‹ L'histoire à l'audienceChapitre 7 sur 16 · XVI AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

XVI AVANT-PROPOS

Qu'elle se garde de l'abdiquer trop vite. La passion est sa grâce et s» vertu. Quel plus triste spectacle que celui d'une jeunesse sénile, atteinte du doute comme d'un mal anticipé ; prête à absoudre partout le succès, et qui joue le désenchantement, afin d'être positive, plus à Taise I

D'un autre côté, à quoi servirait d'avoir vieilli , si en vieillissant on n'avait appris à devenir plus sage?

Quand on en est là, il faut se défendre comme d'un ridicule, de cette étourderie intolérante que n'excusent plus l'ardeur de l'Age et le charme des illusions.

Alors, quelle que soit l'opinion, on ne doit pas être éloigné de répéter après Montaigne : a C'est mettre sa coniecture à bien hault prix, que d'en faire cuire un homme tout vif. »

LE PRJKGS LOUIS BONAPARTE. — M. PASQUIBRy PRÉSIDENT. — INTERROGA- TOIRES ÉCRITS. — LA CHAMBRE DES PAIRS. — M. FRANCK-CARRÉ. — M. BERRTBR. — M. DE PÂSTORET. — M. DE SAINT- AULAIRE.

Le voilà fini, sans trop d'éclat, entre le bruit du procès de Tulle et le bruit du canon de Beyrouth, ce procès qui devait nous montrer un neveu de l'empereur , fils de roi, inscrit par les constitutions impériales au rang des héritiers de l'empire, jugé et condamné comme un accusé ordinaire. En parlant ainsi, nous nous trompons; la cour des pairs n'a pu poursuivre jusqu'au bout l'accomplissement de son œuvre ; au moment décisif, la main lui a faibli ; au lieu d'un arrêt qu'elle devait rendre, elle s'est contentée de proclamer son impuissante omnipotence; au prince, elle a appliqué une peine qui n'est pas dans nos codes , qu'elle a créée de son autorité propre, sorte de peine princière, qui firappe avec grâce, et dont l'unique , effet serait d'adoucir les brutalités du code pénal , et de le rendre respectueux pour les races déchues ; la cour a fait ainsi l'office de législateur en même temps que l'office de juge , confondant en elle-même deux pouvoirs qui ne devraient jamais être con-

fondus. C'est là un grand mal qui ne tend à rien moins qu'à déconcerter toutes les notions du juste et de l'injuste, et à nous reporter à l'enfance des sociétés ; ce mal est de nature, plus que tout ce qu'on peut dire, à faire voir ce qu'il y a de redoutable dans ces juridictions sans limites, qui ne connaissent aucune règle, pas même celle de la loi. Dans ce privilège, au sein du droit commun, il y a quelque chose qui offense la conscience publique, et dont elle serait presque tentée de se plaindre comme d'une injustice; mieux vaudrait ne pas juger les princes que d'oublier volontairement, lorsqu'on les juge, les règles du droit et de l'équité : on ne s'exposerait pas ainsi à se donner un démenti à soi-même, et on aurait de plus le mérite de rester d'accord avec certaine idées et certaines traditions. Mais, à agir comme on l'a fait, il y a une inconséquence qui blesse tous les principes, sans ménager aucun préjugé : l'honneur monarchique n'est pas sauf, et l'égalité devant la loi est violée ; à tant faire que de mettre un prince sur la sellette, il fallait l'y laisser jusqu'à la fin. Devrait-il y avoir des places réservées devant la justice? Est-il d'un bon exemple de voir quelques vieux et obscurs soldats, hommes d'un autre pays et d'un autre âge, flétris de peines infamantes pour leur foi superstitieuse et leur dévoûment aveugle; un jeune lieutenant, coupable sans doute, mais qui, sur le théâtre même de sa faute, avait presque payé sa rançon en sauvant la vie de son capitaine et de ses camarades, condamné à la déportation , c'est-à-dire à la peine la plus grave de toutes les peines, après la mort; tandis que le chef de l'entreprise, celui qui avait tout préparé, tout mis en œuvre, n'est frappé seulement que d'une peine correctionnelle, dont il n'a pu dépendre de la cour de changer le caractère , tout en déclarant sa durée éternelle? Quelle idée les peuples se feront-ils de la justice, lorsqu'ils la verront ainsi, tremblante et irrésolue, se prêter, avec une docilité complaisante , à des compromis peu dignes d'elle? Mais s'il était vrai que ce grand nom de Napoléon edt arrêté les juges, qu'au moment où ils allaient prononcer avec la loi, il les eût empêchés de passer outre; qu'ils n'eussent pas cru pouvoir, en un mot, flétrir ce nom par arrêt et arracher à

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la poitrine da jeune prince l'étoile de la Légion^d'Honneur qui brilla sur son berceau, on pourrait se demander comment il s'est fait qu'ilsen soient restés là de leur indulgence. Les conjurés de Boulogne n'étaient-ils pas absous à moitié par ce prestige doot le souvenir les avait éblouis , prestige si grand que les juges eux-mêmes étaient forcés d'en subir la puissance? 11 n'en a pas été ainsi cependant; le prince seul a eu tous les bénéfices de son nom; ses compagnons ont appris, à leurs dépens, qu'il n'y a rien à gagner, pour les petits, dans les sociétés qu'ils forment aveo les grands. Condamné à une prison perpétuelle, le prince est parti le lendemain pour le château du Ham, où, par un triste jeu de la fortune, il pourra inscrire le nom de LouisiNapoIéon Bonaparte à côté de ceux de M. de Polignac , condamné lui aussi à une prison éternelle, et de Cabrera. On as*sure qu'indifférent à son procès, dont il ne pouvait redouter l'issue, il avait manifesté deux désirs : le premier de revoir Pa • ris, dont les bruits arrivaient jusque dans sa prison ; Paris , qui l'avait vu naître, qu'il avait quitté dans les premiers jours de 1814, et dont il n'entrevoyait qu'à travers les vagues et lointains souvenirs de son enfance, les rues, les places et les monuments. Si près de Rueil, si près de cette église de village où dorment son aïeule et sa mère , reines découronnées , il avait aussi demandé, dit-on, à aller prier sur leurs tombeaux; ces tombeaux auraient pu apprendre à sa jeunesse, déjà si orageuse et si tourmentée , l'amertume des vanités humaines , et ce qu'il y a de lourd, dans une une couronne, pour les fronts que Dieu n'a pas destinés à la porter.

Cette affaire a faiblement excité l'attention publique; les faits révélés d'avance n'étaient plus susceptibles de discussion; le prince lui-même s'était résigné à une attitude silencieuse qui o'était pas sans noblesse; les autres accusés, en se défendant, la plupart sur les intentions qui les avaient guidés et sur les détails du procès qui leur étaient personnels, le faisaient d'ailleurs avec une modération extrême qui excluait les emportements dont nous avons été témoins. Il y avait loin de ces

soldats résignés et soumis; qui semblaient être là plutôt devant leurs chefs que devant leurs juges , aux accusés fougueux et turbulents qui jetaient comme une menace à la pairie étonnée, le cri des passions populaires; c'est même ce qui, au premier aspect, donnait à ce procès quelque chose d'assez singulier, que cette conformité apparente d'idées qui semblait unir les accusés et leurs juges. D'accord sur les principes , on aurait dit qu'ils n'en différaient que sur l'application.

Le prince a prononcé avec simplicité quelques paroles pour expliquer ses intentions et le rôle qu'il se croyait appelé à remplir dans le mouvement tenté à Boulogne. Tout le monde cherchait, sans les trouver sur sa figure, quelques-uns des traits de l'effigie napoléonienne. Au lieu de cela, on ne pouvait y voir qu'une tristesse énergique et intelligente. Ces premières paroles une fois dites, par lesquelles le prince inaugurait les débats, il était évident qu'il aurait voulu se taire si une sorte d'hésitation polie qui le surprenait à chaque demande de M. Pasquier lui eût permis de rester fidèle à la règle de conduite qu'il s'était tracée. M. le chancelier, dans l'interrogatoire qu'il a fait subir aux accusés, s'était fait d'avance une sorte de thème demeuré invariable au milieu de toutes les émotions de l'audience. A ce sujet il nous sera permis de dire que nous ne comprenons guère les interrogatoires écrits, c'est-à-dire ces interrogatoires qui , ne tenant aucun compte des incidents des débats, ne sont plus qu'une lettre morte, aulieud'ôtre la parole animée et vivante du magistrat. L'interrogatoire n'est pas un duel, sans doute, entre celui qui juge et celui qui est jugé; duel indigne de la majesté delà justice, mais au moins ce devrait une explication qui porte en elle-même quelque chose de direct, de personnel et de spontané ; on conçoit que rien ne serait plus propre à lui ôter ce caractère que cette soumission du juge à des questions formulées d'avance, et qu'il n'ose pas un seul instant perdre de vue.

M. Pasquier a été remplacé par M Portalis dans les derniers

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jours du procès, sans qu'on ait expliqué la cause de ce changement subit que l'état de la santé de M. le chancelier, la veille même, ne semblait pas devoir rendre nécessaire. Quelques personnes avaient paru croire qu'il n'avait pu entendre, sans quelque émotion, les éloquentes apostrophes de M. Berrjer , et qu'il avait voulu échapper à la réplique ; d'autres , se souvenant que M. Pasquier avait dû les commencements de sa fortune à l'empire, n'étaient pas éloignées de penser qu'il avait mieux aimé s'abstenir et s'en remettre à M. Portalis du soin de prononcer l'arrêt de condamnation contre le neveu de l'empereur. Nous rapportons toutes ces raisons sans y croire; nous sommes convaincus que H. Pasquier était de force à recevoir, sans broncher, les coups de M. Berryer, et qu'il aurait été assez mattre de lui; de ses anciens souvenirs et de sa reconnaissance, pour condamner à la prison perpétuelle le prince Louis-Napoléon Bonaparte.

La chambre des pair§i a été, dans cette circonstance, ce qu'dlc est dans toutes les circonstances, un salon de bonne compagnie, où reste, comme en dépôt, une politesse digne et élevée. Ses membres ont suivi avec une attention constante les débats du procès, surtout les vieux généraux qui semblaient apporter, dans l'accomplissement de leur devoir de juges, quelque chose delà discipline et de la régularité militaire. Nous citerons même à ce sujet une circonstance assez curieuse : pendant les plaidoiries, dont il ne pouvait dépendre de personne de varier la donnée invariable, et qui toutes avaient un air de famille , on a pu remarquer que les seuls membres de la chambre qui aient laissé échapper certains signes de lassitude et d'ennui étaient précisément trois avocats : MM. Barthe, Mérilhou et Persil. Initiés tout de suite au secret de la défense , ils paraissaient &ire trop bon marché du reste. C'était d'ailleurs un spectacle de quelque intérêt que celui de tous ces hommes de l'empire , sénateurs, hommes d'État, généraux, convoqués solennellement pour renverser l'autel où ils avaient sacrifié. L'effet a été frappant, surtout à la première audience; la plupart passaient de-

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vantle prince sans jeter sur lui un seul regard de curiosité; quelques«>uns même n'ont pu s'empêcher de s'incliner devant celui qu'ils avaient salué dans son berceau.

M. le procureur-général Franck-Carré a prononcé unrécfuisitoire remarquable; nous regretterions presque de dire qu'il la lu, si nous ne nous rappelions que les plus grands magistrats du ministère public, à commencer par d'Aguessau, n'en ont jamais agi autrement ; peut-être même y a-t-il, dans les hasards de l'improvisation , quelque chose qui va mal à la sévérité de leurs fonctions; il faut de plus ajouter que M. Franck-Carré sait lire avec un art qui parvient h rompre la monotonie des oraisons écrites; l'effet de son réquisitoire a été grand sur la cour , parce que le ton en était bref et digne ; que toutes les raisons y étaient déduites avec vigueur, et qu'en faisant ressortir, comme il le devait, toutes les misères de ce complot avorté, il pe se montrait pas sans pitié pour quelques soldats égarés, et surtout pour un malheureux jeune homme, né près d'un trône, nourri dans l'exil. Français, par la fatalité de son nom étranger parmi des Français, et qui payait cher» en ce moment, la gloire de sa naissance et les fautes de son éducation. M. le procureurgénéral avait eu le bonheur de ne pas trop se laisser aller aux théories poétiques, de manière à n'en retenir que ce qu'il fallait pour conserver à la cause son caractère, mais sans déborder dans ce champ qui pouvait tenter son ambition. Dans la réplique , il n'en a plus été ainsi : excité, on pourrait dire piqué par le discours de M. Berryer, M. Franck-Carré a paru oublier qu'il étrât magistrat, parlant devant des magistrats, au nom des lois; il s'est fait homme politique; son discours habile, passionné, amer même quelquefois, n'a plus été qu'une riposte à l'adresse de M. Berryer; des accusés et de la cause, il n'a pas été dit un mot; mais au lieu de cela , de vives et vigoureuses récriminations, des retours sur le passé, des pressentiments de l'avenir, des allusions presque directes et personnelles, et tout ce qui constitue le langage d'un adversaire, et non celui d'un magistrat; en agissant ainsi, M. le procureur-général nous

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paratts'étre trompé. II n'appartient à personne, à aucun orateur^ si éloquent qu'il fût, môme 6*appelât-il M. Berryer, de changer les rAles et de faire, par exemple, qu'une Cour de justice de* vienne une assemblée politique, et que l'avocat, entrant dans la lioe, s'empare hardiment de la place de son client. Il y a quelque chose au-dessus du talent, au-dessus des partis, c'est la majesté de la loi et de la justice; la majesté de la loi s'accommode mal de ces substitutions de personnes et de ces combats personnels dans lesquels elle est méconnue ^t court le risque d*ètre blessée; après cela, nous dirons ce qui n'a pu échapper à aucun des témoins de cette scène, que la réplique de M. Franck- Carré était faite poi^r embarrasser up peu M. Berryer, et que ce dernier a dû se féliciter du parti pris par le prince , qui lui permettait de monter au Capitole, e$ de rendre grflces aux dieux.

La présepce de M. Berry^ri dai)s ce procès , était ('attrait le plus ?if oflért à la curiosité publique. Ceux , et le nopabre en est grand , qui ne comprennent pas bien ce qu'est un avocat dans un procès politique, avaient quelque peine à se rendre compte du tour de force auquel M. Berryer allait se livrer devant la chambre des pairs. On n'apercevait pas clairement le lien entre la religion de l'empire et l'apôtre de la légitimité bourbonienne ; on voulait voir comment ce dernier sortirait de cette gageure faite avec ses opinions et ses idées ; beaucoup auraient pu perdre; M. Berryer a gagné; il n'est personne , après l'avoir entendu , qui n'ait dû rendre hommage à cette prodigieuse faculté d*émouvoir et d'être ému , dont il est doué. Quel geste I quel accent I quelle voixl M. Berryer est bien bon de s'occuper de ce qu'il va dire. Il est toujours sûr d'être éloquent, si l'éloquence consiste à laisser celui qui vous écoute haletant sous Tempire de votre parole. Il en est qui se sont plu à s'en former une autre idée , qui ne peuvent la séparer de la sévérité de la diction et du choix précis des idées; qui se plaisent à suivre l'orateur, sans s'égarer, dans tous les détours de sa pensée; que rébutent les imperfections et les répétitions. Ceux-là, seulement, ont pu trouver à redire. Il y a toujours, lorsque M. Berryer

parle, uq moment qui vous cause une sorte d'inquiétude; c'est le moment où il commence. Il n'est encore maître ni de ses paroles, ni de ses pensées. Il est embarrassé; il hésite. Il cherche l'inspiration à tfttons. Si par malheur elle ne venait pasl tout à coup, d'un mot, elle jaillit comme une étincelle. L'orateur triomphe; les ténèbres sont dissipées. Voilà la lumière I C'est ainsi que procède M. Berryer, et, dans les grandes circonstances, d'une façon victorieuse et supérieure. Qu'on se rappelle le procès Laroncière, la plaidoirie pour M. de Chateaubriand , et tous les éclatants triomphes de la chambre des députés. En l'écoutant, néanmoins, on est quelquefois plus ému que satisfait, et l'on se souvient presque malgré soi de ce que dit M. de Buffon <c de ces hommes qui sentent mvement, s'affectent de même, le marquent fortement au dehors; et , par une impression purement mécanique , transmettent aux autres leur enthousiasme et leurs affections. Cest le corps qui parle au corps; tous les mouvements , tous les signes concourent égahment, d M. de Buffon a peut-être calomnié l'éloquence dont il ne soupçonnait pas les prodiges, lorsqu'il voulait la soumettre h la dure discipline du stjle écrit , et qu'il s'obstinait à n'y voir, par une sorte de jalousie de métier, que le résultat d'une impression personnelle et purement mécanique. Démosthène eu pensait tout différemment; lui, si bon juge; parlant la plus belle langue que les hommes aient jamais parlée, devant le peuple le plus intelligent et le plus spirituel de la terre; il ne voyait l'éloquence que dans l'action. Sous cer rapport, on peut dire que M. Berryer a remporté devant la chambre des pairs un de ses plus grands triomphes, précisément parce qu'il a pu suppléer, par l'éclat de la discussion et l'ardeur des mouvements, i ce qu'il pouvait y avoir, au fond, de défectueux et de fragile. Son plaidoyer, dans le souvenir de ceux qui l'ont entendu, restera comme un des plus curieux chapitres de l'art d'oser, dont Mirabeau recommandait l'étude aux hommes politiques et aux orateurs. Il a tout osé devant la chambre des pairs, mais avec une hardiesse fière et adroite qui suffirait seule à faire de lui un très-grand orateur. Le fait est que M. Pasquier qui , le len-

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demain , s'est montré sévère pour les excentricités d'un accusé, ï. de Persigny , que sa position même aurait peut-être dû prot^er davantage, n'a rien trouvé à dire à la plaidoirie de H. Berryer, qui n'a été qu'une éloquente et continuelle attaque, au lieu d'être une défense.

Cedune fois dit, rien ne restait plus à dire des considérations générales ; la thèse politique épuisée, la cause ressemblait à toutes les causes où les faits matériels sont avoués et reconnus; il n'y avait plus qu'à se sauver sur l'intention et sur la pensée, et c'est ce qu'ont fait les avocats avec beaucoup de convenance et de modération.

H. de Pastoret, chancelier de France sous la restauration, vient de mourir à un Age fort avancé, laissant une place vacante, à l'Académie française, à l'académie des Inscriptions et Belles-Lettres et à celle des sciences morales et politiques. La dernière de ces places est déjà, dit-on , promise à M. Thiers, qui remplacerait l'ancien chancelier dans la section d'histoire, à laquelle il appartenait. M. de Pastoret , professeur sous l'empire au Ck)llége de France, du droit de la nature et des gens, était un homme d'un grand savoir; son Histoire de la législation des peuples, que l'Age l'a obligé de laisser inachevée, et à laquelle on pourrait reprocher le défaut de critique, n'en demeurera pas moins comme un des plus riches monuments élevés dans notre pays à la science de l'histoire du droit ; on pourrait même s'étonner que M. de Pastoret l'eût commencée déjà vieux, puisqu'il n'en a publié le premier volume qu'en 1817, c'est-à-dire ayant alors près de soixante ans, si l'on ne savait que ce livre n'était pour Fauteur qu'un cadre où il faisait entrer les travaux et les études de toute sa vie. Reçu avant la révolution membre de l'académie des Inscriptions et Belles- Lettres, il s'était fait' connaître par des ouvrages sur Moïse, Zoroastre, Confucius et Mahomet, considérés comme moralistes et législateurs , et qui forment les premiers volumes de son livre. C'est à cette époque aussi qu'il publiait son Traité des lois pénales, qu'on pourrait lire encore aujourd'hui avec quel-

que fruit , livre empreint de cet esprit d'humanité qui caractérisait les doctrines du dix-huitième siècle. M. de Pastoretest un élève de Beocaria, dont il embrasse l'opinion sur la peine de mort contre l'opinion de Rousseau, de Mably et de Filangieri.il y a, dans le Traité des laispénales, un curieux chapitre et dont le titre peut indiquer qu'elles étaient alors les idées de l'auteur ; il est intitulé : De la Pariialiië des lois pénales ou de leur respect pour la grandeur et la richesse. C'est là que M. de Pastorot écrivait quelques phrases qui allaient bientôt servir de texte à de terribles commentateurs : « Si Vinjustice des rois produit enfin l'indépendance des peuples, Vinjustice des riches et des grands produit enfin les crimes du désespoir et de V indigence ; on promet au pauvre de le venger, et on ï opprime; de le protéger, e^ on V écrase ; il ne connaît de la protection légale que ce qu'elle lui coûte. i>

L'homme qui, dans ces lignes, mettait ainsi à nu les plaies de l'ordre social , conseiller à la cour des aides, avait accueilli la révolution avec une ardeur qui ne s'était pas aussi vite refroidie que l'ardeur des principaux membres de l'assemblée consUtuante. C'est à lui qu'on doit l'inscription qui faisait de Sainte-Geneviève un Panthéon : Atuo grands hommes, la patrie reconnaissante. Lorsque Mirabeau lui-même commençait à se lasser, lorsque les plus résolus ne mesuraient plus qu'avec inquiétude la route déjà parcourue, M. de Pastoret marchait toujours ; à ce point qu'on peut dire qu'il ne s'est arrêté que le 20 juin, devant des violences dont son ftme fut indignée, et au bruit de la royauté menaçant ruine de toutes parts et tombant en éclats. Si on rappelle tous ces faits, ce n'est pas pas pour en faire uq reproche à sa mémoire ; ce n*est pas qu'on s'étonne qu'il ait changé, la vie de l'homme n'étant qu'une continuelle transformation; c'est seulement pour déplorer l'injustice des partis : ils glorifient le nom de M. de Pastoret en souvenir de ce qu'il a fait après 92, tandis qu'ils j n'ont que des anathèmes pour les noms des hommes généreux, pères de la révolution française, qui furent modérés avant lui , auxquels on pe pourrait reprocher qu'une chose : d'être ,

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moffs à propos . avec toutes les espérances de leur Age , martjrs de la liberté, qu'ils n'avaient ni maudite, ni abandonnée.

M. de Pastoret a trayaillé, toute sa vie , à son Histoire de la Ugislalion, qu'il n'a pu finir, et dont il publiait le 1 1^ volume en 1839; on ne peut lire, sans émotion, les quelques lignes qui servent de pr^ce à ce volume, citées dans le discours de M. de Saint-Aulaire, successeur de M. Pastoret à l'académie, ûùse peÎQt le charme qui naît de l'amour de l'étude.

« J'abandonne 2t regret, dit M. Pastoret, ce travail qui s'est associé à tant d'autres travaux depuis cinquante années ; mais je le mets avec quelque confiance sous la protection des hommes doDt l'amitié m'a été si précieuse depuis cinquante ans ; du pays, où l'estime de mes concitoyens a récompensé quelques efforts et quelque courage. Puissent ceux qui viendront après moi se donner, au milieu des révolutions qui les menaceront encore, la consolation d'un travail constant , l'appui d'un grand devoir, l'espérance d'une récompense plus élevée I Puissent-ils afoir des jours plus prospères, et puisse la bénédiction d'un vieillard, à qui il fut permis de s'asseoir sur le siège de L'Hôpital, les suivre dans leurs efforts, et les récompenser, lorsque, après les soins orageux des affaires, ils conserveront assez de force et de courage pour se livrer aux charmes de l'étude, sans oublier les règles sévères du devoir. »

C'était cette existence de M. de Pastoret , mêlée à beaucoup de pensées et de passions diverses , que M. de Saint-Aulaire a eu à raconter, ce qu'il a fait avec beaucoup de bonheur, détalent et de charme. H. de Saint-Aulaire n'est pas un écrivain comme on l'entend aujourd'hui; à genoux devant ses phrases; que préoccupent surtout les recherches de mots et les effets de style ; il y a dans sa manière de dire, au contraire, une certaine négligence qu'on ne connaît plus, qui sent Thomme de bonne maison. M. de Saint-Aulaire n'est pas gentilhoime pour rien. Il est surtout une partie de son discours dont nous voulons le louer sans réserve : c'est d'être resté luimême et de ne s'être pas cru obligé de maudire le dix-huitième siècle, parce qu'il faisait l'éloge de M. de Pastoret, qui l'avait

renié. « Je veux être juste» Messieurs , dit-il , envers le dixhuitième siècle , qui nous a laissé l'héritage de tant de vérités utiles et de tant de principes bienfaisants ; ce siècle auquel appartient , plus qu'à aucun autre, la gloire d'avoir compris et respecté la dignité de l'homme. Je ne condamnerai pas trop sévèrement des témérités inspirées par un patriotisme sincère et désintéressé. »

Voilà comme il convient de parler d'un grand siède qui nous a faits ce que nous sommes : cela vaut mieux que des déclamations sans conscience et sans vérité.

M. LAMENNAIS. — M. MAUGUIN. — - M. PARTARIEU-LAFOSSE. — L' ACADÉMIE FRANÇAISE. — M. DUPIN. — M. MOLE.

Le procès de M. Lamennais a été le grand événement judiciaire du mois qui finit. A la foule qui, dès le matin, assiège les portes, à cette jeunesse qui se presse dans l'auditoire, à quelques personnages parlementaires qu'on y aperçoit, on se serait cru reporté aux années qui suivirent la révolution de juillet , années si près et si loin de nous , années de déchirements et de combats, où les partis venaient vider leur querelle par la parole, en attendant qu'ils la pussent vider par l'épée. Depuis longtemps on n'avait vu un procès de la presse exciter dans les esprits une émotion pareille. Cet homme qui comparait devant ses juges, petit, maigre, souffrant, dans les yeux duquel brille la flamme intérieure qui le consume , pliant sous les travaux bien plus que sous les années , est le même qui publiait , il y a vingt ans, aux applaudissements du monde catholique, le livre magnifique de Ylndiprencemmattère de religion, le plus éloquent

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défi qu'on ait jamais jeté peut-être à l'orgueil de l'esprit humain; le même qui , plein d'effroi à la vue d'une société en dissolution , s'efforçait YÎolemmentde courber, sous le joug de la foi, des géDérations indociles; le même qu'on a vu, inaccessible aux ambitions vulgaires, laissant à d'autres les honneurs de l'épisa)pat et de la pourpre , marcher dans ses voies avec cette résolution inébranlable qui , dans des temps donnés , fait les apôtres et IesmarQrrs;lemême qui depuis, renversé comme saint Paul sur la route de Damas , se serait relevé, les yeux éblouis d'une lumière nouvelle , pour adorer les dieux qu'il avait maudits et les autels qu'il avait brisés : le voilà accusé aujourd'hui d'avoir blasphémé contre César, en appelant sur le pouvoir la haine et le mépris des peuples.

En 1826 , il comparaissait aussi devant la justice , et il n'est peut-être pas sans intérêt de voir en quels termes les juges d'alors, qui sont presque tous les juges d'aujourd'hui, formulaient contre lui leur sentence de condamnation : « En ce qui touche la « priverUion d'attaques à la dignité du rai, à V ordre de succès- 8 ^bilité au trône , aux droits que le roi tient de sa naissance ; « et attendu que le caractère de Vahbé de Lamennais, ses ( optmion^, ses sentiments religieux et monarchiques ne permet- « tent même pas de supposer Viniention d'un pareil délit ; et « [sur le premier chef) attendu que le livre de M. de Lamennais « ne peut être lu et apprécié que par les personnes instruites et « éclairées; enfin, que le caractère respectable de M. de Lamen- « nais doit être pris en grande considération, etc. , etc. »

L'illustre prévenu payait alors de trente francs d'amende la kardiesse qu'il avait eue d'attaquer, au profit de l'autorité catholique, la déclaration de 1682, œuvre désavouée de Bossuet, timide essai de séparation d'avec Rome , et dernier rempart des bmeuses libertés de l'Eglise gallicane, dans lesquelles M. Lamennais ne voulait voir que le despotisme royal ou le despotisme parlementaire.

On se souvient aussi de l'avoir vu s'asseoir, dès le mois de mars 1831, sur les bancs de la cour d'assises, où le conduisent les doctrines de l'Avenir, qui devaient être absoutes par

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les juges civils et condamnées par les juges religieux. M. Lamennais était escorté par MM. de Lacordaire et Mootalembert , ses amis et ses élèves, qui allaient bientôt après se séparer de lui , effrayés de ses hardiesses; ils ne devaient plus faire en commun que le voyage de Rome^ en attendant qu'ils prissent des routes

Jusqu'alors , chez M. Lamennais, les idées politiques ont été si intimement liées aux idées religieuses , qu elles ne pouvaient élro divisées, même par la pensée; il semblait qu'on ne pût toucher aux unes sans toucher aux autres , et qu'elles dussent se se servir de complément et de soutien.

Cette fois, du prêtre , il n'est rien resté; c'est l'homme politique qui seul vient se montrer à ses juges: la cause se simplifie; elle n'a plus rien qui la distingue des causes ordinaires de la presse.

M. Partarieu-Lafosse a été habile, plus habile peutrétre qu'il ne convenait à la nature de ses fonctions, et, disons-le, au mérite de l'homme qu'il allait combattre; il a su, avec art, faire ressortir les exagérations maladroites de la brochure de M. Lamennais ; il a su intéresser le jury à la répression de délits dont la pensée , selon lui , ne respectait rien , pas môme les droits du travail et de la propriété. Mais n'a-t-il pas été trop amer, trop violent, trop passionné? Son zèle ne l'a-t-il pas entraîné trop loin? N'a-t-on pas été douloureusement surpris de rencontrer, dans sa bouche, des mots échappés à son ardeur, des mots qui seraient des injures et que devait ignorer l'impartiale raison du ministère public? Chez l'homme qui parle au nom des lois, on ne comprend ni les passions, ni la colère ; c'est de plus haut qu*il doit planer sur les causes qui lui sont confiées; il doit se garder des attaques personnelles dans lesquelles il courrait risque d'être blessé, lui-même, en blessant autrui. C'est ainsi qu'agirent toujours les grands magistrats fermes, mais modérés, iie discutant que les principes, ne franchissant jamais des limites sacrées, et maîtres, en toutes les occasions, de leurs pensées et de leur langage. Quant à ceux qui n'ont pu parvenir à dompter leurs emportements, on sait si le talent et la probité même ont

suffi pour protéger leurs noms contre les arrêts de ropiniou publique, qui les poursuit encore aujourd'hui.

M. Partarieu-Lafosse a reproché durement k M. Lamennais d'avoir changé; il a fait d'une question de politique une question de dogme ; il a rappelé quelques-unes des fières expressions qui servaient au prévenu à traduire ses opinions de 1825 , non pas sans dessein , mais parce qu'il savait qu'il y avait là un mot fa^ meux attribué à M. Lamennais, que M. Lamennais n'a jamais désavoué , dont s'était scandalisée l'incrédulité du siècle. Mous 0 avons pas à examiner jusqu'à quel point M. Partarieu-Lafosse a ?u clair dans les idées de M. Lamennais , et si le lien secret , qui unit les idées démocratiques aux idées religieuses , n'a pas échappé à son attention ; nous pourrions même faire observer à M^ Tavocat-général , qu'en ce qui touche le dernier ouvrage du prévenu {Esquisse d*une philosophie) , il s'est mépris, lorsqu'il o'y a pas aperçu le nom de Dieu; l'auteur, au contraire, faisant toute réserve en faveur de certaines vérités fondamentales, comme celle de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'flme, qui doivent être au-dessus de toutes les controverses; mais ce n'est pas de cela qu^il s'agit. Une pareille thèse à débattre nous conduirait trop loin.

Nous n'avons voulu dire qu'une chose , c'est que nous ne concevions pas le parti qu'on a voulu tirer contre M. I^mennais, du changement de ses idées, une fois qu'il est constant qu'il n'a été amené là ni par la bassesse du cœur, ni par les séductions de l'intérêt personnel. A cet homme pauvre , retiré , vivant de peu, le ministère public avait sans doute le droit de reprocher, si le cas y était, la violence de sa parole et l'injustice de ses attaques; la vertu et le génie lui-môme n'affranchissant personne de ses obligations envers les lois de son pays ; mais il fallait ne voir dans sa cause que ce qui y était réellement, et ne pas se faire une arme contre M. Lamennais de ces métamorphoses de la pensée , que connaissent , seuls , les hommes qui réfléchissent, et qui ne déshonorent jamais lorsqu'elles sont sincères et désintéressées.

Qui donc , depuis cinquante ans , peut se flatter de n'avoir pas

changé? Lequel est assez sûr de lui-même pour se lever et jeter à M. Lamennais la première pierre? Dans ce monde d'enfantement et de prodiges, qui ne s'est senti ébranlé dans sa foi à l'aspect de catastrophes inattendues et de spectacles inouïs. Il se fait, au fond de la pensée humaine , un travail incessant, qui engendre à son tour cette évolution continuelle dont nous sommes les témoins : le catholicisme recrute parmi les philosophes; la démocratie recrute parmi les catholiques; les amis de la liberté vont embrasser les autels du pouvoir; les amis du pouvoir se tournent avec espérance vers la liberté; les intelligences inquiètes aspirent sans cesse à l'inconnu : on veut autre chose que ce qu'on a possédé ; il ne faut en foire de reproche à personne; c'est là le propre des époques de transition. Pouvonsnous demander aux esprits de notre siècle, cette stabilité régulière qui distinguait les esprits du siècle de Louis XIV? Pour le prouver, les exemples fameux ne nous manqueraient pas, et nous pourrions même citer celui du grand écrivain qui venait grossir le cortège des amis de M. Lamennais devalit la Cour d'assises; on lit dans un des derniers ouvrages de M. de Chateaubriand (Essai sur la littérature anglaise): <x Recomposez, si vous le pouvez, les fictions aristocratiques; essayez de persuader au pauvre , quand il saura lire , au pauvre à qui la parole est portée chaque jour par la presse , de ville en ville , de village en villSge; essayez de persuader à ce pauvre, possédant les mêmes lumières et la même intelligence que vous , qu'il doit se soumettre à toutes les privations , tandis que tel homme , son voisin, a, sans travail, mille fois le superflu de la vie; vos efforts seront inutiles; ne demandez point à la foule des vertus au-delà de la nature

oc La liberté et l'égalité auxquelles il (Bonaparte) opposa la barrière inflexible de son génie , ont repris leur cours et emportent ses œuvres. »

Il y a loin de là, comme on voit, au plénipotentiaire de Vérone, au ministre de la Restauration, et même à l'auteur de la monarchie selon la charte; c'est qu'il n'est pas donné aux hommes les plus éminents de résister au courant qui les entraîne ;

A l'audkncb. 33

frappés d'élonnement à la Tue de rives nouvelles, il leur arrive d'oublier les rives qu'ils ont parcourues. Les esprits de bonne foi se cmfondent et s'embrassent dans ces changements ; ils savent mieux le fond de toutes choses après y avoir touché euxmêmes; ils devraient apprendre ainsi à s'estimer et à se pardonner mutuellement , plutôt qu'à se calomnier et à se méconnaître. M. Lamennais, dans la circonstance dont nous parlons» était défendu par M. Mauguin; M. Mauguin est un avocat d'un trèsrare mérite; nul ne sait expliquer les faits d'une façon plus claire; nul ne sait prêter au droit un langage plus élégant et plus précis; nul ne possède à un plus haut degré la science des affaires, logicien calme et imperturbable avec des grftces infinies dans la parole et un geste sobre et orné ; allant même quelquefois jusqu'à l'éloquence , comme il lui est arrivé dans quelques affaires plaidéessous la Restauration. Mais depuis, M. Mauguin s'est fait diplomate dans toutes les circonstances et dans toutes les occasions. Séparé de tous les partis, il s'est décidé à former à lui seul un parti dont il transporte l'appareil en quelque lieu qu'il aille, ne daignant se souvenir qu'à de rares intervalles qu'il a été avocat, et que c'est au Barreau qu'il doit les plus beaux triomphes et les souvenirs les plus éclatants dont son nom puisse s'honorer. Aux causes qu'il veut bien plaider aujourd'hui , M. Mauguin touche à peine du bout du doigt ; il se contente d'en prendre le dessus , refaisant, comme dans le procès de H. Lamennais, par exemple, le discours qu'il refait depuis dix ans avec beaucoup de talent et d art sur notre politique extérieure et les relations des grandes puissances, dont l'avocat se flatte d'avoir pénétré tous les mystères; du prévenu lui-même, à peine un mot. Aux personnalités directes et passionnées de l'accusation , il répond par quelques vagues généralités, et il se hâte de reprendre la suite de son dernier discours à la chambre des députés sur le résultat de l'affaire d'Orient et les bienfaits de l'alliance russe. M. Mauguin nous aterlit lui-même qu'il n'est pas venu pour faire l'éloge de M. Lamennais. Pourquoi donc est-il venu? Ne sait-il pas que Démosthènes, ce grand maître, ne voyait pas dans l'éloquence de partie plus propre à émouvoir les juges que les personnalités?

34 L hi^toirï:

ot lorsque Démostbène& parlait des jugas, c'étaient les jurés qu il voulait dire, les jurés d'ÀtbtoeS'^ les plus impressionnables de tous les hommes, auxquels pourraient bien ressembler un peu les jurés de Paris. Or, s'imagine4-on que M. Mauguin eût beaucoup nui à H. Lamennais s'il eût dit h ses juges que cet homme à Tesprit indomptable était bon, simple comme un enfant, doux, charitable ; que son talent était une des gloires de la langue française; s'il eût opposé à la lecture de quelques lignes pleines d'amertume, la lecture de pages remplies d'onction et de mansuétude, et qui semblent inspirées par le souffle de l'esprit et de l'amour évangéliques ; s'il eût rappelé qu'il n'était jamais arrivé à personne de mettre en doute sa sincérité, son désintéressement et sa bonne foi ? Q fallait dire surtout que ce courtisan de la popularité fuyait la foule, et qu'il ne connaissait, après les joies de bien faire, d'autres joies que celles de l'étude, delà méditation de la retraite ; c'était là ce qu'il importait au jury de savoir. M. Mauguin pouvait faire ensuite bon marché d'une brochure, déclamation exagérée, et qui n'était pas digne du talent de M. Lamennais.

Les jurés ont délibéré pendant plus de trois heures; leur contenance, au retour, annonçait des hommes qui viennent de remplir un devoir pénible; tout le monde est d'accord sur Tatlention religieuse qu'ils avaient apporté à de longs débats : ces circonstances auraient dû les défendre contre des attaques imméritées. La cour, en condamnant M. Lamennais à une année d'emprisonnement, a voulu prouver que la justice, dans ses arrêts, est sourde à toutes les considérations. Quelle distinction pourrait prévaloir devant elle lorsque la distinction du génie n'a pas suffi pour défendre M. Lamennais de ses sévérités? C'est un hommage qui a coûté sans doute aux magistrats , et qu'ils ont voulu rendre à l'égalité devant la loi.

De l'Académie française nous n'aurions rien à dire si nous ne trouvions là deux noms qui appartiennent à la magistrature et au barreau. Hier, a eu lieu la réception de M. le comte Mole, comme membre de l'académie, par H. Dupin , directeur. On

À l'audience. 35

TO)^t dans Tenceinte les personnages les plus considérables de DOS assemblées politiques : M. MoIé est entré avec MM. Pasquier, Portalis, Decazes ; il avait à ses côtés MM. de Chateaubriand et Rojer-Collard. H. Mole devait prononcer l'éloge de M. de Quélen, archevêque de Paris , son prédécesseur. C'était un grave sujet qui convenait mieux qu'aucun autre à la gravité de langage et de position *de M. MoIé. Homme politique , mêlé depuis plus de Ireote ans à toutes les grandes affaires de notre pays , éloigné de la culture des lettres par le souci des choses publiques, il aurait pu lui paraître difficile de ne faire qu'une œuvre purement littéraire; il lui allait mieux, sans doute, d'avoir à raconter l'existence du prélat que les épreuves et les prospérités sont Tenues chercher de si bonne heure. Archevêque de Paris avant quarante ans, il était, avant cinquante ans, sans église et presque :^ns troupeau, sans que son cœur ait faibli, sans que son courage ail jamais songé à fléchir. Il y avait dans M. de Quélen du prêtre et du soldat; c'était le sang d'une vieille race bretonne qui coulait dans ses veines. Il y avait quelque chose de mieux en lui , c'était la charité, une charité sans limites qui Ta laissé pauvre dans tous les temps, et que rien ne pouvait ni épuiser, ni lasser. M. Mole a décrit dignement les travaux de M. de Quélen pendant le choléra; il Ta peint portant un cholérique dans ses bras. Toute l'assemblée s'est émue et a applaudi aux paroles de l'orateur. Hommage touchant rendu à la mémoire de M. de Quélen , qui la venge et la console de beaucoup d'outrages I

M. Mole, dans son discours, lu par lui avec un art extrême et écouté par l'assemblée avec une constante attention , a eu plus d'un retour vers la politique : on revient toujours aux choses qu'on aime; il ne pouvait pas en être autrement; on devait s y atlctidre,et ces retours avaient d'ailleurs dans la bouche de M. Mole une réserve, une modération, une convenance qui leur doQDaient un à-propos presque littéraire. Faisant allusion aux dissidences qui ont éclaté plus d'une fois entre lui et l'illustre prélat dont il venait de faire l'éloge, il a rappelé tous les partis à la tolérance, en termes pleins de goût; il a fait la part aux opinions diverses, qu'il a expliquées avec des ménagements dictés

par une expérience bienveillante , mais par une expérience qui nous a paru triste et désabusée.

Le style de M. Mole est un style fin et reposé, tel qu'on s'imagine que devaient l'avoir les hommes considérables du siècle de Louis XIV; il y a peu de mouvement, peu de chaleur, peu d'éclat, mais en revanche il y règne constamment une élégance polie , aisée et facile ; qui sent moins l'écrivain que le ministre; qui tient aux idées , aux mœurs, aux habitudes de la société tout entière; qui sert encore à distinguer les écrivains du dix-septième siècle, et qu'on ne retrouve plus guère de nos jours chez les écrivains de profession. Il est facile d'ailleurs de s'apercevoir que M. Mole a moins écrit que réfléchi, et c'est ce qui fait que le mot, quelquefois, n'exprime qu'imparfaitement la pensée: on dirait que la pensée déborde et que la phrase n'a pas suffi à la comprendre tout entière.

H. Dupin a répondu à H. Mole; ce serait de l'injustice que de traiter sévèrement M. Dupin comme écrivain à l'académie; il n'a pas invoqué comme son titre pour y entrer le talent d'écrire, et on ne peut aujourd'hui lui demander plus qu'on ne lui demandait alors. En échange, M. Dupin apportait à l'académie une grande position , une grande et juste renommée , conquise au barreau et à la tribune , et un tour d'esprit , particulier et original, que plus d'un académicien pourrait lui envier. C'est œ qui fait précisément qu'il parait un peu gêné à l'académie, et qu'entre M. Dupin portant la robe, vif, hardi , impétueux, disant tout ce qu'il veut dire, plehi de fougue et d'éclat, et M. Dupin revêtu du frac vert , cloué immobile à un fauteuil , empêtré dans les phrases académiques, il y a un abîme. Hier, nous l'avons vu ému, presque tremblant, pour la première fois. Apfès M. Mole , à lui si prompt à la riposte il a fallu près d'un quart d'heure pour se remettre ; c'est qu'il s'agissait , non de parler, mais de lire , et de lire assis entre M. le chancelier de l'académie et M. le secrétaire-général, qui le serrent de près, sans savoir que faire de son œil , de son geste, de sa voix ; obligé, à chaque ligne, d'interroger avec inquiétude la ligne qui va suivre, et de

A l'audience. «37

se traîner péniblement dans le sillon du manuscrit. Le style de H. Dupin n'a pas d'ailleurs, en lui-même , les vertus secrètes qui réveillent et excitent l'attention ; il faut qu'il soit là de sa personne, sinon sa plume ne traduit qu'imparfaitement ou infidèlement sa pensée. M. Dupin, en écrivant, ne se résigne pourtant pas à abdiquer tout fait; ce bon sens, fécond en saillies, perce, presque malgré lui, sous Técorce du style écrit. Son discours pouvait d'autant mieux se passer du mérite littéraire, qu'il était presque exclusivement consacré à la politique, et h la politique contemporaine ; H. Dupin a publié une seconde édition de la grande histoire du ministère du 15 avril et de la coalition, dédiée cette fois à H. le comte Mole, sur les autels duquel il a immolé tous ses rivaux. Mous n'aurions pas été fftché qu'il y mit un peu plus de ménagement, et noua ne savons pas si le goût du récipiendaire a dû être très-satisfait de ces éloges sans pitié , qui ressemblent à des attaques contre des adversaires, comme lui, tombés du pouvoir. On dirait qu'il s'est constitué le tirailleur de la politique. Comment n'est-il pas las de cette guerre de broussailles qui n'est plus digne de sa position et de son talent?

M. Dupin a paru aussi s'étendre avec trop de complaisance sur les souvenirs de la famille de M. Mole ; Mathieu Mole tenait la plus grande place dans sa harangue; on aurait pu croire, un moment , que c'était lui qu'il s'agissait de recevoir» à l'académie; il a maltraité, en passant, le cardinal de Retz, qu'il aurait dû amnistier, en faveur de son génie et de sa fin, et dont il aurait pu trouver le portrait ressemblant ailleurs que dans Tallemant desRéaux. Les prédilections parlementaires de M. Dupin le suivent partout : il n'a pas songé que le public n'est pas tenu de s'y associer; il n'a pas songé surtout que M. Mole, par lui- . même, est un personnage assez considérable , pour que le mente de sa naissance ne figure qu'en seconde ligne dans l'honneur que lui a fait l'académie.

Cette solennité a eu, d'ailleurs, cela d'assez singulier, qu'il y a été à peu près question de tout , hors du seul objet qui aurait dû naturellement trouver là sa place. Soit que le nom et la po-

sition de H. le comte Mole parussent à tous des titres suffisants pour rhonneur qu'il recevait, et qu'à ces titres il semblât peu séant de joindre, comme appoint, le souvenir de quelques efforts littéraires; soit que ce souvenir fût, en lui-même, gênant; le fait est qu'il n'a été rien dit, ni de près ni de loin, par personne, d'un livre publié par M. Mole, en 1806, sans nom d'auteur, et qui devait servir de prélude à sa fortune.

Ce livre, œuvre d'un jeune homme, mélange un peu confus d'idées métaphysiques et politiques , semble avoir été bien moins écrit sous l'inspiration de M. de Bonald, que sous celle de Hobbes, ce hardi et ingénieux apologiste du pouvoir absolu.

Pour M. Mole , il n'y a point d'idées innées. Il y a des idées qu'il appelle nécessaires et qui naissent toutes de nos intérêts. Suivant lui , « toutes les âmes sont égales : leurs développements ne peuvent dépendre que de la conformation des organes Il n'y a point d'idées fausses : il y a des appellations

fausses. »

Après avoir cherché à connaître la nature de l'homme, l'auteur parle des institutions qui conviennent le mieux à ceUe nature.

L'objet de cet ouvrage , dit-il lui-même , est d'offrir quelques idées sur Thomme, et le gouvernement qui lui convient. Ce sont des matières, suivant lui, sur lesquelles il ne reste plus qu'à être raisonnable.

« Un seul gouvernement est la simple expression et l'unique résultat des faits ou des rapports par lesquels touteS'les sociétés existent et se conservent : ce gouvernement, j'ai cru le reconnaître et je l'ai nommé. S'il a été naturel aux hommes, il ne cessera de leur être tel, aussi longtemps qu'ils existeront »

« Je pense, ajoute-t-il plus bas, que la. monarchie absolue est, même en théorie, le gouvernement qui mérite d'être préféré. »

La monarchie absolue, voilà le gouvernement dont l'idéal a apparu à M. MoIé comme le gouverneihent naturel , et dont il

A L'audience. 39

reDotmtre Timage , au milieu des ^ciétés humaines , dès leur berceau.

Malgré l'autorité de Montesquieu, (pieVdédain pour la constitution britannique, « pour les gouvernements artistement faits, où les intérêts et les puissances semblent se balancer et se contenir. » Ck)mme il raille ces chimères d'équilibre et de balance de pouToir dont s'étaient bercés les plus brillants penseurs des siècles précédents ! Il compare ceux-ci à des mécaniciens plutôt qu'à des philosophes.

Une raison aussi soumise et aussi précoce, appuyée du nom de Mole, devait être assez du goût du grand empereur, lequel , impatient de la moindre résistance , acceptait pour tout de bon, comme règle de gouvernement , ces rêveries d'un autre Age ^ infligeait à la révolution un démenti, et n'imaginait déjà plus pour la France d'autres vertus publiques que le courage et l'obéissance.

On sait le reste, et comment M. Mole, « arraché à la spéculation et à la rêverie , qui sont la consolation et l'asile de la jeunesse aux prises avec le malheur, d nommé successivement préfet de la Côte-d'Or, directeur général des ponts-et-chaussées, se voyait, à trente-quatre ans, grâce à une docilité qui ne devait rien coûter à sa conscience, et à laquelle son nom et son mérite donnaient un véritable prix, revêtu de la simarre de grand-juge en remplacement de M. le duc de Massa.

Voilà le livre, à peu près oublié aujourd'hui , dont nous aurions été aise que M. Mole voulût bien dire un mot , ne fût-ce que par reconnaissance , pour montrer comment l'esprit s'éclaire et se transforme, et parce qu'ensuite le livre lui-même, dans quelques parties, annonçait déjà, par un certain tour ingénieux et sensé, l'esprit habitué à la méditation, et propre aux grandes affaires.

Nous n'entendons pas faire contre M. Mole , de ses changements, l'objet d'un reproche. On conçoit qu'un jeune homme, à peine échappé aux orages de la révolution , qui y avait laissé en gage la tête de son père, trompé par ses douleurs , n'ait vu, dans le pouvoir absolu dont il embrassait les autels, que les rui-

nés qu'il avait releyées, et les blessuresqu'il avait guéries. On conçoit ensuite qu'un esprit jeune et systématique , mais auquel manque l'expérience^ trouve commode d'élever sa douleur à la hauteur d'une théorie : voilà ce qui explique bien des change* ments dont on a tort peut-être de foire trop de bruit.

Mais, au moins, que des exemples comme celui-là nous servent à quelque chose I Qu'ils nous enseignent la tolérance et la modération I Pour nous, pous voudrions que M. Partarieu-Lafosse voulût bien lire les Essais de Morale et de Politique; il y verrait comment on change, et comment le fouteur du pouvoir absolu a pu devenir, sans crime, le premier ministre d'une monarchie constitutionnelle. Maintenant, ne doit-il y avoir de foveur que pour ceux qui , en changeant , ont la chance de devenir premiers ministres? Il fondrait le dire.

LES JOURNALISTES ET LES AVOCATS.— BARRÈRE DE VIEUZAC —LES LETTRES. — LE JURY. —M. SÉGUIER.

La chambre des députés vient de s'occuper d'une loi d'un grand intérêt, mais qui , par elle-même, n'avait rien de divertissant pour le public, celle relative à la vente des biens immeubles. On n a pas foit là une loi parfoite, d'abord, parce qu'on ne foit guère de lois parfaites, et ensuite parce que cette loi, par les objets qu'elle embrasse, par les intérêts infinis auxquels elle touche, était une de celles peut-être qui devaient le plus difficilement se prêter à la manipulation législative ; telle qu'elle est cependant, on doit reconnaître qu'elle a été inspirée par une prévoyance habile, et qu'elle est le gage pour nous, dans l'avenir, d'améliorations plus décisives. On conçoit d'ailleurs qu'une loi pareille, loi de détails, ait nécessité une discussion de dé-

À l'audience. 41

tails, et Ton s'explique sans peine que des hommes de pratique aient dû être frappa, plus que d'autres, par les difficultés que Texëcution pouvait en pr^nter. De là, une guerre d'incidents qui a pu donner l'air, à la chambre des députés , d'une conférence de clercs d'avoués; c'était un malheur sans doute pour les dQeUafUi du Palais-Bourbon, mais un malheur iné* tîtable qu'il fallait supporter avec patience et dont la cause même attestait, chez les légistateurs, de louables scrupules ; on ne devrait jamais se plaindre de voir ceux qui font les lois mettre trop de soin à les faire : quelques journaux pourtant en ont pris de l'humeur; impatients d'en venir aux mains dans la grande bataille des fortifications de Paris, ils ont cherché querelle, tout de bon, aux avocats de ce qu'ils se mêlaient de parler de choses qu'ils savaient; on s'est diverti avec un goût merveilleux sur les grands hommes du code de procédure et sur les Adiilles de la Basoche. A quoi bon toutes ces disputes; à qui profitent-elles, si ce n'est à ceux qui ne font qu'une petite part à l'intelligence dans l'art de gouverner les hommes? Il y a de méchants avocats, bavards et vaniteux; qui en doute? Hais n'y a-t-îl pas aussi de méchants écrivains, ignorants et suffisants? Faudra-t-il en condure quelque chose contre les écrivains en général, et le talent d'écrire doit-il être mis, pour cela, en état de suspicion? Un journal que ses doctrines devraient rendre l'ami de la liberté de discussion , rappelle, non sans complaisance, qu'au 18 brumaire Bonaparte disait à Lefèvre : «Général, voulez- Tous m'aider à délivrer la République des avocats qui la perdent? — De grand cœur », répondit Lefèvre. Le journal cite le fait comme n'étant pas d'un trop mauvais exemple. Quand Bonaparte a dit cela, il avait fait les campagnes d'Italie et planté son drapeau sur les Pyramides ; son génie couvait, pour la France, les merveilles du Consulat et les splendeurs de l'Empire. Les ennemis actuels des avocats en seraient-ilslà?D'ailleurs, si Bonaparte l'a dit , ce dont il est permis de douter, ce n'est pas ce qu'il aurait dit de mieux, car ces avocats qui perdaient la France n'en avaient pas moins été les pères de la révolution française, ceux dont on aperçoit encore les figures dans les mé-

morables séances de TAssemblée constituante ou dans les luttes furieuses de la Convention. A bien compter, quelle est la classe qui depuis cinquante ans, où la carrière est ouverte à toutes les classes, a fourni le plus d'hommes d*État au conseil, le plus d'orateurs à la tribune , le plus de victimes à l'échafaud? A la constituante , Treilhard , Tronchet , Chapelier et Barnave étaient des avocats; c'étaient aussi des avocats à la Convention, que Robespierre, Danton, Couthon, Buzot, Guadet, Yergniaud, que le destin des révolutions poussait en avant pour les dévorer. Sous l'empire, Bonaparte, qui les baissait, les employa, et les auteurs du code civil avaient presque tous appartenu au Barreau ; enfin, c'étaient encore des avocats que MM. Laine, Martignac, Peyronnet, Corbière, de Serre,, qui n'ont été ni des hommes d'État inhabiles, ni des orateurs médiocres. 11 y a trois jours, dans une discussion toute spéciale, quel est l'homme qui, de l'aveu de tous a remporté le plus éclatant succès? Un avocat, M. Dufaure, dont le discours plein de nerf et de substance, a tenu un instant en échec le sort de la loi et l'éloquence de M. Thiers lui-même; ce qui prouverait que le Barreau n'est pas une aussi mauvaise école qu'on l'imagine, et qu'on y apprend les affaires, presque aussi bien qu'à rédiger des premiers-Paris, sur les choses qu'on n'a pas toujours eu le temps d'étudier. Nous serions bien aises que , sur de pareilles questions, les écrivains n'en fussent pas toujours à citer l'opinion de Napoléon, car nous serions obligés de leur rappeler qu'en proscrivant les avocats, le héros proscrivait aussi les idéologues; selon toute apparence, les journalistes en étaient. Ces messieurs prétendent que les avocats perdent la langue française, comme si la langue française les avait chargés de stipuler pour elle, et comme s*ils étaient de plein droit, en vertu de leurs chefs-d'œuvre inconnus^ les plénipotentiaires du bon goût.

D'autres assurent que les avocats sont les aristocrates nés de la démocratie; si c'est de la démocratie honnête, modérée et intelligente qu'il s'agit, les avocats n'ont pas à s'en défendre; une démocratie comme celle-là, c'est la religion politique de notre siècle et de notre pays ; tout le monde en est, excepté ceux

A l'audiehge. 43

qui oe feulent être ni de leur siècle ni de leur pays; il serait aussi difficile de ne pas être de la démocratie, dans les temps où nous vivons, qu'il l'aurait été sous Louis XIV de ne pas être de la monarchie : le temps fait les institutions; il n'y a plus à marchander avec elles, il faut les accepter de bonne ou de mauvaise grâce.

Que si on a attaché è ce mot démocratie un sens trop exclusif, on s'est trompé lorsqu'on a fait des avocats les aristocrates nés de la démocratie. L'étude des lois positives rend les hommes positifs et circonspects, et si les avocats ont fourni leur part aux opinions extrêmes, il faut dire qu'en général, et dans tous les temps , ils ont appartenu aux opinions modérées. Les partis extrêmes ne s'y étaient pas mépris; ils les avaient poursuivis de leurs sarcasmes ; la haine des avoca^ était le mot d'ordre donné, œmme la haine des rois, des nobles et des prêtres; il est même cnrieux de voir comme cette haine éclate, dès les premières séances de la Convention, aveugle et acharnée; les révolutionnaires fameux viennent demander pardon d'avoir été avocats , comme les prêtres apostats d'avoir prêché l'Évangile; enfin on avait inventé un mot en haine des avocats pour pouvoir plus commodément les dénoncer aux soupçons et aux vengeances populaires : ce mot, c'était la robinocratie.

Cinquante ans se sont écoulés depuis ce temps-là; les choses sont restées les mêmes ; il y a des instincts qui survivent à tout ; dans plus d'une circonstance, les avocats ont pu se convaincre que si les événements changent, les partis ne changent pas.

A propos d'avocats, il vient d'en mourir un qui avait été, dans son temps , un avocat bien né, plein de grftce, de goût et d'urbanité; athlète couronné des jeux floraux, écrivant avec amour l'éloge de Louis XII, père du peuple ; homme chéri par la douceur de ses mœurs et l'agrément de ses relations; destiné, avant 1789, aux honneurs de la magistrature; qui devait être, quelques années plus tard , député de la Convention nationale ; caché d'abord dans les roseaux du marais, puis grimpant furtivement sur la montagne, puis assis à la crête ; membre du comité de salut public» collègue de Robespierre et de Couthon:

cet homme, un des derniers débris de TAssemblée de 1793, qui vient de s'éteindre comme un sage sous le toit de ses pères, aux pieds de ses belles montagnes, à la clarté du doux soleil de son pays, au milieu des larmes et des regrets de ses concitoyens, c'est Barrère de Yieuzac, terroriste peureux et bel esprit, qui couvrait des fleurs de sa rhétorique les sanglantes idées de ses collègues. A la vue d'un tel homme , on ne peut se défendre d'une sorte de vertige en pensant que rien ne peut vous sauver de rabtme où il est tombé, ni l'élégance des mœurs, ni la finesse de l'esprit, ni la probité du caractère. Qu'a4-il donc manqué à Barrère pour voir son nom inscrit à côté des noms qu'on révère, un peu plus bas que ceux de Barnave et de Chapelier, dont il avait été le collègue et l'ami à l'Assemblée constituante, car il n'avait eu rien en lui qui dût en faire un exécuteur des hautes œuvres de la Révolution, un fanatique sombre et sauvage? Était-ce le facile courage de mourir, dans un temps où tout le monde mourait bien? Il lui a manqué d'oser être luimême et de savoir s'arrêter à temps.

Au moment de le condamner, on hésite en se souvenant que cet homme avait été bon dans sa vie privée; que ce vieillard, mort à 85 ans, après avoir été un des rois de la France, est mort pauvre ; on éprouve même une sorte de sentiment de pitié en le voyant, au retour de l'exil, accablé sous le poids des années et des persécutions , soupirer après son pays et ses montagnes, comme si c'était là seulement que devait être, pour lui, le port après tant d'orages. Il aura été du petit nombre des révolutionnaires fameux auxquels il a été donné de mourir aux lieux où ils sont nés. Ceux qui font des révolutions, disait Saint-Just, ne dorment que dans le tombeau ; las avant la fin du jour, celui-là, terrible ouvrier. s'est couché de bonne heure. Quant à Barrère, pour que tout fût étrange dans sa destinée, il devait retrouver, après cinquante ans, dans un département paisible, dont les habitants ont toujours été cités par la sagesse de leurs opinions, lui, prescripteur-proscrit I qu'accompagnaient tant de souvenirs sinistres, les suffrages de ses concitoyens qu'il avait trouvés dans presque toutes les circonstances de sa vie, et qui l'avaient envoyé à l'As-

A l'aumbuce. 45

semblée oonstitoaDte en 1789; au tribunal de cassation , en 1791 ; à la Convention, en 1792; au corps législatif, en 1804; à la chambre des représentants, en 1815; enfin, en 1831, au conseil général des Hautes-Pyrénées.

Nous ne connaissons pas d'exemple plus propre que celui de Barrère à mettre en garde ceux qui, par faiblesse ou par Tanité, ne seraient pas maîtres d'eux-mêmes dans les jours d'épreuve; q'u'ils voient où Ton va, une fois que le pied glisse. On dit qu'il est mort avec la sincérité des convictions de sa jeunesse; c'est possible : ce doit être cependant pour la conscience un poids bien lourd que le poids du sang qu'on a fait verser par peur.

Nous avons sous les yeux un discours prononcé sur la tombe de Barrère, par M. Lebrun, bfttonnier des avocats à Tarbes, qui reçut les dernières confidences de cette Ame agitée, discours où il y a du talent et de la mesure, et dont nous voulons citer seulement quelques phrases ; il se termine ainsi :

a La révolution de 1 830, qui effaça toutes les proscriptions et « tendit la main à toutes les infortunes, permit à Bertrand Bar- « rèrç de revoir le toit de ses pères.

« Sa vie politique n'était plus qu'un songe ; sa vie domestique, « la vie de son cœur me fut confiée.

« Je l'ai parcourue à toutes les époques, dans une correspon- <c dance où l'homme ne pouvait se déguiser.

« Ici, où tout éloge menteur serait un sacrilège, je puis hau- < tement attester, car ces documents ont été rendus publics , « que jamais le désintéressement ne se montra plus pur, les « sentiments de famille plus affectueux, l'amour des arts plus « passionné, les principes de sociabilité plus honorables.

<i Ce fut une grande consolation pour le vieillard de se voir « élire membre dû conseil général de son département.

« Ce fut aussi une grande surprise pour ses concitoyens de « voir ce vieillard, si longtemps et si durement tourmenté, « conserver une Ame calme et digne, une bienveillance exquise, « une lucidité d'esprit et une fraîcheur d'imagination que la « jeunesse lui eût enviées. Travaillant sans reiftche à éclairer « Thistoire, qui recevra de lui des documents précieux et d'im-

4(i l'histoire

« portantes révélations, la plume n'est tombée de ses mains qu'à « 85 ans, avec son dernier soupir.

a Hommes et faibles que nous sommes, soyons justes et mi- « séricordieux sur le bord de la tombe. x>

La vie de Barrère est connue; on sait qu'après avoir été avec Billaud-Varennes, Taliien, Fréron, Barras, un des auteurs de la conspiration thermidorienne, il fut proscrit par ceux qu'il avait proscrits, compris dans toutes les mesures de sûreté générale qui suivirent les réactions de 1 795, obligé de se cacher, et qu'il ne dut son salut qu'au 1 8 brumaire. Le talent de Barrère fut irè^ vanté. Il paraît certain qu'il était doué d'une vive intelligence, d'un grand amour du travail et d'une rare facilité d'écrire; on trouve môme chez lui , dans quelques circonstances , des idées qui ne laissent pas que de surprendre dans sa bouche , par ce qu'elles ont de grave, de sage et de modéré. Ainsi à la chambre des cent-jours, il discutait après Waterloo , en présence des armées de l'Europe, la déclaration des droits du peuple français, avec un calme intrépide dans lequel il y avait du vieui conventionnel, quoique ses paroles semblent être un écho de la tribune de l'Assemblée constituante. On n'a jamais mieux apprécié que uc l'a fait Barrère, dans cette circonstance, les constitutions diverses infligées à la France.

« Nous avons eu sept constitutions, disait-il, en vingt-cinq années; les trois premières étaient en quelque sorte armées d'une déclaration de droits, type et base essentielle de l'organisation constitutionnelle : la déclaration de l'Assemblée constituante fut trop métaphysique ; elle nous avait été apportée par M. de Lafayette; mais elle eut des inconvénients dans son application en France ; chacun y crut trouver un principe d'indépendance et de souveraineté nationale , qui n'était point dans le véritable sens de celte déclaration. Celle de 1793 était trop laconique; ce langage laconique et Spartiate n'était point en harmonie avec nos institutions , nos mœurs et les progrès de la civilisation. Celle de 1795 fut précédée par une déclaration des droits et des devoirs. Elle ressemblait trop à une série de principes moraux ; le législateur n'est point un prédicateur de roo-

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nk; il ddl en foire sentir le besoin et en faire ressortir Tob* semlion du fond même des institutions.

« Il faut y stipuler surtout la liberté des religions et des cultes, et la base fondamentale de la liberté civile : le jury. »

Il esti remarquer que, dans ce moment fatal, les révolutionoaires les plus prononcés; ceux qui devaient avoir le plus l'instiod du salut de la France, puisqu'ils l'avaient sauvée, comme Caroot et Barrère, s'étaient ralliés à la fortune de Tempe* reur; il eut contre lui des hommes honnêtes et irrésolus, qui complàrent trop, pour lutter contre l'Europe victorieuse, sur leur force personnelle et sur la force des principes.

Nous ne pouvons nous empêcher de citer encore une œuvre de Barrère, c est son fameui rapport après le 31 mai, dans lequel il indique deux questions qui sont depuis revenues, plus d'unefois, à Tordre du jour, la guerre avec l'Angleterre et les fortificaCions de Paris. Il n'est pas sans intérêt de voir aujourd'hui comment il les envisage :

c C'est ce gouvernement (le gouvwnement anglais) qui, dans la guerre de l'Inde, dévoua les Indiens aux horreurs de la fa* mioe, comme ils ont voulu le tenter contre nous en arrêtant sur toutes les mers les subsistances que le commerce nous apporte; c'est ce gouvernement qui, dans la guerre de l'Amérique, a acheté de l'Allemagne des soldats, des machines à fusil, eonune un marchand achète des troupeaux ; c'est ce gou- Yernement qui, à New-York, a fait incendier le collège, l'observatoire et les autres établissements qu'il savait être chers aux Américains; c'est ce gouvernement qui achetait les officiers américains comme il payait les soldats allemands; c'est lui qui achetait Arnold comme il achetait Dumouriez; c'est ce gouvernement qui emploie les trésors de Tlnde pour asservir l'Europe; les bienfaits du commerce pour perdre la liberté ; les avantages des communications sociales pour corrompre les hommes, et les tributs du peuple pour faire égorger les Français. )»

U est surtout curieux de voir dans quel sens Barrère aurait entendu les fortifications de Paris, quoiqu'il n'en fût pas alors question. Valenciennes venait de capituler ; le comité de salut

public propose les mesures à prendre ; il insiste principalement sur la nécessité de défendre Paris par la formation d'un camp intermédiaire. Barrère continue :

« Il faut couvrir une cité qui a tant fait pour la liberté dont elle est le théfttre; il faut défendre une cité qui est l'objet des calomnies des fédéralistes, de la haine des aristocrates et de la colère des tyrans ; il faut protéger le centre des communications, la résidence de la première des autorités publiques , le foyer de la révolution , le réservoir de la fortune publique et le lieu de tous les établissements nationaux; il faut enfin y contenir les malveillants, y comprimer les aristocrates, y rechercher les traîtres. )>

Les personnages de l'époque révolutionnaire ont offert d'étranges contrastes : Carnot, on le sait» soupirait des romances ; Barrère, après avoir participé à de si grands excès et à de si grandes choses, après avoir été un de ceux qui avaient épouvanté l'Europe et dominé la France, amusait les loisirs que venait de lui faire le 1 8 brumaire à écrire les Beautés poétiques d'Young; les Veillées du Tasse; Cinq nouvelles athénienneSj ^baritesj italiennes; la Vie de CléopéUre; le Voyage de Platon en Italie; V Esprit de Jl!f "« Necker et autres puérilités oubliées, qu'on est convenu d'appeler la littérature de l'empire.

Nous sommes des gens étranges , et ce qui se passe en est la preuve : nous ne savons pas être libres de sang-froid ; le calme nous ennuie ; il nous faut du mouvement et du bruit ; nous n'avons pas la force de porter les institutions que nous nous sommes données; nous nous en prenons à elles de tout ce qui nous arrive ; nous les souffletons, comme les sauvages, dans leurs mauvais jours, soufflettent leurs idoles, quitte à les adorer après ; à la moindre contrariété , nous sommes prêts à les jeter à bas , comme ferait un enfant de jouets dont il ne sait pas se servir. Ainsi, nous voilà revenus aux gros mots d'il y a dix ans, et à des paroles sinistres qui pourraient presque ressembler à des menaces : on s'injurie, on se montre le poing, on joue la colère, on évoque de vieux souvenirs ; les partis, en qui paraissait sur le

point de s'entendre, sont plus divisés que jamais. D'où vient tout œbruit? Pourquoi ces airs de triomphe d'une partet dedésespoir derautreTOùestla victoireToùestladéfaite?Onse le demandera Toir l'opinion s'agiter comme elle s'est agitée dans les circonstance les plus décisives. Or, voilà ce qui s'est passé : il s'est rencontré six, huit, dix bourgeois de Paris, douze si on veut, composant le jury delà Seine, lesquels ont déclaré M. de Montour, gérant du joarnal la France, non coupable d'un fait qui lui était reproché. Tant mieux pour H. de Montour ; le voilà acquitté de l'accusation portée contre lui, et mis en liberté, s'il n'est détenu pour autre cause. Mais, encore une fois, qu'est-ce que cela fait à la politique générale de notre pays? En quoi un événement de cette nature peut-il être élevé à la hauteur d'un événement public ? Qu'y at-il de commun entre l'opinion de quelques citoyens sur un fait comme celui-là, et l'avenir de nos institutions? Nous avons donc oublié ce que c'est que le jury et pourquoi les hommes les plus intelligents l'ont demandé comme juge, pendant dix années, pour les délits de la presse. C'est précisément parce qu'il ne juge rien ; qu'il n'a pas pour mission de formuler des doctrines et de proclamer des principes; qu'il ne lui est pas donné de se lier luimême; qu'il ne fait que traduire des impressions personnelles, et que par cela même il convient mieux que quoique ce soit à exprimer l'opinion publique dans sa mobilité continuelle et dans ses nuances infinies. — Il n'y a pas à s'étonner des soubresauts du jury , disant blanc aujourd'hui , noir demain. Le jury n'est pas fait pour autre chose. — C'est un de ses avantages au contraire dont il faut savoir se servir, au lieu de s'en irriter. — Triompher toujours devant le jury est chose impossible ; ce serait vouloir jouer sans perdre ; ce serait mettre tous les esprits eu serre-file et les assujettir à la même discipline ; mieux vaudrai t alors la magistrature, qui, avec h\ même sévérité d'appréciatiou, apporterait toujours plus de lumières, d'habitude et d'examen. On n'a pas voulu d'elle, et on a bien fait, parce qu'il est dans sa nature d'être systématique, et que, soit favorable, soit hostile, une fois le parti pris, elle s'y tient : ce n'est pas pour rien qu'elle fait jurisprudence.

Si on avait été bien convaincu de ces vérités, qui sont des vérités élémentaires, on n'aurait pas fait tant de bruit pour si peu; on aurait accepté la déclaration du jury pour ce qu'elle est, c'est-à-dire pour un fait dont il est ridicule de s'exagé-j rer l'importance, et, surtout, on se serait bien gardé de colères puériles qui sont faites pour affliger les hommes sérieux et sincèrement amis des institutions de leur pays. A quoi bon prêcher le respect pour la justice , si on ne veut d'elle que lorsqu'on la trouve prête à s'incliner au premier signe ? Que servira d'exaUer le jury aujourd'hui, et de le dénigrer demain, si ce n'est à troubler l'opinion publique et à l'égarer dans mille incertitudes? Après cola, il n'y aura plus à se plaindre de voir les doctrines sociales ébranlées et affaiblies, lorsque, soi-même, on aura contribué à les ébranler et à les affaiblir.

Mais, dit-on, la personne même du prince est blessée, et c'est ce qui ajoute tant de gravité à la déclaration du jury. Nous n'aurons qu'une réponse à faire : c'est que cela n'est pas vrai; que cela ne peut pas être; que jamais le jury n'a pu être saisi d'une question qui ressembl&t à cela , le moins du monde , à moins qu'on n'ait voulu remettre en question, devant les jurés de la Seine, ce qui est la base 'même du droit constitutionnel de | la France.

Les pouvoirs politiques ont leurs mystères, comme les pouvoirs religieux, mystères auxquels il faut se soumettresous peine de nier les pouvoirs eux-mêmes ; il y a un article, dans la Charte, quinous enseigne que le monarque est inviolable , c'est-à-dire qu'il ne pourra être l'objet d'aucune inculpation directe, d'aucune attaque personnelle. C'est la foi politique qui vous le commande, et la foi seule, en toute chose , peut vous mener sûrement à l'obéissance et à la soumission ; il ne faut pas , pour cela, crier à l'absurde. Le pouvoir absolu , la république et la monarchie en sont là ; il n'y a pas un gouvernement qui pourrait résister à l'esprit de critique et d'examen , si d'avance on n'est pas convenu de mettre un point quelconque en dehors de toute contestation. Ceci dit, ce n'était pas du sentiment qu'il fallait faire dans le procès de la France , c'était de la raison ; il ne pouvait plus s'agir

A l'audibuce. 51

de sa? oir si le roi avait écrit les lettres reproduites, du moment qu'on reconoaissait que ces lettres avaient, en elles-mêmes, quelque chose de honteux , et qu'elles ne tendaient rien moins qu'à compromettre la personne royale. On ne devait pas admettre une semblable hypothèse, et la discuter contradictoirement avec TavoGat du prévenu, comme si des jurés pouvaient jamais être , dans notre droit public, les juges d'un fait qui touche de si près au monarque ; entre l'accusation et la défense il ne pouvait y avoir qu'une seule question, celle de savoir si le gérant était coupable, c'est-à-dire s'il était de bonne ou de mauvaise foi. On conçoit que la solution d'une question comme celle-là , quelle qu elle fût, n'avait rien qui interressât, en aucune manière, la personne du prince, et qui pût donner à la déclaration du jury une importance qu'elle ne devait pas avoir.

Nous craignons que les choses ne se soient pas passées ainsi ; on a voulu voir dans la cause autre chose que ce qui y était. M. l'avocat général Partarieu-Lafosse nous parait avoir trop écouté son zèle, lorsqu'il s'est attaché, à l'ftde de toutes sortes de présomptions, dont il aurait fait volontiers des présomptions graves, précises et concordantes , à démontrer que le roi Louis-Philippe n'était pas l'auteur des lettres reproduites. S'il eût gagné, on D en aurait pas moins dit que le roi avait eu besoin d'être défendu ; venait-il à perdre, il mettait le roi de compte à demi dans sa défaite, et c'est là précisément ce qui est arrivé. La déclaration du jury recevait ainsi, par tout ce qui s'était dit dans ces débats, un sens que personne, autrement, n'aurait songé à lui donner. Le mal vient de là. Il y a eu, dans le parti pris par M. Partarieu- Lafosse , une sorte d'entraînement qu'on s'explique, mais qui 0 en devait pas moins avoir de fâcheuses conséquenses : au lieu d'accuser, il s'est défendu, ou plutôt il a défendu le prince, comme si le prince lui-même avait pu jamais être accusé.

M. Berryer a profité du tout avec une rare habileté. H. Berryer n'est pas seulement un orateur : c'est aussi un avocat, et un avocat plein de ressources; modéré, véhément, adroit, suivant l'occasion, et qui connaît mieux que personne au monde toutes

les ruses de la guerre qui se fait au palais ; il a laissé Tayocat général s*égarer dans des questions délicates; il lui a laissé lire un document d'une nature étrange , et il s'est trouvé ainsi, par la tournure singulière qu'avaient prise les débats, changeanl de rôle, devenu accusateur, pour ainsi dire , d'accusé qu'il devait être. De plus, il a parlé des partis en termes magnifiques: républicains, bonapartistes, légitimistes; des partis qui font l'honneur et la force de la France, sans lesquels la France ne serait plus qu'un cadavre, afin de les intéresser tous au succès de sa cause et de mettre l'authenticité de ces lettres fameuses sous la protection de leurs ressentiments. Que dirons-nous? La causeélait perdue avant d'être jugée, et il n'est personne qui, voyant entrer les jurés dans la chambre de leurs délibérations, n'ait pu prévoir l'issue de cette affaire, dont on avait fait tant de bruit, et dans laquelle on avait eu le tort de déployer un luxe de rigueurs inutiles. On dirait même aujourd'hui que cette affaire, si tristement commencée et si tristement finie, est destinée à donner le vertige à tous les amis du pouvoir, à*ceux mêmes qui ont le plus de sang-froid et de présence d'esprit ; un journal grave, qui fait autorité dans les matières politiques, n'allait-il pas, il y a trois jours, jusqu'à proposer presque sérieusement , de nommer des experts afin qu'on pût être éclairé sur l'authenticité des lettres. En vérité , c'est à ne pas y croire ; cette fois-ci, c'est bien Louis- Philippe qui serait accusé : l'honneur du roi des Français dépendrait de M. Prudhommel Si les amis du pouvoir s'expriment de la sorte, que restera-t-il donc à dire à ses adversaires ? mieux vaudrait un sage ennemi I Nous avons perdu le sens des institutions qui nous régissent ; à l'attachement pour des principes, on a voulu substituer une sorte de culte sentimental, qui n'est plus ni de notre temps ni de notre pays : on a oublié les grandes doctrines de 1789 : que le roi est un pouvoir, non un individu; que c'est à cause de cela qu'il est et qu'il doit être inviolable, et c'est en lui prêtant des idées, des passions, des projets que le public ne doit pas connaître, qui ne touchent pas à rexercice régulier de l'autorité royale, qu'on en est venu à mêler son nom à des débats de cour d'assises.

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La royauté, non le roi, a été aussi en cause ce mois-ci devant h première chambre de la cour royale, dans une afiaire consi* dérable, celle du Barrois mouvant, plaidée avec beaucoup d*hahileté par M. Marie, et à propos de laquelle Ta vocat rappelait les temps où le Tiers-État s'était mis à côté de la royauté après avoir été longtemps à ses genoux. M. le premier président Séguier n'a pas voulu qu'il en eût été ainsi : <c Non pas à côté, a-t-il dit , mais plus' bas, beaucoup plus bas. » Ce fait assez curieux a servi de texte aux journaux politiques pour des commentaires dans lesquels nous n'avons pas la moindre intention de les suivre ; il s'agit de la constitution actuelle de notre pays, et de savoir quelle part, plus ou moins grande , elle a entendu faire à la royauté. La royauté est-elle égale ou supérieure aux chambres ? Sur ce point, nous serions tentés d'être de l'avis de M. Séguier, puisque indépendamment du pouvoir législatif, elle a de plus le pouvoir exécutif, qui la rend l'arbitre des destinées de la France, et fait pencher la balance de son côté : seulement, nous nous contenterons d'ajouter que nous ne voyons pas bien clairement de quelle utilité peuvent être de semblables disputes : on a beau faire des révolutions ; les révolutions ne dénouent pas toutes les difficultés ; elles ne tranchent pas toutes les questions : il y a encore des limites mal assises ; on voit toujours entre les parties plaidantes une sorte de terrain indivis, sur lequel il est imprudent de s'engager. Les choses sont encore aujourd'hui, malgré 1 789 et 1 830, ce qu'elles étaient du temps du cardinal de Retz, qui disait qite le droit des peuples et celui des rois ne s'accordent jamais si bien ensemble qt^e dans le silence.

Mais c'est seulement sur la question historique que nous voulons ajouter un mot. Sous ce rapport, nous nous permettrons de dire que M. Séguier s'est trompé. On ne s'inscrit pas en faux contre l'histoire. Or, l'histoire nous apprend que le Tiers-État s'est relevé après avoir été à genoux. Dans ces hommes au vêtement sévère, à la figure recueillie, qui marchent à la suite de la noblesse en attendant qu'ils marchent à sa tête ; prêtres, laboureurs, artistes, écrivains, avocats, saluez les pères de la révolution française, qui vont rendre bientôt à la nation ses titres

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