à donner son avis sur les modifications du régime hypothécaire» motivait ainsi sa résistance à certains changements qui auraient eu pour effet de protéger plus efficacement les droits des tiers : a Ce serait découronner notre Code civil de cette philosophie spiritualiste qui le place si haut au-dessus des œuvres de la codification moderne. » En vérité, est-ce là une manière de dire raisonnable et digne d'hommes graves? Qu'est-ce que découranner un code... et que... découronner de cette philosophie spiritualiste?
Est-ce là la langue que nous ont léguée nos pères , la langue qu'illustrait Montesquieu et que parlaient si bien d'Aguesseau et Pothierîlly a pis que cela dans la phrase que nous venons de citer : il y a cette manie systématique que ne devraient pas admettre légèrement le bon sens et l'expérience des magistrats. Les systèmes sont à la mode de nos jours ; on le conçoit : c'est si commode , un système ; cela vous dispense do tout : de lire , de voir et d'étudier. Avec un système, on plie tous les faits à la même règle; tant pis pour ceux qui ne peuvent pas s'y prêter. Il y a des mots faits d'avance et qui servent à exprimer des idées banales; ainsi de Ibl philosophie spiritualiste du Code civil, qui sert à défrayer, depuis bientôt quinze ans, tant de beaux esprits, il y a cela de remarquable dans l'histoire du droit français, c'est qu'on ne trouvera jamais ces mots sous la plume des hommes qui furent si humblement et si sincèrement chrétiens, et qui se
con tentaient de faire du droit une science d'expérience et déraison, destinée h régir les choses de la terre, sans la mêler aui choses du ciel. Pour cela il a fallu une époque comme la nôtre, inquiète et agitée, où des esprits eux-mêmes inquiets et agités, ont trouvé du bel air de donner un démenti à l'histoire, et de faire des systèmes sur l'esprit de nos codes, à bon marché et après coup. Ce qu'il y a de vrai, c'est que la loi moderne a été faite* en vue de la société civile ; qu'on a voulu rompre, et qu'on a rompu, en effet, le lien qui l'attachait autrefois à la loi religieuse. 11 n'y a eu, dans le Code civil, ni esprit de parti, ni système; c'est l'œuvre de jurisconsultes; non de philosophes; il va eu, et c'est là sa gloire, transaction et affranchissement.
Voilà la vérité, qui prête peut-être moins à l'éloquence que les systèmes, mais qui n'en est pas moins la vérité.
Montesquieu, dans un discours rempli d'idées justes et ingénieuses, prononcé à l'académie des sciences de Bordeaux, le 15 novembre 1 725, écrivait ce qui suit :
« Les livres de pur esprit, comme ceux de poésie et d'éloquence, ont au moins des utilités générales; et ces sortes d'avantages sont souvent plus grands que des avantages particuliers. Nous apprenons dans les livres de pur esprit l'art d'écrire , l'art de rendre nos idées, de les exprimer noblement, vivement, avec force, avec grâce, avec ordre et avec cette variété qui délasse l'esprit.
« Il n'y a personne qui n'ait vu en sa vie des gens qui, appliqués à leur art, auraient pu le pousser très-loin; mais qui, faute d'éducation, incapables également de rendre une idée et de b suivre, perdaient tout l'avantage de leurs travaux et de leurs talents.
« Les sciences se touchent les unes les autres. Les plus abstraites aboutissent à celles qui le sont le moins, et le corps des sciences lient tout entier aux belles*lettres.Or, les sciences gagneraient beaucoup à ôtre traitées d'une manière ingénieuse et délicate ; c'est par là qu'on en Ole la sécheresse, qu'on prévient la lassitude, et qu'on les met à la portée de tous les esprits. Si le
A l'audience. 317
père Halebranche avait été un écrivain moins enchanteur, sa philosophie serait restée dans le fond d'un collège, comme dans une espèce de monde souterrain. »
Il uj a rien de plus vrai et de mieux dit. Nous oserons ajouter que Montesquieu ne va peut-être pas assez loin ; il semble rester à moitié chemin de ce qu'il voulait dire. Dans les livres de pur esprit, comme illesappelle, on n'apprend pas seulement Vart de rendre ses idées, de les exprimer noblement, vivement, avec force, avec grâce , ce qui serait déjà bien quelque chose ; on apprend, ce qui vaut mieux encore, l'art de penser. Les exemples sont-ils si rares, de nos jours , dans toutes les sciences et même dans la science du droit, d'hommes incapables de rendre une idée et de la suivre y qui perdent tout V avantage de leurs travaux et de leurs talents? Ce qu'ils savent, c'est le procédé technique dont ils excellent à décrire les secrets : le reste leur échappe; ils n'ont pas eu le temps de s'en occuper.
Amoureux et esclaves de la routine, ils feront demain ce qu'ils font aujourd'hui, ce qu'ils ont fait hier; ils arrivent ainsi, en fermant les jeux et en marchant toujours, à une sorte de perfection invariable et mécanique, qui ne laisse rien à désirer, rien à espérer. Seulement , vienne une occasion éclatante, difficile, on les verra alors se débattre, et se débattre vainement, comme des oiseaux pris au piège. Ce qui leur manque, c'est précisément ce que les livres de pur eq)r*neur auraient donné : la hardiesse , la force , l'indépendance, qui vous rendent maître de vous-même et qui vous permettraient presque, par l'habitude constante de la réflexion, de deviner ce que vous n'auriez pas appris. Il y a dans la culture et dans le développement de l'esprit une vertu qui sert à tout, et dont on ne tient pas assez de compte dans la vie pratique. Les anciens , qui sont nos maîtres, ne pensaient pas autrement. A leurs yeux, sans philosophie il n'y avait pas de jurisconsulte vraiment digne de ce nom ; le plus grand orateur, pour eux, était celui qui connaissait le mieux les hommes. Ce qu'ils recommandent avant tout, ce sont les études auxquelles on n'avait pas donné, pour rien, le nom d'humanitos, ot qui polissent l'esprit en l'agrandissant.
Voilà pourquoi nous applaudissons, de tout notre coeur, aux efforts heureux tentés, depuis quelques années, par le jeune barreau , qui attestent de sa part de véritables progrès dans la voie que nous indiquons. Il ne s'agit, en définitive, que de renouer, entre les lettres et le palais , cette antique alliance, qui n'est pas un des traits les moins curieux du siècle de Louis XIV, dont M. de Forcade, dans son discours, a tracé la vive esquisse. Croit-on que Leraatlre, Terrasson, l'ami de Fontenelle, qui valait mieux que ses livres ; que de Sacy, charmant et inimitable traducteur des Lettres de Pline, aient beaucoup perdu à être de beaux et brillants esprits? Les avocats alors étaient comptés pour quelque chose dans l'empire des lettres. Il faut voir avec quel respect Boileau parle de Patru, qu'il consulte comme un guide et comme un oracle. Ceux qui ont voué leur culte au temps passé, devraient bien nous rendre quelques-unes des traditions du passé. Ils devraient nous rendre des avocats, comme ceux que nous venons de nommer; des magistrats, comme le président de Brosses; des magistrats et des avocats savants , artistes, littérateurs, historien?, antiquaires, hommes d'affaires, hommes du monde; hommes d'esprit par -dessus tout. Des exemples comme ceux-là , quoique moins éclatants que celui du président de Brosses, n'étaient pas rares. On rencontre à chaque pas, dans le dix-huitième siècle, des magistrats unissant l'amour et la culture des lettres ou des sciences à l'exercice de leurs fonctions. Montesquieu , qu'on pourrait citer s'il ne s'était pas fait une place à part, parle , en quelque endroit, du prunier président de la cour des aides de Montpellier.
« Faites, je vous prie, écrit-il à l'abbé de Guasco, mes respectueux compliments à M. le président Bon. La première d^ physique que j'ai vue en ma vie, c'est un écrit sur les araignées, fait par lui. Je l'ai toujours regardé comme un des plus savants personnages de France ; il m'a toujours donné de l'émulatioD, quand j'ai vu qu'il joignait tant de connaissance de son métier avec tant de lumières sur le ilaétier des autres; remerciez-le bien des bontés qu'il me fait l'honneur de me marquer, n
Avec tout le respect possible pour la magistrature, pense-t-
A l'audience. 319
on qu'il y ait aujourd'hui beaucoup de magistrats doués d'un esprit assez vif, assez pénétrant , assez curieux, ayant assez de connaissances de toute sorte pour « donner de Vémulalion » à Montesquieu? Plusieurs causes d'ailleurs contribuaient à cet état de choses, dont il n'est guère permis d'espérer le retour. Les magistrats, dont la condition [était faite, pour ainsi dire, d'avance, affranchis des inquiétudes de l'ambition, riches pour la plupart, considérés, s'arrangeaient en tous lieux pour se faire une existence douce et occupée. On conçoit que, leurs fonctions remplies, ils aient été naturellement attirés vers l'étude, dans un siècle qui mettait au premier rang des triomphes, les triomphes de l'esprit. L'ami Pompignan, l'ennemi de Voltaire, dont Voltaire s'est si impitoyablement moqué , comme il se moquait de tous ses ennemis, premier président de la cour des aides de Mon* tauban, n'en était pas moins un homme d'un rare mérite, et quelquefois même ungrand poëte. Sa bibliothèque, composée par lui, était une des plus riches de l'Europe.
Où trouver maintenant rien de pareil? Il y a aujourd'hui, pour détourner la magistrature de tels travaux et de tels triomphes, indépendamment du changement des mœurs et des habitudes, les soins de la famille, les soucis de l'avancement ; il y a la politique ; il y a surtout cette humeur inquiète qui pousse chacun vers Paris, comme vers le centre unique où tout doit aboutir. Cette considération personnelle qui environnait le magistrat dans le lieu natal, n'est plus à ses yeux un lien qui le retienne. Ce qu'il veut, c'est de l'avancement. Il vise à faire son chemin comme un commis des contributions indirectes ou comme un souslieutenant. Paris surtout est le pays de ses rêves. Quel est le magistrat qui, dans le fond de sa province, s'occupe à avoir un cabinet de physique , comme le premier président Bon , ou une bibliothèque , comme le premier président Lefranc dePompignan?
Des causes à peu près analogues ont influé sur le barreau. Il ne venait à l'esprit de personne autrefois qu'on pût s'y enrichir. L'éloquence judiciaire, c'était un art un peu plus sérieux, un peu plus positif, un peu plus difficile qu'un autre; mais qui ne me-
nait pas plus pour cela, ni plus sûrement, ni plus prompteroent à la fortune. On le savait et on en prenait son parti. Ce qui attirait au barreau, c'étaient les occasions d'attacher à son nom un éclat honorable, les charmes de relations intimes, les douceurs d'une existence libre et laborieuse.
Il y avait encore, et en très-grand nombre, parmi les avocats , ceux qui recherchaient au barreau les plaisirs de l'étude et de la médiocrité dans la fortune, à l'ombre d'une confralernilé protectrice.
M. de Forcade, dans son discours, parle de Patru, mort pauvre. Il lui aurait été difficile de parler à cette époque d'un avocat mort riche. Peut-être ne trouverait-on pas, pendant tout le dix-septième siècle, un seul exemple d'une fortune acquise au barreau I Les plus heureux et les plus habiles transmettaient à leurs enfants leur patrimoine , à peine augmenté d'un pécule quasi castrense. Le siècle suivant les vit ensuite, insoucieux et prodigues comme des artistes , dépenser leurs richesses comme des grands seigneurs, témoin Élie de Beaumont; témoin Gerbier, qui n'a laissé à sa fille que la gloire de son nom.
Nous avons changé tout cela. L'esprit prévoyant et positif du siècle actuel a pénétré au barreau ; il était difficile qu'il en pût être autrement. Il n'y a pas trop à s'étonner que quelques hommes fort habiles veuillent faire fortune, dans un temps où tout le monde fait fortune. Nous vivons dans une société démocralique où les rangs se nivellent comme les intelligences ; qui fait assez peu de cas de la distinction de l'esprit, des connaissances sans application immédiate : société raisonnable et calculatrice, qui met avant tout le travail et le profit. De là des changements qui se font remarquer au barreau comme ailleurs. Personne n*c>t maître de soi ; personne n'a de loisirs; on ne fait plus la part de la méditation, de la retraite et de l'étude.
Les esprits les plus droits, les cœurs les plus généreux se sentent atteints malgré eux d'une émulation de lucre , qui court dans l'air comme une maladie contagieuse. Encore un peu, l'homme ne sera plus estimé par ce qu'il vaut, mais par ce qu'il gagne.
A l'audience. 321
Sachons gré à M. Duvergier d'avoir fait entendre à ce sujet quelques paroles pleines de sens, de finesse et d'à-propos; qui empruntaient une autorité particulière au caractère et à la position du digne et excellent homme qui les prononçait :
«Nous nous plaignons quelquefois, dit M. Duvergier, de l'ingratitude de ceux pour qui nous avons montré le plus de zèle et de dévouement ; estimons-nous heureux de pouvoir employer cette expression ; conservons précieusement le droit de nous en servir; soyons fiers, mes chers confrères, de pouvoir faire des ingrats. C'est notre plus beau privilège. y>
Quoi de mieux dit, en effet? Sans les ingrats pour lesquels tout le monde ne professe peut-être pas la même tendresse que M. le bâtonnier, l'exercice du barreau ne serait qu'un mélior. Le jour où on pourra dire : Tant plaidé, tant payé, partant, quitte, de quel droit les avocats conserveraient-ils dans leur langue le mot de client emprunté par eux aux souvenirs de la Rome aristocratique, et dont ils partagent aujourd'hui l'honneur avec les perruquiers et les porteurs d'eau?
M. Duvergier a cherché à défendre le jeune troupeau confié à ses soins contre deux maux également redoutables qui se tiennent, et qu'on ne peut guérir l'un sans l'autre : l'amour excessif de la gloire et du bruit. Jeunes gens, aimez la gloire, mais ne la cherchez pas. Et encore faites bien attention au mot, car le root pourrait vous tromper sur la chose. C'est bien de gloire, en effet , qu'il s'agit pour l'avocat. Courir après la gloire, c'est courir après une ombre. Les plus heureux, les plus brillants, les plus favorisés, survivent à peine à leurs succès. Ce qu'il faut à l'avocat , c'est cette renommée pudique, lentement conquise au milieu des siens ; que le public n'aperçoit que de loin : qui doit être la récompense et le but de ses efforts. Quarit à cette gloire babillarde dont tant de gens sont follement épris, on sait ce qu'elle vaut, depuis qu'elle a dit son secret à tout le monde.
Personne n'était mieux placé que M. Duvergier, pour parler à une jeunesse ardente et inquiète, de la modération, cette rare vertu. Qui pouvait mieux que lui leur apprendre que, dans tous
les temps , et même dans le uôlre , Thonnêteté, l'amour de l'étude, le respect de soi-même, le talent modeste, une fermeté douce et tranquille, sont encore les plus sûres garanties du succès? Quelle existence fut mieux remplie et plus digne que la sienne? Bel exemple à citer pour ceux qui s'imaginent que le bruit mène à tout, et que la renommée au palais ne se donne qu'à ceux qui la violent.
M. Portalis a personnifié en lui , par un hasard heureux, le génie de la législation civile sous le Consulat et sous l'Empire. Quoiqu'il y en ait eu d'autres aussi habiles, aussi savants, aussi appliqués, c'est toujours lui qu'on semble voir, assis à côté du premier consul , écrivant sous sa dictée le code des classa moyennes.
 son nom est attaché le souvenir de tout ce qui a été tenté pour ramener en France l'amour de l'ordre, de la famille et de la religion. Il semble qu'il y ait un reflet de l'astre impérial qui l'éclairé, et qui le mette en lumière au milieu de tant d'autres noms. Ce n'est pas un médiocre honneur pour M. Portalis que d'avoir posé les assises de deux monuments, comme le Code civil et le concordat. Il était propre, plus qu'un autre ^ à cette tâche, par les qualités, et, dirons-nous, par les faiblesses de son esprit, qui manquait peut-être de hardiesse et d'originalité. Sou style n'a ni assez de précision, ni assez de nerf. Il y a mie simplicité mâle qu'on regrette en le lisant, et qui devrait être la véritable éloquence du législateur. Dans M. Portalis, il y a quelquefois plus de mots que d'idées, et les idées ne sont pas toujours suffisamment nettes.
Tout cela n'empêche pas que M. Portalis n'ait rendu de véritables services, tant est grand l'empire du talent uni à l'honnêteté. L'esprit qui l'inspire, c'est l'esprit de nos grands jurisconsultes , de nos grands ministres , de nos grands hommes d'État, de tous ceux enfin qui ont contribué à fonder et à maintenir en France la société civile. Il veut ce qu'ils ont voulu, avec plus de décision et de fermeté , comme il convenait à un homme parlant au nom d'une nation émancipée.
A l'aubibnce. 323
Il y a en lui cela de louable et de remarquable, que le chrétieu et le législateur s'accordent ensemble, sans rien s'Ater mutuellement de leur indépendance et de leur sincérité. Sa tolérance est celle d'un esprit sage qui connaît son siècle et son pays, et qui sait que la religion n'a jamais rien gagné à des envahissements téméraires.
Il faut des [hommes comme M. Portails» qui préparent les transactions pour le jour où les partis, fatigués de combattre, se rapprochent et se réconcilient. Mais il en est d'autres dont nous aimerions peut-être mieux encore à voir l'exemple offert à la jeunesse , comme un noble enseignement. Ce sont les hommes dévoués, courageux, modérés, ouvriers de la première heure, qui ont été les pères de la Révolution française. Qu'on nous parle de Barnave, de Thouret, de Chapelier, avocats enlevés au barreau par le génie des révolutions, auquel ils devaient offrir eu sacrifice une vie pure et sans tache. Ne prêchons pas trop la prudence à un siècle prudent; chacun aujourd'hui dans la tempête adore l'écho. Pythagore aujourd'hui n'aurait de leçons à donner à personne. Ce qui devient rare , c'est le courage uni à la modération.
Ceux qui parlent tant de M. Portails auraient bien fait, peutêtre , de conserver quelques-unes de ses traditions. Croit-on que la cour de cassation soit restée fidèle à l'esprit du concordat, tel au moins que M. Portalis l'entendait? Qu'aurait-il dit, lui qui marquait avec tant de soin les limites du pouvoir civil et du IK>uvoir religieux, s'il eût vu le contrat de mariage soumis aux lois canoniques, et l'ordonnance Beugnot, sur la célébration des dimanches, dont la Restauration elle-même ne put braver l'impopularité, légalement consacrée après 1800? Que nous sommes loin de 1789 et de 1802, lorsque les plus sages espris rêvaient pour la religion , objet de leurs respects , une sphère distincte, dans laquelle elle pût se mouvoir librement au-dessus des orages du monde! Il n'y à rien a gagner pour elle à être livrée, après tant d'épreuves, aux disputes des hommes. C'est là ce que dirait M. Portalis, en rappelant que le concordat a voulu ouvrir au catholicisme une ère de paix, non de triomphe.
324 î/histoiue
M. Vivien vient d'être nommé, presque à l'unanimité, membre de l'académie des sciences morales et politiques. M. Vivien est un homme honorable, un homme aimable et un homme de talent. Il est président du conseil d'État; il a été ministre, et il peut le redevenir. Voilà plus de titres qu'il n'en faut pour élre académicien. Nous ne comptons pas des éludes administratives qu'il vient de recueillir et qui attestent des connaissances profondes sur ces matières. Avec tout cela, c'était un jurisconsulle qu'il fallait nommer dans la section de législation, en remplacement d'un jurisconsulte. Cherchez bien, n'apercevez-vous pas autour de vous, sans qu'on les nomme, des hommes plus spécialement désignés au choix de l'académie par la nature spéciale de leurs études et de leurs travaux. M. Vivien est ancien ministre, membre de la chambre des députés et du conseil d'Étal. Quoi I les grandeurs politiques ne se suffisent-elles plus à ellesmêmes? Qu'ont-elles besoin de ces distinctions, récompense da travail modeste, et qui ne sont à leurs yeux que des consolations ou des jouets. Nous avons admiré surtout l'empressement respectueux avec lequel tous les concurrents ont laissé passer la candidature de M. Vivien. Égaillé, tu n'es qu'un nom.
A l'audience. 325
UN MAimEVENT DE M. L' ARCHEVÊQUE DE LYON.— M. DE RAVIGNAN.— If. DE VATISMÉML ET LA COMPAGNIE DE JÉSUS.
Nous assistons à un singulier spectacle. II n'est bruit que des adhésions épiscopales se succédant les unes aux autres, et venant faire cortège au mandement de M. TarchevèquedeLyon, primat des Gaules. Dans cette ardeur à ambitionner les honneurs d'une persécution sans péril, sous un pouvoir rempli de débonnaireté, il y a quelque chose de peu digne des souvenirs et de la gloire de Tépiscopat français. Un livre de M. Dupin ^ publié, pour la première fois, sous la Restauration , réimprimé il y a plus d'un an, a réveillé les foudres endormies de M. de Donald. Du mandement, en lui-même, nous n'avons rien à dire, si ce n'est qu'on y lit, en toutes lettres, la condamnation des principes que nous nous étions habitués à considérer comme constitutifs de notre droit public. Ces maximes, aussi vieilles que la monarchie et que l'Église de France ; qui n'ont jamais nui, que nous sa* chions, à la splendeur de l'une et de l'autre; sanctifiées par saint Louis; consacrées par Louis XIV; ayant eu, pour elles, dans tous les temps, l'autorité des prélats , des magistrats, des jurisconsultes , des publicistes, y sont traitées avec une dédaigneuse légèreté. M. de Bonald ne voit que des servitudes dans ces garanties qui ont servi de rempart, pendant tant de siècles, à l'Église de France, contre les nouveautés du protestantisme, et l'asservissement des Églises d'Italie et d'Espagne. Il y perce, surtout, une rancune qui se trahit à chaque mot, contrôles
canonistes de palais, dont la for indépendante luttait avec courage contre les entreprises de la cour de Rome. Quant aux articles organiques, M. de Bonald ne leur reconnaît aucune autorité, aucune puissance. Une fois le concordat signé, il ne restait plus rien à faire , suivant lui , au pouvoir civil , qu'à livrer au pouvoir religieux, sans précautions, cette société du dix-huitième siècle, agitée par tant de passions et d'intérêts contraires ; remise à peine d'un ébranlement qui durait depuis six années. Ainsi, le premier consul de la République française, glorieux auteur du concordat, en relevant les autels, en rouvrant les églises, lui dont la haute raison faisait violence à une génération indocile I aurait été moins sage, moins prévoyant, moins prudent que ne l'avaient été tous les rois de l'ancienne monarchie. Il aurait osé plus pour le clergé, dans des] temps semblables, qu'on n'avait osé jamais dans des temps de foi entière et de soumission absolue .
Voilà le mandement de M. l'archevêque de Lyon, h propos duquel le conseil d'État a prononcé une déclaration d'abus: peine très-douce et presque insignifiante (\), et qui n'en a pas moins provoqué ces adhésions bruyantes dont le nombre et l'éclat sembleraient vouloir imprimer à notre siècle un faux air du siècle de Dioclétien. On se pousse, on se presse, on se coudoie ; c'est à qui n'arrivera pas le dernier pour dire anathème à la pragmatique, à la déclaration de 1 682 et au despotisme du consulat. l'Église pleure, l'Église se couvre de cendres; on dirait, à entendre les voix qui gémissent, qu'elle touche au moment de nouveaux sacrifices et de nouveaux combats. Et comme si ce n'était pas assez de MM. les évoques , voici venir un écrivain , aimé du public, rompu à l'élude de ces matières, qui prête à leur causale secours de sa verve et de son habileté; seulement, les rôles sont changés ; l'Église autrefois était raillée , elle raille aujourd'hui. Paul-Louis s'est converti; Voltaire se fait dévot; les sacristains sont devenus moqueurs ; on essaye d'épigrammes bénies. Rôle difficile que celui-là I II y a des sujets qui ne perdent pas à (tre
(1) Droit adminiitraUff M. de Gormeniny Appendice, p. 19.
traités gravement; il ne faut abuser de rien, pas même des pamphlets. Tous les hommes ne prêtent pas également à la plaisanterie, et parmi ceux qui semblejit y prêter le moins, on peut citer Bossuet , Louis XIV et Napoléon.
Timon s'égaye sur le compte des libertés gallicanes. a N'est-il pas plus que naïf d'appeler libertés de l'Église gallicane, des franchises et interdictions pareilles à celles-ci, savoir :
ce Que le pape ne peut lever de deniers en France ; a Ne peut délier du serment de fidélité ; <x Ne peut connaître des droits de la couronne ; « Ne peut reconnaître en France de comtes palatins ; « Ne peut commettre des notaires apostoliques ; <L Ne peut légitimer bâtard au temporel , etc., etc.? » De bon compte, est-ce là-dessus que nous disputons? Les mots changent ; les choses restent, et ces choses qui sont aujourd'hui ce qu'elles étaient il y a deux siècles, sont au fond , et malgré la différence de la forme, des plus importantes pour tous les gouvernements et pour toutes les sociétés. Ce que défendent aujourd'hui les esprits éclairés , modérés, raisonnables, c'est ce qu'ils ont défendu, à toutes les époques et sous tous les régimes, c'est-à-dire la liberté de la conscience et de la pensée, et l'indépendance de la puissance civile, sans lesquelles il n'y a pas de société régulière, pas de peuples libres. Il plaît aujourd'hui à Vultramontanisme, de changer de costume et de mettre, oserons-nous le dire? ses doctrines sur des airs à la mode. On se place sous l'invocation de la souveraineté du peuple ; au dire de ces messieurs , les gallicans d'autrefois, magistrats, prélats, avocats, tous étaient courtisans, suppôts effrénés de la puissance des rois.
C'est ce que dit H. de Bonald; c'est ce que redit Timon, «près lui :
ce La constitution politique en 1 682 n'était-elle pas la constitution du pouvoir absolu? le majestueux Louis XIV ne voyaitil pas tout le monde à ses pieds, dans le silence et dans la respectueuse adoration de sa volonté? tous les seigneurs de
Versailles, porteurs d'épée et de perruques blondes, n'étaient-ils pas des courtisans? tous les parlements et parlementaires, n'élaient-ils pas des courtisans? tous les bourgeois, car le peuple n'existait point, n'étaient-il pas des courtisans? tous les gens de peinture et d'architecture, de collèges, de Sorbonne, de sciences et de lettres, n'étaient-ils pas des courtisans? tous les abbés, mitres et non mitres, chanoines, bénéficiers, confesseurs, évêques et archevêques, sans en excepter le grand Bossuet luimême, n'étaient-ils pas des courtisans? »
L'histoire se charge de répondre à de semblables reproches. L'histoire apprend que les hommes qui stipulèrent avec le plus d'énergie, pour l'indépendance de la puissance civile, avec les formes et le caractère du temps, étaient ceux en même temps qui apportaient, dans ces rapports avec elle, le plus de courage et de fermeté. On n'a pas encore songé à accuser d'une humeur trop facile, les disciples de Port-Royal et les magistrats des parlements dont la mémoire est accusée et poursuivie dans les mandements de messieurs les évêques, en 1845. Cette fameuse déclaration de 1682, œuvre de Bossuet, faillit être désertée par Louis XIV, dont la vieillesse, trahie par la fortune, se courbait devant la puissance papale qu'il avait si souvent bravée. Étaientce des amis de la souveraineté du peuple, que les prêtres et les femmes qui, remplissant l'esprit de Louis XIV d'imbéciles terreurs, le poussaient, dans un intérêt que tout le monde sait, à un désaveu indigne d'un grand roi?
Bossuet ainsi traité I Bossuet confondu dans la foule des seigneurs de Versailles, porteurs d*épée et de perruques hlondes,de$ gens de peinture et d* architecture, de collèges, de Sorbonne, de sciences et de lettres! Les libertés de l'Église gallicane livrées ainsi, sous une forme bouffonne, aux risées publiques! Timon y a-t-il bien songé? Timon aurait-il oublié ce que dit, dans son livre du Droit administratif, M. de Cormenin, écrivain plein de sens et de raison, quoique trop systématique parfois, ancien membre du conseil d'Etat, que le conseil d'Etat regrette encore? Y aurait-il par hasard, sur un même sujet, dans un même homme, deux opinions? la grande et la petite? l'opinion du
A l'audiemgë. 329
pamphlet et Topinion du livre T celle qu'on dit pour rire et celle qu'on dit pour tout de bon?
Or, voilà ce qu'écrivait M. de Corjinenin (1) :
<c Les propositions renfermées dans les mandements ou lettres pastorales des évéques, et contraires au droit public et aux lois du royaume, aux prérogatives et à l'indépendance du gouvernement, constituent-elles des cas d'abus?
« Ce qu'on appelle les libertés de l'Église gallicane (Timon demande ce que c'est : le voilà!) n'est autre chose que le corps des doctrines* déclarées, enseignées et pratiquées sur la séparation des deux pouvoirs. Ces doctrines forment une partie du droit public du royaume. Elles établissent que, si les évoques relèvent de Rome dans l'ordre spirituel, ils relèvent du gouvernement français dans l'ordre temporel; que, s'ils doivent vénérer la mère universelle des fidèles, ils ne doivent pas oublier non plus qu'ils sont enfants, sujets et serviteurs de l'Etat, etc. »
Et à la fin :
« L'épiscopat français, le plus éclairé, peut-être, de tous les épiscopats de l'univers catholique, a toujours marché sur les traces du grand Bossuet, défendu contre les entreprises d'audelà des monts les libertés de notre Eglise, et honoré son ministère par sa vive soumission à la foi et à la discipline du saintsiége, non moins que par sa fidélité aux institutions du pays. »
Qui ne sent que M. de Gormenin a raison contre Timon ? Nous avions le droit de dire qu'il est certains sujets qui, par leur nature, exigent toute la gravité de l'esprit, et se prêtent mal aux badinages de l'imagination.
Quant aux articles organiques qui ont servi à mettre en mouvement la grande machine du concordat. Timon ne leur fait pas grâce; voyez à ce sujet comme il traite le premier consul, dont le pouvoir cicatrisait toutes les blessures et donnait à la France l'ordre, le repos et la gloire.
« Le concordat du 26 messidor an IX, passé entre la France
(1). Tome n, Appendice, p. 18.
et le pape, est-il un traité obligatoire pour le pape et pour la France?
Oui.
Les articles organiques du 18 germinal an X, qui n'ont pas été passés avec le pape, sont-ils obligatoires pour le pape?
Non.
Le voyage du sacre et le voyage de Fontainebleau, tous deux forcés, sont-ils une adhésion volontaire et suffisante aui organiques?
Non.
N'est-ce pas le concordat façonné avec le saint père qui a rétabli le culte?
Oui.
Qui donc empêchait le gouvernement consulaire de se concerter semblablement avec le saint-siége , pour organiser le clergé? Mais Napoléon a trouvé plus commode de se passer du pape, et au lieu d'être juste à deux, il a mieux aimé ôtre injuste à un.
Oui.
C'était en effet plus commode.
Oui. »
Ingrats ceux qui parlent ainsi, et qui ne devraient pas oublier ce qu'il a fallu de courage et de persévérance au consul Bonaparte pour mener à bonne fin, au milieu de difficultés de toute sorte, l'œuvre du concordat, la plus difficile peut-être qu'il ait faite I Dans cette œuvre-là, il avait contre lui les partisans de son pouvoir, comme MM. de Talleyrand et Rœderer, qui trouvaient plus simple de livrer la France, sous le rapport religieux, à la liberté des Etats-Unis, que de courir les embarras, dont nous ne pouvons plus nous faire une idée aujourd'hui, de rétablissement d'une nouvelle Église. Il avait ses amis, ses compagnons, tous ces héroïques soldats qui avaient conquis la moitié de l'Europe, sans Te Deum; il avait, de plus ses ennemis qui prédisaient, tout haut, devant le retour du clergé, le retour de l'ancien régime.
Ce dont on ne peut trop s'étonner, c'est d'entendre de sem-
A l'audience. 331
blables reproches venir d'un esprit éclairé, que n'aveuglent ni les passions politiques, ni les passions religieuses.
BoDaparte aurait été injuste à tin, suivant Timon, dans la loi de germinal an X.
Timon se trompe. Bonaparte a été injuste alors avec les es* prits les plus graves et les plus sincèrement religieux ; avec les Portails, lesTronchet, les Bigot de Préameneu, qui doivent partager avec le premier consul la gloire et la responsabilité de tout ce qui se fit. Et que firent-ils sinon restaurer, en restaurant le culte religieux, les maximes sans lesquelles la religion catholique n'avait jamais existé parmi nous, et qui forment, suivant M. de Cormenin, le droit public français? 11 aurait été curieux de voir la République moins prudente et moins prévoyante envers le clergé et envers Rome, que ne l'avait été la monarchie I Sur ce point il faut lire ce que dit le brillant historien du Consulat et de l'Empire. Après avoir raconté, dans leurs détails infinis, les négociations entre la France et Rome, qui faillirent vingt fois échouer, et pour le succès desquelles il ne fallut pas moins que la force et la finesse du premier consul ; après avoir peint les tentatives du concordat servant de point de mire à des railleries venues de toutes les opinions et de tous les rangs, M. Thiers ajoute : (1)
<( Telle est en substance la sage et profonde loi qui porte le nom d'articles organiques. Elle était, pour le gouvernement français, un acte tout intérieur, et qui, à ce titre, ne devait pas HvQ soumis au saint-siége. Il suffisait qu'elle ne contînt rien de contraire au concordat, pour que la cour de Rome ne fût pas raisonnablement fondée à se plaindre.
« La lui soumettre, c'était se préparer des difficultés interminables, difficultés plus grandes, plus nombreuses que celles qu'avait rencontrées le concordat lui-même. Le premier consul n*avait garde de s'y exposer. Il savait bien qu'une fois le culte publiquement rétabli, le saint-siége ne romprait pas la nouvelle paix entre la France et Rome, pour des articles concernant
(1) Histoire du Comulat et de VEmpirey t. m, p. 135.
la police intérieure de la République. U est bien vrai que plus tard ces articles sont devenus Tun des griefs de la cour de Rome contre Napoléon, mais ils furent un prétexte plutôt qu'un grief véritable. Ils avaient été du reste communiqués au cardinal Caprara, qui ne parut point révolté à leur lecture, à en juger toutefois par ce qu'il écrivit à sa cour; il fit quelques réserves et conseilla au saint père de ne pas s'en affliger, espérant , disait-il. que cet article ne serait pas exécuté à la rigueur. »
Seraient-ce les scrupules du cardinal Caprara, esprit fin et délié, dont le souvenir affligerait Timon , et lui ferait dire que Botiaparte aima mieux être injuste à un que juste à deux? C^t qu'alors il aurait entièrement perdu la mémoire de ce qui se passait en 1 682, à l'époque où le grand Bossuet, comme dit H. de Cormenin, prêtait l'autorité de son nom à la déclaration de la séparation des deux pouvoirs. Alors, comme en 1802, Rome regimba sous l'aiguillon ; elle fut boudeuse , tracassière, mécontente; pourtant elle finit par s'apaiser.
Le consul, de son côté, fît ce qu'avait fait le roi, excepté cependant que, plus jeune, plus puissant, plus décidé que lui, il ne songea jamais à revenir en arrière et à défaire ce qu'il avait fait. Uy a même cela de singulier, qu'aucunes plaintes ne s'élevèrent alors, et que les cœurs véritablement religieux, étrangers au:^ exagérations et aux illusions des partis ou des coteries, iw ressentirent que de la reconnaissance pour un tel bienfait. C'est le propre des gouvernements forts de façonner promptement Ie> esprits au respect des institutions qui doivent être respectées. M. de Cormenin nous apprend gu't'/ n'y eutpdsune seule plainte des particuliers contre les membres du clergé pendant la durée du gouvernement impérial (1), en même temps qu'il dit quelque chose de bien remarquable : C'est qu'il n'y a pas eu un setd exe^nple d'appel comme d'abtis contre les ministres de la reliligion protestante.
Timon en veut fort aux membres du conseil d'Étal, aux rerfrends pères du quai d'Orsay, de se mêler des choses religieuses.
(1) Droit administratif, t. i, p. 251.
A l'aidience. 333
Il faudrait pour cela réciter son Credo toiU au long, ,si ce nest son Confiteor, et appeler sur soi irès-dévotement les lumières du Saint-Esprit, ainsi que font les évêques, et ainsi que ne font pas les conseillers d'Etat, ni le garde-des-sceaux.
Nous avions cru que c'était au contraire un grand bien que kl loi sécularisée, devenue pour tous une garantie, et que c'était le propre des civilisations intelligentes et libres. Mous serions-nous trompés? Sérieusement, si ce n est pas le conseil rrÊtat qui se mêle des choses religieuses, qui s'en mêlera ? Qui sera juge, pour les choses de la police et la discipline du culte, entre le citoyen et le prêtre? 11 y a eu, sur ce sujet, beaucoup de projets aussitôt détruits que formés.
L'empereur, trouvant le conseil d'État insuffisant, a voulu un instant, dans un accès de colère, recourir aux cours royales : triste cadeau pour la magistrature, et qui ne serait bon qu'à réveiller des querelles, dont il faut tendre au contraire à effacer le souvenir I On a songé un instant aux officialités; on n'y songe plus. Il faut une loi pour la police des cultes; sans cette loi, la religion n'est plus la religion, car elle ne sert plus de lien entre les différents membres d'une même société. On finirait par aboutir au laisser-aller de la société américaine ; qui sait ce qu'il en adviendrait dans la société française, une fois que le pouvoir civil aurait retiré son appui au pouvoir religieux? On oublie trop «e qu'était la France en 1800, et ce qu'il a fallu d'efforts pour restaurer le catholicisme. Est-ce trop exiger du clergé que de lui demander sa soumission aux lois de l'Etat, en échange des honneurs, du traitement, de l'appui, de la sécurité que l'État lui donne? Que, s'il ne veut pas exécuter le contrat, qu'il le rompe,mais qu'il le rompe franchement, et qu'il ne donne pas le spectacle d'une puérile insurrection contre les lois.
M. de Bonald écrit à M. le garde-des-sceaux :
(( J'ai reçu l'ordonnance royale du 9 mars, que votre grandeur a cru devoir m'envoyer . Je l'ai reçue dans un temps de l'anuce où l'Église retrace à notre souvenir les appels comme d'abus qui frappèrent la doctrine du Sauveur, et les sentences du miseil d'Etal doTopoque contre celle doctrine. »
Que penser d'un tel langage? La passion de H. de Bonald comparée à la passion de Jésus I M. Vivien comparé à Caiphe! Quel dédain des lois de son paysl quelle légèreté dans un prélat I quel orgueil dans un prêtre I
M. de Ravignan vient de publier une brochure ayant pour titre : De l'Existence et de Vinstitut des Jésuites. Cette brochure est signée : Par le R. P. de Ravignan, de la compagnie de JesxiSj avec le monogramme de la société I. H. S. Il n'y a pas à sV tromper. Nous aimons mieux cela. Chacun sait à quoi s'en tenir; il ne peut plus y avoir de malentendu ; les questions ainsi posées nous plaisent; c'est la seule manière de discuter qui nous semble digne d'hommes libres et sincères. Personne n'ignore ce qu'à été M. de Ravignan : magistrat distingué, quoique trèsjeune encore, il voyait s'ouvrir devant lui une carrière brillante, lorsqu'il crut entendre la voix intérieure qui appelle les élus. Ce fut alors qu'il reçut de l'homme qui était à la tête du parquet de la cour royale de Paris une lettre dont nous ne croyons pas inutile de rapporter quelques passages. M. Bellart lui écrivait le 6 mai 1822:
(c Étes-vous bien sûr de ne pas sacrifier quelques devoirs à « votre goût? Dieu, qui vous donne des talents, vous permet-il «( de mettre la lumière sous le boisseau? Il y a plus d'une ma- (( nière, mon cher ami, de sacrifier sa vie. Un bon mari, un bon « père, un chrétien fervent, un digne magistrat, qui ne rougit « pas de professer sa foi au milieu de la corruption du siècle, (( est aussi édifiant et acquitte aussi bien sa dette envers Dieu et (( les hommes, qu'un saint prêtre. »
Conseils pleins de sagesse, qu'une pieuse ardeur ne crut pas devoir écouter I M. de Ravignan n'a pas mis d'ailleurs la lumière sous le boisseau comme semblait le craindre M. Bellart. L'Eglise lui a donné l'éclat que lui promettait la magistrature : il a trouve la gloire où il ne cherchait que le salut ; son talent sévère , didactique, nourri de la tradition, par son contraste même avec beaucoup de hardiesses et de nouveautés, s'est fait apprécier davantage; la chaire sacrée compte en lui un des hommes qui oot
le plus de puissance et d'autorité. Non content de parler, et de parler pour les fidèles, il a voulu écrire pour le monde, comme avait fait, il y a quelques années, M. de Lacordaire. M. de Ravignan plaide pour les jésuites et saint Ignace de Loyola, comme M. de Lacordaire plaidait pour les dominicains et saint Dominique. On sent dans le premier plus de modération, et, oserionsnous le dire? plus de désintéressement que dans le second. Ce n'est jamais l'homme politique, le tribun religieux, l'esprit audacieux dans sa soumission apparente ; c'est toujours le prêtre qui parle par sa bouche. M. de Ravignan n'a pas fait de la glorification qu'il essaye, une thèse complaisante. C'est pour tout de bon qu'il aime, qu'il célèbre, qu'il vante la compagnie de Jésus. M. de Ravignan n'est pas un jésuite frotté d'idées nouvelles, mais un jésuite des anciens jours, à genoux devant les observancesde son ordre. Il règne dans l'œuvre de M. de Ravignan une politesse de langage, une modération, une sérénité d'esprit qui l'honorent, et qu'on voudrait rencontrer plus souvent dans les écrivains religieux. On sentqu'il n'a pas de passion ; c'est avec une voix douce et calme qu'il appelle les autres au port où il a trouvé la paix. Il y a même, en quelques endroits, un accent qui vous touche, par ce qu'il a en lui d'honnête et de sincère. On a reproché au jésuite d'oublier sa patrie ; M. de Ravignan répond : <i Oublie-t-il pour cela sa patrie elle-même ? cesse-t-il d'en porter la douce image dans son cœur ; cesse-t-il de prier pour sa félicité; cesse-t-il d'invoquer les bénédictions du Très-Haut sur ceux qui portent le pesant fardeau du gouvernement des peuples? Ah I ils ne savent pas, ces hommes qui interdisent au jésuite l'amour de son pays, quelle délicieuse émotion de joie il éprouve en retrouvant parmi les tribus sauvages du nouveau monde quelques-uns des sons de sa langue natale, ou en entendant dans les mers de la Chine et du Japon le lointain retentissement delà gloire de nos armées I »
Avec tout cela nous craignons que M. de Ravignan ne se soit mépris dans la tâche dont son zèle s'est imposé le fardeau. Il n'a pas assez réfléchi que ce n'était pas la même chose de parler, du haut de la chaire, à des auditeurs soumis, ou de parler à des
hommes qui ont acheté, au prix du sang de leurs pères, au prix de leurs propres efforts, la liberté entière de la pensée.
La brochure de M. de Ravignan fait plus d'honneur à sa piété qu'à son talent. Avec des raisons comme celles qu'il donne, on édifie ses juges, mais on perd son procès. Sans doute, nous n'en sommes plus aux haines des parlements et aux colères de 1825, haines plutôt politiques que religieuses. Nous ne voulons pas refaire, après M. de Ravignan, l'histoire des jésuites, qu'il fait à sa manière, histoire sainte, selon lui ; remplie, à chaque page, de sacrifices et de bonnes œuvres. Dans cette partie de sa défense, M. de Ravignan s'est peut-être un peu trop souvenu du barreau, où sa jeunesse s'est écoutée. Il plaide en avocat d'office, employant tous les moyens, sans beaucoup choisir; mettant la compagnie de Jésus sous la protection de tous ceux qui s'offrent sous sa main : des papes et des protestants, des philosophes et des archevêques, de M. de Beaumont et de d'Alembert. Nous n'avons rien à dire de ces apologies. Penset-on, cependant, qu'il nous suffira des pieuses affirmations de l'écrivain et de son saint zèle, pour que nous donnions un démenti en sa faveur aux enseignements de notre histoire, à nos rois, à nos ministres, à nos magistrats, à nos hommes d'État, à nos jurisconsultes ? Imagine-t-on que ce dont nous sommes les témoins depuis quelques années , les sourdes rumeurs dont le bruit pénètre jusque dans les assemblées législatives, doivent nous dégoûter de la sagesse et de la prévoyance de ceux qui nous ont précédés.
Ni les vertus, ni les talents n'ont manqué à la compagnie de Jésus. M. de Ravignan , qui en offre en sa personne la preuve vivante, a raison de le dire. Il fallait donc qu'il y eût en elle un vice secret, pour soulever tant de haines! Ce vice, c'était Tespril même de son institution, qui n'était autre que l'accaparement, au profit de la puissance ecclésiastique, des forces actives de la société, et l'asservissement retardé, ménagé, préparé, si l'on veul, de l'intelligence humaine. Il s'est trouvé des imaginations hardies pour bâtir, là-dessus et après c^up, des théories auxquelles se sont laissé prendre les imaginations confiantes. Quant à
A l'audience. 337
M. de Ravignao, son livre dépose de sa candeur et de sa bonne foi. Les objets grossissent à ses yeux, sans qu'on puisse lui en faire de reproche, il est dupe lui-même d'une sorte d'illusion d'optique : on le dirait à la veille de cueillir la palme du martyre.
<c Que si je devais succomber, dit-il en terminant , dans la lutte, avant de secouer, sur le sol qui m'a vu naître, la poussière de mes pas , j'irais m'asseoir une dernière fois au pied de la chaire de Notre-Dame; et là , portant en moi-même l'impérissable témoignage de l'équité méconnue, je plaindrais ma patrie et je dirais avec tristesse : Il y eut un jour où la vérité lui fut dite ; une voix la proclama, et la justice ne lui fut pas faite : le cœur manqua pour la faire. . . .
a L'Iiistoire ne taira pas la démarche que je viens de faire ; elle laissera tomber sur un siècle injuste tout le poids de ses inexorables arrêts. Seigneur, vous ne permettrez pas toujours que l'iniquité triomphe sans retour ici-bas, et vous ordonnerez à la justice du temps de précéder la justice de l'éternité. »
Que veut dire cela? Quelle est cette justice du temps qui précède la justice de V éternité qxxmsoqueh. R. P. de Ravignan? Tout le livre est écrit à peu près dans ce style, et avec cette exagération candide que ne semblait pas précisément comporter un ouvrage destiné au public. Avec l'auteur, c'est tout ou rien ; il ne cherche pas de déguisement. Vient-il à décrire les règles de rinstitut? il n'a pas assez d'enthousiasme pour les célébrer. Tout en elles est noble, beau, élevé. Il explique, il justifie, il glorifie dans son maître cette puissance sans limites devant laquelle l'homme mourait, pour ainsi dire, et n'était plus qu'un cadavre Iperindè ac si ccidaver esset), 11 y a des choses étranges dans les règles de la compagnie de Jésus : par exemple, cette demande adressée au novice : Vous passerez pour fou^ et cette réponse : Oui, cela me convient.
C'est tout cela qu'accepte M. de Ravignan, sans la plus légère hésitation, sans le moindre embarras, avec une sincérité à laquelle nous ne pouvons pas trop rendre hommage, mais qui n'aurait rien perdu néanmoins à être un peu plus sévère.
Au milieu des ardeurs de son zèle, M. de Bavignan s occupe de l'origine des mots; il en a trouvé une pour les Exercices de saint Ignace, assez curieuse pour que nous ne la passions pas sous silence :
(c II ne faut pas croire, dit-il que le livre- des Exercices ait été fait pour occuper seulement les loisirs de l'esprit... Le guerrier de Pampelune, qui avait emprunté au métier des armes plus d'une idée, en a transporté une ici : les soldats ne font Yexerdce que pour se préparer à la guerre. »
Mon père , sans vous qui aurait songé à comparer vos saintes méditations à la charge en douze temps que font les jeunes fantassins au Champ-de-Hars?
A lire ces puérilités on ne peut s'empêcher de se souvenir de ce que dit Montesquieu (1) :
« Quand un homme écrit sur les matières de religion, il ne faut pas qu'il compte tellement sur la piété de ceux qui le Usent, qu'il dise des choses contraires au bon sens; parce que, pour s'accréditer auprès de ceux qui ont plus de piété que de lumières, il se discrédite auprès de ceux qui ont plus de lumières que de piété. D
L'écrit de M. de Ravignan est le mémoire à consulter. A c6té du mémoire est la consultation , émanée d'un homme re^dé à juste titre comme uîi jurisconsulte sage et sûr , de M. de Yatisménil. M. de Vatisménil a, dans son passé , un fait grave, le fait capital de sa vie politique : la célèbre ordonnance du 21 juin 1828, que le projet soumis à la chambre des pairs veut faire entrer définitivement dans le domaine de la loi, et par laquelle (article 2) :
« Nul ne pouvait être ou demeurer chargé, soit de la direction, soit de l'enseignement dans une des maisons d'éducation dépendantes de l'Université, ou dans une des écoles secondaires ecclésiastiques, s'il n'a affirmé par écrit qu'il n'appartient à aucune congrégation religieuse non légalement établie en France. »
Ce n'était pas un fait collectif, une manifestation extérieure,
(1) Défme de FEspriê des Lois, p. 271.
A l'audience. 339
c'était un £bu^ individud , relevant seulement de la conscience, qu'entendait empêcher H. le ministre de l'instruction publique, de 1 828. On se rappelle les colères que soulevèrent contre M. de Vatisménil ses ardeurs gallicanes; les partis crièrent à l'apostasie; ils ne lui psurdonnèrent pas d'avoir été infidèle au passé qu'ils lui avaient fait. 0 changement! c'est ce même homme qui donne aujourd'hui, au JR. P. de Bavignan de la compagnie de Jésus ^ son vénérable ami, une consultation, dans laquelle il cherche à établir la parfaite légalité des congrégations religieuses en général, et de l'institut des jésuites en particulier. M. de Vatisménil s'est fait l'avocat des congrégations; il n'a eu besoin, oette fois, que d'accommoder un peu/pour la compagnie de Jésus, un travail par lui précédemment fait pour les frères da la Trappe.
M. de Vatisménil est un jurisconsulte dont l'esprit a besoin de s'appuyer sur des textes ; autrement il s'égare dans des subtilités peu dignes de son talent et de sa réputation.
Dans la circonstance présente, il a voulu prouver trois points :
1° Que les anciens édits, les anciens arrêts ne pouvaient plus être applicables aux jésuites; que la Révolution, en confondant dans la même proscription tous les ordres, avait rendu leur sort commun, et qu'il ne pouvait pas en être autrement de la compagnie de Jésus que de toutes les autres congrégations.
2^ Que les lois qui ont statué sur les congrégations, lois provisoires, ont été virtuellement abrogées.
3^ Que les congrégations religieuses, non comme personnes morale», mais comme associations licites, peuvent vivre en paix sous la double protection de l'article 5 de la charte, et de l'article 291 du code pénal.
Voilà la thèse que soutient l'ancien avocat-général à la cour de cassation, et l'ancien ministre, et dans laquelle il fait bon marché des édits, des lois, des décrets, des ordonnances, avec une facilité à laquelle il ne nous avait pas habitués.
Nous ne sommes d'accord avec M. de Vatisménil que sur un point, celui qui touche à l'ancienne législation. Nous ne croyons
pas qu'elle puisse être applicable à la compagnie de Jésus ; encore, il ne nous semble pas, comme à l'avocat consultant, que la chose aille toute seule; une opinion qui a eu pour elle M. Laine, M. Portalis, M. Dupin, la cour royale de Paris, la chambre des pairs, M. de Vatisménil lui-même, valait peut-être la peine que M. de Vatisménil la combattit plus sérieusement.
ce Ni les arrêts des parlements qui ont détruit à jamais les jésuites dans le royaume, disait M. Laine, ni les faits qu'ils ont consacrés, n'on\ été dans le domaine de la Révolution. Lesédits de nos rois contre les jésuites ont aussi bien survécu à la Révolution que les déclarations royales des premiers ans du xviu* siècle, que la haute police et les tribunaux appliquent à une classe de Français. »
Cette opinion, soutenue par M. Portalis devant la chambre des pairs, consacrée par le célèbre arrêt de la cour royale de Paris du Î8 août 1826, était celle de M. de Vatisménil, minista* de l'instruction publique, lorsqu'il imposait aux professeurs, comme obligatoire, l'affirmation dont nous avons tout à l'heure rapporté la formule; autrement, où aurait-il pris le droit d'agir de la sorteT il n'a pu trouver ce droit que dans l'ancienne législation et dans les anciens arrêts dont l'un d'eux, celui du M février 1762, fait défense aux jésuites d'observer à Vavenir ks instituts et les constitutions de leur ordre, et de vivre en commun et séparément sous leur empire. Un autre arrêt du parlement, du 9 mai 1 767, en les proscrivant du royaume, fait défense de leur donner retraite.
C'est pour cela précisément que nous repoussons la législation ancienne, à cause du cachet de tyrannie et d'inquisition ([ue l'époque y a imprimé par suite de haines aveugles, et que la Révolution a voulu briser. Les précautions dont s'armaient lo législateurs d'alors, peuvent nous paraître au moins superflues. Il pourrait paraître étrange qu'un homme fût obligé de quitter la France comme un proscrit, par cela seul qu'il est jésuite, ou, qu'en la même qualité, il ne pût approcher de Paris de plus de quarante kilomètres.
GrAro h Dion, nous n'avons plus besoin do tout cet attirail do
A l'audience. 341
persécutions. La société actuelle est assez forte pour s'en passer ; mais elle est assez sage pour ne pas dédaigner les lois que des hoDunes prévoyants lui ont faites. Qui croira que de telles lois, celle, par exemple, du 1 8 août 1 792, où vit la pensée même de la Révolution, n'aient été que des lois provisoires, destinées à mourir avec l'époque qui les a vues nattre ? Et le décret de Tan XIII, si explicite, et la loi de 1825, laquelle ne permettant que les congrégations religieuses de femmes, proscrit, par cela même, les congrégations religieuses d'hommes; sont-ce aussi des lois provisoires? qu'en dit M. de Vatisménilî
Suffira-t-il de déclarer que la congrégation ne sera pas un êlre moral» pouvant recevoir, acquérir? Il ne manquerait plus que cela. Ne sait-on pas que la fin appelle les moyens? Laissez seulement se former les associations , et vous ne tarderez pas à en voir les effets, dont M. de Vatisménil prend soin lui-même de nous citer des 'exemples fort édifiants. On ne donnera pas à la congrégation , soit ; mais on donnera à une personne apostée pour troubler la paix des familles et recueillir leur héritage ; et c'est cela qu'on aurait voulu permettre? Et tant de précautions, prises dans tous les temps par les esprits jes plus éminents et les plus droits, n'aboutiraient qu'à des ruses aussi grossières, devant lesquelles la loi devrait se déclarer impuissante. Voilà cependant où on arriverait avec le système de M. de Vatisménil.
Ce système, M. de Vatisménil pouvait chercher à l'établir, à l'aide de raisons que nous aurions respectées. Qu'il regrette dans les congrégations religieuses un asile ouvert aux cœurs blessés et aux imaginations souffrantes , il n'y aurait eu rien à dire à cela : c'était la pensée dans son indépendance , et non enchaînée à la loi ; mais qu'un homme grave . qui a été revêtu de hautes fonctions; qu'une des autorités du barreau, dont la renommée s'est faite par le culte de la loi; qu'un esprit sage, mesuré, prudent, donnant un démenti à ses actes, à ses opinions , aux habitudes de sa vie , veuille faire de cette loi un instrument de ses scrupules et de ses repentirs; c'est ce dont on ne saurait trop s'étonner.
342 t'msTouE
LB MARIAGE DBS PRÊTIUSS* — LE CORSBII. D'ÉTAT BODS L'EMFIRB.
l'adoption.
Il est des questions qui renaissent d'elles-mêmes, et dont il n*est pas aisé d'avoir aussi bon marGhé qu'on pense. Telle fêt celle, entre autres, du mariage des prêtres; question plus délicate que difficile, qui touche à des scrupules qu'il faut respecter, à des droits qu'il fout maintenir ; obscurcie et envenin^ par les passions et les partis; sur laquelle il serait à désirer, pour beaucoup de raisons, que la cour de cassation pût être appelée à dire un solennel et dernier mot. Y a-t-il à s'étonner que, sur ce point , la jurisprudence ait tant de peine à s'asseoir, lorsqu'on songe qu'une question aussi grave n'a jamais pu franchir la chambre des requêtes , ni parvenir à la chambre civile , si bien qu'il est presque permis de dire qu'elle a été moins résolue qu'éludée. Une semblable manière de procéder, en outre de ce qu'elle a d'évasif et de douteux, est opposée à la nature même de l'institution de la cour de cassation : elle serait propre, plus que toute autre chose, à faire ressortir les inconvénients de deux chambres civiles, fonctionnant au même titre, chacune dans l'ordre d'idées qui lui est propre, et dont l'action isolée, au lieu d'aider à la jurisprudence , finirait par ne plus produire que des tiraillements et des rivalités. Il arrivera , comme dans la circonstance présente, que la chambre des requêtes croira foire à elle seule la jurisprudence, et qu'il suffira de quelques esprits systématiques et absolus pour arrêter au passage les questions
A l'audience. 343
les plus graves, les plus difficiles, les plus dignes d'examen. Nous ferons la plus large part aux inquiétudes de ceux qui, dans Tordre civil, repoussent le mariage des prêtres ; au moins, conviendront-ils qu'il est peu de questions qui vaillent, autant que celle-là , la peine d'être examinées et vues de près? S'imaginet-on qu'une opinion, qui a pour soutiens le code lui-même, ce qui est déjà quelque chose, et les plus sûrs interprètes du code, comnae MM. Merlin , TouUier, Proudhon , Duvergier , et des magistrats environnés d'une juste autorité, comme MM. Persil et Dupin, se laissera éconduire sans réclamation? Et comme des hommes éminents ne peuvent pas être soupçonnés d'avoir méconnu de telles difficultés, on peut craindre qu'ils n'aient, à leur insu , cédé, en les tranchant si vite, à des entraînements dont les magistrats devraient toujours se défendre.
C'est le propre de ces sortes de questions, que l'idée seule en trouble les esprits les plus fermes et les plus sensés, qui ne peuvent pas se décider à y voir ce qui y est, c'est-à-dire l'application d'une règle du droit civil et pas autre chose. Il se répand alors comme un nuage sur l'intelligence ; les principes se mêlent ; la foi dispute à la raison le terrain qui devrait lui appartenir. Spectacle étrange I que les hommes placés à la tête de la société, dépositaires de ses plus chers intérêts, ne soient pas encore assez forts pour se mettre en possession définitive de cette liberté civile , héritage et conquête de deux révolutions, après laquelle tous les peuples aspirent! Qu'on voie l'Allemagne, par exemple, qui ne demande pas autre chose, au milieu de ses déchirements intérieurs, que la séparation du pouvoir civil et du pouvoir religieux, sollicitée pendant deux siècles par tous les penseurs, et qui devait être le premier et le dernier mot de la révolution française! Voilà ce qui est aujourd'hui remis en question ; voilà ce qui émeut tant d'esprits inquiets de voir le Code Napoléon se courber devant les canons du concile de Trente. A ceux qui seraient tentés de traiter la liberté en suspecte, ou qui voudraient la rendre complice de quelques égarements individuels, il faut citer l'exemple de la démocratie américaine , fille de la liberté religieuse, qui trouve, dans cette liberté même,
la force de se discipliner et de se coutenir. Pour les nations émancipées, ou dignes de l'être , rien ne vaut la liberté , même pour la foi, qui , au souffle de la liberté, s'élève et s'épure. Lorsque la société s'est donné à elle-même cette liberté, elle savait qu'elle ne serait ni sans abus ni sans orages ; mais elle devait compter, pour les prévenir et pour les combattre, sur les croyances sincères , sur l'expérience et sur le bon sens des masses.
L'expérience a-t-elle si mal tourné que nous voulions revenir sur nos pas? Irons-nous faire amende honorable pour ces grands et généreux esprits, dont nous oserions, dans notre débilité, répudier les leçons et l'héritage? A la liberté qu'ils ont conquise pour nous, et qu'ils ont payée de leur sang, à cette liberté sage et forte, amie des mœurs et des lois, préférerons-nous le repos? C'est la paix, mais la paix sans sincérité et sans dignité , qui rend plus impétueux les soulèvements de l'esprit. « Maudite élernellement la paix qui se fait au préjudice de la vérité! n s'écriait Luther. Rude parole où se peint l'âme d'un sectaire! Nous n'irons pas aussi loin. Excepté Luther, qui oserait maudire la paix? Seulement nous dirons qu'il faut accepter, quand on est magistrat, les lois comme elles ont été faites; qu'il faut se garder surtout de substituer son orthodoxie à la pensée du législateur. Que si une telle pratique n'est pas sans inconvénients, nous ajouterons que la liberté se fortifie et se modère en s'exerçant, et que les sociétés deviennent libres, non pour se reposer, mais pour combattre. Il pourra arriver, qui le nie? que quelques malheureux abuseront de cette liberté; que le mépris public soit leur punition! mais , de grâce, ne faisons pas l'honneur à ces hommes de leur sacrifier des principes qui sont notre vie et notre avenir. C'est pourtant là ce qui arrive. Dans des causes pareilles, on ne voit que le prêtre évadé du sanctuaire, coupable de n'avoir pu supporter le joug que sa jeunesse et son imprévoyance avaient accepté. A cette histoire, presque toujours la même, se rattachent des épisodes de secret violé, de fille séduite , tristes préludes des demandes de mariage , qui sont faits, nous le reconnaissons, pour impressionner vivement des esprits
A l'audience. 345
croyants et austères. C'est bien de cela qu'il s'agit, cependant I C'est la société tout entière qui est en cause : c'est elle qu'on punit du désordre d'un de ses membres.
On oublie trop que le prêtre n'est pas seul ; que derrière lui sont une femme et un enfant qui viennent , la loi à la main , réclamer des magistrats l'état de femme et d'enfant légitimes, que la loi leur assure et leur a promis. Elles doivent être bien puissantes dans l'esprit de certains hommes , les raisons qui font qu'on résiste à une telle demande, et qu'on rejette dans la bâtardise, cet enfant confié à la tutelle'du ministère public et à la sollicitude des magistrats. De raisons, il n'y en a pas. 11 y a des souvenirs, il y a des scrupules : qui sait? il y a peut-être des systèmes avec lesquels, à force de spiritualiser la loi civile, on finirait par en faire autre chose que ce qu'elle est , et par lui ôter le caractère qui la distingue, de haute et entière impartalité. Doit-on s'étonner assez d'avoir besoin de redire aujourd'hui , que le Code n'a été fait ni pour le catholique, ni pour le protestant , ni pour l'israélite, mais pour le citoyen français ; que c'est là sa gloire, son honneur et sa force? Appelez-le un Code athée tant qu'il vous plaira : il n'en sera pas moins vrai que ce Code, en brisant certaines entraves, a assigné à la religion la seule place qui puisse lui appartenir dans la société.
Ce dont il faut louer les magistrats du tribunal de Bellac , c'est d'avoir écouté leur raison avant tout. Leur jugement, longuement motivé, trahit un combat entre leurs devoirs et leurs scrupules ; on sent que les impressions nées de la nature même de la cause les ont frappés , et qu'ils ont quelque peine à s'en défendre; qu'on en juge par les derniers considérants :
« Que des misérables , revêtus du titre sacré de prêtre, mais ^ns honneur et sans probité, comme sans foi et sans religion, seront ainsi disposés à mettre en usage les immenses moyens de séduction que leur donne le confessionnal ; qu'ils pourraient se promettre d'épouser la personne par eux séduite ; mais que les résultats possibles et épouvantables , s'ils doivent appeler l'attention du législateur, ne peuvent cependant que médiocrement influer sur les décisions des tribunaux qui sont appelés, non
pas à faire des lois, mais à faire application de celles qui existent. 3»
Voilà qui est sensément dit. On n'accusera pas pour œla les juges de Bellac d'être des philosophes. Peut-être même est-il permis de les trouver un peu vifs dans leur appel à la puissance législative? On sait quel a été le sort de cette décision , infirmée par la cour royale de Limoges, à une seule voix, assuret-on, et encore après un arrêt de partage. C'est un fait significatif que celui-là , émané d'une compagnie qui a à sa tète un magistrat éminent. Ce fait aura pour résultat, nous n'en doutons pas, de déterminer la chambre des requêtes à admettre le pourvoi : elle sentira qu'il est temps que la cour de cassation apporte le poids de son autorité tout entière dans des questions de cette nature, où des intérêts de toute sorte sont en-
Ce serait une histoire assez curieuse que celle des embarras, des hésitations et des envahissements du pouvoir, en ce qui touche cette thèse si souvent débattue. Il n'est pas médiocrement singulier de voir la question si nette lors du concordat et du Code civil, et à l'égard de laquelle aucun doute ne s'élevait dans aucun esprit ; s'obscurcir ensuite peu à peu, à mesure que l'empire grandit; engendrer des scrupules complaisants et imprévus, susciter enfin la fameuse circulaire de 1806, dans laquelle le ministre des cultes donne un assez f&cheux démenti à l'auteur du concordat, au législateur du Code civil. Dans ce changement du pouvoir d'alors, on n'a voulu voir qu'une inquiétude du conquérant, jaloux des vigoureux lévites que h séminaire dérobait à la conscription.
Selon toute apparence, il devait y avoir autre chose. Il y avait d'abord, l'amour exagéré de la discipline et la défiance de la liberté. L'empereur, nous en sommes convaincu, ne devait pas faire de différence entre le soldat qui déserte, et le prêtre qui abandonne le sanctuaire.
Dans les deux cas, c'était à ses yeux la même absence de courage et de force morale ; le même dédain de la foi jurée et des engagements pris; la même impuissance à supporter le joug;
A L'ADDimCK. 347
seuls défauts contre lesquels il fut inexorable. Dans les sévérités de Napoléon oontre les prêtres réfiractaires , on aperçoit des vues entièrement politiques. Italien par la naissance, par la croyance, par l'imagination, l'empereur n'aurait pas été fâché d'utiliser à son profit l'influence du clergé, que tous ses désirs et tous ses efforts tendaient à foire augmenter. Il voyait, dans la religion, le meilleur et le plus sûr des auxiliaires. Malgré son génie, il ne put échapper à Técueil qui menace tous les pouvoirs nouveaux. Tous flattent l'Église, qui se laisse datter^si l'on osait se servir du mot, avec une coquetterie hautaine. Le détachement des choses d'ici-bas, dont elle foit gloire , lui permet de ne s'appartenir qu'à elle-même et de n'être, en définitive, qu'à ceux qui réussissent. Hélas I l'empereur lui-même ne devait pas tarder à le savoir! Au milieu et à l'époque la plus brillante de son règne, il était tout entier à la pensée de se rattacher le clei^é d'une façon plus étroite, en le caressant. Cette faculté du mariage dans le prêtre, qui blesse les prélats, le blesse également ; il en veut au G)de civil de cette liberté, qui offense dans sa personne le catholique et le despote. Il ne sait comment s'y prendre pour tourner ou pour vaincre la difficulté. Il confie ses embarras et la cause de ses embarras, à son conseil d'État, auquel il confiait tout. On voit , dans ces conférences presque intimes, ce que sont les hommes auxquels les révolutions imprévoyantes remettent leurs destinées. On est édifié des susceptibilités orthodoxes qui naissent dans certains esprits à la voix du mattre. Ce qu'il fallait à l'empereur, c'était une loi expresse ; il ne voulait pas d'une équivoque, indigne tout à la fois de sa justice et de sa puissance.
S. M. dit qu'il ne fout pas troubler les mariages contractés, mais les prévenir désormais par une lot précise. . . Une femme se présente pour célébrer un mariage qui doit assurer la légitimité de son enfant. On la repousse. Elle objecte que le silence ie la Un l'a déçue ; qu'elle ne serait pas mère, si elle avait su que jamais elle ne pourrait devenir l'épouse du père de son fils. Que lui répondre? Xn lieu que, lorsque le législateur se sera expliq^^ il n'y aura plus lieu à erreur, ni à excuse.
« S. M. dit qu'il convient d'accorder à un ordre qui peut se rendre très-utile à l'État tout ce qui ne blesse pas rintér^ public.
« M. Regnault dit que rien n'est plus simple que ce que veut S. M. : le prêtre qui viendra d'être ordonné ira, avec le nombre de témoins requis pour le mariage, se présenter devant Tofficier de l'état civil ; il déclarera qu'il se voue au oélibal, et si ensuite il se marie, on lui appliquera la peine de la bigamie. ))
On ne saurait trop admirer M. le comte Regnault deSaint- Jean-d'Angely, disant: a Que rien n'est plus simple que ce que veut S. M. » En effet, une misère! Le renversement de toutes les règles du droit civil!
Ce qu'il y a de certain , c'est que l'empereur Napoléon, qui avait de bons yeux ; que l'instinct du despotisme rendait perspicace et clairvoyant entre tous, n'a jamais pu voir, dans le Cod** civil , aidé de ses conseillers d'Etat, ce que devaient y voir plus tard les magistrats de la cour royale de Paris et ceux de Li chambre des requêtes de la cour de cassation. Il fallait une loi positive à son bon sens, comme à sa justice, qu'effrayaient les abus d'une telle interprétation judiciaire.
C'est précisément cette opinion de l'empereur qu'on retrouve après 1830, dans la bouche des magistrats du parquet, mais dégagée des velléités despotiques, qui n'auraient plus été à la mode dans aucune bouche, et desmerveilleuses inventions de messieurs les conseillers d'Etat de l'Empire. Ce qu'ils demandent au juge civil, en dehors de sa croyance particulière, c'est l'application de la loi générale , faite dans ses véritables conditions et avef son véritable caractère. — Ainsi parlaient et M. Persil, avec cette vigueur et cette fermeté de logique qu'on lui connaît, et M. Dupin, qui iit même entendre à ce sujet quelques parote dont il n'est pas inopportun de rappeler le souvenir :
« Si nous n'avons pas avancé , disait-il , ne retournons pas en arrière, en arrière de plus de quarante ans
« Magistrats, gardiens des lois de l'Etat , chargés de leur
A l'audience. 349
application, empêchez qu'elles ne soient violées par un excès de zèle religieux : vous n'êtes point, comme à d'autres époques, le bras séculier chargé de venger les griefe de l'ordre spirituel; préserver l'ordre civil de tout empiétement étranger, telle est votre mission. »
Le vent depuis a changé. Nous avons vu quelque chose d'analogue à ce qu'on avait vu vingt-cinq années auparavant sous l'Empire. Les gens du roi attaquent aujourd'hui le mariage des prêtres, que MM. Persil et Dupip ont défendu et qu'ils défendent encore. M. le procureur-général de la cour royale de Limoges place tous ses arguments sous la protection des canons de l'Église. Ses conclusions, qui nous ont édifié, nous ont surpris cependant en un point que nous nous permettrons de signaler.
Le maire de la commune où un mariage allait être célébré, aurait été rappelé, suivant M. le procureur-général, par le procureur du roi, au sentiment de ses droits et de sa dignité.
Voilà qui est un peu fort I et le tribunal qui l'a autorisé, le mariage I et douze conseillers sur vingt-cinq qui auraient été de l'avis du tribunal! et M. le procureur-général Persil! et M. lo procureur-général DupinI et MM. Merlin, TouUier, Proudhon, Duvergier, qui ont été de l'avis du maire! Que le maire ait eu tort, il n'y a plus à en douter, puisqu'ainsi pense M. Dumont de Saint-Priest; mais, de bon compte,'pouvait-on s'égarer en meilleure compagnie? Un maire de village sera-t-il obligé d'être un père de l'Église, et de savoir autre chose que ce que lui apprend la loi de son pays? C'est là le danger des idées ainsi confondues, de la foi remplaçant la raison ; qu'on se trompe soi-même, et que, dupe involontairement d'une sorte de mirage pieux, on va plus loin qu'on ne voulait aller.
Ce ne sera pas non plus un chapitre médiocrement curieux, dans l'histoire des lois modernes, que le chapitre des innombrables vicissitudes qu'a déjà subies l'adoption des enfants naturels. Jamais peut-être on ne vit la jurisprudence doutant plus (rello-même; cherchant avoc plus d'embarras Tosprit de la loi;
350 L'imoiRE
cédant avec plus de facilité aux impresfikms oontraires; levenant sur ses pas, loin d'avancer ; défaisant aujourd'hui ce qat'éOt a fait hier ; ayant enfin plus de peine à se fixer et à s'asseoir. Il s'élève dans les esprits les plus fermes, les mieux nourris de la substance de la loi, ceux que nous sommes habitués à respecter comme nos guides et comme nos maîtres, des doutes qui se traduisent en contradictions, d'où naîtra plus tard cette variélé infinie d'opinions et de décisions contraires, au travers desquelles on a de la peine à se reoonnaltre. C'est M. M^Iin opposé à M. Merlin ; M. Toullier à M. TouUier ; tous deux se dânentant eux-mêmes, et combattant l'opinion qu'ils avaient em« brassée ; c'est le parquet de la cour suprême, dont les mtfnbres ne peuvent parvenir à se mettre d'accord, et offrant le spectade de M. Dupin, procureur-général, et de M. Delangle, avocat-général, concluant dans un sens opposé ; celui-là pour, celui-ci contre l'adoption ; ce sont les cours, les magistrats, les auteurs, les jurisconsultes qui se divisent. C'est la chambre des requêtes, persistant à repousser systématiquement le principe que la chambre civile commence par repousser elle-même ; ac€q[»te ensuite ; repousse encore et se décide enfin à adopter. On ne peut nier ce qu'il y a de triste dans ces retours sur de pareilles questions, qui touchent de si près aux grands intérêts de la société, à l'état des personnes, à l'honneur et à la stabilité des familles.
Ce n'est pas seulement la science réduite à l'état d'empirisme, qui souffre de ces changements continuels ; c'est la loi ellemême à laquelle on ôte son autorité en lui étant sa certitude. Non pas qu'il faille s'étonner que la jurisprudence, dans ces matières, ait été difficile à se faire ; il n'était guère possible qu'il en fût autrement, car cette jurisprudence se faisait toute seule, pour ainsi dire ; sans précédents, sans traditions d'aucune sorte, abandonnée à elle-même, sans autre appui, en un mot, que les volontés chancelantes du législateur, et un texte nu qui n'avait de racines ni dans le droit romain, ni dans l'ancien droit français. Il y a eu d'autres raisons tirées de la nature même de la loi, qui devaient rendre plus embarrassante encore l'œuvre du
A l'audience. 351
jurisaNisatleet du magistrat. Loi politique, plutôt que loi civile, cclose au souffle de 1 789, portant plus qu'aucune autre loi le cachet de l'époque qui l'a inspirée, ayant en elle-même quelque chose de vague et d'incomplet, la loi de l'adoption devait rencontrer plus'tard des répugnances et presque des ressentiments dont la jurisprudence a été l'interprète. Ce qu'on voulait faire de l'adoption, la première fois que le nom en fut prononcé, personne, au juste, ne le savait. C'était l'instinct qui menait là plutôt que la raison ; c'était une sorte d'attrait né des souvenirs de l'antiquité, né surtout de ces aspirations généreuses auxquelles rien ne semble impossible, et qui rendent les premiers jours des révolutions si purs et si beaux. Il ne s'agisait guère alors de faire de l'adoption, comme à Rome, une institution politique, vigoureusement organisée, maintenant la séparation des castes, et destinée à perpétuer la splendeur et la fortune des familles. On voulait autre chose que cela, et mieux que cela. Les hommes dont il ne faut pas trop sévèrement condamner les erreurs, qui tendaient au delà de leur but, afin d'être plus sûrs de l'atteindre, et qui n'avaient vu l'adoption qu'en rêve, croyaient avoir trouvé là un lien puissant et nouveau, un instrument, inconnu aux sociétés anciennes, de fraternité et de félicité universelles. Avec l'adoption, les barrières se brisent, les inégalités s'effacent, les vices de la naissance et de la fortune sont corrigés ; le faible et le pauvre deviennent, grâce à une fiction miséricordieuse, les enfants du riche et du puissant. C'est ainsi que l'adoption, dont on trouve à peine quelques vestiges au milieu des ténèbres qui couvrent la chute du monde romain, reparaît, et que les réformateurs de 1 792 lèguent comme une dette la loi de l'adoption à ceux qui. vont suivre. Une occasion va s'offrir bientôt, où l'on va voir l'idée même de l'adoption mise en scène par la Convention nationale, avec l'appareil qui devait plaire à des imaginations ardentes.
Un jeune et opulent magistrat, ancien président au parlement de Paris, membre de la Convention et régicide, Lepeletier de Sâint-Fai^eau avait péri sous les coups du garde Paris. Cette iQortde Lepeletier, tué par un fanatique, martyr lui-même de
son fanatisme, servait assez bien les projets de ceux qui ne craignaient rien tant que de voir le peuple las et découragé, se rep^ ser avant le terme. Les partis sont condamnés à ne rien laisser perdre; leurs larmes mêmes doivent leur rapporter quelqw chose. Riche, noble, puissant, Lepeletier de Saint-Fargeau, pa: les liens qu'il avait brisés ; par cet effort inouï qui avait fait d'ue président à mortier, le compagnon de Robespierre, semblait avoir acquis des titres particuliers aux regrets de la multitude. C'était le cas de se montrer reconnaissant envers sa mémoire, de tant de sacrifices accomplis pendant une vie si courte et si fatalement finie.
On crut le moment propice pour montrer, par un exemple, ce que devait être la loi de l'adoption dans l'esprit de ceux qui en avaient conçu l'idée. Lepeletier de Saint-Fargeau laissait une fille, jeune enfant, seule héritière de son immense fortune, et plusieurs frères, dont Tun, le plus jeune de tous, n'est mor! qu'il y a quelques années, resté fidèle aux passions pour lesquelles le conventionnel était mort, que l'âge n'avait fait que rendre, chez le premier, plus entières et plus obstinées.
C'est lui qui, le 25 janvier i 794, présentait sa nièce à la Convention :
« Citoyens, permettez-moi, disait-il, de vous présenter ma nièce, la fille de Michel Lepeletier; elle vient vous offrir, aiDsi qu'au peuple français, sa reconnaissance de l'éternité de gloire à laquelle vous avez voué son père... Ma nièce ^ voilà imi père! en lui ïnontranl le président de la Convention. . . S'adressant ensuite aux membres de la Convention et aux citoyens présents à la séance... Peuple, voilà votre enfant! »
Si l'on songe que celui qui parlait ainsi ; officier jeune et brillant, ancien aide-de-camp du prince de Lambesc, semblait n'avoir été mêlé aux grandeurs du régime détruit, que pour mieux les haïr; que cette jeune enfant est la fille d'un homme assassine de la veille ; que cette assemblée, c'est la Convention nationale qui vient, à la voix de Danton, de frapper dans la personne de Louis XYI, les rois à la tête, et qui se préparc pour tous les fombals et tous les sacnificps; que ce peuple, qui nVst encore ni
A l'audience. 353
lasc, ni découragé , accepte , pour tout de bon, la paternité vi'on lui offre ; qu'il y a , sur tous les visages, quelque chose e sérieux, de solennel et de convaincu; on conviendra qu'il y a [uelquefois eu des spectacles moins émouvants que celui-là.
C'est le moment que choisit Barère, pour introduire Tadopion dans nos lois, sous les auspices de l'ombre de Lepeletier de >aint-Fargeau. Ses paroles doivent être rapportées, parce iu*clles expriment, dans le langage propre à Barère, les idées \ue nous essayions d'indiquer tout à l'heure. C'est une loi sentimentale, si nous osions le dire, qu'on veut faire, plutôt qu'une loi civile et politique.
Ecoutez Barrère :
a L'émotion que la vue de *la lille unique de Michel Lepeic« lier vient de communiquer à vos âmes, ne doit pas être stérile I>our la patrie. Suzanne Lepeletier a perdu son père ; elle doit le retrouver dans le peuple français. Ses représentants doivent consacrer ce moment d'une juste sensibilité par une loi qui puisse faire le bonheur de plusieurs citoyens , et l'espérance de plusieurs familles. Les erreurs de la nature, les illusions de la paternité, la stabilité des mœurs réclament, depuis longtemps, cette belle institution des Romains.
« Quelle plus touchante époque pouvait se présenter à la Convention nationale pour faire passer dans la législation française le principe de l'adoption, que celle où les derniers crimes de la tyrannie expirante ont privé la patrie d'un de ses défenseurs ardents, et Suzanne Lepeletier, d'un père chéri ! Que la Convention nationale donne donc aujourd'hui le premier exemple de l'adoption en la décrétant pour l'unique rejeton de Lepeletier; qu'elle décrète le principe de l'adoption, et qu'elle charge le comité de législation de présenter incessamment le projet de loi sur cet objet intéressant.
tt Je demande que la patrie adopte, par votre organe, Suzanne Lepeletier, fille de Michel Lepeletier, mort pour son pays ; qu'elle décrète que l'adoption fera partie de la législation française, et charge son comité de législation de présenter incessamment le projet de décret sur l'adoption. »
Les révolutioDS ne font pas ce qu'elles veulent. Il ne leur est pas donné d'assouplir tous les esprits et de soumettre toutes les ftmes. Il se continue, malgré elles et au-dessous d'elles, un travail intérieur qui a pour objet de maintenir la tradition et le culte du passé. Il faut s'en féliciter. Malheur aux peuples où il en serait autrement I Les esprits trop violemment courbés ne sont plus maîtres de leurs mouvements, lorsqu'ils se redressent.
On trouve un second exemple d'adoption par la Convention nationale, moins solennel que le premier, et qui peint vivement encore, néanmoins, le génie de cette assemblée. Basseville, secrétaire de légation, chargé des affaires de la République française, avait été assassiné à Rome par la populace livrée aux intrigues de la cour romaine , et qui s'était ameutée à la vue de la cocarde tricolore. La nouvelle du crime est transmise dans k séance du 2 février. La Convention, qui devait faire payer si cher au gouvernement papal cette violation du droit des nations, s'indigne en apprenant que son ambassadeur a été massacré ; que la maison qui lui a servi d'asile a été pUlée et brûlée; qu'il en a été de même du palai^e l'académie de France. Elle reod à l'instant même, sur la proposition de Doulcet de Pontécoulant, un décret dont l'art. 2 est ainsi conçu :
« La Convention nationale adopte, au nom du peuple français, l'enfant du citoyen Basseville, et décrète qu'il sera élevé aux dépens delà République. »
L'adoption resta, pendant tout le temps de la lutte, à l'état de projet. On adoptait sur la foi de la loi promise ; la Convention avait autre chose à faire qu'à s'occuper de cet objet %ntéress€ait, pour parler le langage de Barrère.
Le calme revenu, les idées changèrent. Comme après une fièvre violente et prolongée , les esprits se laissaient aller à un accablement extrême. Les illusions avaient fait place à la réalité la plus étroite et la plus positive. Encore un pas, et le pouvoir qui travaillait à se fonder, soupçonneux et jaloux comme tous les pouvoirs nouveaux, allait bientôt dénoncer aux défiances publiques, sous le nom de rêveurs, ceux qui s'obstinaient k
A l'audience. 355
)enser ce qu*on avait pensé en 1 789. Pour la plupart des es- )rils, l'eipérience des dix années précédentes n'avait pas été ine expérience stérile. Beaucoup d'institutions nouvelles étaient oin d'avoir tenu ce qu'elles avaient promis; l'adoption, par exemple, dont l'idée seule n'avait eu d'autre effet que de favoriser e désordre des mœurs, de refroidir encore davantage les sentiments et les devoirs de la famille, déjà si menacés par le divorce.
Des hommes versés dans la science du droit ne pouvaient pas être dupes du langage tenu par Barrère à la Convention nationale. Ils savaient qu'il n'y avait de commun que le nom entre t adoption de la loi romaine et celle qu'on voulait faire. Ils ne voyaient dans celle-ci qu'une satisfaction un peu puérile accordée à un besoin de nouveauté qu'il fallait apaiser, loin de l'ir^ riler, et une facilité de plus pour des dérèglements privés qui rendaient la régénération sociale impossible.
C'est ce qui explique la résistance qu'allait rencontrer, au sein du conseil d'Etat, le principe de l'adoption, de la part de ceux que Napoléon, exécutant ses projets de fusion, y avait appelés, à titre de représentants du passé; comme M. Bigot de Préameneu, esprit froid, mais sage et méthodique; comme M. Tronchet, digne et profond jurisconsulte, réservé aux honneurs de la première présidence de la cour de cassation, dont le consul honorait la science autant que le courage, et que Mirabeau avait appelé, à l'assemblée constituante, le Nestor de l aristocratie. Tous deux ne voulaient, à aucun prix, de la loi de l'adoption, dont le moindre défaut était, h leurs yeux, d'être une loi inutile, propre seulement à discréditer le mariage, à ébranler la famille, et à laisser dans les esprits le germe d'illusions et de facilités dangereuses. Il ne fallut rien moins que la volonté et l'habileté de Bonaparte pour obtenir le maintien du principe même de l'adoption, qui ne fut converti en loi qu'api'ès. des remaniements et des changements de toute espèce. C'est à tort qu'on a voulu.attribuer l'insistance du premier consul, sur ce point, à une sorte de calcul personnel. Ce qu'il voulait, c'était payer, par les lois civiles, les plus larges, les mieux appropriées à tous les intérêts et à tous les besoins, la liberté
356 i/histoire
politique qu'il se disposait à confisquer à son profit. Il lui suffisait que la loi de l'adoption pût contenter quelques intérêts avouables et légitimes, pour qu'on ne dût pas faire difficulté di* l'accepter. Il était assez naturel, d'ailleurs, qu'un législateur de trente ans, sorti des camps ; qui avait vécu dans les orages de la Révolution ; dont les idées n'étaient , en définitive, qu<* l'expression ou le reflet des idées générales de son époque; dût penser sur ces délicates matières autrement que de vieux et sévères jurisconsultes.
Quoique l'antiquité fût dès lors partout un peu [tassée de mode« on en retrouve encore, de lointaines réminiscences: on sent qu'il y a pour les hommes de ce temps , dans l'antiquité romaine, une sorte d'idéal que leur esprit s'obstine à poursuivre.
Ainsi, M. Perreau disait au tribunat, parlant de l'adoption :
« Si l'on peut lui reprocher d'avoir appelé Tibère à l'empire, on doit au moins lui savoir quelque gré d'avoir donné à la terre Trajan, Adrien, Antonin et Marc-Aurèle. r>
M. Perreau, en parlant ainsi, avait sans doute présentes à la pensée les belles paroles de Montesquieu :
« Faites pour un moment abstraction des vérités révélées; cherchez dans toute la nature, et vous n'j trouverez pas de plu^ grand objet que les Antonin. x>
La loi de l'adoption avait , dans son origine exdusivemeiti révolutionnaire , un vice qui ne lui fut jamais pardonné. Elle avait le tort de rappeler un temps et des idées dont on aurait voulu effacer jusqu'au souvenir; on lui en voulait d'être la fille de 1789. A quoi a-t-il tenu qu'elle ne tombât, comme la loi du divorce, sous les coups des pieux législateurs de 1816?
On peut se rendre compte maintenant, par l'histoire même de la loi, des incertitudes de la jurisprudence sur la question de l'adoption des enfants naturels, auxquelles le dernier arrêt de la chambre civile aura pour effet, il faut l'espérer, de mettre enfin un terme. A cet égard, nous n'aurions qu'un mot à dire, cl ce mot nous l'emprunterons à Montesquieu, qu'il faut citer souvent, lorsqu'il s'agit, non-seulement de l'esprit, mais du bon
A l'audience. 357
sens des lois : <x L'esprit de modération doit être celui du législateur. »
Nous ajouterons qu'il doit être aussi celui du magistrat ; il n j a que ce moyen d'être un magistrat sage, humain et équitable. Autrement on court risque de tomber dans les excès ; on s'écoute trop soi-même; on corrige le législateur; on distingue là où il n'a pas distingué, on se trouve flatté d'être plus vertueux que lui ; on finit, sans le vouloir et presque sans s*en douter, par faire de la loi un instrument de scrupules, qu'il faut respecter sans doute, dont la conscience de chacun est seul juge, mais que la loi ne devrait jamais connaître.
Ceux qui agissent ainsi ne se disent pas assez qu'il y a plus d'une manière de rendre les lois immorales ; qu'on en vient là à force de complaisance, comme à force de rigueur ; que les lois ne doivent pas être inaccessibles à la faiblesse humaine; qu'elles sont une réalité, non une abstraction, et que l'hypocrisie de la jurisprudence, oserons-nous nous servir du mot? est la pire de toutes les hypocrisies. Voilà pourquoi nous applaudissons de toutes nos forces au dernier arrêt de la chambre civile de la cour de cassation, lequel, en dissipant beaucoup (V appréhensions, en rassurant beaucoup d'intérêts, aura pour résultat de ramener les opinions dissidentes et de retenir les cours du royaume dans la voie où elles sont entrées.
358 l'bistoirz
LOI DBS FRANCS. — LES DOMMAGES- INTÉHÈTS. — CLARISSE HARLOWE. — M. J. JANIN. — M. CHAIX-D*EST-ANGE. — CIGÉRON- — LE PROCÈS DE JÊSCS-CHRIST. — LE PROCÈS DE SOCRATB.
Les Francs, s'il faut en croire Montesquieu (1), «furent attentifs à mettre un prix juste à la composition que derait recevoir celui à qui on avait fait quelque tort ou quelque injure. Toutes ces lois barbares ont là-dessus une précision admirable; on y distingue avec finesse les cas , on y pèse les circonstances; la loi se met à la place de celui qui est offensé, et demande pour lui la satisfaction que, dans un moment de sang-froid, il aurail demandée lui-même
<c Ces lois s'attachèrent donc à marquer avec précision b différence des torts, des injures, des crimes, afin quje chacun connût au juste jusqu'à quel point il était lésé ou offensé; qu'il sût exactement la réparation qu'il devait recevoir, et surtout qu'il n'en devait pas recevoir davantage. »
On conçoit qu'il ait pu en être ainsi chez les peuples pau?i|s. ayant peu de besoins, des mœurs simples, se rendant compte de tout avec l'instinct assuré des peuples que la société n'a encore ni excités ni énervés outre mesure ; qui faisaient assez peu de cas de la vie des hommes, et qui, par cela même, ne croyaient devoir punir de la peine capitale que les deux seuls crimes qui fussent à leurs yeux des crimes capitaux : la lâcheté) et la trahison.
(1) Esprit des Lois, liv. XXX, chap. xix, p. 75.
A l'audience. 359
Il peut paraître singulier que nous soyons presque sur le x>int de finir comme nous avons commencé, et que la civilisaion extrême, après avoir tout usé, ne sachant comment se défen- Ire, en soit bientôt réduite aux remèdes de la barbarie. Les r'oilà toutes deux revenues au même point par des routes opposées, et ces satisfactions payées comptant, dont l'idée seule aurait offensé nos anciennes susceptibilités, aspirent à prendre, lans les mœurs, la place qu'elles ont occupée chez les Francs et [îhez les Germains. Il y a même dans la marche de la jurisprulence quelque chose qui n'est pas indigne d'attention, pour ceux cpii étudient les lois en philosophes. C'est timidement d'abord qu'on s'y est pris pour solliciter des dommages-intérêts ; on parlait si bas qu'à peine s'il était possible d'entendre; on n'aurait pas osé fixer le chiffre, tant on semblait craindre de mêler à une question d'honneur une question d'argent; la plupart , pour éloigner d'eux jusqu'à l'injure d'un soupçon, ne manquaient presque jamais d'ajouter : pour les pauvres, s'il vous platti Puis on s'est aguerri; on a secoué une fausse honte; ce qui n'était que l'accessoire est devenu le principal : on ne s'en est plus fié qu'à soi, du soin d'établir d'avance le montant des réparations, et c'est ainsi que nous avons eu et que nous avons encore chaque jour le spectacle des spéculateurs désappointés, des maris trompés, des filles séduites, qui viennent devant la justice, faire à sous, livres et deniers , le compte de leurs infortunes.
Allez où vous voudrez, partout vous rencontrerez des procès qui se ressemblent ; la vie intime, pour lui conserver son ancien» nom, n'a plus de mystères ; on étale au grand jour ce qu'on cachait autrefois dans l'ombre ; c'est devant les tribunaux que viennent se dénouer les romans du cœur; Julie, aujourd'hui, poursuivrait Saint-Preux : la justice déchire tous les voiles; il n'y a pour elle rien de sacré, rien de secret; il faut compter avec elle dans toutes les circonstances, et l'on a pu s'étonner de ce que contenait dans son sein l'article 1582; cet article si vague, écho de la morale de tous les temps , iq^rit moins dans nos codes comme prescription législative que comme précepte évangélique.
II y aurait bien des choses à dire , si Ton voulait expliquer ce changement de nos mœurs et de nos idées, dû à beaucoup de causes diverses, et où se peint mieux que partout ailleurs l'esprit réel et positif de notre temps. Nous osons aujourd'hui ceqw n'auraient point osé nos pères : nous portons dans ces nouvelle^ entreprises un genre tout nouveau de courage, dont ils auraient rougi de se croire capables ; il n'en coûtera bientôt plus rien à personne pour raconter publiquement certains malheurs ou certaines défaites, dont le récit seul aurait indigné Thumeur austère des uns, ou égayé l'humeur railleuse des autres. Qui sait si les fîiagistrats, sans bien s'en rendre compte , et sous l'empire de sentiments qui les honorent , n'ont pas contribué , par leur facilité, à encourager ces prétentions de toute sorte, dont l'excès doit commencer à les inquiéter un peu? Les magistrats ont cru. non sans raison, qu'il fallait attaquer les gens par leur endroit vulnérable, et que, dans un pays où les questions d'argent devpîiaient décidément, pour tout le monde, les premières de toute? les questions, ils pourraient, par l'argent, raffermir la âiscipline sociale, protéger la sainteté du mariage, défendre la pudeur de la jeune fille, arrêter le bras du spadassin, déjouer le> calculs de l'aventurier, rassurer enfin tous les intérêts confic'*s à leur garde. Peut-être aussi, et sans se le dire à eux-mêmes, :=* sont-ils trouvés flattés du rôle nouveau qui les rendait arbitres souverains et comme jurés, ne relevant que de leur conscience, dans les plus importantes et les plus délicates de toutes les querelles, et qui faisait d'eux, non plus les interprètes de la loi, mais la loi elle-même, dans ce' qu'elle a de plus inviolable et de plus absolu. Seulement ils n'ont pas vu que pour des jugements semblables leurs qualités mômes pouvaient devenir des défauts, ces qualités qui leur donnent un sens si sûr dans les contestations ordinaires, et que ce qui leur manquait, c'était cette précision admirable et cette finesse que Montesquieu admirait dans les lois barbares; rendues impossibles aujourd'hui par la complication excessive de nos mœurs, de nos relations, de nos habitudes, sans lesquelles cependant on est exposé à ne juger qu'à peu près et comme par approximation. Comment pourrait-
A l'audience. 361
il en être autrement? Ce que des peuples neufis voyaient distinctement et sans nuages pour ainsi dire, nous parvenons à l'apercevoir à peine au travers des distinctions infinies, des difficultés de toute sorte que la société engendre et dont sont hérissées les mœurs modernes. Pour eux, il n'y avait rien de relatif; tout fêtait clair, net et absolu. D'avance ils savaient à quoi s'en tenir sur chaque chose : chaque fait avait sa valeur précise et déterminée; leur justice, si on ose le dire, était à prix fixe. Cette finesse dont on les loue, c'était l'instinct primitif qui opérait à coup sûr, parce qu'il n'était pas émoussé.. Pour nous, au contraire, quelle différence I II n'y a plus dans certains faits que des nuances au milieu desquelles peut se perdre l'œil le plus exercé. Qui osera se flatter d'avoir fait la part de l'entraînement général ou de l'entraînement particuUer, la part de la séduction et de la faiblesse? Par l'effet seul de certains accidents inévitables , les objets ne perdronl-ils pas à nos yeux leurs proportions réelles pour prendre des proportions en quelque sorte imaginaires? N'y aura-t-il pas toujours , en un mot, dans toutes ces questions, quelque chose de factice et de convenu, en dehors de toutes les règles du droit et des raisons ordinaires de décider, qui imprimera à l'esprit un trouble dont il ne sera pas maître, lorsqu'il s'agira pour lui de prononcer?
De semblables procès, si difficiles à juger, n'ont pas que ce seul inconvénient. Ils irritent la soif de l'or, dans une société trop disposée à placer l'or avant tout : ils font taire cette pudeur apparente et ce respect pour soi-même qu'on n'oubUe presque jamais impunément , et qui devraient au moins, à défaut d'autres vertus, être les vertus des peuples civilisés; ils habitueraient certains hommes à se consoler trop facilement peut-être, par la perspective du gain, de certaines infortunes. Qui oserait même répondre que dans le monde où nous vivons, dévoré par tant de besoins, agité par tant de passions, en proie à toutes les convoitises, la facilité de la justice n'ouvrirait pas un champ nouveau à l'intrigue, et que la spéculation, qui ose tout, ne viendrait pas s'asseoir, pour les exploiter, à côté du déshonneur et de la honte I Gardons notre pitié, plutôt pour les Madeleines qui se cachent
et qui pleurent, que pour celles qui accusent et qui se rep^itent bruyamment dans un exploit intrbductif d'instance et dans des conclusions motivées. TAchons de ne pas faire d'un coeur faible un cœur vil ; les fautes sans désintéressement sont des fautes sans excuse. Ne réduisons pas toutes les questions, même les questions les plus délicates, à des questions d'argent. Nous ne sommes pour cela ni assez innocents, ni assez corrompus. La vertu des peuples qui ont beaucoup vu et beaucoup vécu , c'est la délicatesse; celle-ci Atée, que leur resterait-il? ce serait la grossièreté des peuples barbares, - avec la sincérité de moins. Les sociétés, pour se conserver, ont besoin de cette délicatesse, comme les tableaux ont besoin de vernis. Il y a eu cela de singulier, dans ces sortes d'affaires, que le public s'est plaint du bruit qu'il faisait. Il aurait été presque tenté de reprocher au barreau ce que Mithridate reprochait surtout aux Romains , le retentissement extrême de leur justice (Calumnia$ liiium).
Mithridate, roi barbare, n'avait pas vu, malgré son génie, que là étaient au contraire la force et la grandeur des Romains, peuple politique et législateur , et que les formalités de toute sorte qui lui semblaient si étranges n'étaient que les indices, à Rome, de la civilisation et de la liberté. Aurait-il été possible que les avocats plaidassent de telles causes, comme s'il se fût agi de droits hypothécaires et de mur mitoyen? A qui faut-il s'en prendre du scandale qu'elles produisent? à ceux qui les plaident ou à ceux qui les font?
Clarisse Harlowe !. . . c'est ce livre qui fut un des événements du wni** siècle, qui excita presque la jalousie de Rousseau, après qu'il eut donné au monde Emile, le Conhrat social , Tifflotse; que Diderot, qui ne marchandait pas l'enthousiasme quand il s'y mettait, appelait tin évangile apporté sur la terre ei dont il écrivait ce qui suit : <( Oui, tu seras ma lecture dan> tous les temps I si, poussé par la nécessité, par la pauvreté d'un ami, par l'éducation de mes enfants, il me faut vendre tous mes livres, je les vendrai; mais tu me resteras avec Moïse, Euripide et Sophocle. » C'est ce livre que M. J. Janin vient de refaire,
A l'audience. 363
obéissant en cela aux conseils d'un sûr et brillant maître : de M. Villemain?
De sa chaire de la Sorbonne, théâtre de ses plus beaux et de ses plus doux triomphes, M. Villemain a laissé tomber ces paroles pleines de sens et de finesse, à propos du chef-d'œuvre de Richardson : a Pendant qu'une civilisation avancée et qui n'a pas de temps à perdre, abrège même les travaux et les plaisirs de Fesprit, et, lorsqu'on lui fait tant de résumés des histoires même les plus sérieuses , il serait utile de réduire ces longs romans à des proportions plus modernes. Quand la vérité a tant de peine à trouver audience, la fiction n'a pas le droit de se faire écouter si longtemps. »
Ce sont ces paroles de M. Villemain qui , jetées dans l'esprit de M. S. Janin, encore adolescent, y germèrent et produisirent l'œuvre qu'il livre au public; véritable tour de force qui avait effrayé Rousseau lui-même, et pour lequel il ne fallait rien moins que toutes les qualités de cette vive, ingénieuse et inépuisable plume. C'est le livre de Richardson , avec s(»s vivants portraits , avec ses touchantes peintures, avec son admirablc/héroïne, devant laquelle toutes les héroïnes doivent s'incliner, mais moins ces va-et-vient continuels , ces digressions h chaque page, ces interminables lenteurs que ne pouvait supporter l'impatience de Byron, et qui allumaient le sang de Voltaire.
« Il est cruel pour un homme aussi vif que je suis, écrivait ce dernier, de lire quatorze volumes entiers, dans lesquels on ne trouve rien du tout, et qui servent tout simplement h faire entrevoir que M"® Clarisse aime un débauché nommé M. Lovelace. »
Pourtant, de ce livre si beau, si célèbre, si lu, nous n'aurions rien à en dire; qu'y a-t-il de commun entre nous et les fictions du poëte et du romancier ? si son nouvel auteur, M. J. Janin ne l'avait mis sous la protection du barreau, dans la personne d'un de ses plus dignes représentants? f/i Clarisse Harlowe, par M. J. Janin, est dédiée à M. Chaix-d'Est-Ange, ancien bâtonnier de l'ordre des avocats à la cour royale de Paris. Nous ai-
merioDs, quant à nous, à voir pour les gens de robe et les gens de lettres , se renouer plus souvent de telles relations, symbole de paix entre les enfants d'une même famille.
L'avocat et l'écrivain se touchent par plus de points qu'ils nf" pensent; ils puisent à une source commune; l'expérience de ceux-ci profiterait à ceux-là ; les premiers apprendraient aux s^»conds, en échange de connaissances positives, les secrets de cette culture perfectionnée, sans laquelle les idées, dans les meilleurs esprits, ne peuvent parvenir à leur entière maturité. L'avocat devrait être homme de lettres. En est-il autrement en Allemagne, où la littérature juridique est si vaste, si ornée et si hardie? En est-il autrement en Angleterre, et pense-t-on que lord Brougham ait perdu quelque chose, à être l'un des plus laborieux écrivainsdela Revue (rÊdimbourg?En était-il autrement à Rome, dans les temps et chez les hommes qui nous offrent encore aujourd'hui les impérissables modèles d'une habileté de paroles et d'une éloquence qui n'ont jamais été égalées? Cicéron, questeur, édile, préleur, consul; initié à tous les secrets de la philosophie et de l'histoire; qui savait tout parce qu'il avait tout appris ; qui avait étudié l'art oratoire dans toutes ses parties, même dans ses parties les plus futiles en apparence ; disciple de Roscius et d'Ésope ; auquel il est arrivé ce qui était déjà arrivé à Démosthènes, de vaincre par le travail une nature rebelle; philosophe, historien, érudit, littérateur; restera comme la personnification la plus éclatante de la gloire complète de l'orateur. Magnifiques triomphes que ceux-là dont nous ne pouvons plus avoir l'idée aujourd'hui, que ne dédaignait pas Cicëron, consul, plaidant pour Muréna, et qu'il n'avait pas osé, malgré tant de travaux et tant de succès, ambitionner avant quarante-un ans , lorsqu'il parut pour la première fois à cet âge au Forum, ayant le peuple romain pour auditeur et pour juge!
C'est le nom de Cicéron, présent à la pensée toutes les foi.« qu'on songe à la gloire de la parole unie à la gloire des lettres, qui se retrouve, avec bonheur, sous la plume de M. J. Janin. dédiant son livre nouveau à M. Chaix-d'Est-Ange.
A côté de la reconnaissance du client, qui fait bien les choses
A l'audience. ;i65
ainsi qu ou voit, nous aurions voulu apercevoir néanmoins des souvenirs moins transparents de la rancune du plaideur.
fx. Il y eut un jour à Rome, écrit M. Janin , quelque temps avant les Césars, où Tun des poètes les plus inconnus de cette république peu attentive encore à Tinvasion du bel esprit, s'en vint attendre à la porte du sénat son patron et celui de bien d'autres, Cicéron, le grand orateur. Cet humble client d'un si grand homme, il s'appelait d'un nom peu connu, le poète Archias. Le triste poëte devait comparaître le lendemain devant ses juges et répondre à quelque faiseur de colère publique qui, par oisiveté, lui disputait son droit de citoyen romain. »
Ceci n'est pas de notre goût; nous n'aimons rien de ce qui ressemble à l'insulte après le cx)mbat. Il est triste qu'il ne puisse pas en être du duel judiciaire comme du duel l'épée à la main, lequel a cet effet au moins de finir la querelle. Franchement, est-ce bien du poëte Archias qu'il s'agit, personnage assez insignifiant, auquel M. J. Janin n'a consenti à se comparer que pour le besoin de la cause, et que Cicéron, pour le dire en passant, n'a vanté outre mesure qu'afin d'en être un peu vanté? On ne dit pas qu'il y ait jamais eu contre Archias de faiseur de colère publiquey et Gatius, en repoussant du sein des citoyens romains un méchant poëte d'Antioche, ne faisait qu'obéir à ce sentiment de défiance contre les étrangers, qui fut une des vertus des plus beaux temps de la République.
« Cicéron, continue M. J. Janin, écouta patiemment la réclamation de son client, et soudain il voulut prendre sa défense en personne, car cette cause touchait à la dignité des lettres. Dans un discours merveilleux, cet homme illustre, la gloire du sénat, iippela sur la tète de cet enfant des muscs toutes les sympathies (le la justice romaine. Vous savez par cœur ce plaidoyer enchanteur, pro Archiâ poetâ; il renferme le plus touchant éloge des l)elles-lettres, qui ait jamais été porté à la tribune d'un grand peuple ; louange renouvelée depuis Cicéron par M. de Lamartine; celui-ci et celui-là également remplis de leur sujet. »
M. J. Janin a bien fait de citer le plaidoyer pro Archiâ y qu'il appelle avec raison un plaidoyer cfichanteur, et qu'il faudrait
appeler encore la plus sage, la plus éloquente des leçons données par le génie, aux avocats de tous les temps et de tous les pays. Nulle part ils ne pourront trouver des préceptes d'hygiène intellectuelle mieux appropriés à la nature de leurs études et k leurs travaux. Cicéroo y venge les lettres d'injustes dédains. Aux esprits étroits qui s'efforcent de ravaler l'art de la parole, il dit ce que nul autre, depuis lui, n'a pu redire avec la même autorité. C'est le philosophe, l'érudit, l'écrivain, le poète, qui parle par la bouche de l'orateur. C'est de lui qu'il faut apprendre comment l'athlète du barreau trouve dans le charme de l'étude une consolation et un refuge,- et comment il peut suffire ainsi à ses continuels efforts.
On n'avait pas songé de son temps à inventer la division du travail ; l'esprit, renfermé dans les limites les plus étroites, nen était pas venu encore à cette sorte de perfection invariable et mécanique qui ne laisse rien à désirer, rien à espérer. On sent que Cicéron aspire à quelque chose de plus complet et de plus haut. L'éloquence n'esta ses yeux le premier des arts, que parce qu'il exige la réunion de tous les autres. Malheur à elle, s'il pouvait en être autrement t Le talent de la parole ne serait plus que Fabus de l'esprit, le jour où il aurait cessé d'en être le plus noble exercice. Le domaine tout entier de l'intelligence n'est pas trop grand pour Cicéron. Le lien qui unit entre elles toutes les connaissances humaines n'a pu échapper à son attention , et il est beau de l'entendre proclamer, dans son magnifique langage, les vérités que répéteront, après lui. Bacon, Pascal, LeibnitzctCondorcet. Tous les arts qui louchent à l'humanité ont entre eux comme un lien commun ; ils sont comme les enfants d'une niêo]e famille(l).
Si on lui demande pourquoi il aime Archias , il répond qu'Archiasaime les lettres; que c'est là le lien qui les unit tous les deux, et que les lettres, utiles à tous, sont nécessaires àl'aroca/.
(i) Etenim omnes artes, quae ad humanilalem pertinent, habcnlq«oddam commune vinculum, et quasi cognatione quàdam, inter se coiiiinentur.
A l'audience. *367
Comment ferait-il sans leur secours pour se retrouver lui-même, pour échapper aux anta tiens du forum {forenst sirepitu), dont le souvenir le poursuit à son foyer, s'assied à son chevet et le trouble jusque dans le repos de ses nuits? L'esprit toujours tondu s'excite en se rapetissant; il y a une sorte de sérénité qu'il De connaît plus; il perd en force ce qu'il gagne en agilité. Il n'y a que l'étude qui puisse le retremper en le calmant,' et lui rendre les richesses qu'il a dépensées.
Voilà ce que disait Cicéron. Ce qui était vrai de son temps, est encore plus vrai du nôtre. Les avocats comme lui ne plaident qu'à leurs heures ; on ne voit pas qu'il ait jamais prisé bien haut l'honneur d'être compté parmi les avocats les plus employés du barreau romain. Qu'aurait-il dit s'il eût été le témoin de ces efforts sans rel&che dans lesquels se consume la vie de quelques hommes? Hélas I en le lisant, nous ne pouvions nous empêcher de penser à ce vigoureux athlète, sitôt disparu d'au milieu de nous, auquel ont été refusés les doux loisirs que recommandait l'orateur romain, et qui auraient prolongé sa viel (1)
Se souvient-on de la querelle entre M. Dupin aîné et M. Salvador, sur la question de savoir si Jésus-Christ avait été condamné régulièrement, selon les formes et les lois de la Judée? M. Dupin disait non; M. Salvador disait oui. Ce dernier soutenait qu'on n'avait fait qu'appliquer au fils de Dieu le code d'instruction criminelle et le code pénal du peuple juif.
Un procès de cette nature est sur le point de s'engager en Grèce : les journaux annoncent qu'un citoyen d'Athènes demande à la cour de cassation de réviser le procès de Socrate. L'auteur de cette proposition n'a oublié qu'une chose, c'est que l'humanité tout entière s'est chargée de ce soin ; l'humanité, pour laquelle il n'y a jamais chose jugée, et qui sait glorifier la lûémoire de ceux qui ont souffert et qui sont morts pour elle. Dans Socrate, l'humanité a salué depuis longtemps un des plus
(i) M. Philippe Dupin.
illustres représenlanls du génie deTanliquité : de celui qui, dégageant la philosophie de vains nuages, a enseigné aux hommes la modération, le bon sens, le respect de soi-même, le courago, la fermeté ; toutes les vertus enlSn par lesquelles vivent les sociétés.
Quel plus beau spectacle que celui de la mort de Socrale, attendant, pour mourir, le retour du navire qui devait porter les offrandes des Athéniens au temple de DélosI II conserve Jusqu à la fin cette modération qui fut le caractère principal de sa philosophie. Il meurt comme devraient mourir tous les sages, sans bruit, sans faste, sans bravade, ayant refusé de se sauver, pour ne point offenser les lois de son pays ; voulant faire aux dieux une libation du poison que lui avait apporté le serviteur des Onze. « Nous devons un coq à Esculape, dit-il à Criton; n'oubliez pas d'acquitter ma dette I » Dernières paroles du fils de Sophronisque, de cet accoucheur d'idées, comme il s'appelait luimême, qui fut autre cliose qu'un sophiste, quoi qu'en ait dit Rousseau, lors qu'il révélait à l'homme, par l'exemple de sa vertu, le secret de sa puissance.
Dans ces dernières paroles de Socrate mourant, qui ont excite tant d'interprétations diverses ; hommage rendu par la sagesse à la tranquillité des nations; il y a, comme l'a si bien dit M. Cousin ce ce demi-sourire qui trahit le scepticisme sans montrer le dédain. »
A l'auoixnce. 369