LE QUAI DES ORFÈVRES
Au coin de la rue du Harlay et du quai des Orfèvres, vivait, vers la fin du xvi® siècle, un ancien chanoine de la Saiate-Chal>elle, conseiller-clerc au parlement de Paris; magistrat paresseux et aimable ; doué d'un esprit plus curieux qu'actif; cultivant les lettres avec une ardeur désintéressée ; aimant de Tétude seulement son charme et comme sa fleur ; mêlé aux affaires du temps, aux bruits du monde; sorte de Mécène bourgeois, auquel ses plus hardis flatteurs n'auraient pas osé donner des rois pour aïeux (MœcerKis, atavis édite regtbus!); dont la maison servait d'asile à quelques hommes savants, spirituels , raisonnables, réunis parles mêmes goûts et par les mêmes désirs. L'amour de leur pays, l'instinct de la liberté, le besoin do l'ordre, l'ennui des factions, une certaine sève libre et facile, quelque chose, si OQ peut le dire, d'antique et de gaulois tout ensemble; tels étaient les traits les plus frappants de ces hommes qui, sans s'en douter, en riant, allaient enfanter un chef-d'œuvre. La Ménippée sort de là; pamphlet qui vaut une bataille ; livre plein de sel et de bon sens; modèle de raillerie indignée et éloquente; véritable déclaration de droits des classes moyennes, lasses de l'ambition des grands, de la fureur des petits, de la turbulence des gens d'église; lasses d'agitation sans but, de querelles sans gloire ; lasses surtout du joug de l'étranger.
Nulle part on ne trouve l'esprit de Paris, le langage de Paris, transmis jusqu'à nous, autant que dans ce livre, venu tout seul, et qui unit, avec plus d'ardeur due à la passion politi*
que, la verve de Pantagruel à la raison des Provinciales, A des livres comme ceux-là , il ne fout pas chercher d'aocètr^ dans Tantiquité ; ils sont nés du sol ; ils portent avec eux le cachet de leur origine ; ils ne pouvaient être écrits que dans la langue française, cette langue du bon sens, de la finesse et de la raillerie. La Ménippée a surtout une saveur particulière, avec un goût de terroir encore plus prononcé. A la hardiesse circonspecte, i la foi rétive, à la moquerie à pleine bouche, à Téloignement des partis extrêmes, au culte de la loi, à l'esprit positif qui l'ont inspirée, on sent qu'on est à la porte du palais, tout près de la Bazoche, et que ses auteurs ont dû être tout à la fois honunes de lettres et hommes d'afiaires. On trouve de plus chez eux ce qu'on trouve chez la plupart des hommes du xvi« siècle; de la résolution, de l'insouciance, le goût des aventures, tout ce qui natt d'une existence mêlée à beaucoup d'événements, dans des jours difficiles. Alors la vie était rude pour tous, même pour ceux que leur inclination naturelle ou le choix de leur état semblait avoir destinés au repos. On n'avait pas l'idée de ces carrières unies et tracées d'avance, dont on aperçoit le bout dès les premiers pas. La société était comme une mêlée dans laquelle il y avait des coups à donner et à recevoir pour tout le monde. Gens d'épée, gens de robe, gens de lettres, gens d'église, participant aux mêmes épreuves, participaient au même caractère. On ne savait pas ce que c'était que d'avoir ses aises comme on les a dans une société riche et régulière. On marchait sur les indiridus sans crier gare, et sans songer qu'ils eussent seulement le droit de se plaindre. C'était un mépris de la vie des hommes et de leur liberté, dont nous ne pouvons plus comprendre l'excès au milieu des garanties de toutes sortes qui nous environnent; c'était en outre une facilité à oublier son parti et ses serments, que nos temps de progrès ont à peine surpassée. De là l'audace conunune à tous; l'habitude de la misère et du danger, et au milieu de tout cela, une sorte de philosophie gaie et sans gêne, dont les auteurs de la Ménippée offrent plus d'un exemple. Voyez Rapîn, poëte, avocat, magistrat, soldat, et vaillant soldat! U réunit dans sa personne les caractères divers qui font des
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moeurs du xvi* siècle, des mœurs originales. Rapin s'était battu Jbrayement à Ivry, sous les yeux d'Henri IV lui-même, ce qu'il se platt à rappeler, dans plus d'une occasion , à propos de ses vers dont il excuse Fâpreté :
'c Nec mirum, si multa insunt dura, aspera et acri Scripta stylo; stylushie ensis erat. >
Il est réduit aux expédients toute sa vie ; il peut à peine nourrir sa nombreuse famille; il tend la main aux largesses des grands avec une fierté fanfaronne, ce qui ne l'empêche pas d'être un érudit distingué, un poëte rempli de grâce, écrivant des vers latins que n'auraient pas désavoués les poètes les plus élégants de la décadence. Une tendre amitié l'unissait à Gillot, ce conseiller au parlement, dont il était question tout à l'heure, auquel il dit ce qu'Horace aurait dit à Virgile :
<f Pars , Gillotte, animas dimidiata mea&. >
Rapin , retiré à Fontenay, sa ville natale, n'eut pas le temps d'y goûter le repos. Il y a des gens qui ne peuvent vieillir, et que semble ennuyer d'avance le calme de l'arrière-saison.
Avec un esprit comme le sien, inquiet, ardent, emporté, Rapin devait avoir des ennemis; il en eut, et d'acharnés, qui le tourmentèrent pendant sa vie et le calomnièrent après sa mort. Les jésuites prétendirent l'avoir converti à son heure dernière; bon tour des révérends pères qui valait, à lui seul, tous les tours que Rapin leur avait joués I
Ainsi, l'exil, la persécution, la misère, une vie errante et agitée, tel fut le partage des hommes qui combattirent, avec l'épée et avecla plume, des fureurs hypocrites ou insensées, et qui montraient le port à la France, près de s'abîmer dans l'anarchie. 11 est à remarquer que le triomphe de la cause qu'ils avaient si bien servie ne changea que peu de chose à leur destinée, et que, pauvres avant comme après, ils n'eurent guère à se louer, pour leur propre compte, du succès de leurs efforts.
Le diable à quatre, qui suJt aimer et battre, une fois roi au
prix de tant de dévouement et de tant de sacrifices, laissa tomber un regard à peine sur les braves gens qui s'étaient battus à ses côtés, dont l'abandon accusait son oubli , et sur quelques hommes d'esprit, auxquels il avait dû la plus belle de ses victoires : les masses ralliées à son panache par la seule force du bon sens mis au service d'une bonne cause. Parmi les auteurs de la Ménippée, il y en avait un qui semblait avoir, plus qu'un autre, des droits à son souvenir. C'était Florent Chrestien, son ancien précepteur, homme d'un esprit hardi et caustique, mais sincèrement dévoué à son pays, libre penseur , séduit un instant par les nouveautés de la réforme, revenu au catholicisme par lassitude et par indifférence, mettant avant tout l'ordre et la liberté, et qui n'avait pu supporter le joug d'une populace ameutée et ignorante. Voilà l'homme qui mérita les louanges de de Thou (interdum mordacior. . . litteris elegantioribus haud tnediocriur excuhm) , dont l'éloge importunait Henri IV, qui ne voulut jamais le revoir, et qui lui faisait, comme par grâce, une chétive pension, insuffisante pour ses besoins. 0 misère de la grandeur! 0 vanité de la reconnaissance! Les choses se passaient alors comme elles se sont passées dans tous les temps. Tous les gouvernements se ressemblent ; ils sont tous ingrats ; ils pensent à leurs ennemis d'abord , à leurs amis ensuite, quan^ ils y pensent. Dans ce genre, il ne peut y avoir rien de nouveau. Les révolutions qui changent tout, ne changent pas les hommes ; nous ne pouvons nous vanter, tout au plus, que d'avoir perfectionné ringratitude politique.
Cette ingratitude , on la trouve à chaque pas dans les temps qui suivirent la restauration du Béarnais. On voit Passerai, par exemple, vieux, besogneux, véritable savant du xvr siècle, ami des livres et du viu, adonné à des penchants que l'âge n'apaise pas, et appelant sur sa détresse, par ses vers et ses supplications, la générosité du bon roi.
On n'eut pas le temps d'être ingrat avec Pithou, mort en i 596, Tannée môme où Henri IV faisait la paix avec le duc de Mayenne et le duc de Guise, et qui semblait, comme un bon ouvrier, n'avoir attendu, pour se reposer, que la fin de sai)esogne. L'histo-
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rien de Thou, dont il fut Tami, qui lui dut la pensée de son livre, le compare à Socrate, et il a presque raison. Il y a dans Pithou quelque chose des fortes et généreuses natures de l'antiquité; le dédain des commodités de la vie, une droiture inflexible, et le courage stoïque qui brave le danger. Quoi de plus beau que la mort de Pithou, qu'on peut comparer aux plus belles morts, et que ce cri d'un bon citoyen assez heureux pour pouvoir se dire à son heure dernière, au milieu de tant de déchirements, de factions et de troubles : Je n'ai aimé que mon pays I [Patriam unicè dilexi! ) Redevenu catholique et catholique de bonne foi^ après avoir été protestant, Pithou avait conservé une indépendance qui s'indignait, pour l'honneur de l'Eglise de France, des entreprises de la cour de Rome, et qui s'alliait, dans son âme, à une foi éclairée et sincère. C'était un esprit piquant et sérieux, qui ne s'était point affaissé sous le poids d'une érudition immense.
La harangue de Daubrai, dans la Ménippée, est de lui ; c'est la partie la plus éloquente de l'ouvrage, et qui tranche, sous d'autres rapports encore, avec les autres parties. Ailleurs, il y a de la verve, du sens, un rare talent d'écrire, de la bouffonnerie, tout ce qui devait si vivement et si heureusement impressionner le public.
S'agit-il des fougueux prédicateurs de la Ligue, qui poussaient à la discorde d'une voix et d'une main infatigables ; voyez comme on les dépeint :
« Je laisse à MM. les prédicateurs de tenir toujours en haleine leurs dévots paroissiens, et réprimer l'insolence de ces demandeurs de pain ou de paix. Us sçavent les passages de l'Ecriture pour les accorder à leurs propos et les tourner, virer aux occasions comme ils en auront besoin ; car jamais il ne fut dit, pour néant, que l'Evangile est un cousteau de tripière, qui coupe des deux cos tés. »
Quifera-t-on roy, ou lé cardinal de Bourbon, le chef des impuissants, ou le duc de Guise, ce jeune audacieux, ou Philippe II, qui conspire contre la France, du fond de l'Escurialî
(c Je suis d'advis que pas un de vous ne soit roy. Je donne
ma voix à Guillot Fagotin, marguillier de Gentîlly, bon vigneron et prud'homme, qui chante bien au luterin et sçait tout soa office par cœur. »
Voilà delà plaisanterie et de la bonne. Pascal et Voltaire ne trouveront pas mieux. Mais quand Pilhou parle,* c'est autre chose. On sent Thomme politique qui comprend et fait comprendre les choses politiques. Avec quelle habileté il met k main sur les ressorts secrets de tant d'événements auxquels la la religion sert de prétexte I Nulle part les intrigues des grands, les menées des princes, n'ont été plus complètement dévoilées que dans la harangue de Daubray. Il montre tant de misères (jm se cachent ;
« Nos privilèges et franchises anciennes sont à vau-l'eau. Notre hostel-de-ville que j'ay veu estre Fasseuré refuge du secours des roys en leurs urgentes affaires est à la boucherie : nostre cour de parlement est nulle: nostre Sorbonne est au bourdel et l'université devenue sauvage. Mais l'extrémité de nos misères est qu'entre tant de malheurs et de nécessités, il ne nous est pas permis de nous plaindre, ny demander secours ; et faut qu'ayant la mort entre les dents, nous disions que nous nous portons bien et que nous sommes trop heureux d'estre malheureux pour si bonne cause. )>
Il lui échappe par fois des cris d'une admirable éloquence :
« 0 Paris, s'écrie-t-il, qui n'es plus Paris, mais une spelunque de bétes farouches, une citadelle d'Espagnols, Wallons et Napolitains... te voilà aux fers, te voilà en l'inquisition d'Elspagne, plus intolérable mille fois et plus dure à supporter aux esprits nez libres et francs, comme sont les Français, que les plus cruelles morts dont les Espagnols se seroient advisés. »
C'est dans Pithou qu'il faut voir l'amour de la loi , qui constitue un des traits les plus frappants de la satire Ménippée. Il regrette dans le parlement les formalités protectrices dont on aurait eu surtout besoin dans un siècle abandonné à toutes les passions et à tous les excès :
ce Où est la majesté et gravité du parlement, jadis tuteur des roys et médiateur entre le peuple et le prince I »
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Les écrivains*de la Ménippée n'auraient fait que réussir dans la lAche qu'ils avaient entreprise, qu'ils mériteraient la reconnaissance de la postérité. A l'époque où ils écrivaient, il y allait, qu'on ne l'oublie pas, de la vie de la France. Heureux ceux qui aident à cicatriser les plaies des guerres civiles I C'est un si beau rôle que celui-là, de ramener les peuples à la modération et les partis à la justice I Hais ils ont fait plus : ils ont mis, chose difficile dans tous les temps I à force d'esprit et de bon sens, le public du côté de la raison. Ce sont eux qui, dégageant l'image de la société moderne des nuages qui l'environnaient, l'ont fait entrevoir telle qu'elle devait être, disciplinée et indépendante ; leur livre, c'est le duel de la société civile contre la société religieuse, plus vif, plus ardent qu'auparavant, et qui doit durer jusqu'en 1 789. Il y a de tout dans la Ménippée : il y a du philosophe, du chrétien, du savant, de l'homme de l'antiquité, de l'homme de robe, de l'homme du peuple ; c'est un livre qui semble avoir été écrit par quelques écrivains d'un rare talent, sous la dictée de la bourgeoisie française. Ces écrivains continuent la famille des libres penseurs qui ont tant fait pour la gloire de la langue et de la civilisation de notre pays. Ce qu'il faut louer en eux, c'est la mesure dans la hardiesse et la liberté dans la foi. Les intelligences purement spéculatives ont plus beau jeu ; elles osent tout, et leur audace se rit 'des règles qu'elles ont brisées. Hais pour ceux-là il n'en était pas de même ; c'étaient des esprits réfléchis et positifs, habitués aux affaires au moins autant qu'à l'iStude : des hommes prudents, qui ne se seraient pas souciés d'ébranler les colonnes de la société au risque d'être écrasés sous ses débris. Il ne parait pas que cette circonspection leur ait nui et que leurs coups, pour être mesurés, aient été moins sûrs, si l'on en juge du moins parles rancunes qui s'attachent encore à leurs noms. Hommage singulier, que leur modestie n'aurait pas osé deviner I Ces noms, après deux . siècles, servent de cri de guerre aux combats dont nous sommes les témoins. On attaque Pithou. Timon raille mattre Pithou. H. l'archevêque de Lyon, primat des Gaules, met pieusement en doute son orthodoxie. Bon signe et qui prouve que Pithou a frappé juste. On n'attaque que ceux
dont on a peur. Quels sont les grands homn^es d'aujourd'hm qui vaudront la peine d*étre calomniés dans deux cents ans?
Boileau serait né, dit-on, dans la maison où avait demeuré le conseiller Gillot (1). Le fait est controversé : tant pis, car il devrait être vrai; ce serait un lien de plus entre deux œuvres qui se louchent de près. Le Lutrin sort de la Ménippée. C*esi lemêmt* esprit, c'est la même verve, avec la politesse du grand siècle de I)lus. Louis X[V, non plus que Boileau, ne se serait guère arrangé des plaisanteries toutes crues dont s'effarouchait peu h franchise du siècle précédent. Si la forme est différente, le fond est semblable ; seulement la langue française a passé sous le joug. Où Boileau aurait-il pris, si ce n'est dans la Ménippée, les vives railleries contre la paresse et contre la turbulence des gens d'église, qu'il accommode avec les plus exquis assaisonnements de son art, pour satisfaire des esprits délicats. Boileau travaillait d'ailleurs à se satisfaire lui-même. Doué d'une imagination et d'un goût sévères, il avait adopté certaines doctrines dans ce qu'elles ont de plus exclusif et de plus rigoureux. Sa causticité naturelle se plaisait à des attaques dont le sentiment religieux ne songeait pas à s'offenser. La religion était alors plus indépendante, parce qu'elle était plus sincère ; elle ne se croyait pas obligée à des ménagements de toute sorte; ce n'est pas une des moindres singularités de cette époque, que la défiance du prêtre dans un siècle dévot.
(1) M. Despréaux et M. Tabbé Boileau, son frère, étaient nés dans la même chambre où la satire du Catholicon avait été faite.
« Quelques-uns ajoutent qu'il vint au monde dans ia chambre même où la satire Ménippée avait été composée, dans une maison qui est au coin du quai des Orfèvres et de la rue du Harlay. >
(Voir les notes de Brossette et de Saint-Marc sur la X" satire de Boileau, et la notice de M. Saint-Surin.)
Ce qu'il y a de certain, c'est que Boileau serait né à deux pas du lieu où a dû être composée la satire Ménippée.
La maison de Gillot appartint ensuite au lieutenant criminel Tardieu, célèbre par son avarice, dont Boileau a parlé, et qui y fut assassiné avec sa femme le 24 août 1665.
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Boileau payait peut-être, sans trop s*en douter, le tribut à cer* laines habitudes, fruit de la naissance et de Téducation, dont le talent ne parvient pas toujours à vous affranchir. Il était bourgeois, bourgeois de Paris, bourgeois de robe, né à Tombre du Palais de Justice, fils d'un greffier de la chambre des enquêtes, oncle de ïillustre^. Dongois, comme il lenomme,*greffier en chef du parlement :
Bon bourgeois qui se crut un homme d'importance (1).
Il avait entendu, en naissant, le bruit des brocards de la salle Aes Pas-Perdus. Il avait sucé avec le lait, pour ainsi dire, cet instinct d'éloignement dont les gens de robe, malgré leur piété austère, ne pouvaient se défendre contre les gens d'église. On sait que le Lutrin, ce chef-d'œuvre qui servit à former et à fixer la langue, fut écrit pour égayer, dans sa belle terre de Bâville, les loisirs d'un pieux et savant magistrat, M. de Lamoignon. Nousn'avons plus l'idée aujourd'hui de semblablesdélassements, d'abord parce qu'il n'y a plus de poëte comme Boileau pour écrire des poëmes comme le Lutrin, et parce qu'ensuite la piété, devenue timide à force de mécomptes, doutant d'elle-même, n'oserait plus se plaire à de tels badinages.
Après Passerat, après Rapin, après Pithou, Boileau continue l'œuvre qu'ils ont commencée : ce sont des esprits de la même famille ; ceux-là plus hardis, celui-ci plus habile. Ils expriment les mêmes idées ; ils visent au même but, et ce n'est peut-être pas un fait indigne d'attention que cette coïncidence de la Ménippée et du Lutrin, nés au même lieu, comme les fruits du même sol.
Le rire qu'on entend d'ici, et dont l'éclat va bientôt ani^ mer et troubler tout un siècle , c'est celui de l'homme qui doit être le plus brillant interprète de la raison et de la passion des masses, auxquelles il prêtera un langage nouveau. Voltaire, c'est le bon sens de Boileau et la verve de la Ménippée, avec
(1) Voltaire, Épitre à Boileau.
quelque c|iose de vif , d'ardent , d'audaciçux , qui tient à son s^ de et à lui-même ; c'est l'esprit gaulois dans son épanouissemenr, c'est la révolte qui suit Teiamen ; c'est la bourgeoise riche et ingénieuse, lasse de la seconde place et aspirant à la première. Il y a de Tenfant du vieux Paris, du bazochien goguenard, dans Té crivain si clair et si simple qui se vantait de n'avoir pas écrit une seule phrase dans toute sa vie. Voltaire devait naître où il est né ; c'est là seulement qu'il pouvait apprendre, en se jouant, cet art de railler, ce talent de tout dire, dans lesquels U devait être un si redoutable et si souverain mattre. Il achève ce que d'autres ont commencé : cette liberté de la pensée, timide dV bord et circonspecte, on la trouve sous sa plume , armée par lui d'un inimitable langage » débordée, orageuse, et ravageant les terres qu'elle fertilise.
IladitàBoileau:
Dans la coar du palais je naquis ton voisin. (1)
Je vis le jardinier de ta maison d'Âuteuil
Qui , chez toi , pour rimer, planta le chèvrefeuil.
Chez ton neveu Dongois je passai mon enfance.
Ici Pithou, là Boileau, plus loin Voltaire : La Ménippée, le Lutrin, l'Essai sur les Mamrs, se touchent et se donnent la main. Il y a, dans ce petit coin, si nous ne nous trompons, le
(1) (Épilrs à Boileau). Ce vers a dû embarrasser les biographes^de Voltaire, qui, la plupart, sur la foi de Gondorcet, l'ont fait naître à Ghâtenay, le 20 février 1694. Le fait certain, c*est qu'il fut baptisé à Paris, dans l'église Saint-Ândrc-des-Ârts, le 22 novembre de la môme année, et que son père, ancien notaire à Paris, et notaire de la famille Boileau, demeurait dans la Cité, rue des Marmouzets, au coin de )a rue Glatigny , dont il serait assez difficile aujourd'hui de trouver la trace. Voltaire, dans les premières années de sa jeunesse, fut clerc chez un procureur, au Chàtelet, nommé Allain, demeurant rue Perdue, près la place Maubert, où il connut Thiriot, dont le nom revient si souvent dans sa correspondance. À l'époque de la naissance de Voltaire, son père avait cessé d'être notaire depuis 1692, c'est-à-dire depuis deux ans seulement ^ il était alors trésorier de la chambre des comptes, Choae singu-
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3ut d'un pèlerinage, à l'usage de ceux qui comptent encore pour quelque chose la raison, le bon sens et la liberté.
Paris se fait beau ; il a raison : il faut être de son temps. Les 3dorateurs de Fart gothique, qui en parlent fort à leur aise, ^l'échangeraient pas volontiers leurs riches demeures contre de sombres réduite, tristement éclairés par un soleil avare. Détruisons le passé, mais ne l'oublions pas ; l'histoire de Paris est dans les vieux quartiers; elle n'a pas encore eu occasion de faire élection de domicile place de la Bourse , ou rue Notre- Dame-de-Loretle.
LRS FONCTIONNAIRES. — LB PARLEMENT SOUS LE ROI JEAN. — LE PRINCE LOUIS. — LE MARÉCHAL NEY. -~ LA RÉHABILITATION.
Nul ne choisit les occasions comme M. Dupin ; nul ne sait
Hère! on ne retrouve pas, dans tous les écrits de Voltaire, le moindre souvenir qui ait trait à raiicienne profession de son père, si ce n'est dans lin i\esfaclunis publiés en faveur du comte de Morangiès, et dans lequel il dit : c Ma famille fut attachée à la famille du comte de Morangiès ; mon père fut longtemps son conseil. 9 Son père, qui ne mourut qu'en 1721, vécut assez longtemps pour assister aux premiers triomphes de ce Willant génie, dont la hardiesse avait , de si bonne heure, déconcerté ses projets et inquiété ses scrupules. Les registres de la chambre des notaires donnent les noms de ses successeurs :
Arrouet (Voltaire écrivait A rouet), du 19 février 1675 au 30 décembre 1692. — Claude Le Roy. — Mesny. — Charlier. — Cordier. — Bancal des Issarts. — Delacour. — Culhiat-Coreil. — Prevoteau.
mieux en profiter. Il y a en lui comme un instinct infaillible et persévérant . qui a résisté à toutes les épreuves de la grandeur et de la fortune, qu'on remarque chez le magistrat comme chez l'avocat, dû à une nature mobile , impressionnable, qui le met. dès qu'il veut , en rapport presque personnel avec le public, dont il exprime mieux que qui que ce soit les passions et les idées. Ce n'était pas seulement le caractère de M. Dupin et h tournure de ses idées qui devaient amener un semblable résultat; c'était surtout son talent; ce talent si simple « si vrai , sî familier. Il a une manière nouvelle de dire des choses qui n'ont rien de nouveau ; il a une sève naturelle , une vigueur, une abondance qui se répandent, pour les féconder, sur les sujets qu'il a choisis. On s'étonne soi-même, lorsqu'on l'écoute, de trouver si pressantes et si vives, dans sa bouche, des raisons qu'on a eu maintes fois occasion de rencontrer sans y prendre garde. Ce qui était obscur devient édatant ; on sent qu'un maître dans l'art de la paple a passé par là. C'est le cas de se rappeler ce que dit Pascal : ce Si les matières qu'il traite ne sont pas nouvelles, la disposition en est nouvelle. Quand on joue à la paume, c'est une même balle dont on joue l'un et l'autre ; mais l'un la place mieux (1). d
Peut-être même que le mérite de l'orateur consiste principalement à dire ce que tout le monde sait, mais à le dire de manière à ce que tout le monde soit disposé à reconnaître sa propre pensée dans la bouche de celui qui parle. Le reste, h savoir l'abstraction et la spéculation pure, regarde récrivain et le philosophe.
On vient d'avoir un exemple nouveau et frappant de celte puissance de M. Dupin, de cette facilité d'assimilation qui lui est propre, dans son dernier réquisitoire, un des plus remarquables sans contredit qu'il ait prononcés. C'était une difficile question qu'il y avait à traiter ; difficile en elle-même , sous le rapport purement juridique; difficile surtout par les passions qui s'y étaient mêlées, par les incidents de toute sorte qui s'y
(1) Pensées de PaseeÀ, art. X, p. 160.
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rattachaient t et qu'il n'était pad aisé d'écarter. Une faut pas oublier non plus que sur cette question , dont nous allons dire un mot tout à l'heure, il y avait une jurisprudence toute faite, émanée de la cour de cassation elle-même, à laquelle la plupart des cours du royaume ont adhéré; jurisprudence qui, après avoir excité tant de vives clameurs, semblait avoir tracé aux fonctionnaires publics une route toute nouvelle , loin de celles indiquées par la loi de 1819. C'était tout cela, c'est-à-dire un accord presque unanime entre la cour de cassation et les autres cours, que M. Dupin voulait ébranler. L'œuvre était hardie, et il ne fallait rien moins pour la tenter que l'autorité d'un procureur-général à la cour de cassation, rehaussée encore par l'éclat de la position personnelle de H. Dupin. Ce discours devra rester comme un modèle de discussion utile sur des matières spéciales. Il faudra s'en souvenir lorsqu'il s'agira de réviser dans leur ensemble les lois de la presse, lesquelles, de l'aveu de tout le monde, sont incomplètes et insuffisantes ; n'offrant ni aux intérêts publics, ni aux intérêts privés, les garanties sur lesquelles ils ont tous le droit de compter également.
Ce que M. Dupin a fait ressortir , selon nous, avec beaucoup de raison , c'est la différence qui sépare les juges des jurés , et qui rend les seconds» pour les délits de la presse, des arbitres si excellents et si précieux. Avec eux, par le fait même de leur institution , il n'y a pas à craindre de parti pris d'aucun genre. Que s'ils se trompent aujourd'hui , demain il leur sera donné de réparer leur erreur, sans qu'il en coûte rien à la dignité de leur caractère et de leur mission.
C'est beaucoup, dans une société comme la nôtre, qu'une institution empruntée à toutes les classes, fonctionnant à son aise au milieu d'elles, et dont un gouvernement sage, ne peut jamais avoir à craindre ni résistance , ni subordination systématiques. Tout cela était parfaitement vrai et parfaitement dit. Cet éloge du jury, dans la bouche du procureur-général à la cour de cassation, était de plus une leçon à l'adresse desT novateurs à rebours, qui semblent déjà ne plus savoir que faire des grandes institutions créées par la Révolution de 178S. Cette foi dans le bon
sens public et dans la raison des masses honore M. Dupin. Elle est une preuve de sa force ; elle vaut mieux, qu'on n'en doute pas, que le scepticisme impuissant et prétentieux dont se targuent de tout petits Machiavels.
Ces considérations si puissantes empruntaient une puissance nouvelle à la position de M. Dupin et à des souvenirs personnels dont il se glorifie et qu'il a su rappeler à propos. Si la magistrature en France a pu résister à cette tempête de 1830, qui venait de déraciner une royauté de dix siècles, elle a dû celte rare fortune en grande partie à M, Dupin, que tous les travaux, tons les triomphes de sa vie attiraient vers le maintien de l'institution judiciaire, et dont la voix, si écoutée alors , avait pu seule conjurer des voix aussi éloquentes et plus passionnées. Ce que M. Dupin aurait pu ajouter, c'est que la Révolution, en agissant ainsi, fut plus sage et plus clémente à la fois que la royauté de 1815» laquelle ne craignit pas d'offrir en holocauste à des passions ameutées l'inamovibilité des magistrats.
Il est curieux de voir d'ailleurs, après toutes les secousses et à toutes les époques, la magistrature qui se rassied plus forte et plus respectée qu'auparavant. C'est une singularité propre h notre histoire ; il n'y a rien de pareil dans aucune autre. On sent, un peuple judiciaire par-dessus tout, qui a dû sa police, ses coutumes, ses mœurs, aux ordonnances de ses rois, aux arrêts de ses magistrats, et chez lequel le droit civil a joué un plus grand rôle que partout ailleurs. Aussi les révolutions passent par-dessus la tête des magistrats sans les toucher. En veuton des exemples? Sous Charles VI, Isabeau de Bavière crée un parlement; Morviliers en est le premier président. Ce parlement reçoit le serment de fidélité prêté par les citoyens de Paris à Henri V, roi d'Angleterre; il condamne le dauphin, héritier légitime de la couronne. Tout cela n'empêche pas le dauphin, devenu Charles Vil, de laisser sur les fleurs de lis, jugeant tranquillement, les magistrats qui l'avaient condamné. Il en fut ainsi, après la Ligue, après la Fronde ; Louis XIV lui-même, dans l'ivresse du pouvoir absolu, lui qui osait tout, n'osa pas
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attenter à rinamotibilité des magistrats , dont l'orgueil inquiéta toujours sa puissance, et dans lesquels il ne put s'empôcher, pendant toute sa tie, de voir les ennemis et les persécuteurs de son enfance.
11 est assez remarquable qu'une révolution ait été plus fidèle aux précédents et aux traditions historiques qu'une restauration, en respectant le caractère du juge que celle-ci avait violé. Ce qu'il y a de certain, c'est que la société, en agissant de la sorte, n'avait pas entendu abdiquer elle-même, mais seulement donner aux magistrats, en consacrant leur inamovibilité, le moyen assuré de régler les intérêts privés, en dehors des soucis de la politique et des querelles des partis. Sur tous ces points on doit croire H. Dupin, mieux placé que qui que ce soit, pour savoir ce qui s'est passé, lorsqu'il affirme que telle fut l'idée de la chambre en 1830, et que personne n'aurait songé seulement alors à faire à la magistrature inamovible le présent qu'une jurisprudence trop facile a voulu lui infliger.
Ce qui servit à cette époque à rassurer beaucoup d'esprits inquiets, excités par une révolution encore toute chaude, et à les éloigner d'une résolution extrême, vers laquelle l'opinion publique et leur propre opinion les poussait ; ce fut la certitude où l'on crut être que les magistrats n'auraient plus à s'occuper des intérêts publics, et qu'ils seraient seulement les juges des intérêts privés, pour lesquels il faut un esprit honnête et exercé et un jugement droit. — Se figure- t-on une révolution, et une révolution victorieuse agissant d'une autre manière, et livrant ses plus chers intérêts à des hommes qu'elle n'avait amnistiés, faut-il le dire? que forcée et contrainte, pour l'honneur des principes et pour son propre honneur; mais dans lesquels il lui était bien difficile alors de ne pas voir des indifférents ou des ennemis? Et, lorsque le jury était regardé par tous comme une conquête capitale et nécessaire, aurait-on été bien venu à en faire bon marché à l'aide d'un subterfuge que personne n'aurait osé prévoir, et cela dans les causes qui touchent aux limites du pouvoir; aux droits des citoyens; causes si difficiles, pour lesquelles il a bllu faire une législation expresse, et qui récla-
ment plus que d'autres, par cela même , rintervention du jury?
Il n'y a pas à se dissimuler ce qu'il y a de vrai et d'équitable dans ces considérations, auxquelles la voix, le geste, Taccent de M. Dupin, prêtaient une force particulière. On aurait dit qu'il se sentait comme rajeuni et ranimé au souvenir de ses luttes parlementaires et politiques.
C'était un assez beau spectacle que celui du procureur-général à la cour de cassation, tâchant de ramener les fonctionnaires publics et les magistrats à l'esprit libéral et généreux de nos lois, et rappelant, du haut de son siège, à la magistrature, à quelles conditions et à quel prix il avait sollicité et obtenu pour elle le bienfait de l'inamovibilité. Il n'en est pas des lois politiques comme des lois civiles. Les premières doivent être interprétées avec plus de largeur, plus de générosité que les secondes. Leur interprétation demande quelque chose de plus intime, de .plus personnel que l'interprétation des lois ordinaires. S'il était permis, on pourrait dire d'elles ce que les saints disent des choses divines : qu'il faut les aimer pour les connaître, et qu'on n'entre dans la vérité que par la sympathie. Or, n'est-ce pas cette sympathie précisément qui manque peut-être aux magistrats, lesquels se laissent aller, malgré eux et à leur insu, faute d'une intelligence assez animée, assez vive de la loi, à la refroidir et à la restreindre. De là, sur beaucoup de points des lois politiques : lois de culte, de presse, d'élection; cette jurisprudence, un peu judaïque, rigoureusement modelée sur le texte, et qui ne semble pas avoir été inspirée par la pensée même de ceux qui ont iail les lois.
Avec tout cela, il pourrait se faire que les considérations si brillamment développées par M. Dupin, ne fussent que des considérations dont le législateur devra tenir grand compte, lorsque le moment en sera venu, plutôt que des arguments juridiques proprement dits, faits pour ébranler une jurisprudence assise et toucher les magistrats.
La question est une de celles qui sont dans le domaine pubUc, dont tout le monde parle, et sur lesquelles il est peut-être le plus difficile cependant, à un homme de bonne foi, d'avoir un avis.
Nous avons lu, avec toute l'attention dont nous sommes susceptibles, la discussion de la loi de 1819, une des plus belles qui aient illustré la tribune française : discussion mémorable, où Ton sent un esprit nouveau, un souffle nouveau; où H. de Serres, particulièrement, véritable ministre d'un gouvernement représentatif, fut si éloquent et si libéral ; et il ne nous a pas paru qu'un seul des hommes distingués qui prirent part à cette discussion dans les deux chambres ; M. de Serres , M. de Broglie, M. Royer-CoUard, M. Benjamin-Constant, dont nous citons les noms entre autres noms, ait pressenti seulement la difficulté qui nous occupe. Si on n'aperçoit nulle part la thèse de M. Dupin, que l'action du fonctionnaire diffamé est un action sui getieris, laquelle exclut les règles ordinaires: on n'aperçoit nulle part aussi la thèse contraire, qui rendrait le fonctionnaire public maître de choisir, entre les tribunaux et le jury, la voie qui lui conviendrait le mieux. H y a plus; à consulter la discussion, il paraît évident que c'était une loi politique qu'on avait en vue; loi de défiance contre les fonctionnaires; loi de protection pour le simple citoyen, et de protection peutôtrc outrée et excessive, puisqu'elle supprime même la preuve légale que le Code pénal avait expressément réservée, et qu'eu confondant ainsi toutes les conditions morales, elle en vient à traiter du même air Vhonnéte homme et le fat.
La loi de 1819 est surtout l'œuvre de M. le duc de Broglie, qui était fort jeune alors ; on reconnaît, dans plus d'une partie, son esprit élevé, mais dogmatique et absolu. Il est singulier qu'un esprit comme celui-là, habituée l'étude des lois politiques, n'ait pas tout de suite aperçu la difficulté qui ne devait naître que quinze ans plus tard, par suite des événements sous le poids desquels le jury politique allait bientôt succomber.
Voulait-on n'attribuer au fonctionnaire diffamé qu'une action spéciale en dehors des règles et des actions ordinaires, qui fit du jury, pour lui, le juge nécessaire et inévitable? il fallait le dire. Ce n'était pas tout : il fallait, dans les causes de cette nature, donner au jury des attributions distinctes, afin d'imprimer, par cela même, aux déclarations émanées de lui, un sens complet,
précis et déterminé, qui eût pour effet de prévenir toute équivoque et tout malentendu. La déclaration de non-culpabililé suffisait-elle pour arracher le prévenu à toute action ultérieure de la part du plaignant? Ne fallait-il pas une demande spédale et une réponse spéciale relatives à la preuve même des faits, rentrant toutes deux dans le véritable esprit de la loi de 1819» et rendant impossibles tous les subterfuges, tous les démentis et toutes les récriminations?
C'est là ce qu'on n'a pas fait et ce qu'on devra faire, le jour où l'on voudra, pour tout de bon, que les lois de la presse soient des instruments utiles d'examen et de discussion. Tout le monde a intérêt à sortir de cette législation vague et mal définie, qui se prête à toutes les interprétations et qui n'offre de garantie à personne. Il faut que les armes soient égales ; que le citoyen n'ait pas à trembler pour sa fortune après l'accomplissement d'un devoir, ni le fonctionnaire pour son honneur après une déclaration équivoque.
« Les lois ne doivent point être subtiles, dit Montesquieu; elles sont faites pour les gens d'un médiocre entendement; elles ne sont point un art de logique, mais la raison simple d'un père de famille. »
Les auteurs de la loi de 1819 n'étaient point certes des gens d'un médiocre entendement; mais on dirait qu'ils n'ont travaillé que pour eux. Ils ont cru que, se comprenant eux-mêmes, cela suffirait, et que le public s'arrangerait ensuite comme il pourrait.
Une telle subtilité ne pouvait être du goût de M. Dupin, esprit clair, qui aime les choses claires. Son opinion exprimée dans de telles circonstances, et avec un tel éclat, aura le double avantage de faire cesser des procès fâcheux, qui ressemblent presque à des procès iniques, et de provoquer la révision et la refonte de toutes les lois de la presse.
Ce qu'il demande, c'est ce que demandent tous hommes sages, qui ne craignent rien tant qu'une fausse application des lois. Sous ce rapport, il y a quelque à-propos dans les paroles mémorables qu'il a choisies comme épigraphe de son réquisitoire.
<c Je vous promets, a dit le roi Louis-Philippe aux avocats du barreau de Paris, ayant à leur tête M. Dupin, bfttonnier, je vous promets que dorénavant la justice sera rendue avec fermeté, et surtout qu'il y aura sincérité dans l'application des lois. )»
Belle parole qui devrait servir de guide aui magistrats, surtout lorsqu'il s'agit de l'application des lois politiques. La sincérité, c'est l'ftme, c'est la vie de la loi; sans la sincérité, elle change de nature et de caractère ; la sincérité, dans le magistrat, consiste à s'oublier soi-même, à ne pas substituer sa passion , sa pensée, à la passion, à la pensée du législateur, et à interpréter la loi avec un entier et absolu désintéressement, dans l'esprit même où la loi a été faite. Avec cela, on peut avoir encore des magistrats qui se trompent, mais qui se trompent sincèrement et dont les erreurs sont, par cela même, honorables et réparables.
Le roi Jean disait des magistrats de son temps :
(c De quels gages, tout modiques qu'ils sont, la modeste sincérité des officiers de notre cour est contente. y>
Dans ce temps-là, les conseillers au parlement recevaient cinq sous parisis par jour de service ; le premier président avait mille livres; les trois autres présidents cinq cents livres ; joignez à cela deux manteaux qu'on donnait chaque année à ces magistrats ; voilà quelle était leur fortune. Lorsqu'ils n'étaient point de service, et que conséquemment ils n'étaient point payés, ils retournaient enseigner le droit dans leurs écoles, Toutes les dépenses du parlement, vers le milieu du quatorzième siècle, s'élevaient à la somme de onze mille livres, qui, àquatre livres quatre sols le marc, faisaient environ cent soixante-cinq mille francs de notre monnaie actuelle.
Tels sont les temps héroïques de notre magistrature qu'il faut citer pour mémoire et dont le souvenir restera comme un des précieux souvenirs de l'histoire nationale. L'imagination se reporte avec respect vers ces existences calmes, graves et occupées, qui s'écoulaient silencieusement loin du monde et loin du bruit, dans l'étude et dans la retraite. On suit avec une sorte de curiosité naïve, dans son Odyssée, le fils du pre-
fiSS l'histoire
mier président de Mesmes, envoyé à Toulouse pour étudier en lois, avec son précepteur et son frère, sous la conduite d'un vieux gentilhomme tout blanc, qui avait longtemps voyage par le monde.
c( Nous étions debout à quatre heures, raconte-t-il lui-même, et ayant prié Dieu, nous allions à cinq heures aux études, nos gros livres sous le bras, nos écritoires et nos chandeliers à la main. »
Après cela, il ne paraît pas a que la modeste sincérité des officiers de nos cours soit aussi contente de quels gages, tant modiques qu'ils sont » que du temps du bon roi Jean, et la preuve, ce sont ces réclamations, fort justes selon nous, venues de tous les coins de la France et de toutes les parties de la magistrature, qu'a reçues la commission du budget, et auxquelles il n'a été accordé qu'une assez chétive satisfaction. Le pouvoir n'a pas rempli le rôle qui lui convient, s'il est vrai qu'il soit le défenseur de tous les intérêts légitimes. Or, que pouvait-il y avoir de plus légitime que la demande des magistrats , et de plus raisonnable que les motifs sur lesquels cette demande était appuyée ?
Les magistrats veulent que l'institution de la magistrature soit définitivement réglée. En fera-t-on un service public ou un patriciat? Pour un patriciat, il faut des patriciens. Première difficulté, sans compter les autres. Si c'est un service public, ils demandent à ne point rester, sous le rapport du traitement, en dehors des conditions actuelles de la société française et du droit commun des fonctionnaires.
Au roman du prince Louis il ne manque plus rien ; le voilà complet. Commencé à Strasl>ourg, continué à Boulogne, il vient de finir au ch&teau de Ham par une évasion qui, à elle seule, aurait fait un roman. Ce que c'est que la destinée I A cet homme, fils de roi, neveu d'empereur, inscrit par les constitutions impériales au rang des héritiers de l'Empire, auquel n'a manqué aucune des promesses de la fortune ; qui aurait osé prédire les étranges et continuelles vicissitudes dont sa vie devait être semée? II s'est trompé comme se sont trompés, dans tous les temps,
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les princes malheureux. L'histoire des prétendants est pleine de pareilles entreprises et de pareilles chutes. L'infortune a ses illusions comme la grandeur ; l'esprit se trouble par l'une comme par l'autre : on ne voit plus les réalités qu'au travers de ses regrets el de ses espérances ; les flatteries de l'exil, pour être les plus désintéressées, ne sont pas toujours les moins dangereuses. 11 y a, dans le jeu de la royauté, une sorte de charme fatal qui vous attire et vous enivre, et qui fait, malgré toutes les chances contraires, qu'on s'y obstine jusqu'à ce qu'on ait tout perdu. Le fils de l'ancien roi de Hollande n'a pas réfléchi qu'on ne recommençait pas l'Empire ; qu'il était des souvenirs auxquels il fallait laisser leur isolement, si on voulait leur laisser leur éclat, comme il était des choses qu'on ne pouvait imiter qu'en les parodiant. D ne s'est pas dit surtout que, pour nous, le temps des aventures était fini, et que le siècle dans lequel nous vivons, ce siècle affairé et positif, ne pardonne à personne, pas même aux princes, les équipées qui auraient pour résultat de le déranger dans ses travaux et dans ses calculs. Nous sommes ainsi faits; il n'y a plus à compter sur nous. Dans le peuple raisonnable et laborieux d'aujourd'hui, ne donnant rien au hasard, traitant tout sérieusement, même les choses frivoles, reconnaîtra qui pourra le peuple oseur et remuant d'autrefois I Voyez plutôt I On bat des mains à M. de Rothschild, comme ou aurait applaudi jadis à un soldat victorieux. Le bonheur a remplacé le courage; les coups de fortune ont remplacé les coups d'épée.
Il n'y a plus de duc de Gûise possible, pour aller, en paladin, conquérir le royaume de Naples ; par la raison assez simple que le duc de Guise ne trouverait pas de banquier, et que la Bourse n'aime que les romans tout faits. C'est peut-être pour cela, précisément, et comme dernier reste de mœurs effacées, que l'aventure du prince Louis nous plaît, par celle couleur particulière qui tranche sur le fond uni des mœurs actuelles. On dirait d'un fragment des vieilles chroniques, intercalé dans Thisloire moderne. C'est le donjon de Richard, moins ses prouesses en Palestine; c'est Blondel, moins ses chants. Comme
il faut que le siècle se retrouve partout, Bloadel a quitté sa harpe; il est aujourd'hui docteur en médecine de la Faculté de Paris. Malgré soi, l'esprit se reporte vers les changements, les déguisements, les intrigues de guerre mêlées aux intrigues d*amour: vers les grands seigneurs, les grandes dames, les prélats, les m^ gistrats, changeant de coin comme en un jeu d'enfants; Ters les aventures de toute sorte, aventures de ruelles, de combats, de politique, qui font de l'histoire de la Fronde le plus amusant et le plus curieux de tous les romans. Vous parlez d'évasions; c'est là qu'on en trouve des évasions, et de singulières, remplies d'incidents et de dangers, dont le récit emprunte un attrait de plus au rang et au sexe des personnages.
On badinait alors moins qu'aujourd'hui, quoi qu'on en ait dit; on faisait moins de cas de la vie des hommes; les guerres commencées en riant étaient des guerres presque sans pitié; à peine sortis des haines de la Ligue, nous n'en étions encore qu'à l'apprentissage des mœurs modernes ; quand on cherchait à s'évader, c'était pour tout de bon. Il faut voir dans le cardinal de Retz, ce prêtre étrange, nourri de Plutarque, de Salluste et de Machiavel, enfermé au chftteau de Nantes, ce qu'il lui en a coûté pour consommer sa fuite. Lui-même raconte tout ce qu'il a osé et tout ce qu'il a souffert, dans ce style qui en a fait dans quelques endroits un des grands écrivains de la langue française. Les commencements de sa captivité furent doux : le genre de distractions offert à M. l'archevêque de Paris, à un prince de l'Eglise romaine, est, en lui-même, assez curieux.
« Je demeurai purement à la garde de M. le maréchal de La Meilleraye, qui me tint parole, car on ne pouvoit rien adjouster à la civilité avec laquelle il me garda. Tout le monde me voyoit; on me cherchoit même tous les divertissements possibles; j'avois tous les soirs la compagnie. »
Il reçoit dans sa prison les nombreuses visites d'une dame de Lavergne, remariée au chevalier Renaud de Sévigné, laquelle était accompagnée de sa ôUe, M"® de Lavergne, devenue depuis la célèbre M'^® de Lafayette. Le cardinal n'avait garde de lai^r
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iohapper une si belle occasion. Il offre ses hommages à M^^^ de Lavergne^ qui les repousse.
« Je me consolai de sa cruauté, ajoute-t-il, avec la facilité :iui m'étoit assez naturelle, et la liberté que M. le maréchal de La Meilleraye me laissoit avec les dames de la ville» qui estant, ï la vérité, très^ntière, m'estoit d'un fort grand soulagement. )» Le fait est qu'il n'y avait pas de soulagement pour le cardinal de Retz , lorsqu'il vivait loin des intrigues de toute espèce dont l'habitude, plus encore que sa nature, cette nature in« quiète et tourmentée, lui avait fait un besoin. Sa prison lui devint insupportable : il songea à s'en évader ; les mesures furent bientôt prises et bientôt exécutées; il était l'homme du premier mouvement.
a Je me sauvai un samedi 8 d'août (1654), à cinq heures du soir; la porte du jardin se referma avec moi presque naturellement : je descendis, un baston entre les jambes, très-heureusement du bastion, qui avait 40 pieds de haut. Un valet de chambre qui est encore àmoi, et qui s'appelle Fromentin, amusa mes gardes en les faisant boire.
« Ils s'amusèrent eux-mêmes à regarder un jacobin qui se baignoit et qui, de plus, se noyoit. La sentinelle qui estoit à vingt pas de moi, mais en lieu d'où il ne pouvait pourtant me joindre, n'osa me tirer, parce que, lorsque je le viscompasser la mesche, je lui criai que je le ferois pendre s'il tiroit, et il advoua à la question qu'il creut, sur ceste menace, que le mareschal estoit de concert avec moi. Deux petits pages qui se baignoient, et qui me voyant suspendu à la chorde, crièrent que je me sauvois, ne furent pas escoutés, parce que tout le monde s'imagina qu'ils appeloient les gents au secours du jacobin qui se baignoit. Mes quatre gentilshommes se trouvèrent, à point nommé, au bas du ravelin, où ils avaient fait semblant de faire abreuver leurs chevaux. Je fus moi-même bientôt à cheval, d
Ce qu'il faut lire de ce récit, c'est le reste : c'est cet archevêque fuyant le pistolet au poing; jeté à bas de son cheval; ne remontant qu'avec des douleurs extrêmes, et l'épaule démise; traqué par ses gardes qui le suivent de près; obligé de se cacher
sept heures durant sous des meules de foin ; entendant de ti. comme Charles P' du haut de son chêne royal, le bruit et les pas des cavaliers employés à sa recherche.
A la nouvelle de Tévasion du cardinal de Retz, le chapitre de Motre-Dame fit chanter un Te Deum, sonner les cloches, tandis que lui-même, errant et fugitif, consumait sur les grandes routeh do ritalie et de l'Espagne, «nu milieu des aventures de toute sorte, cette existence si singulière, dans un siècle singulier, qui devait s'achever, oisive et oubliée, au milieu des solitudes de Commercy.
L'histoire de la Fronde est pleine de semblables récits ; tout le monde en est réduit à des expédients de la même nature; c'est Beaufort, fuyant de Vincennes, après cinq ans de captivité ; c'est Inondé lui-môme, héros dépaysé dans cette guerre des rues, et dont les regards se tournent vers les champs de Rocroy ; c'est h duchesse de Chevreuse, qui ne peut s'accoutumer au repos, et qui déserte Tours, déguisée en homme, après avoir trompé la garde d'un archevêque de quatre-vingts ans.
Il ne peut plus y avoir aujourd'hui rien de pareil. Les temps n'y prêteraient pas; on n'a pas toujours sous la main des prélats, des princes du sang, et des duchesses ; les mœurs actuelles, qu'un rien effarouche, devenues, par le fait même de la liberit^ publique, plus réservées, sinon plus sages, s'accoutumeraient mal à l'édat de pareilles aventures.
Une seule fois, nous avons pu être témoins de quelque chose de semblable ; et cette fois, c'était une femme qui était parvenue à arracher son mari à la mort, par les efforts du dévouement le plus pieux et le plus légitime. Hélas I pourquoi faut-ii qu'en leurs jours de colère les partis soient si ponctuellement obéis! On a beau se dire qu'on a rempli un devoir en faisant tomber une tête illustre; que le salut public l'exigeait; il y a une voix intérieure qui vous condamne et qui vous crie que les pires des vengeances sont les vengeances commandées par la peur. Quel spectacle que celui de ces patriciens muets, pâles, cloués à leur banc et n'osant pas balbutier une justification impossible ! Il faut que cet exemple nous serve, il faut qu'il nous apprenne ce
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que nous devrions savoir déjà, après tant de luttes et tant d'épreuves; que celui qui juge est jugé; que les victimes ont leur tour, et que la modération est la plus rare et la plus difficile des vertus.
Ceux qui parlent du passé, ceux qui citent à propos de M. Ii.' prince de la Moskowa, Biron, Montmorency, ne prouvent qu*uno chose : qu ils.ne connaissent pas le passé, et qu'ils n'ont pas vu les différences réelles qui séparent les temps anciens des temps présents. Biron et Montmorency furent durement, mais justement condamnés; ils étaient tous deux les derniers représentants do cette aristocratie hautaine, indomptable, accoutumée à ne compter qu'avec elle-même, pour laquelle tous les moyens étaien t bons , et qui ne pouvait se décider à entrer , sous les pas d'Henri IV et de Richelieu, dans la grande unité nationale; ce qui n'empêche pas l'intérêt qui s'attache à ces hommes dévoués, intrépides, trompés par les passions de leur rang et de leur temps, mourant en héros, comme les martyrs d'une cause perdue. 11 n'y a pas jusqu'à Cinq-Mars, ce favori sans mérite, ce conspirateur sans esprit, dont on ne puisse lire la fin sans émotion, parce qu'en lui, à ce moment suprême, se retrouve tout a coup le gentilhomme et le soldat.
« .... Quatre de leurs juges survindrent avec le greffier, dit Fontrailles, qui leur dirent: a Messieurs, vous êtes condamnés.» A l'instant, le greffier les pria de se mettre à genoux; lors ledit sieur Le Grand (Cinq-Mars) regardant M. de Thou : « Am} , amy, dit-il, vous allez estre hors d'inquiétudes, » puis ledict sieur de Thou se mist à genoux, baisa la terre, et ledict sieur L(ï Grand cherchant un lieu pour s'appuyer, se mist en un coin de la chambre, un genou en terre, tenant son chapeau de la main gauche, appuyé sur le costé d'une façon toute cavalière: et ainsi entendaient tous deux la prononciation de leur arrêt avec une constance et une résolution admirables. »
Ou nous nous trompons, ou il nous semble qu'il y a là le sujet d'un beau tableau, dans ces deux hommes, unis par les liens d« la plus tendre amitié, entendant la lecture de leur arrêt <le mort; dans ce jeune et malheureux Cinq-Mars (il avait vingt-
deux ans à peine I ) tenant son chapeau à la main, et t^ppuyi mr le costéd* une façon toute cavalière.
On sait comme il mourut. Il donna au compagnon qui l'aida à se déshabiller un relève-moustaches couvert de diamants.
(( Puis il embrassa le poteau et s'ajusta dessus; pendant l^ quel temps le bourreau tira de son sac son gros couteau de boucher, se mist à son costé gaulche, luy donna un coup dudist gros couteau qui le tua, encorres qu'il laissast un peu de peau, que le bourreau couppa par un second coup, luy prenant la teste par les cheveux, en frappant ledict second coup. »
Un tel homme appartenait au roman; on conçoit que le roman s'en soit emparé. Dans les misères et dans les grandeurs de cette existence si courte et si fatalement finie, il y avait, en effet, tout ce qui pouvait tenter la fiction. Cinq-Mars n'en a pas moins été condamné par l'histoire, comme il avait été condamné par les juges de Lyon. L'histoire a dit que, mêlé à des intrigues impuissantes, instrument et jouet de Gaston, nouvel exemple de ce que vaut l'amitié des rois, il n'avait pas craint d'appeler rétraii' ger au secours de sa débile ambition, en essayant d'ouvrir aui Espagnols l'accès de la France. La rigueur de Richelieu, dont la postérité l'a absous, était celle d'un homme qui voulait, i tout prix et par tous les moyens, fonder la grandeur et la puissance de son pays.
La raison est simple qui fait que Biron, comme Montmorency, comme Cinq-Mars, n'aient pas eu besoin d'être réhabilités, et que leurs successeurs, aient pu siéger au parlement sans poursuivre une réparation légitime. On les regardait plutôt comme des vaincus que comme des coupables. Leurs crimes n'avaient en eux-mêmes rien de défini, tant étaient vagues et confuses les notions de nationalité ; tant était alors flottant le lien qui rattache à la patrie tous les enfants du même sol.
Ces hommes, nourris dans les traditions de l'indépendance féodale, s'étaient habitués à regarder l'aide de l'étranger comme une sorte d'appoint dans leurs querelles, ainsi qu'on allait s'en apercevoir bientôt, et pour la dernière fois, au milieu des troubles de la Fronde, qui virent naître, de tous les côtés, tant de
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rojets ooupables et insensés. Il ne fallut rien moins que la disipline de la royauté ; il ne fallut rien moins surtout que la Réolution française pour anéantir les prétentions individuelles, »our créer des mœurs nouvelles, et pour enseigner aux hommes es devoirs étroits qui les enchaînent envers leur pays. C'est >récîsément parce que certains crimes, considérés autrefois domine des malheurs, et des malheurs illustres, sont des criiies dans l'acception du mot, qu'il devrait être permis au fils l'un homme injustement condamné de demander la réhabiliation de son père. Il y a dans la justice incomplète qu'on se fait ) soi même, en présence des juges réduits à se taire, quelque chose de violent et de faible à la fois, qui blesse le droit et la morale. Il ne peut pas y avoir là de terme moyen; de semblables procès ne se terminent pas par une transaction. C'est le juge qu'on outrage ou c'est la justice, et de tels intérêts ne peuvent s'accommoder d'une satisfaction dérisoire.
M. DE LAMARTINE.— tES GIRONDINS.— BARNAVE AU SÉNAT. — LE PARQUET 1>K LA COUR ROYALE DE PARIS.— M. DELANGLE.— M. MARTIN (DU NORD.)
On sait maintenant à quoi s'en tenir à l'égard des Confidences de M. de Lamartine; c'est vingt-cinq mille francs en gros, quarante mille francs en détail, sur lesquels il n'y a rien h rabattre. A moins» on ne saura pas les mystères de cette imagina*
tion qui a fait tant de chemin, et le secret des pensées du chaa< tre d'Elvire. Joies de Tenfance, illusions de la jeunesse, rêverie^ du poëte et de l'amant, votre souvenir déjà ne lui appartient plusl Qu'il y a loin de nous à nous-mêmes I Entre les deux moitiés de notre existence les années creusent un intervalle qui nous permet à peine de nous reconnaître. A M. de Lamartine, jeune et inconnu , soupirant tout bas sous les ombrages de Saint-Point :
Gai, rAnio murmure encore Le doux nom de Cynthie aux rochers de Tibur...
qui l'eût dit? qu'un jour les dernières tendresses de sa muse seraient criées à l'encan , et que le chantre prodigue des Médûalions , laisserait disputer au poids de l'or, les miettes tombée de sa table? Nous ne nous en étonnons pas; le siècle ne trouvera pas souvent d'aussi bonnes occasions de se montrer roagniliquc. On a dit au public qu'il était plus spirituel que tout le monde, le public l'a cru ; c'était bien le moins, pour récompense, qu'il fût plus généreux que tout le monde , et qu'il apprît à vivre aux rois ,| aux financiers , et aux grands seigneurs. C'est ce qui arrive , et c'est ce progrès , indice frappant d'une transformation universelle, qui donne aux œuvres de l'esprit ce prix nouveau, dont les ombres du Camoëns et de Hilton s\^ tonnent.
Peut-être néanmoins, dans tout ce qui se dit et qui s'écrit à ce sujet, y a-t-il une confusion d'où pourrait naître un danger véritable. On aura beau faire, et malgré toutes les hardiesses industrielles, il n'en pourra jamais être des produits de l'intelligence comme des autres produits, livrables /in caurani. L'homme qui écrit, surtout lorsqu'il est M. de Lamartine, écrit d'abord pour se satisfaire lui-même ; le reste ne vient qu'ensuite, et comme accident subordonné à tous les basanl> et à toutes les chances de la mode. Autrement, l'écrivain ne serait plus qu'un ouvrier en style, comme on est ouvrier en marqueterie; ouvrier heureux, favorisé et disposé à userde^
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avantages que lui donnent le goût du public et son habileté personnelle.
Si c*est là que veulent en venir les mécènes qui n'ont pas les rois pour aïeux , il faut qu'ils le disent , et on verra s'il y a de quoi se vanter de ce progrès, dont ils se hâtent de faire tant de bruit. Avant M. de Lamartine, quelques hommes, en bien petit nombre, ont eu le droit de parler au public d'eux-mêmes. Le fils de Monique, lorsqu'il déposait, dans ses Confessions, le testament de sa vie; ou Rousseau, las, aigri, découragé, égaré par les inquiétudes de son esprit , trouvant une sorte de plaisir à faire saigner ses blessures le plus cachées, ne songeaient guère, que nous sachions, au prix que le public voudrait mettre à ces confidences qui lui étaient destinées.
On ne voit pas que le livre y ait perdu, et que les Confessions de saint Augustin et de Jean-Jacques en aient été moins remplies d'un profond et douloureux enseignement. Désormais il n'en sera plus ainsi. L'écrivain voulût-il amasser pour lui seul le trésor de ses pensées, de ses souvenirs et de ses regrets, ne le pourrait pas. La spéculation le guette, aux habiletés de laquelle il est a peu près impossible d'échapper. Que s'il lui convient d'attendre jusqu'à son dernier jour, on lui donnera le temps, en se réservant cependant d'irriter le goût du public, par une odeur de tombeau , qui d'avance imprime aux Mémoires impatiemment attendus une saveur particulière et inaccoutumée. Ce qui ne fera pas que le livre de M. de Lamartine ne doive être un livre d'une très-attrayante lecture, et cela, par toutes sortes de raisons qu'il est besoin à peine d'indiquer ; parce que M. de Lamartine a attaché à son nom une juste et éclatante notoriété, et parce qu'ensuite il a changé, comme changent les hommes d'une brillante imagination. Qui sait? Peut-être ne sera-t-il pas de cet avis. Nous ne savons pas pourquoi on n'aime pas à se dire qu'on a changé. 11 serait possible que M. de Lamartine, qui devrait se sentir absous par son génie et par sa conscience, essayât de retrouver entre le barde pieux de l'autel et du trône, et l'apologiste hardi de Mirabeau ; le tribun éloquent, le chantre assez peu orthodoxe de Joc«lyn,
de la Chute d'un Ange, un lien secret que, pour noire compte, nous avouons ne pas avoir aperçu.
Nous ne connaissons pas de plus curieux spectacle, où se montre mieux l'état de la société actuelle , plus fait pour rendre les partis, les uns envers les autres, modérés et tolérants, que celui d'une belle et noble intelligence , abandonnée librement à tous ses instincts, laquelle, sans qu'il soit même possible d'alléguer un seul mobile intéressé, va toucher, par la seule force d'une irrésistible impulsion, aux points extrêmes des opinions humaines II y a dans de semblables changements , l'effet d'un travail incessant et intérieur dont les esprits distingués sont seuls capables, et à la contemplation duquel il n'y aura pour tout le monde qu'à gagner. Puisque H. de Lamartine nous promet ses confidences, il faut qu'il nous dise tout , sans déguisements et sans ménagements , comme il convient à un homme qui a le droit d'être cru sur parole, et qui parle à ses contemporains pour les instruire; avec la double autorité du talent et de la probité. Il faut qu'il dise, par exemple, comment le contempteur de la maison d'Orléans, celui qui, dans son chant du sacre rappelant de funèbres souvenirs, s'écriait :
Le fils a racheté les éperons du père !
est devenu le conservateur de 1839; et par quelle métamorphose le disciple de M. de Bonald, dont le nom couronne une de ses plus harmonieuses méditations; qui voulait, comme son maître, garrotter la société dans les liens étroits du passé, en est arrivé à ces aspiration^ nouvelles, dont quelques éclairs ont déjà lui, et qui effacent par leur hardiesse les pressentiments et les vœux des plus hardis réformateurs.
Bientôt aussi nous saurons comment il a été conduit à la pensée d'écrire l'histoire des Girondins. De cette pensée-là , grâces lui soient rendues! A quelles mains convenait-il mieux qu'à celles d'un poêle d'orner de fleurs d'illustres tombeaux? Au nom de la liberté, de l'humanité, de la raison nous osons convier de toutes nos forces M. de Lamartine à une réhabilitation
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digne de lui, que la conscience publique réclame et que l'histoire attend. Qui mieux que lui peut faire justice de ridicules systèmes? Paix dans la tombe aux hommes de bonne foi de tous les partis I Aussi n'avons-nous pu voir sans des soulèvements intérieurs, tratner aux gémonies des hommes que nous aurions combattus vivants, mais dans la mémoire desquels on semblait vouloir outrager le triomphe delà Révolution française. Malgrécela, nous avons entendu, danstous les temps, réserver nos larmes, uos souvenirs, nos regrets, à ceux qui ont aimé la liberté que nous aimons; la liberté pure de sang et d'excès; amie des arts, du travail, des lumières ; à cette liberté, dont ils saluaient l'image à leur moment suprême; qu'ils n'ont jamais reniée, et pour laquelle ils ont su combattre et mourir I C'est pour ces hommes illustres et malheureux, bien plus que pour tous autres, qu'on peut dire que l'heure de la justice n'est pas encore venue. Sacrifiés aux dédains de l'Empire, aux ressentiments de la Restauration, ils ont à lutter aujourd'hui contre des exagérations obstinées. On les condamne pour avoir manqué aux règles de nous ne savons quelle poétique de la Terreur, sans le secours de laquelle il n'est pas permis d'avoir songé à faire ou à défendre la Révolution. Triste et bizarre destinée que la leur I II n'y a pas jusqu'à la liberté de leur pensée , qui ne soit un crime, et les martyrs de la Gironde, morts en héros et en sages, qui, comme Socrate mourant, auraient sacrifié un coq à Esculape, sont anathématiâés aujourd'hui au nom de l'orthodoxie de la Montagne. Voilà les hommes dont H. de Lamartine s'est proposé d'écrire l'histoire, et de l'écrire à la manière des anciens, si l'on en juge par quelques phrases du commencement, pleines de simplicité et de majesté, qu'on dirait imitées de Thucydide. Il y a dans un tel sujet, tout ce qui peut exciter l'historien et le soutenir; il y a l'intérêt qui s'attache à toute bonne cause, même vaincue ; il y a de plus et par-dessus tout, la défense des véritables principes de la liberté, de la liberté qu'il faut consoler et venger de la lassitude des uns et de l'ardeur immodérée des autres. Tant de gens se croient intéressés à donner le change, qu'il est à propo% maintenant plus que jamais, de faire voir par
de frappants exemples, comment Tamour de la liberté, bien entendu, n'ôte rien à la sagesse de la raison et à la politesse de l'esprit.
Le nom d'un homme qui ne fut pas Girondin, mais qui mourut comme les Girondins , pour la liberté : le nom de Barnave, prononcé dans un procès que vient de juger la première chambre du tribunal de la Seine , nous faisait souvenir d'un legs des gouvernements précédents, transmis par la révolution de 1830 au gouvernement actuel , et qu'il n'a pas le droit de répudier.
On voit entrer Barnave à l'assemblée nationale , jeune et inconnu; avec un caractère fort, un esprit laborieux, une âme ardente ; en sortir, trois ans après, habile orateur, habile homme d'État; undeschefs du parti constitutionnel; digne enfin d'être l'émule de Mirabeau. C'est de Barnave que Mirabeau disait, après la célèbre discussion du droit de paix et de guerre : (( C'est un jeune arbre qui montera haut si on le laisse croitrc. » Les révolutions sont trop pressées pour cela; les révolutioiis coupent l'arbre par le pied pour en avoir le fruit. Il y a dans cette destinée quelque chose qui émeut profondément. Cest dans les hommes comme ceux-là que la liberté française aime à reconnaître sa filiation légitime. Chez Barnave, il n'y a ni faiblesse, ni exagération, ni désespoir ; il est sur l'échafaud ce qu'il a été à la tribune, froid et intrépide ; il aime la liberté jusqu à son dernier moment, au point de la bénir en mourant pour elle. M""" Roland, quelques mois plus tard, s'inclinant devant la statue de la liberté, devait dire : ce 0 liberté I que de crimes on commet on ton nom I » Chez tous deux, c'est le même courage, c'est la même volonté, c'est la même persévérance. Seulement Barnave, qui a vu plutôt, averti par le vent précurseur des tempêtes, l'orage se former, est moins surpris de la foudre qui le frappe.
Sortant du tribunal révolutionnaire, qui venait de le condamner à mort, il rencontre Camille Desmoulins, cet autre jeune homme qui allait bientôt, raissasé de terreur^ écrire le Vieux
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Cordelier, avec la yervede Beaumarchais : « Camille, lui dit Barnave en lui serrant la main, tu ne m'en veux pas; nous avons, dès le commencement, défendu la même cause : je fais des VŒUX sincères pour que tu n'en sois pas la victime ainsi que moi. n Hélas I lessoujiaits de Barnave furent inutiles. Les révolutions une fois lancées, ne s'arrêtent pas^ quand elles veulent. Danton lui-même mourut à la peine, ainsi que Camille Desmoulins ; tous deux moururent sur le même échafaud, sans avoir le même courage. Danton, intrépide jusqu'au bout, acceptait la mort comme un des termes du problème qu'il avait cherché h résoudre le 10 août; quant à Desmoulins, il mourait comme meurent les hommes d'un esprit ardent, mais faible; il avait eu l'imprévoyance de ne pas faire entrer l'échafaud dans ses calculs.
Quoiqu'il ne figure que comme propriétaire sur les registres de l'assemblée nationale, Barnave avait exercé comme avocat au parlement de Grenoble. Dans des notes qu'il a laissées, on lit: « Travailler, mûrir d'avantage mes causes, et puis les traiter d'abondance, ou avec des extraits fort courts , en homme rompu... exercer ce genre dans ma chambre... m'attacher essentiellement à la netteté, à la brièveté, c'est la passion des juges. »
Barnave fut le chef, à l'assemblée constituante, du parti le plus résolu, de celui qui appelait des changements complets et définitifs ; dans le sein duquel on comptait entre autres Duport elles Lameth, ses amis fidèles et dévoués. Ils s'étaient ainsi partagé les rôles : à Duport la pensée, à Barnave la parole, aux Lameth l'action. Alors on se détestait pour tout de bon ; on n'avait pas encore introduit dans le langage les formes adoucies qui finiront par tuer l'éloquence de la tribune, si ce n'est pas déjà fait ; les haines politiques n'avaient pas eu le temps de s'émousser par l'usage; on en était à l'enthousiasme des premiers moments qui ne ménage pas les mots. Maury montait à la tribune avec des pistolets dans ses poches ; on les appelait les burettes de Tabbé Maury; Mirabeau recevait à bout portant les outrages des membres du côté droit, en leur promettant de se battre avec eux
la session une fois finie. Il comptait sans la mort qui devait l'empêcher de tenir sa promesse. M. de Lameth se bat avec H. de Castries; Barnave lui-môme se bat avec Cazalès, tant il était difficile aux hommes les plus sages de résister à ces entraînements qui faisaient partie des mœurs parlementaires de Tépoque* Tous deux se battirent avec courage, se donnant, au moment de se tuer, des témoignages d'estime mutuelle ; obéissant en gens de cœur à des passions qui étaient les passions de leurs partis, non les leurs.
M. de Cazalès fut blessé; il tomba frappé au front; son premier mot fut : <c Eh bien I je suis ici pour cela, » véritable motde gentilhomme et de soldat. Un chapeau à la forme du temps avait empêché la balle de pénétrer trop avant, mais le sinus frontal était brisé. Le chirurgien accourut; il examina la plaie et s'écria : (( Ce ne sera rieni » Cazalès répéta l'exclamation; mais, craignant d'avoir montré trop d'intérêt pour lui-même, il ajouta : <x C'est la bête qui parle. » Mot charmant qu'une bête très-spirituelle et très-courageuse pouvait seule dire. Depuis cette époque, en conservant leurs opinions, Barnave et Cazalès furent liés de la plus étroite amitié.
Il y a un trait qui frappe dans Barnave, et qui honore sa renommée au milieu de tant de renommées compromises ; c'est sa probité. S'il revient au roi après le voyage de Varennes , c'est par raison, par sagesse, par l'émotion qu'à fait naître dans son âme le spectacle d'une grande infortune, mais sans que sa main se soit jamais ouverte à ses libéralités. Aussi, il n'y aura rien à craindre pour lui des secrets de l'armoire de fer ; personne ne pourra divulguer le tarif de son zèle ; son nom restera pur, et le parti qui le tue n'essayera pas de le déshonorer. C'est là un des grands avantages de Barnave sur Mirabeau. On a discuté sur le chiffre de ce que Mirabeau avait reçu, comme si le chiffre y iàisait quelque chose, et comme s'il était possible de convertir une question d'honneur en une question d'arithmétique. Le talent, et le talent de Mirabeau surtout, doit avoir des privilèges, nous le reconnaissons; M"® de Staël a eu raison de dire que « Mirabeau, soit qu'il acceptât ou non l'argent de la cour, était bien
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décidé à s'en faire le mattre et non l'instrument. » Tout cela n'empêche pas qu'il importe de faire des réserves, au nom de . la morale publique, contre les consciences qui se vendent sans se livrer, et de ne pas laisser établir, même en faveur du génie, cette jurisprudence de la corruption, qui ne profiterait, après tout, qu'aux ambitieux cupides et médiocres.
La statue de Barnave avait été placée, par ordre du gouvernement consulaire, à côté de celle de Vergniaud, dans le grand escalier du séoat. L'Empire les y laissa; elles ne disparurent qu'en 1814, au moment où la Révolution, vaincue et humiliée, perdait son nom et ses couleurs. Pourquoi ne reverrions-nous pas les statues de nos grands orateurs? Le pouvoir actuel n'a pas de raison d*être plus défiant et plus jaloux que le pouvoir impérial. On a rendu à la pairie les drapeaux pris sur l'ennemi. Mais il y a pour les peuples libres quelque chose de plus précieux que le souvenir des conquêtes, c'est celui des hommes modérés et courageux qui ont combattu et qui sont morts pour les lois et la liberté de leur pays.
Voilà M. Delangle monté au faite du parquet de la cour royale de Paris, par la route qu'avaient suivie, avant lui , MM. Hébert et Franck-Carré. Sorti comme eux de la cour de cassation, il échange le calme qui sied si bien à l'âge mûr; ce calme d'une existence doucement et honorablement remplie, contre les orages dont il a pu déjà entendre les premiers bruits. Difficiles fonctions, en effet, que celles qu'il a acceptées; tenant, tout à la fois, de la politique et de la magistrature ; pour lesquelles il n'y a pas trop de tout le tact, de toute la mesure de l'homme le plus habile et le plus expérimenté ! Pour de telles fonctions, il faut la fermeté sans colère, la modération sans faiblesse; il faut le secret de tout comprendre et de tout dire ; U faut surtout le sentiment sérieux et sincère de tout ce qu'exigent, dans UQ gouvernement tel que le nôtre, la justice et la liberté. Un procureur-général ne doit pas taquiner les partis, mais les surveiller avec prudence ; le zèle qu'on attend de lui, pour être digne d'un magistrat, ne doit avoir rien de trop ardent et de trop
empressé. Le programme de ses devoirs s'est agrandi. Aux procureurs-généraux près la cour royale de Paris on demande aujourd'hui ce qu'on ne demandait pas aux procureurs-généraux de la Restauration; ce qu'on ne demandait pas, par exemple, à M. Bellart, lequel aurait été homme, comme on sait, à payer sa dette en fort bonne monnaie ; à M. Jacquinot-Pampelunc, magistrat laborieux, qui savait suffire aux obligations de sa place, par le travail et par l'intelligence : on leur demande d'être éloquents, lorsque l'occasion l'exige, et tout cela, dans une certaine mesure qu'il est assez malaisé de déterminer d'avance. Il faut croire qu'on leur demande trop , si l'on songe aux hommes vraiment distingués, dont les forces ont plié sous un semblable fardeau.
Qui fut plus vif , plus courageux , plus persévérant que M. Persil? Qui eut plus que lui l'habitude de l'audience, forlifiée et exercée par la discussion des plus grandes affaires du barreau pendant vingt ans? Où trouver un athlète plus redoutable ? Ce qu'on aurait pu reprocher à M. Persil, c'était précisément cette ardeur née du caractère et de la profession qui, Twitraînant dans toutes les rencontres, ne lui permettait pas toujours d'être suffisamment mattre de lui-même, et tendait même quelquefois à ôter à sa présence l'autorité morale , principale force et principal argument du magistrat. M. Persil semblait, si on peut le dire, gêné par l'étiquette de sa place. M. Persil ne craignait, ni de donner ni de recevoir des coups, et c'est ainsi qui force de zèle, de courage, d'habileté, il en était venu à perdre, en quelque sorte, sinon sa valeur réelle, du moins sa valeur relative, par l'excès même des qualités qui auraient dû en faire un magistrat éminent. On peut dire de M. Persil qu'il a donné aux difficiles fonctions par lui remplies dans des jours difficiles, plus peut-être qu'elles ne demandaient : elles veulent moins de bouillonnements et moins de pétulance ; le courage qu'elles exigent est un courage froid, et voilà, si nous ne nous trompons, ce qui aurait dû assurer à M. Franck-Carré un autre sort qu'à M. Persil, par le contraste seul de leur caractère et de leurs talents. Tl ny avait pas h redouter de la naturo fine, réservée et spi-
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rituelle du premier, les coups de tète involontaires et les entraînements instinctifs auxquels le second cédait avec tant de facilité.
Élevé dans la magistrature, en dehors du tumulte et du mouvement des affaires, M. Franck-Carré, sans trop s'inquiéter des détails, avait contracté de bonne heure le goût et l'habitude des éludes et des idées générales, plus nécessaires à l'orateur du ministère public qu'à tout autre, et qui lui servaient à remplacer sans désavantage la souplesse et l'agilité de parole, que le barreau seul peut donner. Qu'on joigne à cela un talent d'écrire assez remarquable, approprié surtout à certains sujets qu'il affectionnait, et on conviendra que nul ne devait moins être disposé que lui à livrer trop souvent, aux hasards de l'audience, sa pensée, recueillie et' élaborée, qu'il aurait craint de compromettre dans de pareilles rencontres. A M. Franck-Carré, pour parler, il fallait ses aises ; il fallait plus d'air, d'espace, de liberté, que l'audience n'en peut donner ; son talent était moins lin talent de discussion que de démonstration, et c'est ce qui faisait qu'à des luttes personnelles et passionnées il préférait les solennités de la rentrée et celles de la cour des pairs, qui lui ont valu d'éclatants et légitimes triomphes. Hasard étrange qui, à lui seul, attesterait les insurmontables difficultés attachées aux fonctions de procureur-général 1 Le magistrat qui se prodiguait et celui qui se ménageait, ont fini de même ; ceux qui trouvaient M. Persil trop zélé ont trouvé M. Franck-Carré trop prudent ; à l'un, on aurait été tenté de reprocher ses discours, à l'autre, son silence, et c'est ainsi qu'on en était venu à ne plus rendre justice au courage du premier, à la modération du second, à l'habileté de tous les deux. Dans de tels exemples, il y a de quoi intimider, on doit en convenir, les hommes les plus aguerris, les plus justement sûrs d'eux-mêmes. Les obstacles dont nous parlons ont cela de grave et de singulier que, par ce qu'ils ont •en eux-mêmes d'insaisissable et d'accidentel, ils déconcertent toutes les prévoyances et tous les mérites. Quel est l'homme prudent qui peut répondre que sa prudence ne dégénérera pas
en faiblesse? Quel est Thomme courageux dont le courage n'est pas exposé à devenir de la témérité?
Le nouveau procureur-général près la cour royale de Paris aura à vaincre les mêmes difficultés que ses prédécesseurs, jointes à des difficultés d'un genre particulier, nées de circonstances que tout le monde connaît , que nous n'avons pas à apprécier ici , et desquelles nous voulons seulement dire un mot. On sera rigoureux, injuste même, pour M. Delangle, il faut bien qu'il s'y attende ; les succès ont toujours été payés à ce prix. Maintenant moins que jamais on fait languir l'ambition ; elle est punie aussitôt que satisfaite. De pareilles attaques, qu'autorisent, dans une certaine mesure, nos mœurs et nos institutions, ont cela de bon qu'en vous imposant à vous-même une surveillance continuelle et personnelle, elles fortifient les hommes forts, auxquels elles prêtent, chaque jour, une valeur inattendue. Il doit en être de- ces castigations sans relâche comme des remèdes héroïques, sous lesquels succombent seulement les tempéraments délicats. Les honneurs et le bruit des choses publiques ne sont pas faits pour tous. Qu'ils sont imprudents ceux qui les recherchent , et qui n'ont pas su d'avance, sans arrièrepensée et sans regret , faire le sacrifice de leur repos! Nous imaginons que M. Delangle doit savoir déjà à quoi s'en tenir; ce n'est pas d'hier qu'on l'attaque ; ce n'est nas d'hier qu'on a approché de ses lèvres cette coupe pleine d'amertume, devant laquelle l'ambition n'a plus le droit de faire la dédaigneuse. Ceux qui l'attaquaient le défendront ; ceux qui le défendaient l'attaqueront ; il n'y aura d'ailleurs rien de changé , le fond restant le même; ce fond sur lequel les partis brodent, avec un infatigable acharnement, la variété infinie de leurs inventions.
Il y a cinq ans, M. Delangle, enrégimenté sous d'autres drapeaux, candidat aux élections du deuxième arrondissement de Paris, contre M. Jacques Lefebvre, était assez dédaigneusement appelé, par un journal très-grave, un avocat de quelque valeur. Qui sait? il en pourra bien être de même aujourd'hui: dans tous les cas, ce sera une injustice ajoutée à d'autres injustices dont il
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xie faut pas trop gémir, en pensant que les arrêts des partis ne sont jamais des arrêts définitifs. Malgré ses changements, plus apparents que réels, M. Delangle n'en est pas moins aujourd'hui ce qu'il était hier , c'est-à-dire un esprit sage et pénétrant , doué d'une rare aptitude pour les affaires, et cet avocat de quelqnevaleur n'en aura pas moins été, pendant plus de quinze ans, un des membres les plus habiles, les plus employés et les plus considérés du barreau.
Fils de lui-même, enfant de ses œuvres, né du peuple , il prouve, après tant d'autres, ce que peuvent dans les esprits bien faits, la patience et le travail. Ses véritables débuts, qui furent remarqués et qui méritaient de l'être, datent de l'année 1825. Il plaidait alors, dans la succession Perregaux, une affaire chargée de chiffres et de détails, avec une précision et une clarté annonçant déjà, d'une manière frappante et infaillible, le genre particulier de talent auquel il allait devoir bientôt sa renommée et ses succès. Jusque-là, il était arrivé à M. Delangle ce qui arrive aux avocats, comme lui , jeunes, pauvres et sans appui; de plaider obscurément de petites causes sans importance et sans difficultés, n'offrant aucune ressource, aucun motif d'émulation à une intelligence comme la sienne. Quelquefois, las et découragé par cette lutte sans espoir, il lui est arrivé, dit-on, de tourner les yeux vers le lieu natal, dont il regrettait peut-être tout bas les triomphes plus doux et plus assurés. Ce qui consolait M. Delangle, en le soutenant, c'était le travail, et c'est ainsi que sa jeunesse^ pauvre et laborieuse , préparait des succès qui ne devaient pas trop longtemps se faire attendre.
Le jour de l'affaire Perregaux, il avait en effet trouvé sa veine qu'il avait inutilement cherchée jusqu'alors, et qu'il a suivie depuis avec une heureuse constance. Ceux qui l'ont entendu se souviennent peut-être encore aujourd'hui de l'étonnement dans lequel les jeta cette parole d'un jeune avocat , n'ayant rien à envier pour la précision, pour la netteté, pour l'assurance, à la parole des avocats consommés. Le talent de M. Delangle eût trop tôt fait peut-être de se compléter en se limitant ; dès les premières fois qu'il plaida à son aise, son habileté était, à quelques
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nuaDces près, œlle que nous avons tous connue; son langage était ce langage simple, souple, courant, qui se prêtait, mieux qu'aucun autre , à la discussion des aflhires. Compatriote de HH. Dupin , il semblait être lié à eux par une fouie d'affinités. On aurait dit, à les entendre, non-seulonent les enfants de la même province, mais presque les enfants de la même famille. Ce n'était pas seulement l'accent qui aurait aidé à les reconnaître : cet accent du Nivernais, qu'ils se sont tous crus obligés de retenir avec un soin trop religieux peut-être ; c'était la même manière de dire, le même bon sens, la même raison, la même clarté. Venu le dernier, M. Delangle avait exagéré certaines qualités de ses maîtres; la raison et la clarté, par exemple, auxquelles il avait trop impitoyablement sacrifié œ qui fait, dans toutes les occasions et dans tous les temps, le grand avocat.
Nous ne conseillons à personne de faire fi de l'imagination, parce que l'imagination est toujours sûre de se venger, lorsqu'elle le veut , des dédains dont elle a été l'objet. A force d'être raisonnable, M. Delangle était trop raisonnable : son talent, ce talent si utile et si complet, en était venu à ne pouvoir plus franchir les limites dans lesquelles il avait été trop tôt et trop durement emprisonné. Plaidait-il d'autres causes que celles dans lesquelles il semblait avoir exclusivement absorbé ses facultés, on pouvait s'étonner de ce changement soudain qui faisait de M. Delangle deux avocats. Sa parole, cette parole si prompte d'ordinaire, semble se refroidir en se ralentissant. 11 guette les saillies qui semblent le fuir, lui , homme plein de verve et de saillie ; les mouvements oratoires qu'il a trop dédaignés, aujourd'hui qu'il les sollicite et qu'il en a besoin, semblent le dédaigner à leur tour. Ce que c'est cependant pour les meilleurs esprits, que de ne pas savoir d'avance mesurer la carrière et de poser trop tôt la borne à ses efforts I qu'ils sont plus sages en étant plus hardis, les esprits qui, pour se satisfaire eux-mêmes, sans déserter les régions habitables, de bonne heure aspirent aux hautes régions de la science et de l'intelligence ! Pour eux , il ne peut pas y avoir de surprise; la fortune
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>eut les trahir, sans les embarrasser, et leur pensée, babituéeàse ixer sur plus d'un objet, refait le moule, dès qu'il est brisé, de nanière à éclore chaque fois plus nouvelle et plus originale. C*est tout cela qui a manqué, qui manquera peut -être lavantage dans l'avenir à M. Delangle. Il y a en lui quelque chose d'uniforme , dû à des habitudes anciennes , qui lui rendra plus difficile qu'à un autre, la complète transformation à laquelle il est appelé. On lui a trop dit , il s'est peut-être trop dit à lui-même que l'esprit des affaires suffit à tout , sans songer que cet esprit n'a rien de jaloux, et qu'il n'exclut pas les plus heureuses qualités de l'imagination chez les hommes qui en sont les plus brillants interprètes.
Dira-t-on qu'il n'est donné qu'à un petit nombre d'élus de réunir toutes les aptitudes ; que l'aptitude des affaires privées, aussi développée qu'elle l'est chez M. Delangle, exclut peut-être l'aptitude des affaires publiques ; que son heure , d'ailleurs, a sonné bien tard^ et que l'esprit plié à une certaine discipline a quelque peine à se redresser?
Nous croyons qu'il ne faut point se hftter de juger M. Delangle; d'abord, parce que M. Delangle est un homme d'esprit, et que l'esprit sert à tout; parce qu'ensuite il y a en lui certains désirs ou certains regrets qui sont peut-être à la veille de porter leurs fruits. De M. Delangle, nous ne connaissons guère que l'avocat sortant du barreau avec ce talent excellent et apprécié dont nous avons essayé de donner une idée : nous ne connaissons pas encore l'homme vivant, depuis sept années, au sein de la retraite et de l'étude, dont la place était déjà glorieusement marquée à la cour de cassation, et qui, peut-être, a puisé là des forces nouvelles et un talent nouveau. M. Delangle, en présence du monde inconnu qui s'ouvre devant lui, le monde de la politique et des grandes affaires, après lequel il a si longtemps soupiré, ne doit pas être homme à s'obstiner dans les mêmes voies. Sesétydes.ont dû emprunter à ses. idées, disons-le, à ses convoitises nouvelles, un caractère plus général et plus généreux. M. Delangle ne voudrait pas qu'on pût dire de lui ce que disait Montaigne de quelques esprits de son temps :
(c II y a des esprits qui s'empestrent en leur besogne, comiDe des vers à soie, et qui s'y étouffent. »
Ce poste de procureur-général , auquel M. Delangle vient d'être appelé, en outre de Timportance qui lui est propre, a celle encore qu'il doit aux événements accomplis depuis la révolution de 1830. Le parquet de la cour royale de Paris est le plus court chemin pour aller de la chambre des députa au ministère de la justice. De bon compte, depuis moins de quinze années, trois procureurs-généraux ont eu les sceaux, parmt lesquels deux de ceux qui les auront eus le plus longtemps, dans ces jours de puissance éphémère et de grandeur sans lendemain: nous voulons parler de M. Persil et de M. Martin (du Nord;, aux noms desquels il faut ajouter aujourd'hui le nom de M. Hébert. Il y a même cela de remarquable, c'est que le pouvoir actuel est le seul sous lequel les choses se soient ainsi passées^ et qu'on ne voit rien de pareil sous les pouvoirs qui l'ont précédé.
La Restauration, par exemple, avare de ses procureurs-généraux, et qui n'en a consommé que deux, pendant toute sa durée, a vu mourir le premier dans l'exercice de ses fonctions, et est morte elle-même, avant le second, sans qu'il soit venu à l'idée de personne d'utiliser, dans les hautes positions de la politique, le dévouement de M. Bellart, ou l'intelligence de M. Jacquinot-Pampelune, tous deux membres de la chambre des députés; auxquels ne manquait en conséquence aucune de> conditions d'aptitude requise aujourd'hui pour le ministère. Il en avait été de même des gouvernements qui ont précédé h Restauration, et nous ne croyons pas nous tromper, lorsque nous affirmons qu'avant 1830 on ne trouverait pas, depuis 1 792, un seul nom de procureur - général sur cette liste de noms étonnés de se trouver ensemble ; liste, qui ferait à elle seule une histoire ; qui commence à Danton et finit à M. de Chantelauze I C'est là, par exemple, qu'on voit tout de suite ce que sont les pouvoirs forts ; ce que sont, au contraire, les pouvoirs faibles et agités. Le Directoire a eu sept commissaires des (idministraiions civiles , police et tribunaux , au milieu
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desquels on remarque les noms de MM. Merlin de Douai et Cambacérès. L'Empire, pendant toute sa durée, n'a que deux grands juges ministres de la justice; dont le second, M. le comte Mole, nommé ministre à son déclin, semble n'avoir été mis là que pour prêter l'éclat de son nom et les souyenirs de ses ancêtres à un pouvoir trop jaloux du passé I
De toutes ces destinées si diverses, et si diversement finies, celle de M. Martin (du Nord) ne sera peut-être pas la moins curieuse. Avocat -général à la cour de cassation, procureurgénéral à la cour royale de Paris, deux fois nynistre, gardedes-sceaux pendant près de sept années , il aura été une nouvelle preuve de ce que peuvent , dans tous les temps et sous tous les gouvernements , la tenue , la persévérance et l'esprit de suite. Â cet avocat sortant d'un barreau de province, à plus de quarante ans, n'ayant, pour lui, ni les passions qui suppléent au talent, ni le talent, nous voulions dire le talent hors ligne , qui supplée à la passion ; qui aurait osé prédire le prompt et brillant avenir, dont lui-même a pu s'étonner plus d'une fois? Ce qu'avait M. Martin (du Nord) etce qui a été le secrettde sa force , c'était le tact , qualité rare qui vous aide à prendre votre mesure, et surtout à prendre celle des autres.
Dans un temps où tant de gens, inquiétés par leur orgueil, aspirent à la première place, il a su se contenter de la seconde ; se résignant à n'être, dans le jeu du gouvernement représentatif, qu'un instrument utile, mais secondaire. De là, ses succès qu'il a mérités, qui sont moins faciles à obtenir qu'ils ne paraissentl'êtreau premier aspect, tant est rarel'assortiment de mérites et de qualités qu'ils supposent! Que Selon était sage, lui qui voulait qu'on n'appelât un homme heureux, qu'au moment suprême (1) I Jusque-là, qui peut affirmer que cette destinée , si
(1) c Quand les dieux ont continué le bonheur à une personne jusques à la fin de ses jours, alors, la réputons-nous bienheureuse? Mais de juger heureux celuy qui vit encores, aUendu qu'il est tousjours en danger austant comme sa vie dure; cela nous semble être tout, ne plus
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brillante en apparence, n'aura pas subi l'atteinte de quelque morsure envenimée et secrète , qu'aucun œil étranger n aura aperçue? Et la calomnie, compte-t-on sur la calomnie qui s'acharne après le bonheur, précisément parce qu'il est le booheur, et pour lui faire payer les heures de joie et d'eni?rement si vite écoulées? Tant que la pierre du tombeau n'a pas scellé le bonheur humain, il y a, dans ce bonheur, quelque chose de fragile et de fugitif, à faire trembler les heureux.
Ce sont ceux-là surtout qui doivent souffrir, qui, ayant tout fait pour arranger leur vie, se voient après tant d'efforts et de succès, tfahis dans leur bonheur, et dans leurs espérances! Qu'il doit y avoir de peine dans leurs mécomptes, et que de telles douleurs sont dignes de pitié I
M. DAUNOU. — LA FANTAISIR EN POLITIQUE. — LES TITRES DE NOBLESSE. — LES INTÉRÊS MATÉRIELS. <- O'CONNELL.
M. Taillandier, conseiller à la cour royale de Paris, membre de la chambre des députés, vient de publier sous ce titre : Documents biographiques sur P. E. F, Daunou, la seconde édition d'un livre qu'on ne peut pas lire sans un intérêt véritable, et qui offre le tableau complet des travaux de toute sorte; travaux scientifiques, historiques, politiques, littéraires, législatif, ad-
ne moins, que qui adjugeroil le prix de la vicloire, avant le temps^ à celuy qui combat encores, et qui n'est pas asseuré de remporter. » (Phi' larque^ traduction d'Âmyot; Vie de Solonf p. 329.)
minislratifs, par lesquels H. DauDOu a rempli et honoré sa vie. Ceux qui savent ce qu'a fait et ce qu*a été M. Daunou ; les tSpreuves qu'il a subies: les événements dont il fut spectateur ou irictime, peuvent se faire une idée de l'intérêt qui s'attache à ces documents recueillis par une main intelligente et amie, et dont J'ensemble forme une monographie impartiale» comme il en faudrait une pour les acteurs principaux de la Révolution française. L'histoire, qui ne peut tout dire, obligée de négliger les détails, aurait plus à gagner qu'on ne pense à ces études individuelles, auxquelles se prête, mieux que celui d'aucune autre, le génie de notre langue. Aucun livre d'ailleurs ne pouvait venir plus à propos que celui-là, par des motifs tirés des circonstances mêmes dans lesquelles nous nous trouvons. Ce qu'il faut apprendre en effet de M. Daunou, ce n'est pas seulement la discipline de l'esprit, la patience et la conscience dans le travail, le respect des grands écrivains, le culte de la raison, certaines façons de dire, tout à la fois soignées et sévères ; c'est quelque chose, s'il est possible, déplus précieux et de plus rare; le secret d'être de son parti, avec honnêteté, avec fermeté, avec persévérance. Qu'on le suive dans le cours de sa longue et droite carrière ; on le trouvera toujours le même ; fidèle, avec une obstination qui ne fut pas contagieuse, à des engagements que rien ne put lui faire oublier; aimant l'ordre dans la liberté; inhabile aux flatteries et aux violences; ne pliant jamais ni par peur, ni par vanité, ni par lassitude ; poursuivant le même but, avec l'ardeur sérieuse d'une âme convaincue ; n'ayant qu'un langage pour tous les pouvoirs et sou^ tous les régimes, et donnant l'exemple, dans tous les temps, de cette modération courageuse qui est la vertu des forts. Il y a cela d'assez remarquable au milieu de l'étourdissemerU d'idées où nous vivons, que la figure de H. Daunou vue à distance, cette figure austère et simple, emprunte une sorte d'originalité particulière à l'absence même des qualités dont il semble avoir dédaigné l'éclat. Ce que fut M. Daunou, on le sait. Prêtre maigre lui; disciple de l'oratoire; respectant les obligations extérieures d'un état qu'il avait embrassé par contrainte, il n'en apparlonait pas moins, d^s los premiers jours de sa jeunesse, par
la nature de son esprit et la direction de ses travaux, à cette race de libres penseurs qu'on voit se succéder à toutes les périodes de notre histoire; que la réforme émancipe; que la Fronde excite; que contient la puissance de Louis XIY, jusqu'à ce qu'elle ait trouvédans Voltaire sa personnification la plus éclatante. C'est bien à M. Daunou que saint Bernard aurait pu dire ce qu'il disait à Abélard, dont il foudroyait l'orthodoxie : Quid magis cantrà fidem.quam credere nolle quidquid nonpossis ratione attingere ! En effet, jamais homme ne fit une plus grande part que M. Daunou à la raison humaine, dont il ne songea jamais, et c'est là sa gloire, à séparer les efforts et le triomphe, des efforts et du triomphe de la vertu.
Cette liberté à laquelle il aspirait, plus dure que toutes les soumissions, était de celles dont il ne se serait cru digne que par Taccomplissement constant et complet de tous ses devoirs. Né dans le xvni® siècle , au milieu des querelles dont le bruit annonçait une révolution, il devait être, dans ces temps de moeurs faciles, de doctrines relâchées, de science superficielle, le représentant de la science et de l'austérité d'autrefois. On se le figure bien moins à côté de Diderot et d'Helvétius, que mêlé au petit groupe de penseurs hardis échappés de la Fronde, cachés sur les limites de deux siècles, auxquels l'érudition sert de manteau, que Louis XVI empêche d'être vus, et que Voltaire fait oublier. Il est de la famille des Saumaise, des Scaliger, des Naudé, des Grotius; et si l'on veut savoir jusqu'où l'idolâtrie de l'antiquité' a pu entraîner la pensée de quelques-uns d'entre eux, on n'a qu'à lire les lettres d'un homme qui fut un penseur pleija d'audace et un écrivain plein de verve :
c( M. Naudé, écrit Gui Patin à Falconet, H. Naudé, bibliothécaire de M. le cardinal Mazarin, intime ami de M. Gassendi, comme il est le mien, nous a engagés, pour dimanche prochain, à aller coucher et souper tous trois en sa maison de Gentfllj , à la charge que nous ne serons que nous trois, et que nous y ferons la débauche. Mais Dieu sait quelle débauche I M. Naudé ne boit naturellement que de l'eau, et n'a jamais goûté de vin. M. Gassendi est si délicat, qu'il n'en oserait boire, et s'imagine
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lue son corps brûlerait s'il en avait bu I Pour moi, je ne puis |ue jeter de la poudre sur récriture de ces deux grands hommes, i'en bois fort peu, et néanmoins ce sera une débauche, mais philosophique, et peut-être davantage. Peut-être tous deux, gué* pis du loup-garou et délivrés du mal des scrupules, qui est le tyran des consciences, nous irons peut-être jusque fort près du sanctuaire. Je fis, l'an passé, ce voyage de GentUly avec M. Naudé, jnoiseul avec lui, tête à tête. Il n'y avait p^int de témoins ; aussi n'y en fallait-il point. Nous y parlâmes fort librement de tout, sans que personne en ait été scandalisé (1). »
Voilà les hommes desquels M. Daunou relève plus directement que des écrivains du dix-huitième siècle. Il a des premiers la régularité, l'amour du travail, la science réelle, la pensée hardie et l'action circonspecte. Comme eux, c'est vers l'antiquité qu'il tourne ses regards; l'antiquité V enchante ^ comme elle avait enchanté Montesquieu; il fait la débawhe avec Cicéron et Sénèque ; comme eux encore, c'est là qu'U cherche et qu'il croit avoir trouvé cet idéal de la force, de la vertu et de la raison humaines, dû à des doctrines et à des pratiques austères, qui ne s'effacera plus de devant ses regards, et dont le souvenir l'aidera dans les épreuves de sa vie. Dans M. Daunou on reconnaît, au premier aspect, un disciple des stoïciens, dont Montesquieu a dit : (c qu'il semblait que la nature humaine eût fait un effort pour produire d'elle-même cette secte admirable, qui était comme ces plantes que la terre fait naître dans des lieux que le ciel n'a jamais vus. x>
Et ce qui ne prouve pas peu en faveur du sens et de l'esprit de M. Daunou, c'est que le culte de l'antiquité ne lui ait pas pas donné le change, et qu'il n'ait pas été dupe, au milieu des révolutions, de cette espèce d'illusion et d'optique qui va en égarer tant d'autres.
L'antiquité ne pouvait le tromper, parce qu'il la connaissait trop bien. Il avait étudié de trop près les sociétés antiques pour se laisser prendre à des similitudes apparentes ; ce n'est pas lui
(1) Lettre de Gui PatiD, t. ii, p. fî08.
qui aurait confondu Louis XVI avec Tarquin, et la France aT» Lacédémone. La liberté qu'il voulait était cette liberté vraie e: sage, dont l'amour devait lui inspirer plus tard l'idée de son be? . livre sur les garanties individuelles. Les excès enfantés par 1 ignorance, pour être quelquefois les plus excusables, ne sootpa* toujours les moins désastreux. Il faut se défier des parodies, qui ne manquent jamais d'être des exagérations.
C'esl ce qu'avait compris M. Daunou, et c'est c^ qui Favau préservé de celte sorte d'ivresse, à laquelle l'ardeur de Tâge et des sentiments pouvait l'exposer. Quelques esprits exaltés et étroits révent-ils tout haut nous ne savons quelle égalité chimérique, il fait entendre des paroles auxquelles, pour notre malheur, un demi-siècle n'a rien ôté de leur à-propos.
<c Pour moi, leur dit-il, si je voulais effacer la propriété foDcière du nombre de vos institutions sociales, je vous proposerais de diviser la France en vingt ou trente mille petits États qui deviendraient, pour ainsi dire, autant de monastères. Hors de cette absurdité, la propriété demeure, pour être, au sein d'un vaste çmpire, le principe insuppléable de l'unité, de l'activité, de l'abondance et de la prospérité nationales. »
C'est ainsi que M. Daunou a eu la rare fortune, par la science, la force d'âme elle bon sens, de triompher de beaucoup d'épreuves, et de sortir d'une révolution, le cœur sans remords, les mains pures d'or et de sang. Intrépide dans le combat, modéré dans la victoire, ferme dans tous les temps, il s'est senti assez sûr de lui pour oser être lui-même, laissant à d'autres les grimaces du patriotisme et les convulsions du faux zèle que son goût condamnait et que sa raison aurait dédaignées. — Rassure par sa conscience, il portait dans sa foi politique le calme, la simplicité que d'autres ont portés dans la foi religieuse. Il se croyait dispensé d'être bigot, précisément parce qu'il étaitcroyant sincère.
Nous avons changé (out cela : cette fixité invariable <ic M. Daunou, n'est plus à nos yeux qu'une vertu d'un autre âge; à chaque jour, à chaque heure, il nous faut du nouveau; l'imprévu nous charme; le contraste nous éblouit; nous avons
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transporté la fantaisie dans la politique, ne sachant plus qu'en faire dans la Kttérature. On dédaigne aujourd'hui le secret des transitions , des nuances et des demi-teintes. A quoi bon ? Il faut, pour des regards fatigués et des esprits blasés, quelque chose de plus crû et de plus vigoureusement accusé. Change-t-on d'opinion, ou ne reste pas en route. Les héros du temps présent atteignent d'une seule enjambée aux deux bouts des partis opposés, et cela, non parl'appftt de l'intérêt personnel, mais par l'effet inévitable d'une sorte de libertinage ou de lassitude de l'intelligence. Il semble«que nous ne soyons plus assez forts pour porter longtemps la même opinion ; il faut que nous changions, comme si , en changeant, le fardeau devenait moins lourd. Dans ces changements à vue, exécutés en face du public, on dirait qu'il y a une sorte de péril, dont l'attrait séduit les esprits audacieux, auquel ils se laissent prendre comme à un piège ! On se donne à soi-même, sans qu'il en coûte grand'chose, la jouissance d'avoir bu à toutes les coupes, recueilli toutes les louanges, et goûté, dans ce qu'elles peuvent avoir de plus pénétrant, les saveurs combinées des passions diverses. C'est ainsi que nous sommes les témoins journaliers de métamorphoses continuelles qui donnent à la société actuelle un aspect confus et mélangé, auquel il n'y a rien à comparer dans les sociétés précédentes. Qu'on change par intérêt, cela s'est vu dans tous les temps ; cela se voit aujourd'hui. 11 n'y a ni à s'en étonner, ni à s'en plaindre ; c'est aux cœurs droits et aux esprits élevés à savoir se défendre des grossières séductions auxquelles d'autres succombent. Mais qu'on change sans motif, par ennui, par caprice, par bel air, pour le seul plaisir de changer; voilà qui est plus nouveau, peut-être plus dangereux, en ce sens que l'opinion publique, ébranlée partant de secousses, ne peut parvenir à se rasseoir, et semble trop disposée, en ses oscillations, à se jeter vers les extrêmes.
Le public, détaché chaque jour, de plus en plus, à de tels spectacles, des opinions sérieuses et arrêtées, bat dos mains à ces exercices périlleux, comme il applaudit dans d'autres pays à des combats sanglants. Il lui plaît de voir l'nlhlMe luttant
avec ses ancieunes croyances, au risque d'être écrasé par elles.
Celui-ci, tribun éreinté, Marius du barreau, dont on entend encore laYoix fauve, dont on voit le geste abrupt, aspire au repos. 0 mystères de la vanité I Tant de bruit, tant de foudres, tant d'éclairs, c'était, le croirait-on? pour devenir maire d'un ch^liea de département I Voilà comme finissent, au dix-neuvième siècle, les réformateurs pour lesquels, il n'y a pas longtemps, le inonde était trop petit I Ils changent par ennui ainsi que des en£atnts auxquels il faut des jouets nou^ieaux. Puisque votre ambition, ô Marius, apaisée par les années et l'expérience, est prête aujourd'hui à se contenter de si peu, ce n'était pas la peine de le prendre de si haut, de cracher à la face de la pairie, d'évoquer les images du Christ ou de Spartacus, que sais-je? de jeter l'anathème à cette société qui valait mieux, entre nous, que ce que vous en disiez, et que vous ne flagornez aujourd'hui que pour l'avoir trop maltraitée alors. Soyez maire, nous le souhaitons: paissez vos brebis I que la houlette municipale vous soit légère I que le monde vous doive l'édifiant exemple des vertus bourgeoises, cultivées par celui qui a tant de fois maudit la boui^eoisie I Seulement, ne craignez-vous pas qu'il n'y ait un peu d'orgueil dans votre modestie ? Maire d'une petite ville, rien que cela I César eut le même désir, ou peu s'en faut, et Bonaparte aussi; mais le premier avait subjugué les Gaules; le second avait subjugué l'Egypte. Tous les Césars de toutes les époques en ont dit autant, lorsqu'ils ont\oulu passer le Rubicon et que leRubicon était à sec. En étes-vous là ?
On crie contre le siècle, que nous ne pourrions être chargé de défendre, que si les choses avaient notablement changé depuis Horace. L'indignation a épuisé contre lui tous les gros mots : siècle misérable, siècle corrompu I On le lapide à bout portant. La probité à l'accuser oublie trop qu'elle devrait ressembler à h charité, et ignorer le bien qu'elle fait. Loin de là, le silence pèse à la vertu; elle est devenue criarde; elle veut être vue et entendue de loin ; elle est pressée de jouir. La vertu, se couronnant de ses
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propres mains, offire ud spectacle auquel TEvangile n'avait pas songé. On en a assez dit au siècle, pour que nous pensions n'avoir rien à ajouter : que ferait notre voix mêlée à ce charivari qui ne semble pas près de finir? Pourtant, ce que nous avons vu, nos pères Tont vu; ils ont même mieui vu que cela, et l'histoire, lorsque son tour de parler viendra, sera tentée peut-être de déclarer en faveur du dii-neuvième siècle des circonstances atténuantes. On dirait que ce n'est que d'hier, l'amour de l'orl Fouquet (Oronte est malheureux ! ) qui eut le rare bonheur d'avoir, pour lui, la muse de La Fontaine, la plume de M*® de Sévigné et les belles dames, qu'était-il autre chose qu'un traitant fort peu délicat, qui avait saigné à blanc les finances du royaume, et auquel Louis XIV faisait rendre gorge avec raison? Les plus grandes fortunes de France, d'où venaient-elles? de la concussion et de la confiscation.
Notre siècle est, avant tout, un siècle de fantaisie. Nous sommes bien plus capricieux que corrompus. Ce qui nous manque, c'est une sorte de règle de conduite, de logique dans les actions, de tenue apparente, auxquelles on reconnaît tout de suite les sociétés bien assises. La nôtre, après cinquante années de révolutions, ne sait au juste ce qu'elle veut ; elle fait et défait; ses caprices renversent ce que ses caprices avaient élevé; de là, ce péle-méle dans lequel nous nous agitons, et qui sert, suivant le point de vue , à grossir ou à diminuer les objets outre mesure.
Veut-on un curieux chapitre de cette histoire de nos variations à laquelle manque un Bossuet? qu'on prenne le chapitre de la noblesse, qui montrera les pouvoirs publics et les vanités particulières luttant d'inconséquence.
Depuis 1789, que de changements! C'est l'assemblée nationale, dans son enthousiasme, brisant les barrières qui séparent les différentes classes de citoyens, appelant tous les Français à l'égalité I plus de titres I plus de parchemins I plus d'armoiries I Ceux qui parlent ainsi ^'appellent Montmorency, Montesquieu, d'Aiguillon, Noailles, Lafayette. C'est Louis XVI lui-même fai-
santécrire par leministre de l'intérieur à M. Chérin, généalogisle de la cour : « Le roi me charge, Monsieur, de vous prévenir que Sa Majesté ne veut plus que vous receviez les titres généalogiques qu41 était d'usage de vous remettre pour avoir l'honneur de lui être présentés. »
Ainsi, la noblesse française n'a qu'à se le tenir pour dit : sa dernière heure a sonné ; on décapite les noms; le fils ne s'appellera plus comme son père; les révolutions, qui peuvent tout, s'imaginent qu'elles pourront escamoter l'histoire. — Reconnaîtra qui pourra Montmorency, Sillery, Lafayette, Condorcet, dans le Bouchard, le Brûlard, le Motlier, le Caritat, dont ou trouve les noms à chaque ligne des premiers chants de notre épopée révolutionnaire! L'échafaud se flatte qu'il a dégradé Louis XVI en lui restituant ce nom de Capet, qui fait de lui le représentant de la plus ancienne de toutes les races couronnées.
L'Empire, à des hommes ivres d'égalité, va bientôt infliger des titres imités de Charlemagne , qu'ils subiront avec une résignation exemplaire, en attendant la Restauration, laquelle essayera, assez heureusement, d'unir la noblesse ancienne et la noblesse nouvelle, par un mariage de raison. Nous avons fait mieux que cela; nous n'avons osé ni relever la noblesse, ni la détruire ; le roi, qui fait des nobles quand il veut (article 62 de la Charte constitutionnelle de 1830), d'après une formule copiée de Marculfe, ne fait pas noble qui il veut. Quel est le ministre, si ce n'est M. le comte de Salvandy, qu'on ait fait noble depuis 1830? M. Casimir Périer, M. Guizot, M. Thiers, dans leurs fortunes diverses, ont laissé essayer à d'autres les titres dont ils ont tous semblé jusqu'à présent redouter les dangers. On avait cru que M. Thiers était baron ; on a même fait à ce sujet des recherches vaines, dans les archives du sceau des titres. Ses adversaires en ont été quittes pour leurs espérances trompées.
Qu'il aurait fait beau voir sous l'Empire les serviteurs de l'empereur et ses compagnons, faire fi des titres que Sa Majesté impériale et royale daignait octroyer comme récompense à leurs services et à leur fidélité I — Il n'est pas jusqu'à M. Carnet qui n'ait fini par se laisser faire comte, de guerre lasse, — Ce qui
n'empêche pas qu'on ne continue, par respect pour Tarticle 62 de la Charte constitutionnelle, à créer à la sourdine et en cachette des hauts barons, qui viennent ensuite, le casque en tête, la lance au. poing, parader devant la première chambre de la cour royale.
Pour ajouter une inconséquence à toutes ces inconséquences, la loi, celte loi à laquelle on n*a pas osé toucher depuis 1832, éclose au souffle d'une révolution populaire, protège toutes les qualités, excepté celles précisément qui faisaient Thomme de qualité. 11 vous est défendu de vous qualifier, sans droit, gardechampétre ou sergent de ville ! Après cela, soyez duc, comte oii baron ; ne vous gênez pas ; il n'y a qu'à se baisser pour en prendre : la loi sourit d'avance à vos usurpations. Dans ce siècle irland de vanités, où les marquis veulent avoir des pages, quel vaste champ, comme on voit, ouvert à messieurs les chevaliers (Vindustrie ! Les faux vicomtes détroussent nos marchands sans danger. C'est une féodalité d'escrocs qui en prend à son aise, à l'ombre du silence complaisant de l'art 259 du Code pénal. Qu'on dise ensuite que les révolutions ne servent à rien I
Il n'y a plus qu'un procès dont on parle; procès destiné à montrer, associés dans le même désastre, des hommes que l'éclat du rang, celui des services rendus, semblaient devoir défendre pour toujours contre de semblables catastrophes. Ce que fera la cour des pairs, nul ne le sait. Qui pourrait d'avance dire au juste la mesure de la prévention , et les limites exactes dans lesquelles se renfermera sa justice? Ce qu'il y a de vrai, c'est que l'opinion publique s'inquiète; elle sent que depuis 1830 jamais plus graveobjet ne futoffert à ses préoccupations. En pareille circonstance, l'opinion publique est, pour ainsi dire, excusable d'être impatiente ; elle craint qu'on ne lui cache quelque chose ; elle écoute aux portes, elle plaide le faux pour connaître le vrai. Il faut qu'elle prenne garde cependant de se laisser aller trop facilement et trop vite au courant qui l'entraîne, et qui ne manquerait pas de la jeter sur les injustices et sur les excès. Ce qu'elle doit faire, au contraire, c'est de se raidir contre elle-même afin
sans pouvoir parvenir à être entendus, à cause du bruit que font autour de nous les fortunes qui naissent et les fortunes qui tombent.
L'occasion est bonne pour le rappeler : que le spectacle des scandales éclatants dont nous sommes les témoins nous serve au moins à quelque chose I Demandons-nous si nous sommes dans la bonne voie; est-ce ainsi que les peuples, résistant aux lois de leur nature, ont le plus de chances possibles de demeurer libres, puissants et glorieux?
Cette question, sur laquelle il fera bon de revenir, a servi en quelque sorte de texte au discours que M. Troplong, en qualité de président, a prononcé devant l'académie des sciences morales et politiques.
« N'y a-t-il pas, se demande M. Troplong, du côté des intérêts matériels, une certaine ardeur d'expansion qui menace la délicatesse du sentiment moral ? Je ne saisi peut-être suis-je ébloui par un optimisme trop confiant. Mais, malgré de graves appréhensions, je me persuade que tout n'est pas désespéré. Oui, il arrive de temps en temps à la France de se prendre de fantaisie pour les intérêts matériels. Alors, la fièvre s'allume et le délire marche vite. Mais la fièvre n'est pas toujours mortelle. Dans l'antiquité, on la croyait même nécessaire parfois à la santé. Sous le ministère de Law, la soif de l'argent avait tourné les têtes. Paris était un comptoir consacré à Tagiotage, et là venaient s'asseoir les grands seigneurs et les laquais, les magistrats et les escrocs. Mais, après ce début d'un siècle tombé si bas, quelle époque s'est ensuite élevée plus haut par l'amour des lettres, par le génie philosophique, pas la puissance de la pensée? À la frénésie des appétits cupides succède, comme par enchantement, le réveil de tous les instincts moraux. Ce ne sont plus des jeux honteux de hausse et de baisse qui émeuvent la France ; c'est l'esprit des lois, c'est la lutte de l'esprit religieux et des libres penseurs. Sous Louis XVI, le ministère de Calonne vit le plus misérable agiotage reparaître et rabaisser les mœurs.
« Quelques années plus tard, la France, palpitante de pat'^iotisnie, se levait pour la liberté et l'égalité, et s'avançait, sur
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la foi des idées, peut-être même des théories, dans les voies (l'une réYolution sociale. Le Directoire est resté célèbre dans les annales de la corruption. Ej pourtant n*avonsnous pas eu, sous l'Empire l'amour de la gloire, et sous la Restauration l'amour «le la liberté? »
Nous aimons les questions nettement posées, surtout lorsqu'elles sont résolues par un homme comme M. Troplong, et nous cherchons ce que le brillant jurisconsulte a voulu dire. Si c'est seulement que tout n'est pas chez nous désespéré ; que la France n'est pas perdue, et que son foyer n'est pas éteint ; à Dieu ne plaise que nous soyons en désaccord avec lui I nous qui sommes heureux et fiers de proclamer, aussi haut que qui que ce soit, notre foi sans limites dans l'avenir et dans les destinées de notre pays.
Mais est-ce là le point où a voulu s'arrêter M. Troplong? N'y a-t-il pas dans son discours quelque chose de plus? Cette avance, faite par lui à la religion des intérêts matériels, a dans sa bouche un caractère d'autant plus significatif, qu'il cherche à la justifier par l'histoire. M. Troplong cède ici à une habitude qui lui a porté presque toujours bonheur; nul n'a su plus agréablement que lui marier le droit, l'histoire et la philosophie, de manière à rendre le droit quelquefois même méconnaissable, et à lui donner des attraits dont on ne l'aurait pas cru susceptible : ce qui n'empêche pas cependant qu'on ne doive toujours, en pareille matière, observer une très-grande mesure, afin de se défendre de ces fantaisies auxquelles se laissent aller les esprits superficiels sur la foi d'un esprit brillant. Or, est-ce bien sérieusement qu'à propos des efforts du xviii® siècle et des triomphes de l'Empire, il est question des excès du système et des turpitudes du Directoire? Quel lien entre ces faits? Pense-t-on que la France ait eu besoin de traverser cette double épreuve pour se fortifier et se refaire, avant de remuer l'Europe par ses idées, ou de la conquérir par ses armes?
En sera-t-il des nations comme des terres épuisées, auxquelles il faut un engrais? Le rapprochement qui a séduit M. Troplong, né chez lui d'un simple jeu d'esprit, ne semble avoir eu
d'autre objet que de nous excuser et de cous encourager nousmêmes; on apprend ainsi à ne pas désespérer > lorsqu'oiï voit comment a pu se relever un peuple descendu deux fois à Tidolâtrie de l'or. Il ne faudrait pas s y fier cependant. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'aux deux époques dont a parlé M. Troplong, l'excitation produite par le délire des intérêts matériel, n'a été pour rien dans les résultats qui l'ont suivie. Qu'ont de commun avec les orgies du système, Rousseau, Voltaire, Mont(^ quieu, Turgot, qui ne faisaient qu'achever l'histoire de la libertf de la pensée? On aurait bien étonné l'Empire si on lui eût a]>pris, lors de ses promenades victorieuses au travers de l'Europe, qu'il devrait compter de ses triomphes avec les souvenirs du Directoire.
Les intérêts matériels n'auraient jamais pu, par eux-mêmes, aspirer si haut; ils n'y auraient pas même songé, étant égoïstes et peureux, comme on peut le voir chez les peuples dans le sein desquels ils viennent, pour ainsi dire, sans culture et en pleine terre. Qu'on dise ce qu'ont fait pour l'humanité les peuple? voués exclusivement au culte des intérêts matériels, et la plar*» qu'ils ont laissée dans l'histoire ! Où est Tyrî où est Carthape"! Le monde n'a pas autant changé qu'on le croit; l'humanité est à peu près aujourd'hui ce quelle a été dans tous les temps ; la vertu n'est pas à la portée du premier venu ; elle impliquera toujours l'idée de l'effort du travail et du sacrifice; l'homme qui a le plus de chances d'être vertueux est encore celui qui a le moins de convoitises : il serait trop aisé qu'il en fût autrement; si la vertu était à si bon marché, ce ne serait pas la peine de s'en passer.
Des catastrophes comme celles dont nous sommes les témoins, ont cela de bon qu'elles obligent l'esprit à réûéchir ; leur bruit nous réveille comme le bruit du tonnerre dans une nuit d'orages. Maintenant que nous voilà avertis, nous serions inexcusables si nous persévérions dans une voie où l'on rencontre (1p semblables écueils.
Pouvons-nous finir sans dire un mot du grand orateur qui
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cnt de descendre au tombeau? En perdant 0*Connell, l'Irnde a perdu sa voix. Qui redira après lui les misères de ce 3up1e de mendiants, dont il a été pendant quarante années le >i, le législateur et le tribun? Le nom d'O'Connell n'apparen t qu'à l'Irlande ; quant à lui, il a passé à côté de tous les pars sans les voir; il a caressé toutes les opinions, sans en adopter ucune. Les partis s'y sont trompés; de là des fortunes diverses u'à subies O'Connell au milieu d'eux; tantôt vanté, tantôt délîgré outre mesure. Son éloquence n'est qu'à lui seul, mCtlée o brouillards et d'éclairs, au travers desquels on voyait luire PS rayons d'un soleil plus doux; éloquence triviale et sublime, oerte et impétueuse, faite à l'image du peuple dont elle exprinait les douleurs. O'Connell, on le sait, se vantait d'appartenir i la race phénicienne ; sa parole , pleine de mouvements et d'inages, rappelle bien plus en effet l'homme du midi que l'homme lu nord. C'est l'ironie et la puissance de Démosthène, et quel- []uefois même sa raison, sa logique et sa mesure. Ce qu'il avait ie commun surtout avec l'orateur athénien, c'est cet art des personnalités dont Démosthène fait le premier et le principal mérite de l'orateur, et que personne ne sut manier avec plus de bonheur et d'audace que lui. Il lui suffit d'un mot pour peindre ses adversaires, et d'un mot qu'il va chercher hardiment dans le dictionnaire du peuple, sans craiiîte des pruderies qu'il semble effaroucher à plaisir.
Il appartient, par tous ses instincts et toutes ses facultés, à cette famille de grands orateurs, rares dans tous les temps, auxquels il a été donné de soulever et d'apaiser les nations. Aux Irlandais, soumis à sa voix, il aurait pu dire, comme Dieu aux flots de la mer : Vous n'irez pas plus loin. Ce qu'il y avait surtout en lui de remarquable, c'était ce mélange de hardiesse et de ruse qui faisait sa force, et auquel il a dû ses succès. Dans O'Connell, il n'y avait rien de chevaleresque, comme on l'entend dans le langage moderne. Il usait sans scrupule de tous ses avantages; ce n'est pas lui qui aurait songé à dire à ses adversaires : Tirez les premiers.
Si on veut savoir les ressources qu'une intelligence supé-
rieure peut emprunler à la pratique des affaires et à rétndi des lois positives, il faut contempler O'CoDnell . Quelle leçon pour ceux dont l'orgueil ne se plaît quedans les hauteurs et dans les 5i> litudes de la pensée? Qui mieux qu'O'Connell a connu tous le? détails et toutes les difficultés de la loi? Il conduisait le cfaa: de l'agitation comme un cocher habile [non auriga pigtr . sans encombres, au travers de ce dédale inextricable de coutumes et de formalités dont l'ensemble compose la législation df son pays ; le Gracchus catholique, qui jette à tous les échos de k verte Erin des paroles inspirées, aurait fait un excellent avoué près le tribunal civil de première instance de Dublin.
Il n'y a qu'une chose que nous reprochions à la mémoire in grand agitateur : Six cent mille francs par an, prélevés sur up peuple en guenilles? C'est cher! Nous sommes pour les tribun? à bon marché.
M. TESTE. — LE GÉNÉRAL CUBIÈRES. — LE DUC DE PRASLIN. — LE PROCi^ BBAUVALLON. — LES ÉCRIVAINS AU BARREAU.
Au milieu de nos agitations, comme la postérité vient vite! C'est tout au plus si nous nous souvenons dos émotions qui faisaient naître chaque jour plus vives et plus inattendues, les audiences du L.uxembourg. C'est précisément à cause de cela que nous pouvons en parler avec plus de justice et plus de sang-froid. Nous n'avons plus devant les yeux ce vieux soldat bégayant, balbutiant, perdant la tète devant ses collègues: lui qui avait héroïquement bravé les batteries anglaises. Nous do
iDyoDS plus à côté de lui ce vieillard, aussi vif , aussi ardent , lussi éloquent que jamais ; se préparant à lutter contre Ti/npos- BÎble, avec une obstination désespérée.
Qui a pu voir, sans pitié, cet homme tombé de si haut, après tant de luttes, de combats, d'épreuves; dont la vieillesse humiliée se réfugie aux pieds des autels de la justice , qu'il embrasse en suppliant? A quoi sert le talent, à quoi sert la force, à quoi sert lamour du travail, à quoi servent tant de rares facultés, si rien de tout cela n'a pu sauver M Teste de l'abîme où il s'est englouti , et dont on ne peut mesurer la profondeur sans effroi ?
Quelle est cette fatalité qui le poursuit; à laquelle il ne peut se soustraire ; qui fait, de lui, deux fois un proscrit, et ne lui laisse entrevoir un instant le port, que pour le rejeter, plus misérable et plus tourmenté , dans la tempête? On assure que, dans une de ses nuits d'angoisses; revenant sur sa vie passée, sur les difficultés qui l'assaillirent , sur les orages qui la troublèrent; pensant, non sans larmes, à sa famille, à son fils, à son frère, le digne et brave général Teste; parcourant , par la pensée, tant de rudes chemins qui n'ont pu lasser son ardeur, il cherchait à s'expliquer à lui-même sa conduite, sans pouvoir y parvenir, comme s'il eût voulu retrouver dans sa mémoire les émotions d'un rôve pénible.
Nous pouvons dire que jamais plus triste spectacle ne fut offert à un grand pays. Le pouvoir a été quelquefois aussi coupable : a-t-il jamais été plus atteint et plus compromis? Ce n'était pas le chiffre qui faisait la faute; c'était la manière d'agir qui donnait aux dépositaires de l'autorité l'apparence de brocanteurs vulgaires.
Nous sommes ainsi faits, que la faute emprunte une sorte de lustre au mobile qui l'inspire, et que la corruption de Mirabeau, par exemple, ouvrant sa main à l'or de la cour, ne ressemble pas, par l'effet seul des circonstances qui Font accompagnée, à la corruption de tout le monde. On sent que la main d'une femme, d'une reine a passé par là, et que cet or, donné et reçu sans cx)mpler, a servi h payer de grandes passions et de grands
vices. Que la morale s'offense ; que la conscieDce publique s'indigne; que l'histoire gémisse d'une telle prostitution du génie: la morale, la conscience , l'histoire auront raison. Le crime de Mirabeau n'en conservera pas moins, à cause de rhomme. les proportions d'un crime public. Les mêmes motifs prot^ent encore la mémoire de Fouquet, au moins autant que les vers de La Fontaine et les regrets de M***de Sévigné. Ce qui lait que la postérité a hésité si longtemps à le condamner , c'est que le surintendant a été l'homme du monde le plus insouciant, le plus généreux; qu'il a trouvé le secret de mourir pauvre, après avoir enrichi ses amis, ses flatteurs et ses maîtresses, et que le souvenir de ses grandeurs et de ses bienfaits a , pour ainsi dire, effacé le souvenir de ses torts. Dans l'exemple de ce concussionnaire magnifique, vivant en prince et mourant en saint, U n'y a rien, spectacle étrange ! dont le pouvoir se sente avili. Ce n'est pas lui qui allait au devant de la corruption, c'est la corruption qui allait à sa rencontre ; il la trouvait partout , somptueuse, empressée et souriante.
En jugeant deux hommes qui tous deux avaient été ministres, on a peut-être trop oublié que, dans les sociétés démocratiques surtout, précisément à cause du travail intérieur e\ continu des idées , le souvenir du pouvoir doit toujours être respecté dans ceux qui en ont été revêtus, même lorsqu'ils eu ont abusé. Condamnez-les s'ils doivent être condamnés, nous le voulons, mais avec certaines formes extérieures qui conservent à votre arrêt une sorte de dignité solennelle. N'habituez pas le peuple à certains spectacles, et ne cédez pas à des enlralnements qui sont des fautes.
Les hommes , la plupart sans fortune , sans famille, n'ont de valeur, aujourd'hui, que celle qu'ils empruntent au pouvoir qu'ils exercent. U n'en était pas de même autrefois. Fouquet, par exemple, était soutenu sur la sellette des accusés, par l'appui que lui donnaient de grandes relations et de grandes alliances. Ses juges ne l'oubliaient pas : ils savaient que l'homme soumis à leur jugement, était un personnage considérable, ancien procureur-général au parlement de Paris, et que sa race retrou?e-
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-ait une grande place dans la société. Lorsqu'il entre, ils le sa- [ueot ; M. d'Ormesson, son rapporteur, suivant M"® de Sévîgné, ciui'il faut toujours citer, historiographe fidèle des moindres dé- KAils de ce grand procès , « lui rend son salut avec une trèsgrande civilité. D
Nous ne sommes pas destinés à rien voir de pareil ; le souvenir du pouvoir ne protège plus ceux qui Font exercé : une fois condamnés, les ministres ne sont plus que des condamnés ordinaires : le joug de l'égalité pèse sur leur tête comme un joug de plomb. Se souviendra-t-on seulement bientôt que la conciergerie renferme un homme qui a été garde-des-sceaux de France, ministre de la justice et des cultes , président de la cour de cassation , pair de France, deux fois ministre. A mesure que le bruit de son procès s'éloigne, il semble que ce malheureux bomme perde jusqu'au prestige de son ancienne position.
Hélas! il n'y a pas jusqu'au talent qu'il a déployé, que nous avons admiré si souvent , qui n'ait contribué à rendre sa chute plus lourde et plus irréparable encore. — Ce talent! nous en avons rougi pour lui. Oserons-nous ajouter ? nous en avons rougi pour le barreau. — L'art de la parole serait le plus triste desdrts, s'il n'était que celui de tromper les autres et de se tromper soi-même ; de mentir avec assurance, au risque d'être pris la main dans le sac ! L'orateur n'est pas un escamoteur, et, dans les tours de force périlleux qu'il hasarde, il y a quelque chose de blessant pour la dignité et pour la liberté de l'esprit.
Du procès Praslin , que pourrions-nous dire, après tout ce qui a été dit, sinon que la société française tout entière s'en est sentie ébranlée comme par une sorte de tremblement souterrain? Un crime comme celui-là, est un malheur public; il montre trop que, contre les égarements de la passion, le rang, la naissance, la fortune ne sont que de fragiles et impuissants remparts. Allez où vous voudrez: partout vous entendrez le même cri d'indignation et d'effroi. 11 n'y a pourtant pas là de problème à résoudre : le crime est constant, et le criminel a avoué.
C'est à cause de cela que la question morale n'en est que plus
4î}2 l'histoire
difficile. Quelle pensée a armé le bras du meurtrier? A quelle passion a-t-il cédé? C'est là ce qu'on voudrait savoir : c'est là ce qu'on ne saura jamais; les lettres de la malheureuse victime uc jettent , sur les causes du crime, que des lueurs incertaines. Ce crime restera quelque chose d'inexplicable et d'inouï ; il abaisse la force, la raison, l'intelligence humaine, dont il accuse les infirmités.
M. le chancelier Pasquier a retrouvé dans les deux procis dont nous venons de parler, toute l'ardeur de la jeunesse. M. Pasquier a été conseiller au parlement ; il est fils et petitfils de magistrats. II finit comme il a commencé ; c'est le vieil instinct du juge, à peine amorti par les grandeurs et les années, avec sa prudence et sa sévérité , qui se réveille en lui.
Un procès, qu'il n'est pas permis de passer sous silence, c'est le procès Beauvallon ; procès singulier.: mêlé d'épisodes de toute sorte et de fortunes diverses ; dont le souvenir restera dans les annales judiciaires. Un procès comme celui-là, avec les incidents qui l'ont accompagné, avec le résultat qui l'a suivi, aura plus fait, pour l'extirpation du duel, que les arrêts des cours, que l'éloquence de M. Dupin, que la jurisprudence de la cour de cassation. Qui pourra se croire désormais forcé de risquer sa vie dans les jeux frauduleux, où les dés peuvent être impunément pipés ? Le duel sort de cette épreuve, non seulemenl puni, mais déshonoré. On voit maintenant ce qu'il faut croire de celle race de spadassins, beaux tueurs d'hommes, qui veulent ne se battre qu'à coup sûr. L'image de la justice qui les poursuit lentement [pede claudo) et qui finit par les atteindre, a de quoi faire reculer les plus résolus 1 Qu'on se souvienne des débals de la cour d'assises de Rouen ; du vice s'y étalant avec complaisance ; du bon sens public, de l'honnêteté publique bravés ; <le la justice devenue, jusque dans son sanctuaire, un objet de raillerie ; de l'accusé se mirant dans sa gloire, daignant répondre à peine du bout des dents, abrité derrière son blason, et se préparant à son acquittement comme à un triomphe? Qui l'eût dit? qu'un tel jour aurait le lendemain dont nous venons d'être deu\
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fois les spectateurs ; que la justice déconcertée, faut-il le dire? par beaucoup d'adresse et beaucoup d'audace, ne se tiendrait pas pour battue, et que des magistrats fermes et éclairés, sauraient, à force de soin et de persévérance, réserver à la société la revanche dont elle avait besoin ?
Ceux qui ont assisté aux débats du procès Beauvallon, auront été rarement témoins d'un spectacle aussi émouvant. Ce n'étaient pas seulement les souvenirs des débats de Rouen, sans cesse écartés parla pensée, et revenant sans cesse ; ce n'étaient pas les passions de toute sorte, passions publiques, passions privées, mêlées à ce procès, qui servaient à lui imprimer une physionomie particulière; c'était l'espèce de fatalité planant sur la cause, et à laquelle il semblait que personne ne pût échapper. On voyait Beauvallon comparaissant libre devant le jury, comme témoin dans l'affaire d'Ecquevilley, et entendant sans fléchir, tomber de la bouche du président cet ordre d'arrestation qui faisait de lui un accusé. Ainsi , vain triomphe que celui de Rouen ! Précautions inutiles, que toutes les précautions dont il a cru devoir s'environner! Les voilà tous lesdeux, et tour à tour, forcés de répondre à la justice, à laquelle ils croyaient n'avoir plus rien à dire. Il n'y avait pas jusqu'à l'accusation elle-même qui ne causât une sorte de stupeur. Dans Beauvallon, surtout, ce que le public s'acharnait à voir, c'était le combattant tristement heureux; il lui semblait que la cour d'assises de la Seine eût à achever la besogne à moitié faite parla cour d'assises de la Seine-Inférieure. Dans une affaire comme celle-là , on aurait dit que la conscience publique ne pouvait se résigner à subir la chose jugée.
Nous ne savons pas ce qu'a pensé le jury; nous ne pouvons connaître le secret de ses délibérations. Il est permis de croire, cependant, que la question à lui soumise na pas dû s'offrir à son esprit, dégagée de tout nuage ; que ces incidents , si divers cl si compliqués, ont pu en obscurcir la netteté, et que Beauvallon, sans que personne s'en doutât, sans quil s'en doutât lui-même, malgré les efforts de son défenseur, malgré la louable impartialité de l'avocat -général et du président, a pu être
poursuivi jusqu'à la fio par le souvenir d'une accusation attachée à ses flancs, comme un trait mortel. — Quant à la question elle-même, surlaquellelejury était interrogé, il n'y en :• peut-être pas de plus ardue, de plus difficile ; tenant de plos près à ce que la loi pénale peut avoir de plus abstrait et de plus métaphysique. Le faux témoignage n'est un aussi grand crime, puni par le législateur de peines aussi sévères, que parce qu'il implique la liberté entière de celui qui dépose, lequel^ librement, volontairement, infidèle à la sainteté du serment, trahir la confiance que la société a dû avoir dans sa déposition. Mais, pour cela, il faut, de la part du faux témoin, le parti pris de tromper la justice, qui a dû compter sur sa parole, et à laquelle il devait la vérité.
C'est à se demander maintenant si Beauvallon était bien dans cet état de liberté entière, absolue, qui, vous laissant le maître de vos actions, vous en impose par cela même la responsabilité; qui vous permet de tout dire, et sans laquelle il ne saurait y avoir devant la justice de témoin dans le sens légal du mot. Quelle inconséquence serait celle de la loi, laquelle, sage et humaine dans les autres occasions, prend soin d'écarter les témoins suspects, parce qu'ils ne sont pas désintéressés, et qui, cette fois, serait venue exiger de Beauvallon, sous la foi du serment, qu'il s'accusait, qu'il se condamnât lui-même ! Ce qu il fallait qu'il dtt afin de ne pas être faux témoin , on ne le sait que trop aujourd'hui. C'étaient les tristes et honteiu préludes du duel dont il devait le récit à la justice ; c'était lui-même contraint de se dénoncer publiquement, solennellement, comme combattant déloyal, sinon comme meurtrier. C'était un ami, un compagnon, un complice, dont la voix l'avait sauvé et qui allait être perdu par lui. Un pareil effort, qui semble au-dessus des forces humaines, peut-il être exigé d'un témoin?
S'il est vrai que ce soit l'honneur des lois de notre temps et de notre pays, d'être interprétées suivant l'esprit, non suivant la lettre, cela est vrai surtout des lois pénales, lesquelles, chez un peuple humaÎQy éclairé, intelligent, doivent toujours être rame-
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nées parles magistrats et par les citoyens à leur sens le plus libéral et le plus favorable.
Il &ut croire que ces considérations ont pu toucher le jury, et qu'elles n'ont peut-être pas été étrangères au parti par lui pris de recommander le condamné à la clémence royale. On n'aurait pu se défendre d'un sentiment de pitié à la vue de cet homme jeune, énergique, intelligent, frappé comme par la foudre, et qui venait conjurer les sévérités de la justice par quelques simples paroles où se trouvaient exprimés, d'une manière touchante, les plus doux souvenirs et les plus douces affections de Tcnfance, delà famille et de la patrie. Malheureux jeune homme! pourquoi avez-vous quitté votre beau pays ? pourquoi avez-vous quitté votre mère et vos sœurs dont les leçons auraient dû mieux vous guider, et dont vous invoquez, trop tard, hélas I la tendresse protectrice 1
Ce procès ainsi terminé aura eu un autre effet, qui déjà s'est fait ressentir, et dont on ne saurait trop et trop haut se féliciter, dans l'intérêt du bon sens, du bon goût et de la décence publique. U coupe court, etpourtoutde bon, à des contrefaçons plus ridiculesencore qu'odieuses; noussommes débarrassés, ilfautl'espérer, de ces roués de raccroc que menace la police correctionnelle ; plagiaires maladroits, qui nesavent même pas copier le vice. Nous n'aurons plus à rougir de voir s'étaler au grand jour, cette perversité besogneuse et prétentieuse, vouée désormais aux sévérités de la justice etaux sifflets des honnêtes gens. C'est pour ceux qui ont assisté aux débats des cours d'assises de Rouen et de Paris, que cet effet que nous signalions tout à l'heure, a dû être surtout frappant. Â Paris, iln'y a pas eu le plus petit mot pour rire. Les plus osés, ceux qui sont le plus habitués à braver le ridicule, ont eu bien vite fait de comprendre qu'ils avaient affaire cette fois à des magistrats qui sauraient faire respecter dans leurs personnes, les lois, la société, la justice. De tous ces désordres, de tous ces vices dont le bruit avait scandalisé la sainteté de l'audience, on n'a plus entendu qu'un tout petit écho qui semblait honteux de lui-même. C'est là une victoire à laquelle on ne peut trop applaudir, parce qu'elle profite à la société tout entière.
M. de Beauvallon avait pris pour défenseur une personne étrangère au barreau; écrivain mêlé à beaucoup de querelles; avocat, assure-t-on, dans lès premières années de sa jeunesse, et auquel ne manquent ni la verve, ni la hardiesse, ni l'éclat, signes particuliers des races méridionales. Ce n'est pas la première fois que nous sommes témoins d'une tentative de ce genre; tentative curieuse sous plus d'un rapport, parce qu'à elle seule elle en apprend plus que beaucoup de leçons. Un spectacle comme celui-là vous fait toucher du doigt ces différences entre l'art de parler et l'art d'écrire, dont on ne parvient pas toujours, par la réflexion seule, à se rendre suffisamment compte.
On voit comment le talent de l'avocat est moins aisé à acquérir qu'on ne pense, et comment l'esprit, la science, l'imagination ne suppléent presque jamais à ces habitudes constantes et déterminées qui font de l'art de la parole , un art réel et spécial. C'est un pari que les écrivains ont eu déjà occasion de bire plus d'une fois contre le barreau, et qu'ils n'ont pas souvent gagné; témoin M. Alexandre Dumas plaidant devant la première chambre du tribunal de première instance de la Seine, et dans lequel il aurait été mal aisé de reconnaître le brillant conteur qui tient, depuis dix ans, la société tout entière enchaînée à ses inépuisables contes de mille et une nuits.
Il est à remarquer que les esprits les plus éminents ont été frappés par les difficultés de la parole appliquée au barreau , et qu'ils en ont fait le sujet d'observations fort judicieuses et fort curieuses. Montaigne semble tenir les avocats en quelque estime :
« La part de l'advocat, dit-il, est plus difficile que celle du prêcheur, et nous trouvons pourtant, ce m'estavis, plus de passables avocats que de prêcheurs, au moins en France.
« Les uns ont la facilité et la promptitude, et ce qu'on dit le boute-hors si aisé, qu'à chaque bout de champ, ils sont prêts. »
Bayle exprime la même pensée en d'autres termes, qui la font ressortir plus vivement, si nous ne nous trompons, et peignent très-bien, suivant nous, le véritable caractère et le véritable avantage du barreau.
« Jo connais un homme d'osprit,dit R'iylo, qui employa un**
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semblable raison pour détourner son fils de l'étude de la jurisprudence et pour l'encourager à l'étude de la théologie. — Quoi de plus commode, lui'disait-il, que de parler devant des gens qui ne vous contredisent pas? C'est l'avantage du prêcheur, et quoi de plus incommode que d'être obligé à entendre, dès que vous avez cessé de parler, un homme qui vous réfute, et qui vous fait rendre compte sans quartier de tout ce que vous avez dit? — C'est la condition dés avocats (1) ».
Dans ces quelques lignes, pleines de sens, de Montaigne et de Bayle, on aperçoit tout de suite à quoi tient le secret de l'art et du talent de l'avocat. On dirait, par exemple, que ce mot boutehors, ce mot heureux créé par le génie de Montaigne, a été fait exprès pour exprimer ce qu'il y a de vif et de spontané dans la parole de quelques avocats éminents, comme MM. Dupin, notamment. — Où d'autres cherchent, ils trouvent, et ils trouvent à l'instant même ; à ce point, qu'on dirait que la pensée chez eux a été exprimée avant d'être conçue.
Il n'y a qu'au barreau qu'on peut acquérir une telle faculté, par la raison fort simple que le barreau ne vous donne jamais le temps d'attendre, et que le premier mot est toujours celui que vous êtes obligé de choisir. Tant pis pour vous si vous n'avez pas la main heureuse I II y a au barreau un autre avantage plus grand encore, et qui donne aux avocats une force réelle dans plus d'une occasion; cet avantage, c'est celui de la méthode et d'une discussion tout à la fois positive et rapide. L'avocat doit toujours savoir d'où il vient et où il va; bien différent de l'écrivain, qui ne doit compte à personne, au moment même où il écrit,des rêves de son imagination et des fantaisies de son esprit. Le premier s'égare-t-il , il est ramené aussitôt au sujet qui l'occupe, par les nécessités de la cause ou par la légitime impatience du juge. Utile sévérité que celle-là, qui, pour donner aux membres du barreau, envisagés en masse, une sorte d'aspect uniforme comme à des soldats enrégimentés sous le même drapeau, ne contribue pas peu, cependant, à imprimer aux mouvements de leur parole cette
(1) Bayle. Art. AeciuSf 1. 1, p. 47.
souplesse, cette précision, cette vigueur que d'autres, plus lard, pourront leur envier I
Qu'a-t-il manqué à quelques hommes doués des plus rares facultés, riches de connaissances variées et profondes, comme M. Yillemain, par exemple, pour acquérir à la tribune ^ dans le maniement des affaires publiques la renommée à laquelle ils auraient eu tant de titres ? Il leur a manqué cette habitude de la méthode dans la discussion, que le barreau leur aurait infailliblement donnée, et par Teffet de laquelle leur esprit si brillant et si orné aurait pu disposer librement et souverainement de toutes ses richesses.
Croit-on que M. Thiers lui-même ne gagnerait rien à hâter quelquefois le pas au travers des digressions dont il se plaît à semer ses discours ? Nous ne connaissons qu'un homme auquel, sous le rapport de la méthode, il n'y ait rien à dire, sinon qu'elle est un peu raide, un peu sècbe, un peu tendue; l'éloquence de M. Guizot accuse tous les muscles; ses discours, s'il est permis de parler de la sorte, ressemblent moins à des tableaux qu'à des statues.
Nous le dirons à bien plus forte raison des avocats, lesquels transportant à la tribune l'appareil oratoire du barreau , ne songent pas assez que la méthode n'est qu'un moyen, et se condamnent ainsi volontairement, faute d'études et de réflexion, dans trop de circonstances, à être inférieurs à eux-mêmes.
Il serait impossible, sur ces matières, de ne pas citer l'opinion d'un homme qui fut un rare écrivain ; juge exquis en fait de goût, et qui, moins juste que Bayle et que Montaigne, ne parle qu'avec une sorte de dépit de l'épreuve à laquelle il n'avait pas osé s'exposer.
« A ce discours, Paul-Louis voulait ajouter quelques mots ; mais ses amis l'en empêchèrent en lui remontrant qu'il n'avait de sa vie parlé en public, et que ce serait un vrai miracle qu il pût soutenir les regards de toute une assemblée; qu'ignorant entièrement les convenances du barreau, où s'est établie une sorte de cérémonial, d'étiquette gênante, impossible à deviner, il ferait des fautes dont sos ennemis ne manqueraient pas de pro-
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filer, et demeorerait étonné à la moindre contradiction ; qu'il n'avait là pour lui que le public auquel on imposait silence, dont même il risquait de diminuer, à son égard, la bienveillance par une harangue mal dite, peu entendue, interrompue ; que les gens de lettres qui avaient tenté cette épreuve avec le moins de désavantage s'en étaient rarement bien tirés ; qu'il ne devait pas se flatter, pour avoir su écrire quelques brochures passables, de pouvoir aussi bien se faire entendre de vive voix : Ces deux arts n'étant pas seulement fort différents en plusieurs points, mais contraires autant que l'est la concision, qui fait le mérite des écrits, au langage diffus de la tribune; qu'enfin, piqué comme il Tétait, et de l'absurdité de l'affaire en elle-même, et du choix des jurés et de la mauvaise foi du procureur du roi, et de la partialité servile du président, il ne pouvait manquer de s'exprimer avec peu de mesure, et de gftter sa cause aux yeux de tout le monde. »
II y aurait plus d'une réflexion à faire sur ces théories de Courier, qui peuvent étonner de la part d'un esprit aussi fin, aussi délicatement cultivé; dans lesquelles on sent trop l'écrivain et l'écrivain jaloux jusqu'à l'excès de l'honneur de sa plume, qu'il aurait craint de livrer, ne fût-ce que pour un instant, aux dangers de l'improvisation. Resterait à savoir si l'art de parler et l'art d'écrire, loin de s'exclure comme il l'affirme un peu légèrement, ne sont pas, au contraire, destinés à se perfectionner et à se compléter l'un par l'autre. Jusqu'à ce qu'on nous ait démontré le contraire, nous serons disposés à croire que le style écrit, par sa précision, sert à la parole, laquelle à son tour, par la fermentation qu'elle excite, doit contribuer à animer et à échauffer l'écrivain. Chez les anciens, dans l'intimité desquels Courier avait vécu, qu'était Démosthènes? Qu'était Cicéron? Qu'était César lui-même 7 De grands orateurs et de grands écrivains. C'est la gloire et la force de l'esprit de l'homme, de briser les barrières dans lesquelles on essaye inutilement de l'emprisonner; mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit.
Ce qu'il y a de vrai, c'est que l'exemple de Paul-Louis n'a pas intimidé l'écrivain que M. de Beauvallon avait appelé à son
secours, et que sa hardiesse ne lui a pas porté malheur. L'homme du midi est fait pour parler; le geste, la voix, dirons-nous la pantomime, il a tout reçu du ciel; ces dons naturels et instinctifs ne demandent plus ensuite qu'à être fécondés par la réflexion et par Tétude. Ce n'est pas lui qui serait gêné comme Tétait Courier, par le souvenir de la concision de son s^le I il a fait du style une sorte d'improvisation familière, courante et continuelle; joignez à cela de la hardiesse, de l'édat, une chaleur qui ressemble h la sensibilité, vous aurez, à l'instant même, un échantillon de ces talents comme on en trouve dans le midi, et qui semblent venir tout seuls, sous un doux soleil et sous un ciel heureux.
A-t-on fait attention à une affaire jugée par la cour d'assises de la Seine, et qui montrait un ouvrier accusé de meurtre sur la personne d'un autre ouvrier, son beau-frère, dans les circonstances les plus tragiques du monde ? Nous ne croyons être que juste en rappelant ce qu'il y a eu de sage, d'humain et d'élevé dans les paroles de M. deThorigny, avocat-général. Il a su faire, avec un louable sentiment d'équité, la part à des entratoements auxquels ne seraient pas certains de résister les cœurs les plus purs, les esprits les plus droits ; c'est ainsi que nous avons toujours aimé à comprendre les fonctions du ministère public.
Il y a dans cette affaire quelque chose qui étonne de la part de toutes les parties; c'est leur langage, c'est leur style. On demande où est la révolution I la voilà : elle est dans des ébénistes; dans une femme d'ébéniste, trouvant, pour exprimer leurs pensées, toutes les finesses, toutes les hardiesses du langage I II y a dans ce niveau de connaissance et d'intelligence, montant, montant sans cesse, et prêt à ne faire de toutes les classes, en réalité, qu*une seule classe, comme la consécration irrévocable et définitive de faits accomplis.
Ce n'est pas nous qui en gémirons, à Dieu ne plaise ! On nous trouvera toujours heureux d'applaudir au progrès de l'humanité, à la condition que les masses, en devenant plus t'clairées, deviendront meilleures et plus heureuses ; mieux vaudrait pour
A l'audience. ^1
elles rignorance, que la science qui ne servirait qu'à les aigrir et à les corrompre I
Triste spectacle que celui d'une femme adultère écrivant à son mari :
« C'est bien chez vous qu'on peut en appeler à la parole du Christ à la femme adultère : Que celle d*entre vous qui est sans péché, lui jette la première pierre. Je puis croire que je ne serai pas lapidée... »
Ainsi , cette parole du mattre , où se peint la miséricorde de la foi chrétienne, est à ses yeux l'excuse, presque la justification de ses désordres I Ce que c'est cependant que de mal comprendre les paraboles de l'Évangile I II faut avouer qu'il y a peu de mots dont on ait plus abusé que de celui-là.
M. ROYBR-COLLARD. — M. DR RÉMOSAT.
Pour parler de M. Royer-CoUard, nous sommes ici plus à l'aise que M. deRésumat à l'académie. Il y a toujours dans des portraits comme celui qu'il a essayé de faire, une couleur de fantaisie, dont le talent le plus fin, le plus ingénieux, le plus exercé ne peut se défendre, et qui convenait moins qu'à aucune autre, à la figure que M. de Rémusat a voulu peindre. Â force d'adoucir les traits, on les efface, et souvent le caractère frappant de la physionomie se perd au milieu des nuances infinies que s'est plu à rassembler l'art de l'écrivain. Ce que M. deRémusata peint surtout d'une excellente façon, c'est la nature particulière du talent de M. Royer-CoUard ; ce talent sobre, exquis, parfait,
qui ne reculait devant aucune hardiesse, et qui se snaîl < rouché de la plus légère négligence ; c'est cet esprit fin et profond, railleur à la manière de Socrate : ce sont ces saillies d'une impitoyable raison qui restaient attachées, commodes traits mortels, aux flancs de ceux qu'elles avaient blessés.
a Ne sentant rien à demi, il ne disait rien faiblement. Il semblait n'avoir jamais trouvé un langage assez précis, assez animé, assez pittoresque ; ses sensations les plus fugitives, il les refrappait à son empreinte ; quelquefois môme il la rendait excessive pour qu'elle ne servît qu'à lui. »
Il n'y a rien de plus juste que cela, et il était impossible de mieux exprimer ce qu'il y avait de singulier et de complètement personnel dans le talent de M. Royer-CoUard. S'il est vrai, comme l'a dit Bacon, que les mots soient des jetons destinés à représenter des idées, on peut ajouter que l'orateur politique, dans M. Royer-CoUard, a su en faire des monnaies d'un grand prix, auxquelles il est parvenu à imprimer, par la seule force de la pensée, une ineffaçable empreinte.
Il y a des esprits en contact avec les masses, qui leur rendent, exprimées d'une vive manière, certaines idées que les masses leur ont prêtées. Chez M. Royer-CoUard, il n'y a rien de semblable ; son intelligence est une intelligence orgueilleuse, qui aime à planer, s'il est permis de parler de la sorte, dans les solitudes de la pensée, et on peut s'étonner de l'empire restreint auquel il semble s'être volontairement résigné. Comme il ne prend rien au public, il ne lui rend rien ; entre le public et lui il n'y a aucun commerce ; il vit en quelque sorte de lui-même et des richesses qu'il a amassées. Ses discours , modèles d'une éloquence faite à son image, ne ressemblent à aucune autre. Où est la passion troublée et orageuse de Mirabeau? Où est l'éclat des GirondinsîOù est la chaleur deFoy et de Lainé?Où est la finesse de Benjamin-Constant? C'est quelque chose de tout difiérent: quelque chose de plus parfait et de plus complettout ensemble. On éprouve à les lire cette sorte de satisfaction et de sécurité que ne manque jamais d'inspirer aux esprits délicats, la vue desœuvres accomplies. Ou aurait deviné que lenr auteur relevait de cette
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Cameuse école d'écrivains et de philosophes, qui voulut unir l'indépendance et la discipline, la foi et la raison, et dont il de- 'vait être , au travers de tant d'événements divers, un des derniers ot des plus éminents disciples. Chez eux, comme chez lui, c'est la même sévérité de pensée, le même art de parole, la même raillerie indignée et éloquente, la même passion contenue et ardente tout à la fois. Il n'y a rien de risqué dans M. Royer- CoUard, et ce n'est pas sans raison que son brillant successeur à l'académie, a pu dire de lui qu'il visait en tout à la perfection. Il ne voulait rien que d'achevé, suivant M. de Rémusat; éloge vrai qui pourrait ressembler à une critique 1.
Ce que M. de Rémusat aurait dû dire, et ce que personne n'aurait pu dire mieux que lui, c'est que ce respect excessif de M. Royer-Collard pour lui-même, qui constituait son originalité, occasionnait quelquefois sa faiblesse. Soit timidité, soit dédain, il ne semblait se soucier beaucoup ni de parler ni d'agir; la responsabilité, en toute chose, l'inquiétait. On eût dit qu'il avait un tel respect pour son esprit, qu'à peine s'il osait s'en servir. Il n'était prêt qu'à ses heures, ne se produisantau grand Jour qu'avec les apprêts d'une sorte de toilette austère. Ce qui manquait à M. Royer-Collard, c'était une passion plus vive, laquelle établissant , entre les masses et lui , un courant électrique, aurait suffi, par sa seule puissance, pour animer et échauffer son talent. Ce talent ainsi inspiré aurait été plus prompt, plus fécond, plus désintéressé, plus utile : peutêtre aurait-il exercé sur les masses, qui l'ont à peu près ignoré, une influence plus directe et plus décisive. M. Royer-CoUard avait à choisir entre la spéculation et l'action. Il a choisi la spéculation , obéissant en cela, aux instincts de sa nature , sans se dire assez que les temps différents sollicitent des sacrifices divers, et qu'il fallait autre chose , au milieu des orages dans lesquels allait finir le xvni* siècle, que cette contemplation impassible dont avait pu se contenter la tranquillité du siècle précédent. M. Royer-CoUard n'avait fait que paraître au barreau. On conçoit que le barreau n'ait jamais été la vocation d'un esprit comme le sien, abstrait, sévère, dogmatique, enclin à tout
généraliser, et qui, retenu dans une sphère moyenne par des nécessités passagères , semblait dès lors aspirer à prendre son vol vers les régions élevées. Le barreau demande une sorte de souplesse dont il se serait indigné, et à laquelle il n'aurait jamais voulu descendre. La lettre de la loi aurait été pour lui un obstacle, loin qu'elle fût un appui. Il s'y serait trouvé pris, pour ainsi dire. Cette fière intelligence se serait débattue en vain contre des prescriptions trop étroites. Aussi, le barreau une fois détruit par la force des événements, il se le tint pour dit. Averti par un secret et infaillible instinct, il dut songer à chercher ailleurs remploi de sa pensée et de son talent.
Le mouvement de 1 789, auquel il s'était associé dans une mesure extrême, et qu'il aurait voulu, dès l'origine, moins soutenir que contenir, l'eut bientôt débordé. .Sans déserter ses principes, il ne put s'empêcher, au fond dq son cœur, d'en vouloir aux masses , de ce qu'elles n'avaient pas su se contenter de la (mrt que sa raison leur avait faite.
La Révolution, qu'il ne voulut pas servir et qu'il ne lui fut pas donné d'aimer et de comprendre, passa auprès de lui sans le toucher et sans le voir.
Il n'y avait rien de commun entre ces passions sublimes et excessives, se dévorant entre elles, et cet esprit calme et dédaigneux, retiré en lui-même; épouvanté par l'audace des uns, découragé par Timbécilité des autres ; qui songeait à rdever, au milieu de tant de ruines, l'édifice de la philosophie idéaliste, et qui rêvait en politique un monde nouveau. Cette impassibilité de M. Royer-Collard, dans de telles circonstances, le peint mieux que tout ce qu'on pourrait dire. Suivant Diderot : a Les passions sobres font les hommes médiocres. y> Sans aller aussi loin que Diderot, on peut dire cependant que si nos passions nous nuisent, elles nous servent, et qu'on ne prend que par elles l'habitude des grands sacrifices et des grands combats. Il y a des intelligences mûries avant l'âge, auxquelles on peut reprocher une sorte de froideur et d'insensibilité. On sent que ce quileur a manqué, c'est l'ardeur et l'éclat de la jeunesse.
M. Royer-Collard devait se trouver seul au milieu des partis,
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Ton pense à la nature particulière de ses idées. A M. Royerollard il fallait autre chose, en effet, que la souveraineté du ombre, devant laquelle son orgueil n'aurait jamais pu se décier à se courber. H fallait autre chose que les mystères de Tanicnne monarchie, que son œil clairvoyant avait pénétrés, et [u'il avait depuis longtemps jugés et condamnés : il fallait autre hose enfin que ce mélange de la constitution de la Grandeîrelagnc, œuvre confuse, née du hasard et du temps, ne se souenanl qu'à force d'artifices, et qui avait fait en vain l'admiraion de Montesquieu et l'espérance de Voltaire. C'est ainsi qu'il ui conduit à préparer dans le silence et dans la retraite cette fameuse doctrine de la souveraineté de la raison, dont il lui était réservé d'être, jusqu'à ses derniers jours, le plus hardi, le plus fidèle et le plus brillant apôtre.
Appelé au conseil des Cinq-Cents, il y siégeait à côté de M. Camille Jordan et de quelques autres : cœurs nobles, esprits élevés, auxquels on pourra toujours reprocher cependant le tort d'avoir voulu autre chose que ce que voulait la France, et de s'ôtre laissés aller, avec trop de facilité peut-être, aux tentations de l'amour-propre et aux entraînements d'une ardeur irréfléchie. C'était la souveraineté de la raison qui déjà se faisait jour et parlait par leur bouche avec des accents particuliers, empruntés à leur haine contre la Révolution.
M. Royer-CoUard partagea le sort des hommes dont il avait partagé les passions et les principes, et qui furent, par le coup d'Etat du 18 fructidor, proscrits ou exclus ! Son rôle, dans l'assemblée, n'avait été que secondaire. On l'aperçoit à peine au milieu des partis; son heure n'était pas venue. Il n'eut pas les honneurs de la proscription; son élection, seulement, fut annulée.
Ici, commence, pour M. Royer-Collard, une existence assez singulière, mêlée à des intrigues diverses, ayant toutes pour objet et pour but le retour des Bourbons; dans lesquelles il n'est pas aisé de reconnaître le philosophe aimant à se mouvoir librement dans la sphère de la pensée pure, et le citoyen soumis aux lois et aux institutions de son pays. Il fit partie, avec l'abbé de
Montesquiou, ancien membre de T Assemblée ccmstituante; esprit léger, dont le nom inaugure assez tristement les premier jours de la Restauration, et M. G. Becquey, promu depuis à de hautes fonctions; d'un comité royaliste, ayant une sorte de caractère officiel et chargé de préparer les voies, le moment venu, à la royauté légitime.
M. Royer-CoUard, qui avait le tort de se tromper, avait de plus le malheur d'avoir choisi, pour se tromper ainsi, les premier jours du Consulat; ces jours si courts et si beaui, où la Révolution française, dégagée de ses nuages, apparaissait à tous les regards, puissante, modérée et victorieuse. Ce pouvoir, qui refaisait la société, avait à ses yeux un vice qu'il ne pouvait lui pardonner : il était né d'une révolution qu'il n'avait jamais aimée, el dont il n'avait voulu voir que les excès.
M. Royer-CoUard, dans ces circonstances, agissait, nous en sommes sûr, sans hésitation et sans scrupule. Il ne lui venait pas à l'idée qu'il pût se tromper, tant il était de bonne foi, de cette bonne foi que rien ne trouble et qui seule suffit à se justifier elle-même. Les esprits commele sien ne s'arrêtent pas ; une fois lancés, ils vont jusqu'au bout, dussent-ils au bout, rencontrer, pour leur raison et leur vertu, les plus difficiles épreuves.
Que voulaient alors M. Royer-Collard et ses amis? S'agîssait-il d'offrir le rôle de Monck, c'est-à-dire, celui d'un vieux et vulgaire ambitieux, au jeune et glorieux général, couronné des palmes de l'Italie et de l'Egypte, qui venait de s'ouvrir, ava* l'épée de Marengo, une route à l'Empire ?
Cette partie de la vie de M. Royer-Collard fut contre lui, aprfe les événements de 1830, l'objetde reproches violents, de la part d'hommes emportés , qui semblaient vouloir le rendre responsable de ce qu'on n'avait pas fait ou de ce qu'on aurait dû ùkire. Ce n'était point seulement son opinion qu'on attaquait, c'était sa probité. M. Royer-Collard ne pouvait laisser une telle accusation sans réponse. Il écrivit alors la lettre suivante, que nous rapportons comme une pièce justificative, que l'histoire ne jugera pas indigne de son attention :
<( En réponse à d'odieux mensonges publiés depuis quelque
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einps, je vous prie de vouloir bien insérer dans votre journal QL déclaration suivante : Je ne me suis point prévalu durant les quinze dernières années des relations que j'avais eues en d'aures temps avec le roi Louis XVIII, je suis loin de m'en défendre aujourd'hui. Voici la vérité peu connue sur ces relations. Elles Dnt commencé six mois après le 18 fructidor ; plusieurs fois interrompues, elles ont définitivement cessé vers le milieu de l'année 1803. Elles ont consisté en ce que j'ai fait, par le choix de Louis XVIII, partie d'un conseil politique composé de quatre personnes, dont trois vivent encore. Tout ce que j'ai à dire de ce conseil dissous avant l'Empire, c'est qu'il a communiqué directement avec le chef du gouvernement, alors le général Bonaparte, qu'il lui a remis les lettres de Louis XVIII, et qu'il a reçu de lui ses réponses autographes.
<c Je puis ajouter, pour ce qui me regarde, que je ne suis point M. Rémi, et que je ne connais point le banquier dont on parle. Est-il besoin que j'affirme qu'en aucun temps je n'ai eu soit avec lui, soit avec qui que ce soit, le genre de relation qui m'est attribué? »
On se demande ce que pouvaient avoir à se dire, dans ces conférences, dont le secret a été si bien gardé jusqu'à présent, les émissaires du prétendant et le général Bonaparte, premier consul de la République française.
Il est assez probable que le souvenir de œs négociations singulières auxquelles M. Royer-CoUard avait été môle, ne lui nuisit pas dans l'esprit de l'empereur, comme on put s'en convaincre quelques années plus tard, lorsqu'il fut nommé professeur de philosophie et doyen de la faculté des lettres, sur la proposition de M. de Fontanes, alors grand-maître de l'instruction publique. Ce choix, excellent sous plus d'un rapport, n'en était pas moins une preuve, dans le pouvoir d'alors, de ces idées de réaction auxquelles l'Empire devait finir par succomber. C'était un instrument que l'empereur cherchait dans M. Royer- CoUard. Etranger à l'étude des matières philosophiques, l'empereur ignorait que l'esprit qui pense, quelle que soit la nature même de sa pensée, aspire par cela même à la liberté. Il se
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flattait de faire oublier les libres penseurs, héritiers et cootinuateurs des libres penseurs des siècles précédents , qui avaler: aidé, par leurs efforts et par leurs principes, au triomphe (!" la Révolution ; dont il avait, avec colère, retrouvé les trac»^ dans les résistances du tribunat, et qu'il avait voulu vainemeni livrer au ridicule, sous le nom d'idéologues.
Les recherches sur les droits des peuples étaient, à ses }eui, comme autant d'attentats. Il s'indignait de l'obstination de quelques esprits indociles, qui troublaient le pouvoir dans sa marche. Il espérait, à l'aide d'autres doctrines plus asservies à la tradition, accoutumer les peuples à l'obéissance et à l'immobiUtô. Telles durent être les espérances que M. Royer-Collard eût infailliblement trompées, qui n'en dictèrent pas moins un choii dont l'opinion publique pouvait alors s'étonner. Le nouvel élu eut bientôt fait de justifier de ses titres. A peine eut-il parlé, qu'on fut obligé de reconnaître en lui un des esprits k^ plus élevés qui eût jamais manié la langue de la haute philosophie.
Son cours ne devait pas être de longue durée. Commencé dans les derniers mois de l'année 1811, il finissait dans les derniers mois de 1813. On entendait alors le hennissement des chevaux étrangers passant le Rhin, le bruit des canons annonçant la violation du territoire national, et la grande campagne de 1814.
Citons quelques paroles du discours d'ouverture prononoi par lui à cette époque; les dernières qu'il ait prononcées dans la chaire du professeur, où il n'est pas remonté depuis.
« Si le raisonnement ne s'appuyait pas sur des principes antérieurs à la raison, l'analyse n'aurait pointde fin, ni la synthèï« de commencement
« Qu'en un seul point la nature de la connaissance, la nature, dis-je, et non le degré, soit subordonnée à nos moyens de connaître, c'en est fait de la certitude; rien n'est vrai, rien n'esl faux ; ce n'est pas assez dire; tout est faux et vrai tout ensemble, puisque le faux et le vrai ne diffèrent plus du doux et de l'amer.
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<c Le néant lui-même est arraché à sa nullité absolue ; il entre lans le domaine du relatif. Il est quelque chose ou rien selon a conformation de Tœil du spectateur. L'utile est l'unique conexnpiation de l'entendement, la seule législation du cœur. Législation capricieuse et impuissante qui n'applique aux actions ju'une règle mobile et qui n'en a point pour les intentions et les désirs. — Je ne déclame point. — Toutes les conséquences 3m été tirées des doctrines sceptiques avec une exactitude qui ne laisse rien à désirer ni à contester. Les exemples en sont connus. — C'est donc un fait que la morale publique et privée, que rordre des sociétés et le bonheur des individus sont engagés dans le débat de la vraie et de la fausse philosophie sur îaTéalité de la connaissance. Quand les êtres sont en problème, quelle force reste-l-il aux liens qui les unissent ? On ne divise pas rhomme, on ne fait pas au scepticisme sa part. Dès qu'il a pénétré dans l'entendement, il l'envahit tout entier. »
Ces graves et belles paroles traduisent assez fidèlement des idées dont il allait essayer bientôt de faire l'application à la politique proprement dite.
La Restauration n'était pas loin, et la Restauration, en comblant tous ses vœux, le troubla néanmoins un instant, comme tant d'autres. Un instant on le vit, embarrassé sur la roule qu'il devait suivre, ne savoir où chercher la solution du problème qui avait été l'objet constant des pensées de toute sa vie.
Avec la Restauration il voyait revenir la légitimité qui semble avoir été le dogme capital de sa foi politique, et dont il devait dire, en 1820, dans un noble langage :
« Elle rend sensible à tous, dans une image immortelle, le droit, ce noble apanage de l'espèce humaine; le droit, sans lequel il n'y a rien qu'une vie sans dignilé, et une mort sans espérance. »
Les hommes comme M. Royer-CoUard ne peuvent se résigner longtemps à se payer de mots ; ils veulent, autant qu'il est en eux, aller au fond des choses ; et c'est ce fond-là dont l'aspect
entrevu par lui, dès lespremiersjoursde1814, causait è si^ esprit comme une sorte d'éblouissement.
Quelle sera la nature du pouvoir? quelle part faire à TauKmï et à la liberté? d'où viennent le droit d'élire et le droit d'écriit* Telles étaient les questions dont il poursuivait la solution ai travers de beaucoup d'embarras, d'hésitations et d'erreurs.
C'est quelque chose de si nouveau et de si difficile, que rétablissement d'un gouvernement libre avec les traditions et W pratiques de l'ancien régime, que les esprits les plus âerë ei les plus sages sont excusables de s'y être repris à deux {ois,aT3iii d'avoir été fixés eux-mêmes sur la route qu'ils deyaieot suim.
C'est à cette première époque de la vie politique de M. Royff- CoUard qu'il faut rattacher certaines doctrines sur la chambre élective et sur la liberté de la presse, dont le souvenir a dû,plu^ tard, l'étonner.
Une fois son parti pris, il n'hésita plus ; il marcha en avaoï. avec la résolution d'un esprit éminent qui sait ce qu'il veut ; avec une ardeur nouvelle due au contact des passions populaifs» et que sa jeunesse n'avait pas connue ; d'autant plus louaUe qu'il était plus sincère et qu'il ne songeait pas à se faire des armes contre le gouvernement, des garanties qu'il voulait exig«f de lui. H n'y a pas de noms qui aient été plus souvent prononcés que le sien ; on le trouve à peu près partout ; il imprime à toutes les questions politiques, administratives , judiciaires, religieuses , l'empreinte particulière et profonde de sa pensée et de son esprit. Voilà pourquoi il n'y revient pas : il semble qu'il n'ait rien à y ajouter et que son idée ait reçu, f»f l'expression, son complément tout entier.
Le nom de M. Royer-Collard vivra par les grands événements auxquels il a été mêlé : il vivra aussi par ce qui fait vivre ; par le style qui donne à ses œuvres, trop rares, un cachet en quelque sorte individuel. Il en est des improvisations de k tribune comme des improvisations de la presse ; toutes se ressemblent , malgré la diversité des passions et des principes (pi les ont inspirées. Vues à distance, à travers la confusion des souvenirs et des événements, à peine si l'on peut distinctement
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es reconnaître. Avec M. Royer-CoUard, c'est autre chose; la pensée reste debout, grftce au style qui la soutient, style fin et ^vère, où Ton trouve la raison du philosophe, la passion de L'homme politique, et dont l'émotion maîtrisée a, par cela môme, plus de puissance.
M. Royer-CoUard était, sinon un grand, du moins un rare écrivain ; plus écrivain que philosophe et plus philosophe que politique.
Qui ne connaît son admirable discours sur le sacrilège ? c( Les sociétés humaines naissent, vivent et meurent sur la terre. Là s'accomplj|^nt leurs destinées, là se termine leur justice imparfaite et fautive, qui n'est fondée que sur le besoin et le droit qu'elles ont de se conserver; mais elles ne contiennent pas l'homme tout entier. Après qu'il s'est engagé à la société, il lui reste la plus noble partie de lui-même, ces hautes facultés par lesquelles il s'élève à Dieu, à une vie future, à des biens inconnus dans un monde invisible. Ce sont les croyances religieuses, grandeur de l'homme, charme de la faiblesse et du malheur, recours inviolable contre les tyrannies d'ici-bas. » Quel dédain de la vérité légale I
a Si donc aujourd'hui les religions d'État sont nécessairement la vérité, il en a toujours été ainsi, et Claude, mis au rang des dieux par le sénat romain, a été vraiment dieu. Entre Dioclétien et les chrétiens, nul doute que l'erreur était du côté de ceux-ci, la vérité du côté de Dioclétien. » Il terminait ainsi :
a Je dépose ici le fardeau de cette terrible discussion ; je n'aurais pas entrepris de le soulever, si je n'avais consulté que mes forces ; mais une profonde conviction et le sentiment d'un grand devoir à remplir, ont animé et soutenu ma faiblesse ; j'ai voulu marquer, en rompant le silence, ma vive opposition au principe théocratique qui menace à la fois la religion et la société, d'autant plus odieux que ce ne sont pas, comme aux jours de la barbarie et de l'ignorance, les fureurs sincères d'un zèle trop ardent qui rallument cette torche. Il n'y a plus de Dominique, et nous ne sommes pas non plus des Albigeois. La théocratie de