M L HISTOIRE
qu'elle avait perdus, et dont la plupart mourront pour la liberté, purs de sang, de tyrannie et d'excès, sans la maudire. Au milieu d'eux est Mirabeau, dont on entendra bientôt la voix qui prélude aux orages de la tribune ; encore deux ans, et tout sera fini; le Tiers-État sera la nation, et la nation verra la royauté venir s'asseoir à côté d'elle. Ce qui n'est plus maintenant pour nous qu'une sorte de souvenir symbolique, a été vrai, un jour, dans le sens le plus littéral et le plus positif. Le H septembre 1791 , le roi entre dans la salle, accompagné de tousses ministres, n'ayant d'autre décoration que la croix de Saint-Louis. Il alla se placer à côté du président, tous deux assis ; et là ce fut un avocat, hasard des révolutions! qui reçut le serment du petit-fils de Robert le Fort. Ainsi, M. Marie a eu raison lorsqu'il a dit avec l'histoire qu'il y avait eu un jour où le Tiers- État s'était assis à côté de la royauté. Ce jour a eu un triste lendemain. Tel qu'il est, cependant, il est encore assez beau pour qu'on n'en proscrive pas au moins la mémoire.
ENCORE UN PROCÈS A LA COUR DES PAIRS. — LE MINISTÈRE PUBLIC. — LE PROCÈS DIDIER. — LES VISITES AUX MAGISTRATS. — M. DE BONAlD. — M. VICTOR HUGO ET LA CONTREFAÇON.
Encore un nom à ajouter aux noms qu'il faudrait oublier, el que canonise en secret le fanatisme des partis. Notre éducation qui a été longtemps à refaire, sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, nous avait légué d'étranges idées, sur le juste et l'injuste, en ce qui touche l'assassinat politique ; nous payons
A LAUDIBNCE. 55
cher des admirations malheureuses» nées de l'amour du sophisme et de rignorance de l'histoire, lesquelles, après avoir servi de passe-*temps à quelques beaux esprits de collège, ont fini par s'infiltrer dans les masses pour les aigrir et pour les corrompre. Une chose digne de remarque, c'est que, depuis dix ans, où les imaginations ont été si ardentes et si excitées; où Ton a vu« dans de tristes journées, des jeunes gens pleins de fougue risquer leur vie pour leurs opinions, il ne se soit trouvé de Scévola ou d'Ankastrôm que parmi les frotteurs ou les porteurs d'eau; c'est un progrès qui doit amener d'autres progrès. Aujourd'hui que les hommes intelligents de tous les partis sont d'accord sur ce point : que le meurtre est une abominable et stupide action qui ramène à la barbarie, et qu'il n'est pas permis de livrer l'avenir des sociétés humaines aux caprices du premier venu; il leur resterait à apprendre, à ceux qui l'ignorent, que les coups de poignard ne sont pas un moyen d'en finir si facile et si prompt qu'on se l'imagine ; que la Providence ne se laisse pas détourner de ses voies au moindre choc; que ces crimes fameux qu'on divinise, même les plus fiers et les plus héroïquement inspirés, celui de Brutus, par exemple, ou de Charlotte Corday , n'ont pas beaucoup avancé la causo qu'ils voulaient servir , et qu'ils n'ont guère été que des prétextes pour des proscriptions nouvelles ou des sacrifices nouveaux ; ce qu'il faut répéter surtout à ceux qui se sont faits !&<> apôtres, et les apôtres quelquefois intolérants de la souveraineté populaire, c'est qu'une action comme celle-là ne peut jamais être que le crime de l'orgueil; le poignard, danslous les temps et dans tous les pays, a été l'arme des minorités ; c'est la voloDté d'un seul qui s'insurge contre la volonté présumée du plus grand nombre. Au coup de couteau donné aujourd'hui, on répondra par un coup de couteau donné demain ; il ne manquera pas, pour celte besogne « d'imaginations dépravées et d'âmes malades ; la société vivrait au jour le jour, sans êtn^ assurée du jour qui doit suivre; il n'y aurait plus rien de convenu, rien de sacré, rien de certain; voilà où nous mènerait cette logique de l'assassinat , que repoussent nos mœurs, nos
idées, nos intérêts ; que repousse , avant tout, Tétemelle raison des choses, c'est-à-dire la justice, et que le stoïcisme de Tanliquité, cette religion étroite et superbe, exaltait sans la définir et sans la comprendre.
M. le procureur général Franck-Carré a flétri, comme il le devait , des doctrines sauvages, qui , dfins des circonstances données , sont de nature à inspirer une sorte d'ivresse furieuse à des esprits aigris par la misère ou par le vice ; il a fait entendre, sur les devoirs de l'homme en société , de sévères paroles, auxquelles il faut applaudir, parce que, hors de là, ii n'y a de salut pour aucun gouvernement, quelle que soit sa forme et quelle que soit sa source. Son réquisitoire, bref et substantiel , a été le résumé habile , sans fausse chaleur et sans fausse colère, de toutes les charges de l'accusation. On n'y voyait surgir que les faits principaux et les circonstances principales; il n'y avait point de ces détails sans fin qui fatiguent l'esprit du juge, et dans lesquels se noie trop souvent l'accusation; c'est ainsi, pour notre part, que nous comprenons la tâche du ministère public : l'homme qui parle au nom de la société doit être par-dessus tout clair, exact et précis, parce qu'il ne plaide pas, à proprement parler; qu'il ne peut avoir d'arrière-pensée, et qu'il ne doit chercher que la vérité; or, la vérité ne connaît pas les demi-jours et les artifices du langage; elle n'a rien à exagérer, ni rien à taire; elle n'admet pas les ménagements et les transactions; avec elle, il ne saurait y avoir d'équivalent ou d'à peu près ; c'est à prendre ou a laisser; sous ce rapport, nous dirons des magistrats du parquet, que l'homme ne s'efface pas toujours assez derrière le magistrat ; qu'on le voit trop souvent reparaître avec les idées, avec les passions qui lui sont propres ; qu'il semble se battre pour son compte, et que c'est ce qui donne aux discussions des causes criminelles cet air de dispute qui semble peu d'accord avec les intérêts de la justice et de la vérité. Pour le magistrat qui accuse, le crime dont il poursuit la répression ne manque jamais d'être le plus effroyable de tous les crimes,
A l'audience. 57
depuis le parricide jusqu'au yoI avec effraction. Il s'imagine, par ces exagérations calculées, tenir en haleine la sévérité du jury, et arriver à gagner son procès. Il ne fait pas assez attention, selon nous, qu'il n'en est pas de l'avocat de la société comme de l'avocat d'une partie ; qu'on doit croire le pre* mier sur parole, et qu'en exagérant ses impressions, il s'expose à s'ôter à lui-même cette autorité réelle que personne n'eût songé à lui contester, et qui fait son honneur et sa force.
Rien de tout cela d'ailleurs ne peut s'appliquer à M. le procureur général Franck-Carré , toujours mattre de lui dans les discussions, et qui ne va que jusqu'où il veut aller; il n'y a pas à craindre de sa part ces saillies et ces vivacités de langage qui servent quelquefois si heureusement un avocat, et qui n'en sont pas moins des défauts dans la bouche de celui qui doit compte à la société de toutes les paroles qu'il dit en son nom. Bans M. Franck-Carré on aperçoit toujours le procureur général; ce n'est jamais l'homme qui parle, c'est le magistrat; il ne descend pas trop avant dans la dispute; il se bat en capitaine, non en soldat. Comme le grand roi , on dirait qu'il a aussi sa grandeur qui l'attache au rivage ; cette nature sage, réservée et contenue l'avait fait pour être un organe du minisiiTe public.
Pourtant, nous lui soumettrons une observation qui ne lui est^s tout à fait personnelle; observation qui n'est pas d'hier, et qui date du temps où MM. de Marchangy , de Broé, (le Vatismenil, ces magistrats éminents, composaient le parquet de la cour royale de Paris. On se rappelle avec quelle amertume on leur a reproché, en prose et en vers , de chercher à agrandir sans cesse le cadre de l'accusation, et de faire du crime d'un seul le crime de tous. Il faudrait se reporter à des souvenirs déjà anciens, pour avoir seulement une idée de ce soulèvement général contre des hommes d'un rare mérite, qui s'étaient imposé une tâche au-dessus de leurs forces, au-dessus des forces de tous les pouvoirs humains : celle de lutter contre un courant qui les entraînait. Peut-être eux-mêmes le sentaientils, et c'est ce qui explique la résolution désespérée avec la-
quelle, se raidissant contre des obstacles, répondant à des violences par des violences; sentinelles veillant pour la royauté légitime; entourés d'embûches et d'ennemis : de magistrats, ils étaient devenus hommes de parti. Grâce à Dieu, les temps ne sont plus les mêmes; nous n'avons plus besoin des mêmes remèdes; et voilà pourquoi nous aurions voulu que H. le procureur général effaçât, dans son réquisitoire, certaines insinuations contre la presse en général , empruntées à des faits encore tout saignants, qui avaient le tort de venir après coup , de trahir on ne sait quels mécontentements secrets, de confondre ce qui ne devait pas être confondu, et d'imprimer à la cause des proportions qu'elle ne devait pas avoir. Il ne s'agissait, grâce à Dieu, que d'un crime isolé, inspiré par un fanatisme de bas étage, que les révolutions laissent après elles dans certaines âmes, en se retirant ; c'est l'écume qu'elles déposent sur le rivage après l'avoir fécondé. Il ne s'agissait que de cela, pourquoi parler d'autre chose? Les institutions des peuples libres ont leurs dangers; qui en doute? Elles ont besoin d'être maniées avec un soin extrême, si on ne veut pas qu'elles éclatent; et voilà pourquoi il importe, peut-être, de ne pas dévoiler aux regards de tous leur mécanisme et leurs rouages secrets. Les magistrats dépositaires de l'autorité publique doivent se garder des peintures effrayantes : la peur est un mal contagieux ; les sociétés n'en guérissent pas plus que les individus.
Cette triste affaire était destinée à nous apprendre , encore une fois, jusqu'où peut aller le délire de l'esprit humain, lorsqu'on voit quelques hommes, dont on ne sait pas les noms, confisquer une grande nation au profit de leurs rêves et mettre sous clef ses biens, ses libertés, ses traditions , ses croyances. Autour d'eux, il ne doit plus y avoir que la solitude et le silence; on ne pourra pas parler, marcher, penser, écrire, sans leur permission. Voilà la glèbe à laquelle ils attachent l'esclave, mille fois plus malheureux que l'esclave antique, et qu'ils saluent du titre de citoyen, comme les bourreaux de Jésus, au Calvaire, nommaient roi des Juifs celui qu'ils allaient cru-
cifier. C'est cela qu'ils appellent Tart de gouverner. Ils nous promettent des fêtes comme en promettait à ses disciples Babœuf. dont ils ont pillé les théories; seulement, ils n'en donnent pas le programme, et nous en sommes à ne pas savoir si Dous serons destinés enfin à jouir de la première représentation de l'uniim de$ sexes, dé la présentation des nouveaux nés, de T entrée des enfants dans les maisons d'éducation, du départ des jeunes gens pour les frontières, etc. , etc., et autres solennités que le tribun des derniers jours de la République rêvait, pour ses élus, dans ses hallucinations du bonheur commun. Il y a des gens qui ne peuvent rien inventer, pas même le ridicule. De semblables folies seront sans danger, jusqu'au jour où Thumanité, consentant à abdiquer elle-même, se livrant, tête baissée, au sacrificateur, changera, pour des lois nouvelles, les lois qu'elle a reçues de Dieu ; ce jour-là, il n'y aura plus de nations : il n 7 aura que des troupeaux I ce jour-là , l'homme aura disparu I
A propos de toutes ces énormités, M. le procureur-général , rappelant les anciennes dénominations révolutionnaires, a parlé des Montagnards et des Girondins, ce Mais les Girondins d*une nowoelle réptdflique, a-t-il dit , n'échapperont pas plus que leurs devanciers à cet enchaînement rigoureux des idées et des événements qui abaisse tour à tour sous le même niveau toutes les ntpériorités, quelles qu'en soient l'origine et la nature, quand le pouvoir et la force sont remis atix mains d'une multitude aveugle et passionnée. Dans la réalité des choses, le programme cimmuniste, rédigea Londres et saisi à Paris, serait le dernier mot du parti républicain. »
Nous voulons dire seulement, et cela pour écarter, dans les choses, la confusion qui pourrait naître de la confusion dans les niots, qu'il ne faut pas parler ici de Girondins et de Montagnards; les hommes de 1793, même les plus violents, ne visaient qu'à refaire la société : les réformateurs de nos jours visent à la détruire. Ils veulent tout simplement l'impossible ; il n'y a que Dieu pour créer le monde : les hommes n'y peuvent rien.
Au procès des lettres, à peine fini, qui a engendré à son tour d'autres procès, et dont ;le retentissement dure encore dans quelques cours d'assises de province, va succéder bientôt le procès fait à l'occasion de la lettre de M. Simon Didier, qui rappelait une des plus tristes époques de notre histoire contemporaine. L'exemple de ce Didier dont on parlé tant aujourd'hui est là pour nous apprendre ce qu'il y a de vain dans ces sacrifices qu'un pays n'accepte pas et dont la trace même est si vite effacée. Qui se rappelait seulement le nom d'un homme qui ne fut ni sans mérite ni sans vertu, quoique trop mêlé à des partis différents , mort sur l'échafaud en 1816 , et mort avec un courage ferme et modeste, pour avoir voulu dès lors, au nom de la France, ce que la France a voulu dans tous les temps , lorsqu'elle $L été rendue à elle-même, et qu'elle n'a été troublée m par la victoire, ni par la défaite, c'est-à-dire des institutions libres et modérées? Chose étrange, que nous nous acharnions à fouiller la cendre des morts, à remuer le passé, on ne sait dans quel intérêt, et que nous voulions savoir en 1841 ce que voulait en 1816 un conspirateur malheureux, auquel on ne peut refuser du moins l'honneur d'avoir conspiré devant les baïonnettes étrangères, et qui a payé de & tête la dette des vaincus. Des questions comme celle-là, qne nous n'avons ni la volonté, ni la force de résoudre , ne peuvent jamais être que des questions d'histoire; laissons donc à l'histoire son indépendance, ne mêlons pas le nom du prince à de semblables débats, et respectons dans la mémoire de Didier deux choses qu'il faut respecter partout : le malheur et le courage. Il y a eu en lui cela de singulier, néanmoins; c'est que rien dans sa destinée ne semblait le disposer au rôle de martyr de la cause populaire. Compatriote et contemporain de Mounier et de Barnave, avocat au parlement de Grenoble, il avait partagé en 1788 leur enthousiasme et leurs généreuses espérances ; le 21 juillet 1788, il assistait, comme député d'Alex et de quelques autres bourgs de la sénéchaussée de Valence, à la fameuse assemblée de Vizille , d'où partit le cri qui devait annoncer à la France l'heure de sa grande révolu-
A l'audience. 61
tion; mais de cette révolution qu'il avait tant désirée et tant aimée, Didier ne voulait que les bienfaits sans les excès ; c'est ce qui fit qu'après Hounier , avant Barnave, averti par le vent précurseur des tempêtes, il sembla déserter la cause qu'il avait servie , et qu'il alla plus tard chercher un asile sur la terre étrangère contre des orages qui ne l'auraient pas plus épargné qu'ils n'épargnèrent Barnave lui-même. Rentré en France à l'époque du Consulat, devenu professeur à l'école de droit de Grenoble, et redevenu avocat habile et occupé, Didier n'adhéra jamais que faiblement à l'Empire, contre lequel s'insurgeaient, à son insu peut-être, ses idées de 1789, que TEmpire avait méconnues. Dans la Restauration , au contraire, il salua, non sans quelque transport, cette alliance du pouvoir légitime et des libertés publiques que la Restauration promettait à la France, et qui avait été le rêve et l'espoir de toute sa vie; la Restauration, de son côté, appelant au conseil d'État Didier en qualité de maître des requêtes, ne satisfit qu'à moitié son ambition ou son espérance ; on assure que, dès lors, il aspirait à la cour de cassation, au sein de laquelle un siège lui avait été promis. Maintenant, comment se fait-il que œt homme, voué à des habitudes paisibles et à des travaux sérieux, que la Révolution n'avait pas ébranlé, que l'Empire n'avait pas ébloui, royaliste avec discrétion, soit devenu tout à coup un chef de bandet Comment a-t-il été conduit à chercher un soulagement aux maux de son pays, dans ce terrible remède qu'on appelle l'insurrection? Quel but s'était-il proposé? quels étaient ses désirs et ses projets? C'est, aujourd'hui, ce qu'on demande à sa tombe; le saura-t-on jamais? Hélas I le savait-il lui-même? les conspirateurs de tous les temps et de tous les pays n'ont-ils pas donné tout au hasard , ce dieu des révolutions?
La discussion du budget du ministère de la justice a été dernièrement égayée à la chambre des députés par un incident qui a son côté sérieux , et que nous ne voulons pas passer sous silence. C'est des visites aux magistrats qu'il s'agissait :
H. Luneau s'e$t fflché tout de bon ; il a appelé avec insistance les regards du ministre sur ce point; le ministre a répondu qu'il n'y avait rien de mieux à faire qu'à s'en fier à la conscience et à la dignité des magistrats ; nous croyons que le ministre a bien fait de répoudre ainsi ; l'honneur de la justice lui défendait des e^xplications d'une autre nature ; mais nous sommes convaincus, en même temps, qu'il comprendra qu'il a d'autres devoirs à remplir , et que , comme chef de la magistrature , il lui appartient de mettre en garde les magistrats contre des entrât* nements involontaires auxquels sont exposés à céder, plus que d'autres, les hommes les plus honorables; de semblables avertissements ne rentrent-ils pas dans l'exercice de la discipline, dont le soin est remis au garde-des-sceaux ? A quoi servent les visites, sinon à troubler l'esprit du juge et à iuquiéter sa conscience? Si peu qu'on parle, on parle trop; il suffit d'un mot pour ébranler quelquefois les résolutions les plus arrêtées et les plus fermes; on procède par insinuation; ce qu'on n'a pas osé dire tout haut, on le dit tout bas : on enlève, par surprise , un esprit qui n'est pas sur ses gardes , et on parvient ainsi, à l'aide de ces moyens que les plaideurs connaissent si bien, à regagner dans le cabinet le terrain qu'on avait perdu à l'audience; Âlceste ne voulait pas visiter ses juges : n'avait-il pas pour lui la raison, son bon droit, Véquité? Les Alcestes de nos jours sont moins difficiles, leur vertu est moins sauvage; si bonne que soit leur cause, ils s'imaginent qu'il faut s'aider soimême partout, devant la justice comme ailleurs : l'art de plaider s'est perfectionné ; voilà pourquoi , sans nous associer aux frayeurs de M. Luneau, nous ne pouvons nous empêcher de croire cependant qu'il y a là un abus contre lequel la sagesse des magistrats avait peut-être besoin d'être prémunie.
Le tribunal de première instance de la Seine va avoir à juger une grave question, celle de savoir si un prêtre catholique peut adopter. Au premier aspect, on est comme frappé de la similitude qui existe entre le mariage et l'adoption ; on se demande comment la jurisprudence, qui a proscrit le mariage du prêtre
A l'audience. 63
catholique, pourra lui permettre Tadoption qui lui imposerait les emlNirras et les charges du mariage et de la paternité. Les juges auroDt à examiner si cette similitude n'est pas plutôt apparente que réelle, et si Ton peut dire de l'adoption qu'elle imite la nature, surtout dans nos lois, où l'adoption ne rompt aucun des liens, ne brise aucun des rapports qui existaient, et sans créer pour l'adopté une famille nouvelle, le laisse dans la famille que la nature lui avait donnée. S'il existe une loi canonique qui interdise au prêtre catholique le mariage, il n'en est pas de même pour l'adoption ; toutes les lois sont muettes sur ce point, les lois religieuses comme les lois civiles : c'est par induction qu'on arriverait à priver le prêtre d'un droit qui lui appartient comme à tous les autres citoyens.
Cette thèse de l'adoption par le prêtre catholique a eu pour elle quelques-unes des autorités les plus graves do Técole et du barreau. Ainsi, MM. Blondeau, Valette, Demante, Berryer, Dallez, de Vatismenil, ont adhéré à une consultation habile, dans laquelle M. Bonjean, avocat aux conseils du roi, soutient la validité de l'adoption; nous citons même, à ce sujet, la dernière partie de l'avis de M. Pardessus :
Le êousêigné pense, tout en se soumettant à V opinion des sth périeurs ecelésiastiques , s*il se trompait en ce point, qu'un friire catholique en fonctions pourrait adopter, sans violer les lois de r église.
Mais, quoi quU en puisse être sotts ce rapport, il est impossible qu'au for extérieur et devant les tribunaux on puisse raifomablement soutenir que l* adoption est interdite à un prêtre, ti surtout à un prêtre qui, ordonné avant le concordat^ na, ni lors de cet événement, ni depuis, repris V exercice du saint mmtère.
Ce qui n'empêche pas ÏÂmi de la Religion de fulminer ses anathèmes contre un des avocats de la cause, M. Moulin , et de traiter d'absurde une opinion soutenue par les jurisconsultes savants et religieux que nous avons nommés plus haut.
Les solennités se succèdent à l'Académie française. Nous
n'aurions rien à en dire, si nous n'y rencontrions des hommes voués plutôt aux études morales et philosophiques qu'à la littérature proprement dite; comme M. de Bonald, par exemple', mort loin de Paris , dans les montagnes de l'Aveyron, où il était né, et auquel il était réservé d'avoir M. Ancelot pour successeur. M. Âncelot n'y va pas de main morte lorsqu'il s'agit d'éloge; sur les autels de M. de Bonald il a immolé sans pitié la France du xvm'' et du xix* siècle. Nous savons tout ce qu'on doit à la mémoire de ceux qui ne sont plus, et nous sommes disposé à pardonner les exagérations de la louange, lorsqu'elles n'ont rien de violent et d'agressif; peut-être, en parlant de M. de Bonald, fallaitil plus de ménagements qu'en parlant d'un autre, parce qu'enfin il s'agissait d'un homme qui avait pris son siècle à rebours, et dont les doctrines, sans écho, avaient été condamnées par la raison et par l'expérience. L'exemple de M. de Bonald est là pour prouver ce que deviennent des hommes doués des plus rares qualités de l'esprit, lorsque le sens de l'humanité les abandonne, et lorsqu'au lieu de vivre avec tout le monde, ils se réfugient en eux-mômes, et se plaisent, par orgueil, à escalader des thèses inaccessibles. Qu'on dise quelle influence a eue cet homme, qui n'en a pas moins été, dans quelques circonstances, un grand écrivain, plein de profondeur et de finesse, et quels services il a rendus à la cause qu'il a voulu servir I Ces esprits absolus, dont il est si facile de vanter l'inflexibilité, ne sont souvent que des esprits étroits; le propre de l'intelligence est de tout comprendre et de tout embrasser : le génie attire et ne repousse pas; or, c'est là, précisément, ce qui a manqué à M. de Bonald, et c'est ce qui a fait de sa gloire, une gloire à part, à laquelle le public n'a pas voulu s'associer. M. Ancelot aurait dû deviner tout cela; il aurait pu célébrer, dans M. de Bonald, un incontestable talent, et} le laisser d'ailleurs à la place qu'il avait aimée, loin de la foule et loin du bruit. M. Ancelot ne s'est pas contenté de si peu; une plus vaste carrière souriait à son audace : il prend le nom de M. de Bonald pour enseigne, et le voilà parti en guerre contre la philosophie et la révolution. II
A l'audibnce. 65
parle des landes sUriles où s'étaient égarés les écrivains du iTin* siècle. L'auteur de if"^ DuckâUlel et de if*" Dubarry s'est fait dévot ; son style sent le confessional et la sacristie.
Nous aimons les choses sérieuses, et voilà pourquoi il nous parait au moins singulier de voir aujourd'hui M. Ancelot lancer de haut l'anathème, pour le plus grand honneur de M. de Booald, sur des hommes auxquels il n'a pas été donné, sans doute, d'avoir toujours raison ; mais qu'animait l'amour de l'étude, de la justice et de la vérité, qui savaient, la plupart, vivre pauvres au milieu des travaux de la pensée. La France attendrait-elle M. Ancelot et ses homélies pour faire pénitence et pour prendre le cilice et la haire? Il y a dans toutes ces hyperboles quelque chose de maladroit qui va juste contre le but que M. Ancelot a dû s'être proposé. A qui fera-t-on croire, par exemple, que le général Bonaparte lisait, en la méditant, \^Thiorie du pouvoir de M. de Bonald; lui qui allait bientôt appeler les hommes leis plus sages, les plus modérés et les plus intelligents de la révolution, afin d'élever tous ensemble l'édifice de nos lois civiles? Que pouvait-il y avoir de commun entre le génie raisonnable et pratique du consul et l'imagination orgueilleuse et exclusive de M. de Bonald , qui ne savait répondre à des violences que par des violences, et croyait restaurer le principe d'ordre en l'exagérant 7
M. Victor Hugo plaide en ce moment devant la sixième chambre du tribunal de première instance; nous ne voulons voir daus le procès que ce qui y est, c'est-à-dire la question judiciaire, dégagée de toutes les circonstances de fait; sous ce rapport, nous craignons que l'auteur de Lucrèce Borgia ne se soit mépris sur la nature et sur l'étendue de ses droits. Il ne faut abuser de rien, pas même du respect dû à la propriété littéraire, le plus vague de tous les mots après celui de contrefaçon; root qui n'a pas de sens légal, à proprement parler, et qui , sous ce rapport , a dû être abandonné à la sagesse et i la prudence des magistrats.
Ce qu'il faut se dire , c'est que l'imitation est naturelle à l'es-
prit de l'homme, et qu'on n'arrive à créer qu'à force d'expériences et de comparaisons. La langue littéraire a un mot pour flétrir celui qui imile trop; la langue judiciaire en a un autre, mais qui n'exprime pas et qui ne peut pas exprimer la même idée que le premier. Or, ici de quoi s'agit-il? de plagiat ou de contrefaçon? Vole-t-on à M. Victor Hugo sa gloire ou son argent? lui fait-on un tort moral ou un tort matériel? Y a-t-il quelque chose de commun entre les émotions saisissantes du drame et les honnêtes arrangements du libreHo destiné, de toute éternité, à servir de très-humble serviteur à la musique? De la pensée, de l'âme et du style du poète, a-t-il passé quelque chose dans l'ouvrage du Théâtre-Italien ? Tout n'a-t-il pas disparu, au contraire, si ce n'est le nom et le fait lui-même qui n'appartiennent pas à M. Victor Hugo, parce qu'ils appartiennent à tout le monde ? C'est comme un palais mauresque dont il ne resterait plus que la carcasse. Un poëte n'est pas un maçon ; c'e$lua artiste, et les gros murs ne font pas plus une pièce qu'ils oe pourraient faire un palais.
LE DUC DE l'INFANTADO. ^ M. CHAIX-D*EST-ANGE. — M. NOGGUIER. SIMON DIDIER. — - M. GOFFINHAL-DUNOYER. — M. DE BROÉ.
Les dernières audiences de la cour royale de Paris ont retenti du bruit d'un procès dans lequel se trouvaient mêlés quelques-uns des plus grands noms de la monarchie espagnole; procès qui n'est plus dans nos mœurs, et qu'on dirait emprunté à une des chroniques les plus intimes du siècle dernier. C'est d'abord, vanité des vanités I misère des grandeurs humaines I un grand d'Espagne de première classe, un descendant de l'illustre maison d'Âlcantara, le fils d'une princesse de Salm,
A l'aubieuge. 67
allié aux maisons princières de l'Europe, un rival de Godoï, un compagnon de Ferdinand, un général d'armée, un président du ^nseil de GastiUe, le plus riche et le plus puissant personnage de l'Espagne ; mort Cou et interdit loin de son pays ; c'est le duc de l'Infantado, enfin, dont on se dispute les dépouilles, dont on marchande la volonté, dont on outrage la mémoire, dent on dévoile les faiblesses, dont tout le monde sait les secrets que ses amis devaient taire et que la tombe aurait dû garder! Puis, quelle histoire que celle de cette femme maîtresse d'un roi , et du roi Ferdinand , le roi très-catholique, épouse d'un homme qu'elle n'a jamais vu , et qui s'évanouit comme un fantôme; plus tard, maîtresse, elle encore jeune et belle, d'un grand seigneur, vieux avant l'âge, lequel meurt, épuisé par les agitations et par les plaisirs, ayant vu sa raison s'éteindre avant lui , avec le pressentiment des intrigues qui se préparent autour de sa tombe, et dont il ne peut empêcher l'effet I Ily a de tout, dans ce tableau, jusqu'au souvenir de l'héroïque et lamentable mort du roi Murât, ce paladin couronné, soldat et sybarite, qui aime le danger et qui le cherche, mais auquel il faut, pour mourir, des couvertures de damas, des draps et des fauteuils. Les mœurs politiques de l'Espagne, telles que les ont faites les révolutions, s'y reflètent aussi avec une certaine fidélité. Don Toledo, par exemple, fils naturel du duc, soldat de la reine, soldat du prétendant, soldat d'Espartero ; qui passe d'un ramp dans un autre l'arme au bras et le front levé; qui ne demande aux partis, par lui servis et trahis tour à tour, que des grades, des honneurs et de l'argent; condottiere des temps civilisés, représente l'esprit de changement dans ce qu'il a de plus personnel et de plus positif. 11 y a loin de là , comme ou voit, à l'ardeur chevaleresque de MM. de Lafayetle, de Noailles, de Larochefoucault, de Montmorency, qui brille à l'aurore de uotre grande révolution. En Espagne, l'homme de qualité est mort, l'homme des temps nouveaux n'est pas né; on n'a plus les vertus du gentilhomme, on n'a pas encore les vertus du citoyen ; le duc de l'Infantado lui-même , galant et courtois, qui ne fut ni sans distinction dans l'esprit, ni sans
générosité dans le caractère, mais faible , mais changeant, mais dissimulé, offre dans sa personne l'exemple des races qui s'épuisent; il est la preuve du peu que valent , dans les jours difficiles, certaines qualités aimables, lorsqu'il n'y a en elles ni force , ni persévérance , ni sincérité? Dans une lettre écrite par lui à la femme qu'il aime , on le voit engager sa chère Pépita à faire « que son fils Pedrico suive la même politique et la même religion que son père. y> On se demande de quelle politique il s'agit, en présence des variations de sa vie. Ami de Ferdinand, initié à ses pensées les plus secrètes, il abandonne, un des premiers, son maître ; il signe, le 8 juillet 1808, la fameuse proclamation dictée par l'empereur des Français, et qui appelle au trône des Espagnes le roi Joseph Napoléon. Devenu.chefde la garde du nouveau monarque , il le qnitte lorsque la fortune le quitte, pour aller offrir aux cortès de Cadix le secours de son épée, qui n'était pas l'épée du Cid : les cortès ie repoussent comme un servile ; la Restauration l'accueille en l'élevant à la plus haute dignité de l'Espagne. Depuis on le retrouve parmi les hommes les plus exaltés du parti vainqueur, mêlé à l'exécution de tant de mesures fatales qui marquèrent si tristement le retour de la royauté légitime en Espagne , et tout cela sans fanatisme et sans passion, parce qu'il est des hommes qui n'ont pas le courage d'être modérés et qui ne savent rien refuser au plus fort. Tel était le personnage dont le nom, par un étrange jeu du sort, servait de thème à un des procès les plus curieux, sinon les plus importants qui aient été plaides dans le cours de l'année judiciaire.
C'était M. Chaix-d'Est-Ange qui soutenait la donation attaquée par don Toledo et le comte d'Ossuna ; il a déployé là cette verve d'esprit et de raillerie qui jamais ne se lasse; les faits, qui avaient une si grande importance dans le procès, repris par lui, avec un art extrême, ont été disposés pour recevoir la couleur qu'il lui convenait de leur donner; dans M. Chaii, il y a beaucoup d'ordre ; ce talent brillant est un talent raisonnable; en racontant, il discute; il ne court jamais le risque de
A l'audience. 69
s'^rer dans les digressions épisodiques dont il aime à semer son discours avec une négligence un peu affectée ; avec lui , on sait toujours où Ton va et d'où Ton vient; vous êtes sûr qu'il Toas mènera à bonne fin ; surtout il excelle dans l'art d'égraligner les gens avec des formes polies et recherchées; de M. Alexandre Dumas, par exemple, qu'on lui oppose comme historien, voyez ce qu'il àîi : ally ann homme plein d* esprit, de grâce dans le style ; mais Vhistoire passant par ses mains, cest la pliu drôle des choses qu*il y ait au monde. » Je ne serais pas étonné, après cela, que M. Alexandre Dumas, Tacite découronné, fût un des meilleurs amis deH.Chaix-d'£st-Ange;à quoi servirait l'amitié si elle ne donnait le droit de dire la vérité? Les fonctions du ministère public étaient remplies dans cette circonstance par un magistrat distingué ; un de ceux qui discutent les affaires avec le plus de précision, d'intelligence et d'habileté. M. Nouguier, doué d'un esprit souple et délié, cherche à voir et à faire voir la difficulté ; de plus , il a su se débarrasser de ce lourd bagage de phrases toutes faites dont on eucombrait autrefois les réquisitoires ; nous croyons pourtant que, dans cette réforme du style , on a été assez loin : trop de laisser-aller pourrait nuire à la majesté des fonctions du ministère public, auxquelles ne messied pas une certaine ampleur ; la perruque de M. d'Aguesseau a peut-être contribué, plus qu'on ne croit, à son éloquence.
Le conseil de l'ordre des avocats a proposé , pour sujet des discours qui devront être prononcés à la rentrée, l'éloge de HH. Tripier et Proudhon. Ces deux hommes, nés dans une condition modeste : fils, le premier, d'un chirurgien de village ; le second, d'un cultivateur de la Franche-Comté ; qui se touchent par beaucoup de points, sont, peut-être, les meilleurs exemples qu'on puisse offrir à une jeunesse ardente, impatiente et emportée : chez M. Tripier, comme chez M. Proudhon, il n'y a pas de hasard, pas d'imprévu, pas de surprise de la fortune; leurs succès mûrissent à leur point, sans que la maturité en soit hAtée par un soleil ami ou par une rosée complaisante;
il n'y a pas non plus à s'étonner de leur facilité, de leur pénétration et de leur esprit : ils sont ce que sont leurs compagnons et leurs camarades, sans plus d'éclat et sans plus de saillie; il n'y a rien en eux de puissant, rien de remarquable, et pourtant ils arrivent aux premiers rangs de la science et du barreau, avec des facultés, peut-être ordinaires , après des commencements difficiles, à force de travail, de patience et de volonté. C'est un beau spectacle que celui de ces deux hommes, sortis de leur village, sans impatience hâtive, sans ambition prématurée, et qui sentent en eux-mêmes une voix secrète qui leur dit que le succès est au bout , quand on sait travailler et quand on sait attendre. La patience et le travail : telles furent les deux puissances de MM. Tripier et Proudhon ; puissances qui leur tinrent lieu de fortune, de naissance et d'esprit, et qui devaient en faire, de l'un, un grand avocat, et de l'autre, un grand jurisconsuite; leur talent se ressemble, comme leur destinée,talent solide et nu , et qu'on dirait insensible à toutes les ambitions modernes : de M. Tripier, notamment, il ne restera rien que le souvenir d'un des plus redoutables logiciens qui aient jamais paru au barreau : Nous serons obligés d'en croire les contemporains sur parole, lorsqu'ils nous parleront de cet avocat laid, petit, criard, mal disant, qui, par la seule force de la raison, arrivait, plus souvent qu'un autre , à gagner ses causes et à convaincre ses juges : pour M. Tripier, la parole était un instrument de combat; ce n'était pas un instrument de concert; la parole était toujours assez brillante, pourvu qu'elle fût perçante et acérée ! Ce n'est pas lui qu'on aurait jamais surpris occupé à limer ses phrases et à arrondir ses périodes; il ne connaissait pas la toilette des discours ; il avait bien autre chose à faire; c'était un orateur étranger à toutes les vanités et à tous les tourments de l'orateur, et qui croyait toujours avoir assez bien parlé, lorsqu'il avait gagné son procès.
Il y a de M. Tripier avocat, dans M. Proudhon écrivain; c'est le même amour du fond et le même dédain de la forme : chez l'un comme chez l'autre, il n'y a ni imagination ni éclat; mais il n'y a pas non plus de fausse science et de fausse chaleur;
A l'audience. 71
ils n'aiment à parler que de ce qu'ils savent , et on ne court pas risque d'être trompé par eux : M. Proudhon, qui a fait, dans son Traiié de Vusufruit , un des livres les plus solides et les plus substantiels de la science moderne , ressemble aux jurîs* consultes des temps passés, parce qu'il a de persévérance, et de naïveté ; il ne cherche guère à se donner les mérites qu'il n'a pas , et on cite de lui un mot charmant par lequel il peignait ses ouvrages : comparant ses livres aux murs de sa maison de campagne , il disait : Mes livres sont comme mes fMtrailks : ils ont six pieds d'épaisseur.
On sait que cette existence de M. Proudhon, qui aurait dû ^tre si calme et si paisible, fut troublée cependant par des persécutions politiques, qu'il supporta en sage. Plébéien, il avait vu la révolution de 1789 avec un enthousiasme calme, qu'il conserva dans son cœur, malgré l'Empire et malgré la Restauration, et qui faillit ne pas trouver grâce devant les vainqueurs de 1815. Suspendu comme professeur, destitué comme doyen , il ne reprit que deux ans après ses fonctions, qui étaient sa vie, sans que la sérénité de son humeur en ait été seulement altérée ; il avait en lui l'amour du travail ("t de la vérité, qui soutient et qui console; M. Proudhon appartenait à cette famille d'hommes voués à la science, dont faisait aussi partie Montesquieu qui disait : Je n'ai pas eu dans ma vie un seul chagrin dont une heure de lecture ne m'ait consolé.
M. Proudhon eut un ami , qu'il n'a jamais vu ; ami par la science, par le travail, par l'amour du droit. Cet ami, c'était H. TouUier, plus fin et plus spirituel que lui, moins savant peut-être, doyen destitué de la faculté de Rennes, comme le prc»mier était doyen destitué de la faculté de Dijon. Leur correspondance est pleine d'intérêt ; il n'y a rien du siècle, dans les épanclK^ments intimes de deux âmes vouées aux mêmes recherches et aux mêmes études, sans charlatanisme et sans arrière pensée. M. Proudhon écrivait à M. TouUier, le 29 octobre 1827 :
« La présente lettre est écrite de ma main : mais il y a long-
72 l'histouus
temps que je n'en ai fait autant, parce que je suis dans l'habitude de dicter tout ce qui appartient à ma cor^pondance , ainsi que toute la consultation judiciaire que je donne : en sorte qu'il me faut toujours un secrétaire; autrement je me trouve fort mal à mon aise. Quant aux compositions de mes livres, j'en écris moi-même les brouillons, après quoi j'en dicte la mise au net.
a Quant h ma situation de famille, je suis marié; j'ai quatre enfants , une fille et trois garçons. Je ne suis ni riche, ni pauvre; ma fille n'est point mariée et ne paraît point y penser : l'amour du bon Dieu , la piété filiale , les soins du ménage semblent l'occuper exclusivement; elle m'aide aussi à corriger mes épreuves, en quoi elle vaque avec une finesse remarquable. Mon fils aîné est gradué, même docteur en droit; le puîné suit actuellement les cours de l'École pour en faire autant. Quant au cadet, il est élève de marine ; je l'attends ici dans peu, d'où il doit se rendre au port de Brest. Dans le cas où sa route de Paris à Brest le dirigerait par Rennes, je lui donnerai commission d'aller vous présenter ses hommages. Je vous prierai de lui donner votre bénédiction et de l'embrasser, comme si c'était moi. x>
A ce style, à cet amour de la famille , à ces détails simples et touchants , on se croit reporté de deux siècles en arrière, dans un de ces intérieurs paisibles éclairés, à demijour, dont le souvenir seul a pour effet de reposer la vue et la pensée.
Le tribunal de l''' instance de Grenoble vient de prononcer son jugement dans l'affaire de M. Simon Didier contre le Courrier de risère, jugement qui nous a paru sage et de nature à satisfaire les intérêts légitimes engagés dans le procès. Le tribunal reconnaît d'abord h un fils le droit de venger la mémoire de son père, en poursuivant ses calomniateurs , et pour notre part, nous avons quelque peine h comprendre qu'une semblable question ait pu jamais souffrir de grandes difficultés : non
A l'àudibnce. 73
pas que nous pensions qu'il faille faire de ce droit de poursuite, dans la personne du fils, un droit absolu ; nous croyons au contraire qu'il est peu de matières plus délicates et qui sollicitent, i un plus haut degré, l'attention et la vigilance -des magistrats. Lorsque Voltaire a dit, avec trop de sans façon peut-être : « On doit des égards aux vivants, on ne doit aux morts que la vérité , i> il entendait parler de l'histoire, et de l'histoire sérieuse et sincère ; il ne s'agit plus que de savoir ce qu'ont de commun avec l'historien tous ces diffamateurs qui s'en vont déterrer les mémoires les plus illustres à peine ensevelies, pour les souffleter, les outrager et les jeter aux vents ; qui flairent un nom à déshonorer, comme les oiseaux de proie flairent un cadavre. C'est pour cela que nous applaudirons à la jurisprudence protectrice qui veille pour l'honneur des familles , et qui n'accorde pas au premier venu les privilèges de l'historien. N'ayez pas peur pour l'histoire, l'histoire viendra quand il sera temps. Le procès de Grenoble a donné naissance à des procès de presse qui vont être jugés bientôt, procès plutôt judiciaires que politiques, et sur lesquelles nous avons, par conséquent, à nous expliquer : il s'agit de savoir quel est le sens qu'il faudra donner à la loi de septembre, et si l'interdiction de rendre compte d'un procès en diffamation doit s'appliquer à un procès purement civil, ayant pour objet une réparation civile, c'est-à^ dire des dommages-intérêts : ceux qui ont fait le procès ont été amenés là par le raisonnement et l'induction, et on ne peut nier qu'ils n'aient bien raisonné, et que le motif de décider ne soit à peu près le même datis les deux cas ; seulement il n'ont pas fait attention à une chose , c'est qu'il n'y a pas d'induction possible dans l'application d'une loi pénale : que là, c'est tout ou rien ; que le juge n'est pas obligé de suppléer à l'insuffisance et à l'obscurité de la loi; que, dans le doute, au contraire, il est obligé de s'abstenir et d'acquitter. La loi pénale, c'est la règle de conduite de chacun pour les choses permises et défendues ; tout doit y être clairement et nettement défini, et l'on sent qu'il n'y aurait plus de sécurité pour personne si les délits, en dehors du texte, pouvaient naître du raisonnement et de l'indue-
74 l'hibtoire
tion. Il semble que le législateur se rende complice des délits en les provoquant, lorsque, comme dans les lois de septembre, par exemple, il se sert de mots qui ne peuvent recevoir légalement et rigoureusement un autre sens que celui qu'on leur a donné ; si c'est autre chose qu on a voulu dire, qu'on Tajoute; tout le monde saura à quoi s'en tenir : il arrivera ce qui est arrivé assez souvent, c'est que le législateur éclairé et instruit par l'expérience, supplée à ce qufe la loi primitive a pu avoir d'incomplet et d'insuffisant; mais, en attendant, il ne nous paraît pas possible qu'on puisse faire dire aux lois de septembre autre chose que ce qu'elles ont dit, et créer un délit nouveau à côté du délit spécial qu'elle ont prévu et puni.
La cour de cassation vient de perdre dans son respectable doyen, M. lo baron Dunojer, le seul représentant qui restât du tribunal de cassation de 1791 ; c'est le dernier anneau qui vient de se briser. Parmi tous ces hommes appelés ensemble aux honneurs de cette magistrature suprême qui devait rendre h la France de si éclatants services, combien ont eu de fortunes diverses? Combien en est-il que l'exil et la proscription ont dévorés, tandis que les autres, assis au port, voyaient de loin la tempête! M. Dunoyer a été du bien petit nombre de ces derniers, parce que, doué d'un caractère modéré, de mœurs douces, ayant des opinions sages et prudentes, il a pu traverser les temps les plus difficiles, sans éveiller autour de lui les soupçons et les haines. Nommé par l'empereur, maître des requêtes et baron, après avoir exercé, pendant quelques années, avec une grande distinction les fonctions importantes de commissaire général de la justice dans les provinces illyriennes, il avait quitté son nom, qui lui semblait bien lourd: le nom de Coffinhal, qu'avait porté son frère, président du tribunal révolutionnaire, traîné à l'échaffaud après le 9 thermidor, et qui reçut la mort comme il l'avait donnée, avec une froide impassibilité; il prit le nom de Dunoyer, qui ne lui rappelait pas de tri'^tes et pénibles souvenirs; c'est là, à la cour de cassation, que M. le baron Dunoyer avait trouvé un asile pour sa longue el laborieuse vieillesse.
A l'audiehce. 75
La cour avait perdu, quelques mois auparavant , dans M. de
Broé, un de ses membres les plus distingués. Magistrat dès
sa jeunesse , M. de Broé avait débuté avec MM. Mérilhou, Vatis-
ménil^Delaveau, comme conseiller-auditeur h la cour impériale
de Paris, d'où la Restauration l'appela bientôtaui difficiles fonc-
tioDs du ministère public. M. de Broé, qui avait accueilli avec
«enthousiasme le retour du pouvoir nouveau, le servit avec un
zèle qui était dans son caractère, et une ardeur qui était dans
ses opinions. Si , parmi les orateurs du parquet, on en trouva
quelques-uns plus faciles et plus brillants, il ne fut donné à
personne d'avoir plus d'autorité que lui: doué d'une parole
prave et d'une figure grave , procédant avec lenteur , mais
aTec méthode, plein de tenue et de dignité, il semblait tout à
fait propre aux fonctions qu'il remplissait, et pouvait même
quelquefois rappeler les magistrats parlementaires qui luttèrent
jadis avec sévérité, mais sans passion, contre le torrent des idées
nouvelles. On trouve son nom inscrit à chaque page dans cette
histoire déjà si loin de nous, des luttes par lesquelles la révolu -
lion devait commencer et devait finir; il est sur la brèche plus
qu'aucun autre , plus que MM. Vatisménil et Marchangy eux-
w^^roes; jamais il ne faiblit; son talent, solide et complet, apte à
la discussion dogmatique, était de ceux qu'on ne craignait pas
^'user, en s'en servant dans toutes les rencontres. Ce fut lui
1«i, malgré M. BervîUe, fit condamner Courier à propos du
«impfe discours sur Chambord. Courier s'en souvint dans un
Je ses écrits, où il raconte lui-même son procès avec cette verve
iînière et railleuse qu'il semblait avoir dérobée dans les solitudes
•1^ la Touraine au génie de Rabelais et de Pascal. Voici le
Périrait qu'il trace de M. de Broé : « C'est un homme de petite
^^ille, qui parle des grands magistrats et assure que la noblesse
'eur appartient de droit, avec ce qui s'ensuit, honneurs et
privilèges, d'où l'on peut sans faute conclure que , dans celte
«Taire, croyant plaider sa propre cause et combattre pour ses
foyers , il y aura mis tout son savoir. Il prononça un discours
'^»ng et que peu de gens auront lu imprimé dans le Moniteur ,
^ais que personne ne comprendrait si on le rapportait ici , tant
les pensées en^ont obscures, le langage impropre; c'est vraiment une chose étrange à concevoir que cette barbarie d'expressions dans les apôtres du grand siècle; les amis de Louis XIY ne parlent pas sa langue. »
M. Dupin atné eut encore M. deBroé pour adversaire dans ces fameux procès de tendance , dont les arrêts allaient inaugurer l'ère de cette réaction légale,qui devait être si funeste àla djfnastie légitime ; c'était aussi sur les conclusions de M. de Broé, assisté deM. deVaufreland,substitut, qu'avait été prononcée, quelques mois auparavant, l'interdiction de M. Barthe.
La part ainsi faite dans M. de Broé à l'homme politique qui ne sut pas toujours se tenir en garde contre lui-même dans la défense des opinions qu'il avait embrassées, il faudrait faire la part du magistrat , et cette part serait belle , car il est peu d'hommes qui apportèrent autant de conscience et de lumières dans l'accomplissement des devoirs qui leur furent imposés. Il avait conquis, par les rares qualités qui le distinguaient, une influence incontestée au sein de la cour de cassation, où ses rapports étaient cités comme des travaux complets sur les questions qu'il avait à traiter. Il s'était adonné principalement à certaines matières spéciales, comme les cours d'eau, par exemple, qu'il avait étudiées dans tous les sens et dans toutes les parties, et sur lesquelles on peut dire qu'il faisait autorité. Son esprit était orné, sans apprêts; tout chez M. de Broé attestait les travaux auxquels il se livrait sans rel&che.
Jeune encore, il avait cinquante-cinq ans à peine, voué à une vie calme et à des études sérieuses et paisibles, M. de Broé, qui avait échappé, il y a quelques années, aux atteintes d'une longue maladie, avait devant lui une vieillesse utile et honorée, lorsqu'il a été enlevé en moins de deux jours à la cour de cassation, au milieu de laquelle il laisse un vide qui ne sera pas facilement rempli.
M. DE TOCQCEVILLE. — M. FRAYSSINOUS. — M. SIMËON. — LES TOMBEAUX ET LE CONSEIL d'ÊTAT. — UN PROCÈS EN SÉPARATION DE CORPS. — LE iOCR DE l'an et m. BARTHB.
L'Académie française vient de remplacer M. le comte de Cessac par M. de Tocquevilie, esprit grave et élevé, auteur de la Dêmcraixe en Amérique , œuvre capitale. Nous parlons de M. de Toqueville, parce que M. de Tocquevilie nous appartient; qu'il était magistrat avant d'être écrivain, et qu'aujourd'hui même eDcore il est inscrit sur le tableau des avocats à la cour royale de de Paris. La révolution de 1830, qu'il accepta sans hésitation , mais sans enthousiasme, comme on se résigne à un fait nécessaire, le trouva juge-auditeur au tribunal de Versailles ; tous ses désirs s'étaient dirigés alors vers les fonctions du parquet, qu'il exerça plus d'une fols devant la cour d'assises de Seine-et-Oisc , non sans élévation , mais sans beaucoup d'éclat et de facilité. Il lui manquait précisément ce qui fait l'homme judiciaire, c'est-àdire l'esprit de détail , l'investigation minutieuse et cette sorte d'ardeur facile qui se laisse prendre à tous les arguments et à toutes les raisons. H. de Tocquevilie , au contraire, était raide, dogmatique, généralisateur; nourri d'études sérieuses, il parais- ^it ignorer le langage du palais et des affaires : il ne connaissait pas encore la mesure des mots. Il semblait comme déconcerté au milieu de ces mille procès de bornage, de localité, de gouttière, de mur mitoyen, dont on se moquait déjà du temps de (^icéron, et dans lesquels le jeune orateur ne pouvait invoquer, tout à son aise, les principes généraux et la raison des cho- ^' A quoi tiennent cependant les destinées ! La révolution de juillet ne fùt-elle pas venue, elle qui arrachait son père
à la pairie et semblait le priver de toutes ses espérances, M. de Tocqueville aurait été à son tour, non pas avant, ce qu'il faut dire à Thonneur de la Restauration, avocat du roi à Paris, et il aurait été, peut-être, un magistrat presque médiocre, d'un esprit distingué, mais déplacé , n'ayant ni beaucoup de souplesse , ni beaucoup d'entente des choses ordinaires; remarquable sans aucun doute, en quelques occasions^ et manquant, dans la plupart, des qualités spéciales et particulières qui donnent la gloire, la réputation et la fortune au palais ; comme il eût été un magistrat scrupuleux et ami du devoir, il aurait tenu bon dans l'accomplissement de sa tâche, concentré sur un point toutes ses facultés et toutes ses forces, et poursuivi, sans découragement et sans relâche, le but qui fuyait devant lui, et qu'il ne lui au* rait peut-être pas été donné d'atteindre. Au lieu de cela, quelle différence I La révolution de 1830 éclate I A ce spectacle, son esprit s'ouvre à des clartés nouvelles. Sans passion , sans rancune, sans colère, attaché à l'ancien régime par ses affections et par ses souvenirs, au nouveau par sa raison, il sent s'opérer en lui, secrètement, cette alliance sincère entre des idées qui ne sont pas si ennemies qu'on le pense , et qui devait lui assurer une si belle position. Il voit l'Amérique; il étudie sur place ce peuple étrange, unique dans son genre, dont la liberté ne ressemble à aucune autre liberté , peuple sans aïeuxt sans poésie, sans passé, qui exagère, si on pouvait les exagérer, Tordre, la raison et le travail ; peuple froid, égoïste, qui ne fera jamais rien pour personne; il en revient, à vingt-sept ans, avec un livre qu'il écrit à vingt-neuf, qui le fait entrer à l'académie des sciences morales et politiques, avant trente ans, et à l'académie française avant trente-six. M. de Tocqueville n'a guère écrit que celui-là. On ne peut accepter que comme une promesse accomplie l'ouvrage qu'il composait avec M. Gustave de Beaumont, son ami et son compagnon de voyage, sur le système pénitentiaire. Il n'est pas de livre qui ait eu, dans ce siècle, une fortune aussi éclatante que la Démocratie en Amérique. Tout le monde l'a vanté , tout le monde pouvait le vanter sans crainte ; il n'y a là ni passion ni parti; c'est l'œuvre d'un noble
A l'audience. 79
esprit qui ne ferme pas les yeux à la lumière, qui ne se croit pas obligé de surfaire ses impressions et son enthousiasme; qui décrit iout le mécanisme du système américain avec un rare bonheur, et qui noils guide à travers les voies nouvelles avec une prudence sage et élevée. Il y a dans ce livre des reflets lumineux de ïEsprU des lois, des idées qui jaillissent comme des éclairs, et des mots qui font penser. Il est évident que M. de Tocquevillea étudié à fond, étudié complètement, étudié sous toutes ses faces, M. de Montesquieu. On retrouve dans le disciple quelques-unes des qualités, on retrouve même quelques-uns des défauts du maître, c'est-à-dire les incises, les retours sur soi-même, qui donnent à une œuvre un cachet original, mais qui trahissent néanmoins, chez Tauteur, des préoccupations trop exclusivement personnelles. Le style de M. de Tocqueville est un beau stfle, style grave, rempli, étudié sans recherche, tout à fait approprié au sujet, et ce sujet, quel est-il? [/écrivain lui-même nous l'apprend dans quelques lignes de sa préface, pleines de noblesse et de simplicité :
a Instruire la démocratie, dit-il; ranimer s'il se peut ses croyances, purifier se$ mœurs, régler ses mouvements, substituer, peu à peu, la science des affaires à son inexpérience, la fmnaissance de ses vrais intérêts à ses aveugles intérêts, adapter mi gouvernement aux temps et aux lieux . le modifier suivant les circonstances et les hommes, tel est le premier des devoirs imposés de nos jours à ceux qui dirigent la société. Il faut une science politique nouvelle à un monde tout nouveau. »
C'est précisément cette science politique nouvelle dont M. de Tocqueville a recueilli les enseignements sur les lieux, qu'il veut 'nous transmettre; mais pour lui l'Amérique n'est qu'un cadre, dans lequel il cherche à renfermer un tableau qui puisse servir à plus d'une société moderne ; ce qu'il dit de la démocratie, là-bas, doit aussi bien s'entendre de la démocratie chez nous; on dirait que les Français posaient devant lui lorsqu'il peignait les Américains. Il y a là beaucoup de graves paroles dites avec un aplomb, une maturité, dont on ne peut s'étonner assez lorsqu'on pense à la bouche si jeune qui les profé-
rait. Celle-ci, par exemple : ce Les grands partis bouleversent la sociAé; les petits V agitent; les uns la déchirent et les autres la dépravent; les premiers la sauvent quelquefois en V ébranlant; les seconds la troublent toujours sans profit. »*
Il y a encore dans ce livre plus d'un passage inspiré par le véritable génie de la science politique, dont il faudrait recommander la lecture à tous les hommes d'État , afin de les rendre plus indulgents en les rendant plus réfléchis, plus éclairés et plus circonspects : parle-t-il de la presse , notamment, l'auteur fait sa part avec un grand discernement et une grande justice , sans exagérer ses avantages, sans dissimuler ses inconvénients ; on peut en juger par ce qu'il dit en commençant :
« T avoue que je ne porte point à la liberté de la presse cet amour complet et instantané qu'on accorde aux choses souverainement bonnes de leur nature ; je Vaime par la considération des maux quelle empêche , bien plus que pour le bien qu'elle fait. »
Ce qui est trè^-vrai et très-bien dit; ce qui n'empêche pas que M. de Tocqueville ne prêche un grand respect pour la liberté de la presse, et cela, non par des considérations de sentiment dont on a un peu abusé, mais par des raisons véritables, prises dans la nature môme des choses, et qui prouvent avec quel soin il a étudié les nécessités et les conditions de son sujet, ce la presse périodique me parait avoir, dit-il, des instincts et des passions à elle, indépendamment des circonstances au milieu desquelles elle agit. »
Si cela est, comme nous le croyons, nous croyons aussi qu'il serait sage de prendre définitivement son parti sur cçs passions et ces instincts, qui sont un mal inhérent à la presse, de s'y résigner de bonne grâce et de ne pas trop légèrement alarmer la société par la crainte de dangers chimériques. Il n'y a pas plus à s'effrayer du journaliste que de l'avocat; l'un défend un parti, Vautre défend un particulier; les plus honnêtes écrivains comme les plus honnêtes avocats s'exagèrent et se surfont. On ne peut pas toujours se défendre d'excitations factices et de colères d'emprunt. On crie haut afin d'être mieux entendu. A n'écouter
A l'audience. 81
qu'une partie, on court le risque d'être trompé ; s'ensuit-il qu'on pourrait se passer de journalistes et d'avocats? Les choses en iraient-elles mieux? La justice en serait-elle mieux rendue? Ne faut-il pas préférer trop de bruit à trop de silence? Voilà ce qu'on devrait dire à la société, afin qu'elle ne se tromp&t point aux apparences, qu'elle prit les choses pour ce qu'elles sont, et qu'elle finit par s'y habituer.
On sait que l'ouvrage de M. de Tocqueville fut publié en deux parties ; la seconde, qui parut assez longtemps après la première n'eut pas un succès aussi décidé, quoique le sujet eût plus d'intérêt encore, puisque cette fois il s'agissait de la partie purement morale, c'est-à-dire de l'influence de la démocratie sur les sentiments et les idées; mais ce livre, si habilement composé, si ingénieusement écrit qu'il fût, était comme une suite. C'est une tâche que l'auteur veut achever; il a peint les institutions; il faut qu'il peigne les mœurs, les arts, la littérature. Après cela le tableau sera complet. On n'y sent plus le souffle de l'inspiration première : le style n'est pas aussi vigoureux, aussi assuré de lui-même; et puis, pendantles troisans, dont rintervalle avait séparé les deux publications , l'Amérique était passée de mode ; on s'était dégoûté de l'Amérique ; la cendre de M. de Lafayette, depuis longtemps refroidie , n'avait elle-même appelé que de rares adorateurs; on s'était lassé de ce peuple sans expansion et sans attrait, qui garde sa liberté comme un avare garde son trésor. L'école démocratique, privée par une mort fatale de son plus illustre représentant, avait tourné le dos à ces triomphes de la liberté et de la sûreté individuelles, qu'elle a flétris depuis du nom d'individualisme^ pour aller dans le règne des idées sociales à la découverte de cieux inconnus et de mondes nouveaux. Le fait est qu'à l'époque où parut la seconde partie de l'ouvrage de M. de Tocqueville , la liberté américaine, pour être encore un objet d'étude, n'était déjà plus un objet d'affection et d'enthousiasme, et c'est ce qui explique le succès assez calme d'un livre rempli de mérite et de variété. D'ailleurs, c'est ce pari dans lequel M. de Tocqueville s'est engagé avec luimême, et qu'il a eu la constance de tenir, qui a fait sa force. Il
n'a pas, à l'exemple de tant d'autres, effleuré mille sujets divers ; il n'eo a traité qu'ua, mais il Ta creusé jusqu'au fond; il Ta couvert d'une riche et abondante moisson , et, gr&ce à lui, nous avons vu ce qu'on ne voit plus : une réputation, et une brillante réputation faite avec un seul livre.
Le vide à peine comblé au sein de l'académie, par la nomination de M. de Tocqueville, il vient de s'en faire un autre par la mort d'un homme dont le nom n'est plus qu'un souvenir, mais un souvenir qui se rattache à de grands événements ; par celle de M. Frayssinous, ancien grand-mattre de l'instruction publique, ancien ministre des cultes. Il est permis de dire de M. Frayssinous, homme d'un caractère bienveillant, d'un esprit fin et doux, qu'il a touché sa gloire comptant, et que la postérité, qui n'entend pas tout ce qui se dit, pourra fort bien se croire quitte envers lui. M. Frayssinous a été un moment le plus grand honneur de la chaire française ; il parlait en même temps que M. de Chateaubriand écrivait, et ses fameuses conférences à Saint-Sulpice ne sont qu'un écho du Génie du christianisme. Tel qu'il était, avec sa douceur naturelle et ses ménagements extrêmes , sans trop de fougue, d'entraînement et d'ardeur: ne voyant les choses qu'à demi-jour et à une moyenne hauteur, M. Frayssinous était précisément l'homme de son œuvre et de son époque. Parlant avec grâce et avec sincérité, il savait donner à la religion un certain air aimable qui lui ramenait beaucoup d'esprits fatigués par les luttes révolutionnaires. M. Frayssinous connaissait l'art des concessions et des tempéraments; il n'a rien du dogmatisme de M. de Bonald, et de l'emportement de M. de Maistre; sa foi est une foi tempérée et adoucie, qui le rend propre à son métier de pasteur des âmes ; peut-être seulement cherche-t-il trop à contenter tout le monde, au risque de ne contenter personne ?
C'est ainsi qu'il prend sous sa protection la fameuse déclaration de 1682, dont M. de Maistre a dit : a Qu'elle fut Pun des plus tristes monuments de ïhisUnre et Vouvrage de lorgueil du ressentiment et de V esprit de parti, et il le fait sans ardeur
A L'AimiENCE. 83
et sans ooDvietion gallicanes, en aocablant, au contraire, de ses rigueurs les plus fervents soutiens du gallicanisme, c'est-àdire, les jurisconsultes et les magistrats : Dans le dernier siècle, dit-il en quelque endroit de son livre, sur les vrais principes DE l'église gallicane, si màtheureusement remarquable par la licence des opinions, les entreprises des magistrats sur l'ordre spirituel furent portées aux derniers excès. » Ailleurs il ajoute : « Je dirai sans détour, qu'on ne doit chercher nos libertés, ni dans des factums d'avocats, plus jurisconsultes que théologiens , ni dans la jurisprudence qui tendait autrefois à tout envahir, et qui ne faisait que donner des chaînes au ministère ecclésiastique. »
En citant cette opinion de M. Frayssinous, nous n'avons nul« lement le dessein d'en faire un reproche à sa mémoire ; nous sommes portés à croire, au contraire, qu'il avait raison ; qu'il y a eu dans ces graves matières d'étranges confusions d'idées, et que les libertés gallicanes ont plus d'une fois servi de prétexte aux empiétements de la puissance parlementaire; nous avons seulement voulu prouver de quels ménagements extrêmes il se croyait forcé d'user ; nous ajouterons que ces ménagements ne parvinrent pas à le sauver des attaques des ultramontains, et surtout des fiers dédains de M. de Lamennais, dont la raison impérieuse et inflexible ne comprenait rien à ces demi-idées qui craignaient de se produire au grand jour. Des opinions de M. Frayssinous, comme homme politique, nous n'avons rien à dire, sinon qu'il lésa honorées par sa constance, et qu'il est beau de voir un ancien ministre de Charles X, servant de précepteur, dans l'exil , au petit-fils du roi proscrit.
M. Siméon vient de mourir. C'est tout un siècle qui s'en va ; c'est le parlement d'Aix, c'est Portalis , c'est Mirabeau, c'est le code civil , ce sont des souvenirs de toute sorte qui s'éteignent et qui meurent avec lui. S'il y a eu des existences plus brillantes que la sienne, il en a été peu d'aussi laborieuses et d'aussi remplies; on le voit successivement avocat, administrateur de sa province, professeur à la faculté de droit d'Aix , procureur
syndic du département des Boucbes-du-Rhône, membre du conseil des cinq-cents, tribun, conseiller-d'Etat , préfet, ministre de l'intérieur , pair de France , premier président à la cour des comptes, apporter dans l'exercice de tant de fonctions diverses, sinon beaucoup de vigueur et de fermeté, du moins un grand amour du travail, une grande intelligence, une grande modération et une grande probité.
La révolution de 1789, qui surprit M. Siméon au sein d'une vie parlementaire, à plus de quarante ans, avec une existence toute faite et une science toute faite, ne devait inspirer qu'un enthousiasme assez tiède à un esprit froid et positif , renfermé dans des études spéciales, peu enclin aux nouveautés, dont les regards ne pouvaient mesurer qu'avec une secrète terreur l'horizon sans limites qui s'ouvrait devant eux. (l commence par bouder la Révolution, même avant qu'elle fût devenue impitoyable; il refuse de prêter serment à la constitution de 1791, il se démet de ses fonctions, il s'ensevelit dans la retraite, il ne reparatt, un moment, comme procureur-syndic, lors de la querelle des départements méridionaux et de la Convention nationale, que pour échapper de nouveau par la fuite aux vengeances des vainqueurs. M. Siméon fut du nombre de ceux qui défendirent la Révolution lorsque la Révolution n'avait plus besoin d'être défendue, uniquement pour faire prévaloir certaines idées d'ordre et de conservation , trop oubliées dans la lutte, et dont ils se constituaient les interprètes exclusifs. Semblables aux ouvriers de la onzième heure, dont parle l'Evangile, ils arrivaient, l'ardeur du jour et du soleil passée, pour prendre leur part de la moisson faite, se trouvant ainsi, avec leur science et leur expérience, sans engagements personnels et sans passions, comme des instruments tout prêts et d'un grand prix dans la main de celui qui saurait s'en servir.
M. Siméon, membre du conseil des cinq-cents, avec Boissyd'Anglas, et Camille Jordan, dont il partageait les opinions et les secrètes espérances, méritait, par ses travaux, les éloges de Chénier, dans son Tableau de Viiai et des progrès de la littérature française, et ceux de M. de Maistre, qui cite, dans ses |
A L*AUDIBNC£. 85
Ccnsidérations sur lu France, son discours sur le divorce, auquel il n'a manqué , suivant le célèbre écrivain, que d'être pronoDcé devant d'autres hommes et dans une autre assemblée. Président des cinq-cents au 18 fructidor, il devait être frappé par le coup d'Etat dirigé contre les hommes de son parti, et qui allait hAter la fin de la République, parce que les remèdes violents tuent les gouvernements faibles, loin de les sauver. Pourquoi faut-il que les leçons du malheur et de l'expérience ne profitent à personne, même aux hommes les plus droits, les plus sages et les plus éclairés? M. Siméon devait en offrir un exemple avec M. Portails, son beau-frère , longtemps son émule au barreau d'Aix; Tous deux échappés à peine aux ennuis de la proscription l'ont trop vite oublié ; lorsque vint à éclater l'attentat du 13 nivôse, ils proscrivent à leur tour; c'est sur leur rapport, au conseil d'Etat, que fut décrétée la déportation de soixante-treize individus; hommes ardents, emportés, indociles; coupables quelques-uns de beaucoup d'excès , mais tous innocents d'un crime exécrable auquel la France de la Révolution était restée étrangère.
Dès avant ce jour, M. Siméon membre du tribunat, et membre actif, laborieux et influent, avait marqué sa place parmi ceux qui, fatigués d'agitations sans fin , ne pouvant plus supporter le fardeau d'une liberté orageuse, étaient décidés à tout, plutôt que de recommencer les rudes épreuves des dix années qui venaient définir. Sur la grande question des tribunaux spéciaux, il se sépare avec éclat de Benjamin Constant, de Daunou, de Cbénier, de Ginguéné, adversaires déclarés de cette violation du droit commun, qu'il soutient par des raisons qui paraîtraient assez pauvres, si l'on ne se souvenait de ce que la France avait souffert et de ce qu'il lui restait encore à faire, pour cicatriser toutes ses blessures et réparer toutes ses ruines. Néanmoins, après tant de sacrifices et tant de sang versé, le cœur se serre, en pensant au point où Ton est revenu et à la pente rapide qu'on va bientôt descendre. Qu'on est loin des espérances qui saluèrent la Révolution à son berceau et des élans passionnés et généreux Ae 17891 Cette révolution, tombée aux mains d'un conquérant,
m.et aujourd'hui hors la loi les vagabonds, c'est-à-dire ceux qui souffrent, ceuxqui n ont pas de foyer, pas de pain, pasd'asile. S'il était vrai que de telles extrémités fussent devenues nécessaires, il serait permis de demander à quoi servent les révolutions I
Il n'y a plus à s'étouner ensuite de trouver M. Siméon votant d'abord pour le consulat à vie, et deux années plus tard, pour l'hérédité impériale. Il était en cela d'accord avec ses tendances avouées et avec tous les actes de sa vie politique. Ce qu'il lui fallait, c'était un pouvoir fort, éclairé, intelligent, et il ne pouvait trouver rien de mieux que le jeune et brillant héros en faveur duquel il sollicitait la pourpre impériale, dans un discours dont le souvenir a pu quelquefois l'importuner, dans le cours de sa longue carrière.
a Opposerait-on, dit-il, la possession longue mais si solennellement renversée de l'ancienne dynastie? Les principes et les faits répondent. Le peuple, propriétaire et dispensateur delà souveraineté , peut changer son gouvernement , et , par conséquent , destituer , dans une grande occasion , ceux auxquels il
l'avait confié Les catastrophes qui frappent les rois sont
communes à leurs sujets, ainsi que l'étaient leur jouissance et leur bonheur. L'incapacité qui abandonne leurs tètes à la foudre des révolutions s'étend sur leurs proches , et ne permet pas de rendre le timon échappé à des mains trop débiles; il fallut qu'après les avoir repris, la France chass&t les enfants de Charles I®^ Le retour d'une dynastie détrônée , abattue par le malheur moins encore que par ses fautes , ne peut conveûir à une nation qui s'estime. »
L'orateur terminait ainsi son discours :
« Qu'on ne se trompe pas , en regardant comme une révolution ce qui n'est qu'une conséquence de la Révolution ; rien ne sera changé dans la nation : nous passerons d'un gouvernement au m Ame gouvernement. »
Singulières illusions dans la bouche d'un homme grave et expérimenté , auxquelles l'Empire allait bientôt se charger de répondre I
M. Siméon , comme membre du tribunat, prit une part assez
A L'AtJBIfitIGE. 87
active aux discussions du code civil ; on le voit marchant dans la même direction que M. Portalis , auquel il avait été associé déjà, lors de la présentation du concordat de 1801 ; fidèle avant tout aux lois de cette prudence un peu craintive, compagne ordinaire de la science et des années , et ne tenant pas assez de compte peut-être , dans l'ordre civil comme dans Tordre politique , des faits éclatants qui venaient de se manifester. M. Siméon fut entendu notamment dans la discussion des projets de loi relatifs aux actes de l'état civil, aux successions, au contrat de mariage fœtaux contrats aléatoires. Dans son discours sur les successions, ii semble partisan d'un contrat social : la propriété, à ses yeux, Hmane plutôt du droit civil que du droit naturel.
L'Empire , qui savait employer les hommes utiles , employa H. Siméon; il le fit conseiller d'État; lorsqu'il entra dans les arrangements de l'empereur de doter son plus jeune frère d'une couronne, M. Siméon fut envoyé en Westphalie pour y organiser la justice civile. Sa vie appartient dès lors tout entière à la politique. La Restauration, qu'il accueillit sans trop de surprise et d'affliction, la foi monarchique vivant toujours dans son cœur, le fit préfet du Nord , puis sous-secrétaire d'État, puis enfin ministre de l'intérieur le 29 février 1B20; on sait comment il tomba, avec le ministère tout entier, sous le coup de partis impatients et intolérants qui avaient hâte de faire leurs preuves et de mettre la main à l'œuvre. Premier président à la cour des comptes, après 1830, ayant plus de quatre-vingt-sept ans, il ne fléchit pas sous le poids de cette dignité , qu'un hasard ressemblant à un calcul lui avait jetée, et dont on aurait dû épargner l'embarras à sa vieillesse.
Tel fut M. Siméon , chez lequel on a pu désirer plus d'impulsion , une foi plus vive et plus dévouée à la liberté et au bonheur des hommes, mais auquel il n'en a pas moins été âonné de servir utilement son pays et d'aimer le pouvoir sans avidité, sans violence et sans bassesse. Modéré jusqu'à la fin , il n'a peut-être pu s'empêcher, en mourant , de jeter un regard de regret sur les tranquilles commencements de sa vie ; il a demandé, pour les cendres du patricien et du ministre, les mo-
destes honneurs dont se seraient contentées les cendres de l'avocat au parlement de Provence.
Le conseil d'État vient de trancher une grave question qui a passé inaperçue , et à Tégard de laquelle nous faisons toutes réserves au nom de la religion des souvenirs et de la sainteté des tombeaux. Il a convenu à nous ne savons quel maire du département de la Seine-Inférieure , d'empêcher un fils de foire inscrire sur la tombe de son père ces mots : a Ici repose ancien
officier de Tarméede Condé. » Le conseil de préfecture a décidé que le maire qui veut confisquer l'histoire et imposer à la tombe des regrets officiels, n'avait fait que ce qu'il avait le droit de faire; le conseil d'État, statuant sur le pourvoi dirigé contre l'arrêté du conseil de préfecture , a jugé de même , se fondant sur l'article 16 de la loi du 23 prairial an XII. Quoiqu'il ne nous appartienne pas de nous mêler d'administration , nous avons le droit de dire que le fait lui-même qui a donné lieu à ce triste procès, est un fait absurde. Gomment n'est-il pas venu à l'esprit de M. le préfet du département de la Seine-Inférieure, d'apprendre au maire de village qu'il y a eu en effet une armée de Condé comme une armée du Rhin et de Sambre-et-Meuse; qu'ici a été le drapeau tricolore, là le drapeau blanc; que des deux côtés étaient des Français se battant pour leurs croyances; que c'est l'histoire qui le dit; qu'on ne s'inscrit plus en faux contre l'histoire ; que s'il s'est trouvé des vainqueurs et des vaincus, ce n'est pas une raison pour profaner des cendres et outrager des tombes; qu'il faut laisser à chacun ses regrets et son culte, et qu'on ne dépouille pas les morts après la victoire. Il nous souvient d'un jeune magistrat de la Restauration , plein de zèle et plein d'ardeur, lequel avait voulu rayer le nom de la convention nationale sur la tombe d'un conventionnel mort dans l'exil. La chose est-elle plus fabuleuse? Devronsnous refaire l'histoire tous les dix ans , pour l'usage des substituts zélés et des maires ignorants?
Nous persistons à croire que le conseil d'État s'est trompé, dans l'interprétation qu'il a donnée à l'article 16 de la loi du 23
A l'audience. 89
prairial an XII , qui soumet « les lieux de sépulture à Tautorité, ff police et surveillance des administrations municipales. » Loin (l'admettre une pareille interprétation, il faudrait en conclure, au contraire , que la loi a voulu écarter , avec un soin religieux , (l'un lieu saint , l'action de l'autorité judiciaire , afin de laisser les cendres de ceux qui ne sont plus, dormir en paix sous la protection de leurs parents, de leurs amis, de leurs voisins, de leurs compatriotes, représentés par l'autorité municipale. Il y a là une exception , mais une exception pieuse dont on ne peut pas faire aujourd'hui une exception soupçonneuse et menaçante. De ce que l'accès du cimetière est interdit à l'autorité judiciaire, par le motif que nous avons indiqué plus haut, l'autorité municipale en devient-elle maîtresse absolue? Lui sera-t-il loisible de réprouver telle expressiop de regrets et de souvenirs, qui pourra offenser ses susceptibilités et ses passions? S'il y a un délit, qu'on le poursuive; qu'on se garde bien, surtout, de ces persécution^ au delà delà mort , qui sont plus ridicules encore qu'odieuses; l'exemple -même qui nous occupe est là, pour nous faire voir comme on a vite fait d'arriver à l'exagération et à l'extrôme. Nous ne pourrons jamais nous résigner à la censure , et à la censure des tombeaux ! instituée par induction.
Lesécbos du tribunal de première instance de la Seine son t émus encore par les débats d'un procès en séparation de corps tout plein de récriminations, de colères, qui a été plaidé de part et d'autre a?ec un talent digne d'une'autre cause, et avec un courage désespéré. Du procès, nous n'avons rien à dire : il ne nous appartient pas de paraphraser la médisance et de commenter le scandale. Nous n'ajouterons qu'un mot, et un mot qui n'a pas rapport au procès, c'est que nous n'avons pu voir sons une sorte d'angoisse des avocats engagés dans une cause de cette nature, où le talent le plus fin , le plus exercé, le plus brillant, perd quelque chose de sa puissance, parce qu'il semble perdre quelque chose de sa dignité; c'est comme un tour de force dont il ne faudrait pas souvent risquer les hasards, dût-on en sortir victorieux. Qu'a-ton à dire? quelles confidences la justice va-t-elle recevoir?
90 l'histoirb
Celui-ci, le plus charmant conteur du monde, conteur rempli de grÂce , d'entraînement , de séduction , se laisse aller à enjoliver l'adultère ; il le plaide, le dirons-nous? en thèse; il trouve, pour l'expliquer, ses inflexions les plus tendres, les plus vives et les plus passionnées. Il se met à genoux; il dit : je vous aime ; aidé de Labruyère , qu'il cite de mémoire , avec une rare fidélité ; il fait le procès aux maris, dont il trace un portrait assez haïssable. Les pauvres maris I Mais il s'agit d'un double adultère, et d'un double adultère commis dans une année; qu'à cela ne tienne I chaque adultère a son cortège de raisons et de considérations qui le protègent et qui lui permettent de se présenter , sans trop d'embarras , aux lecteurs et aux auditeurs. Il fallait voir avec quel art, quelle grftce il sait faire pénétrer dans tous ces mystères un demi-jour favorable aux fautes de sa cliente ! A cette Madeleine , ainsi parée , qui voudrait jeter la première pierre? Comment se f&cher contre un vice aussi élégant? Bienheureux le mari de n'avoir pas à payer l'amende? Pourquoi a-t-il été un mari trompé?
Y avait-il à dire autre chose que ce qu'on a dit, et qu'il était impossible de mieux dire? Nous devons croire que non, puisque la femme adultère a gagné son procès. Pourtant il nous semble que le cri de la honte, du désespoir et du repentir dans la bouche d'une mère demandant son fils, aurait presque valu toutes ces séductions duiangage.
L'adversaire qui excelle à ciseler une épigramme, n'en a pas eu le temps ; dans son élan trop rapide, il a été plus loin qu'il ne voulait aller. Il s'est heurté, en courant, contre un mot qu'il ne voyait pas , et qui a failli donner à une querelle de barreau un fâcheux aspect de querelle personnelle; c'est là une faute et un malheur dont il est permis de s'étonner, surtout de la part d'un esprit fin , qui sait mieux qu'un autre qu'un coup de poing n'est une injure que pour celui qui le donne, et qu'il n'est pas de mot, si dur qu'il soit, qui vaille une bonne plaisanterie et une bonne raison. Puisque nous en sommes-là, nous dirons que l'avocat de l'époux outragé n'avait peut-être pas pris avec assez de soin la mesure des mots. Pourquoi s'obstiner, par
A l'aubknge. 91
exemple, à appeler grande dame, et pour tout de bon, la femme d'un bourgeois enrichi , sous prétexte qu'elle dépense quarante mille francs par an, et qu'elle serait susceptible, si son mari le Toulait, d'en dépenser cent mille? On n'est pas le moins du inonde grande dame pour cela ; il n'y a pas plus aujourd'hui de grandes dames que de grands seigneurs. Le mot seul est resté dans le dictionnaire. A propos de la fille d'une danseuse, pauvre jeuue femme moissonnée dans sa fleur, et dont il aurait fallu respecter la mémoire, élait-il bien nécessaire d'évoquer les ombres des bâtards illustres? celles de Berwick et du vainqueur de Lépaote, auxquels il ne manquait plus que d'ajouter les ombres du beau Dunois, et de Guillaume-le-Conquérant. [Guglielmm Noihus.)
Autrefois, on citait Aristote et le Péripatëticon, ce qui indiquait, après tout, de graves études. On cite aujourd'hui les romanciers à la mode. S'il y a progrès, qu'on nous le dise.
U est tard pour parler du jour de l'an ; rien ne se fane plus vite qu'un compliment ; sans cela , nous nous permettrions de dire à M. Barthe qu'un premier président ne doit user de la métaphore qu'avec une réserve extrême ; en y réfléchissant une autre fois davantage, M. Barthe parlera autrement; il ne dira pas que le flambeau de la justice ne peut pas mettre au grand jour un code de doctrines barbares et que la lumière aura suffi pour le détruire.
Ce style figuré, dont on fait vanité.
Sort du bon caractère et de la vérité.
H. Barthe sentira aussi qu'il ne suffit pas toujours du zèle et du dévouement, et qu'il n'est pas inutile quelquefois d'apprendre à parler la langue de son siècle et de son pays. En conséquence, il ne dira pas au roi : Permettez à votre cour des comp- ^«j; ce qui ne se dit plus depuis 1830, ce qui n'aurait jamais dû se dire depuis 1789, par la raison toute simple que la justice n'appartient pas au roi , et qu'on peut se dispenser de faire
d'une des grandes institutions judiciaires de la France, comme la cour des comptes, une sorte de dépendance de la liste civile : il y a des étrennes qu'il n'est au pouvoir de personne de recevoir, parce qu'il n'est au pouvoir de personne de les donner.
LE GODE d'instruction CRIMINELLE. —M. MATER. — M. DE PEYRAMONT.— LE PROCfcS FEUCIIÈRES. — M. PLOUGOULM. — LE DUEL. — M. DE TOC- QUEVILLB ET M. MOLÊ A L*AGADÉMIE.
La chambre des députés vient de voter une loi judiciaire d'une haute importance ; elle Ta fait avec une précipitation et une sorte d'ennui extérieur qu'elle n'a pas trop cherché à dissimuler; tout le monde avait h&te d'en finir avec les mandats d'amener, d'arrêt, de dépôt, avec les juges d'instruction, la chambre du conseil et M. le procureur du roi, sans songer assez peut-être que sous ces questions de procédure il y avait en réalité ce qui touche de plus près à la liberté, à la dignité , à la moralité de la nature humaine. A voir les membres de la chambre ennuyés, distraits, en petit nombre, ne prêtant qu'une attention obligée à toutes ces distinctions, de la loi pénale qu'il est si difficile de saisir au premier coup d'œil , on pouvait se convaincre que nous n'en sommes plus à un temps de théories , et qu'il faut autre chose que des questions purement morales pour réveiller en nous le peu de passions qui nous restent. Sur de pareilles thèses, l'assemblée constituante aurait discuté deux mois : on aurait entendu de part et d'autre les chefs des partis, Mirabeau, Cazalès, Maury, Duport; il y aurait eu de l'ardeur, du mouvement, de la colère, parce qu'alors on mettait au premier rang ce qu'on met aujourd'hui au dernier. Aux législateurs de noire
A l'audience. 93
siède et de notre pays nous n'en demandons pas tant : nous conceTODS sans peine qu'après un demi-siècle de révolutions un peuple, fatigué par beaucoup de vicissitudes , trompé par beaucoup de mécomptes, qui a goûté de tout et s'est dégoûté de tout, n'ait pas conservé pure et entière celte foi vive dont la lueur le guidait dans ses premiers pas. Les peuples vieillissent comme les individus : les uns et les autres payent cher leur expérience qui leur coûte souvent, sans qu'ils s'en doutent, le sacrifice de leurs plus nobles instincts; on s'habitue à ne Toir les choses que sous leur côté le plus directement <^tilc ; ce n'est pas sans une sorte de surprise ironique qu'en faisant un retour sur soi-même, on pense à ces rêves de la jeunesse qu'on entrevoit dans le lointain et dont le souvenir nous a longtemps bercés. Il pourrait se faire que nous en fussions là ; qu'à l'enthousiasme eût succédé la réflexion, à l'entraînement le calcul ; voilà pourquoi il serait sage peut-être de ne pas trop exalter parmi nous l'esprit des affaires, afin de laisser au moins une place aux sentiments généreux et désintéressés. Ce que nous avons à reprocher, non pas à la loi , qui en elle-même est bonne et utile, mais à ceux qui l'ont faite, c'est quelque chose de sec et d'étroit qu'on retrouve dans l'exposé des motifs, dans le rapport et dans la discussion.
M. Mater, autrefois avocat distingué du barreau de Bourges, avocat rempli de verve,de ressources et de sagacité, que la révolution de 1 830 a fait premier président, n'a pas déployé, comme rapporteur, le genre de talent que son ancienne réputation an- Qonçait et que semblait commander la nature même de la discussion. Il avait oublié que ce n'était pas d'une simple loi de procédure qu'il s'agissait, et que le style du législateur n'est pas le style du praticien. On est tout étonné de rencontrer, dans son rapport, certaines façons de dire, certaines formules qu'on croirait empruntées aux requêtes du palais d'il y a cinquante ans. M. Mater n'a jamais cherché à s'élever plus haut; partout il a côtoyé l'exposé des motifs, comme un navigateur qui craint de faire naufrage. Si , dans la discussion, il n'a jamais manqué ni d'habileté, ni de présence d'esprit, en re-
vanche il est permis de dire qu'il n'a pas assez songé à la relever et à lui imprimer le caractère qu'elle devait avoir. MM. les procureurs-généraux, présents à la chambre, ont tous monté à l'assaut de la loi nouvelle, les uns après les autres. Il n'en est pas un, si on en excepte M. Hébert , lequel s'est abstenu avec beaucoup de sagesse et de modération, qui n'ait voulu profiter de l'occasion pour fulminer, contre les vices de l'époque présente, un réquisitoire législatif. Au premier rang, il faut citer M. de Peyramont, député jusqu'alors inconnu, attaché, si nous ne nous trompons, au parquet de la cour royale de Limoges; qui s'en est pris à l'idée méme*de la loi et à celle de toutes les lois pareilles, c'est-à-dire des lois douces et tempérées, avec beaucoup d'ardeur, de résolution et de talent. Suivant lui, la société est en péril ; les ressorts se brisent ; les notions éternelles du juste et de l'injuste s'obscurcissent; les mœurs publiques s'affaissent; nous ne savons plus avoir la sévérité de la vertu; nous ne vivons que d'une vie factice et artificielle. Loin qu'il faille rendre les lois impuissantes à force de ménagements, ce serait le cas, au contraire, de donner à la loi actuelle l'énergie et l'efficacité qui lui manquent, parce que les lois fortes fortifient les mœurs et qu'elles sont un remède contre la décrépitude et l'épuisement.
Telle est la thèse, qui n'est pas nouvelle, adoptée par MH. les gens du roi à la chambre des députés, et qui a servi de point d'appui aux résistances inattendues qu'a rencontrées le projet du gouvernement. On est parti de là pour anathématiser, au nom de l'intérêt social, certaines théories plus douces sur le droit de punir; celle surtout des circonstances atténuantes, d'où semble, aux yeux de quelques-uns, jaillir la source de tous nos désordres et de tous nos maux. A entendre ce qui s'est dit à ce sujet, dans la discussion, on aurait juré une sorte de parti pris de la part de quelques orateurs; c'était un commencement de croisade entreprise au nom du parquet contre ce que nous avons fait depuis dix ans, pour rendre les lois plus douces, plus humaines, et plus tempérées. C'est là un mal qui faut déplorer. Nous respectons les magistrats ; nous savons ce qu'ils apportent de zèle, de courage
k l'audience. 95
et de dérouement dans raccomplissement de leurs nobles et difficiles devoirs; nous ne sommes pas de ceux qui pensent que la société soit destinée à aller toute seule, et qu'elle n'ait pas besoin d'être dirigée, surveillée et protégée ; avec tout cela, cependant, Dous voudrions qu'on sût se défendre des exagérations dangereuses; qu'il n'y eût point à la chambre d'esprit exclusif de câsteet de profession, et que l'homme qui fait les lois, rendu à la liberté entière de son esprit, tAchflt d'oublier un peu l'homme qui les applique.
Croit-on, ensuite, qu'on apprendra aux peuples à respecter ce qui est, en jetant le dédain sur des lois à peines faites et dont nous n'avons pas eu le temps d'user? Ce n'est pas de l'impunité des crimes qu'on se plaint : c'est dé la modération des peines. Au moins, on aurait dû se souvenir de M. de Montesquieu, lequel dit, avec tant de sagesse et de raison :
« J/ ne faut point mener les hommes par les voies extrêmes; 0» doit être ménager des moyens que la nature nous donne pour In conduire. Qu'on examine la cause de tous les relâchements, on verra qu'elle vient de ïimpunité des crimes et non pas de la mdération des peines. »
Il ne faut pas croire non plus que ce soit d'hier seulement qu'on ait inventé la charité sociale, en vertu de laquelle on frappe les coupables. Il y avait à l'Assemblée Constituante un avocat très-jeune encore, dont on ne savait rien, sinon qu'il était modéré dans ses manières, dans ses habitudes et dans son langage. Cet homme, dont Mirabeau disait : Il ira loin, car il croit tout ce qu'il dit, laissait passer les autres devant lui, comme s'il eût compris que son hçure n'était pas encore venue. A tant de discussions fameuses il prend part à peine; il se réserve seule* ineot pour dire certaines vérités audacieuses que personne sans lui n'aurait osé dire. On discute la loi sur le jury ; l'abbé Maury demande que les ecclésiastiques soient affranchis des fonctions ^e juré, parce que leur ministère de charité a horreur du sang. . . ^ Juger les coupables est une charité pour la société tout entière, répond-il. »
L'homme qui parlait ainsi, c'était Robespierre; c'était le die-
9H l'histoire
fateurde 1793, qui se faisait entendre déjà parla bouche du député. En citant un tel exemple, nous n'avons voulu rappeler qu'une chose ; c'est qu'il faut se défier de théories absolues qui ont servi de prétexte, sous tous les régimes et dans tous les temps, à beaucoup de sacrifice et à beaucoup d'abus. Les peuples libres veulent des lois douces. C'est là la boussole qui doit guider le législateur, et, pour citer encore Montesquieu, nous dirons: (c Que les peines ont diminué ou augmenté à mesure qu'on s* est plus approché ou plus éloignéde la liberté. »
Le fardeau de la discussion sur le code d'instruction criminelle a été fraternellement partagé par M. le garde-des-sceaux et par M. le ministre des travaux publics. Il serait même juste de dire que M. Martin (du Nord) en a presque fait les honneurs à M. Teste, en le laissant se produire dans les occasions les plus décisives. M. Teste est à la tribune ce qu'il était au barreau , l'homme à la parole vive, accentuée, énergique; peut-être même y a-t-il trop de ressemblance entre l'avocat et l'homme public? M. Teste , arrivé tard à la vie politique, est peut-être resté avocat plus qu'il ne convient , surtout pour un ministre parlant au nom du gouvernement. Dans son langage, trouve-t-on toujours la mesure, la réserve, la modération désirables? On conçoit qu'un avocat surfasse, qu'il plaide le plus pour avoir le moins, qu'il soit chaud, ardent, véhément outre mesure, qu'il use et qu'il abuse de tous ces avantages : il a auprès de lui des adversaires pour le contredire et des magistrats pour le juger. Une plaidoirie est un combat ; ce sont deux ennemis en présence : malheur au vaincu I A la tribune en est-il de même? A-t-on besoin d'enfler son geste , de grossir sa voix, de vouloir ne céder sur rien, de paraître fâché quand on ne l'est pas, et de traiter enfin comme des adversaires ceux donton ne partage pas l'opinion? De semblables artifices, qui commencent à s'user, même au barreau, sont-ils bien dignes du législateur et du ministre? N'est-ce pas par là que pèche un peu M. Teste? Est-il suffisamment maître, lorsqu'il parle, de sa pensée et de son langage? Ne prend-il pas trop de champ autour de lui, qu'il
A l'audience. 97
ne réussit pas toujours à occuper tout entier? N'y a-t-il pas enfin dans M. Teste une exubérance de qualités qui en feraient un avocat encore jeune et encore puissant? Les intérêts généraux et les questions générales imposent à ceux qui s'en constituent les interprètes une sorte de calme qui semble trop coûter à sou ardeur.
Le Palais a eu un grand procès auquel rien n'a manqué, ni Vimportance de la contestation, ni l'éclat des souvenirs, ni le talent des défenseurs. Il est écrit que les procès Feuchères porteront bonheur à M. Philippe Dupin, qui déjà , dans la grande aSaire du testament de M. le prince de Condé, s'était révélé sous un jour tout nouveau ; affaire dans laquelle il avait conquis ses armoiries et son blason. D'avocat habile, il était passé grand avocat; il y avait eu chez lui, non-seulement de la verve, de Vesprit, comme toujours, mais encore de la noblesse, de la distinction, de l'éloquence. Il avait tout d'un coup grandi avec sa cause. Avec quel bonheur, qui n'appartient qu'aux talents favorisés, il sut prêter à des discussions trop positives un noble langage, en protégeant de sa toge un enfant, fils de roi, que les passions politiquesvenaient poursuivre jusqu'au pied des autels de la justice I Cette fois, ce n'était plus de la succession du prince de Condé qu'il s'agissait, mais de celle de cette femme à laquelle il ne devait pas être donné de connaître le repos, après les épreuves d'une existence trop agitée.
Cette femme, qui s'est assise dans le palais des rois, qui a dicté au dernier des Condé l'expression de ses volontés dernières, qui a commandé en mattre h Chantilly et au Palais-Bourbon, quelle est-elle, d'où vient-elle? quel est son nom , quelle est sa famille, quel est son pays , où a commencé cette étrange destinée? C'était là le problème au sort duquel était attachée une «Qorme fortune, problème que les avocats avaient à discuter, et que les magistrats avaient à résoudre? II a fallu toute la présence d'esprit et toute l'habileté de M. Dupin pour ne pas s'égarer au milieu de tous les détails de famille et de généalogie qui semblaient faire défaut à chaque pas, et pour ramener enfin,
malgré tant de difficultés et tant d'obstacles, M"^ de Feuchèresà cette humble cabane de Ttle de Wbigt , qu'il voulait lui donner pour son berceau. Y a-t-il beaucoup ifi ta^àns, et des mieux inventés, qui vaillent pour l'intérêt Tbistoire de cette enfant, née dans la misère, élevée par charité, ramassée dans la rue, devenue plus tard jeune fille spirituelle, attrayante, appelée par un inexplicable hasard à de tristes grandeurs ; mêlée ensuite à des bruits horribles ; mourant enfin , jeune encore, en laissantaprès elle une fortune qu'on se dispute, et que des princes lui auraient enviée?
M. Ghaix-d'Est-Ange avait une tout autre tftche à remplir que celle de M. Dupin ; il a su profiter, avec un art et un bonheur extrêmes, de toutes les obscurités de la cause, que l'habileté de son adversaire n'avait pu parvenir à dissiper. Quelle est donc cette possession d'état si fragile, qu'elle a besoin d'être étayée avec tant de soin, et à laquelle les actes les plus solennels de la vie de M"* de Feuchères viennent donner un éclatant démenti? Son nom, peut-on le dire? le sait-on seulement? le savait-elle elle-même, lorsqu'on la voit en changer si souvent? Elle se marie, et son acte de mariage proteste contre les prétentions de ceux qui veulent se partager ses dépouilles, et se portent pour ses héritiers I Joignez à cela que M. Chaix-d'Est-Ange plaidait pour les hospices, placés sous le noble patronage de M. de Feuchères, et l'on concevra tout le parti qu'il a pu tirer, en de semblables circonstances, d'une semblable cause.
Il y a eu dans sa plaidoirie quelque chose qu'on ne sait comment appeler, et dont la seule pensée fait monter la rougeur au front. Serait-il vrai qu'à un brave et loyal officier, plein de dévouement pour sa personne, plein de confiance en sa parole, un prince aurait dit qu'il pouvait se marier sans crainte? Le prince, un Condé ! aurait ajouté que cette femme que l'officier allait épouser, était sa fille. 0 honte I ô misère I ô vanité des grands nomsl Jetons le voile sur des faiblesses qui ressemblent à des crimes.
Le Palais, pour les plaidoiries de l'affaire Feuchères, avait pris un aspect inaccoutumé; il y avait foule dès le matin, dans l'étroite enceinte de la 1'® chambre du tribunal, et qui refluait
A l'audience. 99
dans la salle des Pas-Perdus. On j voyait des femmes du monde^ deschefe de la magistrature. D y avait M. Dupin aîné, venant se mirer dans son frère. La cause d'ailleurs a été vivement et prestement plaidée; deux audiences ont suffi aux plaidoiries et aux répliques; autrefois les choses se seraient passées autrement; les avocats auraient pris leurs aises. Tout le monde alors avait le temps d'être long; on n'a plus aujourd'hui que celui d'être court. Disons, d'ailleurs, que rien n'en a souffert, et que tout a été dit et brillamment dit, de ce qu'il y avait à dire.
H. Plougoulm a reparu au barreau, qui, depuis douze ans, a vu sortir de ses rangs et y rentrer tant d'hommes auxquels il a offert, dans les jours d'orage, un port et un abri. Le barreau est un terrain neutre où toutes les opinions vivent eu paix, sur la foi d'une tolérance rarement oubliée. Nous avons entendu dire à un ancien ministre delà Restauration, redevenu avocat et avocat célèbre, que les deux seuls endroits où l'on savait, suivant lui, parler politique sans se fâcher, étaient la cour de cassation et la salle des Pas-Perdus. Il règne là une sorte de scepticisme indulgent, né de l'expérience des uns, et que donnent trop souvent aux autres l'habitude et le goût des controverses.
M. Plougoulm, dont nous parlions tout à l'heure, a un talent sévère et passionné qu'il n'est pas facile de juger du premier coup, parce qu'il ne se révèle qu'à certaines heures et dans certaines occasions. Il y aura, chez lui, de la lenteur, de l'hésitation, de l'embarras; l'exposition ne sera, peut-être, pas toujours suffisamment claire ; il ignore cette façon vive et dégagée de certains avocats rompus à la plaidoirie et aux affaires. Il s'arrête ; il revient sur ses pas ; il ouvre des parenthèses qui ne se ferment pas d'elles-mêmes. Mais vienne l'heure I vienne l'inspiration I alors il s'anime, il s'échauffe, il s'enflamme. Sa pensée se dégage comme d'un nuage. Il a sous la main de belles et simples paroles auxquelles il sait imprimer, par son accent-et par sa manière de dire, quelque chose de nerveux et de saisissant. Tel nous avions vu M. Plougoulm, il y a huit ans, tel nous l'avons re-
trouvé, il y a quelques jours, avec un embarras de plus, tenant à d'anciens souvenirs et à d'anciennes habitudes qu'il fallait vaincre et qu'il a vaincus. On ne plaide pas au barreau comme au parquet; il y a, pour l'avocat et pour le magistrat, deux manières différentes de parler à la conviction des juges, et M. Plougoulm aura peut-être besoin de se façonner de nouveau à certaines adresses, à certains ménagements qui tiennent une si grande place dans le talent de l'avocat.
Le tribunal de police correctionnelle de la Seine a eu à juger une grave question relative au duel, et qui va être bientôt soumise à la cour royale. Faudra-t-il apprécier le fait, non par l'intention, mais par le résultat? Dépendra- t-il de certains hasards indépendants de la volonté, de modifier le duel lui-même et d'en altérer l'essence? Pourra-t-on dire que deux hommes qui se sont trouvés en face l'un de l'autre, le pistolet à la main, n'ont eu d'autre pensée que de se porter des coups comme des crocheteurs? En arrivera-t-on, en un mot, à faire descendre à l'état de querelle, cette grande satisfaction de l'honneur offensé qui se vide par les armes? N'y a-t-il pas, dans une semblable manière de voir, quelque chose dont la dignité delà loi s'offense et qui répugne à la conscience publique? Nous concevons la jurisprudence nouvelle du duel; disons plus, nous l'approuvons, mais c'està une condition : c'est qu'au jury seul appartiendra le droit, dans tous les cas, déjuger en dernier ressort ces graves questions qui touchent si intimement à la vie et à l'honneur des citoyens. Le duel changera-til de nature par l'effet de telle ou telle circonstance fortuite? La balle ne vise-t-elle pas au même but, en supposant qu'elle ne l'atteigne pas? Ne voit-on pas que le meilleur moyen de rendre le duel le plus rare possible, c'est d'en faire la | chose la plus sérieuse? De cette façon nous verrons disparaître, j d'au milieu de nous, la race des spadassins, beaux tueurs d'hom- | mes, sans trop énerver les mœurs publiques et sans trop faire I mentir le sang de nos pères. Or, tout le monde sent qu'au jury seul, par l'effet même de son institution, peut appartenir une I telle mission ; on ne gagnerait rien à dégrader le duel : laissons-
A l'audience. 101
hiî, au contraire, son haut et imposant caractère ; qu'il soit, au milieu de nous, non plus une afiaire de vanité, mais une affaire d'honneur, et soyons sûrs qu'on y regardera à deux fois avant de verser le sang dont il faudra ainsi rendre compte.
Nous voici venu un peu tard pour mentionner le tournoi académique où a été débattue, entre M. de Tocqueville et H. le romte Mole, la thèse, si souvent débattue, de l'Empire et de Tempereur. Le dirons-nous? nous n'avons été de l'avis ni de l'un ni de l'autre, et nous croyons qu'à force d'abonder dans leur propre sens, ils en sont arrivés, tous deux, à méconnaître UD peu la vérité des faits. 11 y a dans ces thèses, ainsi adoptées d avance, quelque chose d'absolu, qui peut prêter, sans doute, aux hardiesses de la pensée, mais dont l'histoire, nous le croyons, aurait quelque peine à s'accommoder. Que M. de Tocqueville n'ait vu, dans l'Empire, qu'une suite d'accidents nécessaires, après une révolution qui avait mis en mouvement et remué toutes les forces de la France, c'est là une erreur de ce jeune et sévère esprit, à laquelle M. le comte Mole a répondu par quelques paroles plus spirituelles, peut-être, que justes. M. de Tocqueville ne sait-il pas que les sociétés ne marchent pas toutes seules , et qu'en tous les temps et dans tous les pays, elles se lèvent à la voix des grands hommes? Quoiqu'il ait dit qu'au 18 brumaire la nation était debout, et qu'il ne lui restait plus qu'à aUer devant elle, pense- t-il qu'il aurait été possible, sans Napoléon, de refaire, en France, les lois, les mœurs, l'administration, les finances, la justice, et de reconstituer, parmi nous, cette société unie, forte et disciplinée qui a déjà résisté à tant de chocs? Ce que nous pourrions reprocher peut-être à M. de Tocqueville, ce serait d'avoir trop cherché à amoindrir Napoléon ; c'est de n'avoir pas assez vu cette main puissante , qu'on voyait partout; c'est de n'avoir pas fait, dans les événements de ce monde, une part assez large aux grands hommes, comme si les grands hommes n'étaient pas une des gloires de l'humanité.
M. Mole s'y est pris autrement, et nous croyons que dans l'ardeur de son zèle impérial il s'est trop efforcé d'arranger à la
mode la figure de Napoléon. Est-il vrai qu'il n'ait voulu jeter au milieu de nous que les fondements d'une dictature provisoire? L'empereur, avec l'instinct, le génie et le goût du pouvoir, a eu sous sa main une société qui ne demandait que l'ordre et le repos. Ces biens, il les lui a donnés, sans se dire assez, peutêtre, que les peuples se réveillent, et qu'après une halte ils recommencent leur course. Ce fut là sa faute, que nous avons payée cher. La France, au bout de dix ans, ne s'est plus reconnue; il a fallu le bruit de la chute de l'Empire, pour rappeler à des hommes grandis au milieu des pompes et des prestiges, que leurs pères avaient fait une révolution vingt-cinq années auparavant. Ainsi ne faisons pas un roman de la vie de l'empereur, et voyons en lui, malgré tant de génie et tant de services, combien le pouvoir absolu est un pouvoir fragile, puisque le sien est tombé.
Le discours de M. Mole, vif, brillant, spirituel, lu avec beaucoup d'adresse, a obtenu un grand succès , que la lecture a justifié; il y a dans ce discours ce quelque chose de simple, de fin, de distingué des hommes considérables d'autrefois, dont l'écrivain a conservé les traditions, et qui, pour nous aujourd'hui, blasés sur les artifices du style, a une sorte d'attrait nouveau et particulier.
Dans M. de Tocqueville, au contraire, on voudrait voir plus de souffle, plus de jeunesse et plus d'élan. La pensée est juste, convenable, raisonnable; mais l'expression suffit-elle toujours? Les phrases marchent-elles? Est-ce ainsi qu'écrivait Montesquieu? M. de Tocqueville, qui a étudié Montesquieu avec tant de fruit et tant de succès, devrait le savoir.
A propos d'académie , nous aurons bientôt à enregistrer la réception de M. le chancelier; M. Pasquier occupe le fauteuil de Fontenelle : on peut assurer que ce n'est pas de là que sortiront des vérités trop hardies.
A l'audibnce. 103
LE PRÉSIDENT DB BROSSBS. — LBS PARUUfBNTS. — LB JANSÉNISME FAR- UafENTAIRB.— LB NOVICIAT DANS LA MAGISTRATURE.
Nous trouvons devant nous, en commençant, le nom d'un des magistrats les plus savants et les plus spirituels du dix-huitième siècle; homme de lettres, homme du monde, homme d'étude, homme de palais; *du président de Brosses, à la mémoire duquel un juge du tribunal de Beaune, M. Th. Foisset vient de consacrer un livre rempli d'intérêt, fruit d'ingénieuses et patientes recherches. C'est dans des livres comme ceux-là, lorsqu'ils sont faits avec goût, avec intelligence, qu'il est plus facile que partout ailleurs, de voir les hommes agir et marcher, e\ de retrouver des mœurs, des idées, des habitudes dont le temps a effacé la trace. L'histoire ne peut pas tout dire : elle ne procède que par masse ; elle ne nous montre que le théâtre, et encore le théâtre vu à distance, au travers d'une sorte de perspective austère et lointaine, qui permet à peine d'apercevoir les décoralions et les costumes. Dans l'histoire les personnages se confondent, tant il est difficile à l'historien le plus exact, le plus éloquent, le plus habile, d'en accuser nettement les traits, et de les mettre en relief d'une façon suffisante. Il nous faut des ouvrages ^ro^mmnto qui rapprochent les distances, et nous mettent les hommes et les événements sous les yeux. Tels sont les mémoires, dans lesquels nous comptons des chefs-d'œuvre, les mémoires du cardinal de Retz et ceux de Saint-Simon, par exemple. Tel sont encore les livres qui nous offrent à propos d'un homme, dans un cadre étroit, le tableau complet de toute une époque; la lumière, pour être concentrée, est plus vive et plus intense; on voit mieux, on comprend mieux ; sous ce rap-
port, nous nous expliquons sans peine Tattrait particulier qu'éprouvent pour les monographies les esj^rits les plus sérieux.
L'ouvrage de M. Th. Foisset nous transporte dans un inonde riche, poli, savant, dont rien ne peut plus nous donner l'idée aujourd'hui; le monde parlementaire d'autrefois. On se figure très-distinctement, après l'avoir lu, ces personnages considérables vivant en grands seigneurs dans une ville de province, au sein d'une société choisie, livrés à tous les travaux de l'esprit, et dont le président de Brosses a été, à cette époque, la personnification la plus fidèle et la plus éclatante ; il y a d'ailleurs en lui quelque chose de vif, de tranché, d'original, qui donne à sa physionomie un caractère tout à fait personnel, et qui sert à le distinguer des autres parlementaires. Sa passion dominante, c'est la passion de l'étude, qu'il semble avoir recueillie dans la succession de son père, magistrat du parlement de Dijon , homme d'une érudition variée et profonde, qui avait un goût prononcé pour la géographie, pour la chronologie et pour l'histoire ; ce qui ne l'empêchait pas de'faire de sa main d'amples recueils de jurisprudence. Elevé à une telle école et par un tel maître, M. de Brosses avait contracté d^ bonne heure le goûtde tout apprendre, que secondait chez lui une intelligence heureuse et facile. Rien ne l'effraye, lorsqu'il s'agit d'ajouter une richesse nouvelle aux richesses qu'il a acquises ; il s'enfonce dans la nuit des temps ; il écrit l'histoire des dynasties assyriennes ; il admire l'Arioste; il apprend la musique; il se fait l'historien des navigations aux torres australes ; dans son livre sur le mécanisme du langage, il résout hardiment les plus difficiles problèmes de la philologie et de la métaphysique. Admirateur des anciens, mais admirateur éclairé, il s'était promis d'élever à Salluste un monument durable ; pour cela rien ne lui coûte, ni le temps, ni la peine, ni l'argent. De 1738 à 1744, Salluste est l'objet de sa préoccupation constante ; il en a dix éditions dans sa bibliothèque ; pour Salluste, il correspond avec toutes les bibliothèques du royaume. Dans son voyage d'Italie, qui nous a valu un livre si vrai, si simple, si spirituel, il cherche partout les traces de son historien chéri, et c'est avec des cris de joie et d'enthousiasme, qu'à l'aide
d'un dessin obtenu à Dusseldorf, il retrouve son buste, que n'avaient pu reconnattre les antiquaires de Rome. Aussi, peut-on dire que nul n'eut à un plus haut degré que le président de Brosses l'intelligence de l'antiquité. Il est à regretter seulement qu'après avoir vécu si longtemps avec Salluste, il n'ait pas cherché à lui dérober quelques-uns des secrets de ce beau langage qui en fait un grand écrivain.
M. de Brosses ne croyait pas avoir assez de temps pour cela. Cette intelligence toujours en haleine, toujours à l'afFût; vive, curieuse, éveillée, ne pouvait se plier à la discipline du style écrit, qui demande tant de travaux, tant de recherches et tant d'efforts; peut-être môme, sans qu'il s'en doutât, se mêlait- il un peu de dédain à son éloignement pour l'art d'écrire, considéré en lui-même et sans application immédiate et positive? Le personnage parlementaire aurait cru déroger en se faisant arrangeur de phrases, artiste en paroles. Âmi, compatriote et condisciple de Buffon, dontle père n'était qu'un simple conseiller aui enquêtes, il ne pouvait se décider à lui envier son talent en manchettes , on habit de velours eC à jabot. Ce culte de mots, dont M. de Buffon était un fervent adorateur, lui paraissait presque une idolâtrie: J'ai bien autre chose à faire, disait quelquefois M. de Brosses en riant, que d'employer une matinée à éloigner un qui d'un que.
Au milieu de tant de travaux, on est curieux de savoir quelle place il donnait, dans sa pensée et dans l'emploi de sa vie, aux travaux de son état. Etait-il de ceux dont il a dit lui-même en parlant du président Bouhier : Qu'ils savaient tout et principalement ce qu'ils devaient savoir? Le jurisconsulte dominaitil chez lui le philologue; l'historien, l'homme spirituel; le savant, Tartiste? Il est permis d'affirmer le contraire. Venu à une époque où les études judiciaires étaient en décadence ; jeté dans le courant le plus rapide de son siècle ; lié avec les esprits les plus éminents de la France, de l'Angleterre et de l'Italie; entraîné vers tous les objets nouveaux par une vivacité d'esprit dont il n'était pas toujours le maître , il n'avait pris de la science du droit que ce qui lui en fallait pour remplir excellemment son
devoir et pour être un digne et parfait magistrat. Il n'en a^ pas été du président de Brosses comme du président de Honi quieu, et le premier, initié par son père au secret de la pratic et des affaires, se faisait gloire d'avoir appris ce que le second faisait gloire, peut-être, d'avoir ignoré. M. de Brosses, fidèle i traditions de sa famille resta toute sa vie magistrat dans la saii et sévère acception du mot; portant au jugement des affaires i attention religieuse, dont ne purent jamais parvenir à le distra ses prédilections les plus vives. On put s'en convaincre, lorsc nommé premier président à la chute du parlement Maupe< on le vit accepter avec dévouement le fardeau de ses grande) nouvelles, réveiller le zèle endormi de quelques-uns de ses c lègues, et siéger douze heures par jour afin de suffire à Tacco plissement de toutes ses obligations. Telle est la vie mêlé tous les événements judiciaires et littéraires de son époque, q M. Foisset raconte de la manière la plus attachante. Gr&ce à 1 on est transporté vers la fin du dix-huitième siècle, à Dijon, ville des beaux hôtels, comme l'appelait Henri IV; dans la soc té d'hommes savants, de femmes spiritiielles, dont il nous i prend les noms, alliés aux plus illustres noms de la monarcb et qui donnaient à quelques-unes des capitales de dos provim cet aspect de luxe, d'éclat et de magnificence dont le souvei même s'est évanoui. Ils nous dépeint, les uns après les autr ces patriciens aimables, élégants, amoureux des nouveau! épris des lettres, comme le président Richard de Ruffey, f galant homme, plein de connaissances, dont M. de Brosses sait qu'il aimait passionnément tous les vers, même les siei On les suit à leurs maisons de campagne, retraites somptueui qui leur servaient de port dans les jours d'orage et dont M. T Foisset rappelle les noms avec orgueil.
Au milieu de ces existences calmes et heureuses , livrées a nobles distractions de Tesprit, on voit naître et se dévelo per quelques-uns des événements qui signalaient la fin de monarchie et le commencement d'une ère nouvelle : on v paraître aussi quelques figures plus résolues et plus sévèn Gommecelles deM.de la Ghalotais et deli.deMontlar, qui porte
A l'aubiince. 107
dans les querelles de la cour et du parlement une ftpreté qui n'était point dans le caractère et dans les mœurs du pr^ident de Brosses, et dont auraient suffi pour le défendre, un% sorte de tiédeur philosophique et la passion des lettres, qui était en réalité son unique passion. Ce n'est pas à dire qu'il fléchisse devant Tidole et qu'il tende la tête au joug du chancelier Maupeou. II résiste, au contraire, mais il résiste simplement, et au lieu de se draper en Romain, il s'en va, pendant son exil, jouer la comédie bourgeoise dans sa charmante maison de Neuville, située sur les bords de la Saône, devenue pour son mattre un lieu de proscription. Il y a dans la vie de M. de Brosses un épisode trèscurieux, et qui le montre aussi spirituel que Voltaire, et plus digne que lui dans le procès qu'il eût à soutenir contre le patriarche de Ferney au sujet de la terre de Tourney, bien patrimonial dont il était seigneur, et dont il lui avait vendu l'usufruit.
D oii venait le procès qui divisa et brouilla pour toujours deux des plus beaux esprits de leur temps? C'est ce qu'il serait assez difficile d'expliquer. Voltaire avait coupé dans les forêts de la seigneurie de Tourney quelques moules de bois, dont il ne voulait pas payer le prix àBaudy, fermier de M. de Brosses; ce dernier veut l'y contraindre. Il lui fait entendre fort clairement qu'il va lui faire un procès ; qu'il est décidé à assigner Baudy , lequel appellera à son tour Voltaire en garantie ; il écrit tout c«la au grand esprit réfugié à Ferney, dans un style qui, pour la grâce et la simplicité, vaut celui de Voltaire, et de la façon la plus honnête , la plus arrêtée et la plus positive. &ien ne peut peindre la colère de Voltaire à cette nouvelle, qui le met en dauger de payer dix louis. Il écrit lettre sur lettre à M. de Brosses; il demande qu'on lui fasse cadeau du bois qu'il a coupé; celui-ci résiste. «( Je ne pense pas, écrit-il, qu'on ait jamais oui dire qu'on ait fait à personne un présent de quatorze moules de bois, si ce n'est à un couvent de capucins. »
Alors, Voltaire ne se possède plus. I>e sang-froid du président le met hors de lui. Il n'était pas habitué à avoir affaire à si forte partie ; il s'emporte, il s'indigne ; il en écrit à tous ses
correspondants, lui qui correspondait avec toute l'Europe. I ses colères, il ne ménage' pas les mots; ils'agit'de le dé norer, telles est la fin d'une de ses lettres. Le fait est quelques années plus tard, lorsque M. de Brosses se préseï à l'Académie, avec des titres incontestables, il trouvait vant lui, pour lui en fermer l'accès, l'armée tout en des encyclopédistes, rangée en bataille sous le commandem» d'Alembert. Pourtant M. de Brosses, sans être leur instrum n'était pas leur ennemi. Ce n'est pas lui qui aurait volonté ment fermé les yeux à la lumière ; on trouve même dans c ques-uns de ses écrits ces tendres sympathies , cette comi ration pour les douleurs du peuple, caractères frappants d époque aujourd'hui méconnue. « Sire, dit-il au roi, dans remontrances du 19 janvier 1764, il y a des vérités tellei indubitables, tellement gravées dans les cœurs, que nul tei nul abus ne peut les couvrir, nulle oppression les étouffer. (1 Telles sont celles-ci, que l'héritage patrimonial du cit< lui appartient en propriété; que sa propriété devient une mère, si l'usufruit lui en est enlevé; que la monarchie n'es un despotisme; que les lois excluent le pouvoir arbitraire; les lois sont saintes , et que c'est par elles que règne le mo que...; que les sujets doivent une contribution de leurs l au souverain ; que les besoins réels et effectifs de l'État et un superflu indéterminé, sont la mesure de cette contribut que le premier emploi des revenus du citoyen, emploi pri gié sur tout autre, est de lui apporter sa subsistance journali que la nécessité de fournir aux besoins personnels prévaui la nécessité de fournir aux besoins d'autrui. »
L'histoire de l'ancienne magistrature est étroitement H rhistoire religieuse des deux derniers siècles. — Il serait pre: impossible de comprendre l'une sans l'autre. — C'est en les dianl toutes deux qu'on apprend le secret du courage, préjugés et des faiblesses des magistrats.
Après la Ligue, après la Fronde, ces deux grandes époqw troubles, où toutcg les questions sont soulevées avec une au
A l'audience. 109
qn'on n'a guère surpassée depuis , rintelligence humaine fait halte un jour, et se repose, comme enchantée , au milieu des menreilles du règne de Louis XIY. Bientôt on voit se glisser, au trarers des mailles du réseau dans lequel l'autorité absolue enlaçait la France, une sorte d'hérésie insaisissable, et qui semble n'avoir été faite que pour servir de refuge à des imaginations tourmentées, dont un pouvoir majestueux et incontesté ne peut apaiser les inquiétudes. A voir les esprits les plus distingués d un siècle si fécond en esprits distingués se jeter tête baissée dans des problèmes d'une solution impossible, on pourrait croire qu'impatients du joug ils ne demandaient qu'un prétexte pour recommencer les hostilités. Lorsqu'on aperçoit le jansénisme se répandant partout , brisant toutes les digues , mettant en mouvement les intelligences les plus vigoureuses, et laissant, même après ses ravages, un limon fertile, on se met à en chercher les sources avec curiosité. Faut-il croire , comme le nom rindique, que cette querelle si vive et si prolongée ne fût qu'une querelle de mots, et que tant de grands esprits n'eussent été que les séides d'un prêtre obscur et étranger, copiste malheureux lui-même des rêveries de saint Augustin? Dans ce cliquetis de disputes théologales , on entend comme un écho des disputes du seizième siècle? Le jansénisme se montre comme un collatéral assez rapproché des sectes plus résolues qui s'étaient insurgées en face contre l'infaillibilité du sceptre pontifical? Sous les apparences burinées par le génie de Pascal , on peut distinguer encore ces doctrines inflexibles, ces appels à la puissance populaire dans l'Eglise , cette foi dans les assemblées générales, qui semblaient résumer vivement les idées les plus arrêtées des réformateurs précédents. Le reste ne fut qu'un tribut qu'il faut toujours payer à son siècle, ou peut-être même qu'une satisfaction involontaire que se donnaient à eux-mêmes des hommes nourris d'abstractions , et amoureux de la controverse. Qu'on songe à ceux que le jansénisme compta dans ses rangs ; esprits nets et logiques qui comprirent si bien la raison des choses, et dont les travaux resteront toujours des modèles , cl l'on se demandera commeitf ces logiciens et ces philosophes n'auraient été, dans les
110 L'HlSTOnE
occasions les plus dëdsifes de leur vie, que des rêveurs s bstiqoes et des songes creux romanesques; s'il est pen de contester l'utilité de ces tentatives qui ne t^idaient r moins qu'à briser, dans les mains de Louis XIY, l'unité d Richelieu venait à peine de recueillir les débris, serait-ce motif pour disputer à tant d'hommes martyrs de leur qui stipulaient si noblement lorsque la France était à geno pour la dignité de la conscience humaine, la place éi nente qui leur est due? Que de travaux et que de veill Arnauld , le grand Amauld , pauvre , proscrit,, n'ayant même un domestique, lui, qui n'avait pas daigné être ( dinal, et dont le neveu était ministre d'Etat, écrivant cent qui volumes sans s'arrêter, retiré dans une modeste chambr Bruxelles, d'où il bravait la puissance de Louis XIV, personn cette génération austère, infatigable, qui forma l'avant-garde l'armée janséniste. On sait qu'un jour Nicole, ceUe imaginât si tendre et si réservée, essayant avec des ménagements extréi de conseiller le repos à la vieillesse indomptable de son at n'avons-nous pas l'éternité pour nous reposer? reprit Arnau et tout fut dit. Mot sublime, et qui peint mieux qu'aucun ai les magnificences de la foi chrétienne! Ces ruines éloqu tes de Port-Royal couvrent aujourd'hui de leur ombre noms illustres dont elles se glorifient. M"** la duchesse de L gueville, aventurière de la Fronde, et qui pouvait en être Y roine , vient se reposer des agitations du monde dans les ag lions de cette retraite orageuse. Ac6té de cette femme, autre! si brillante, et que ne tenta jamais en vain, aucune des faible: du cœur, aucune des séductions du monde, aucune des arde do l'ambition, on aperçoit, spectacle unique 1 de graves elsai personnages; les Hermann, les deSacy, les Lemaistre, les L celot, les Nicole, qu'on dirait prêts à nier les passions , et voudraient rendre aux doctrines du divin maître quelques-u des rudes empreintes du stoïcisme antique. On y aperçoit, plus, un troupeau de saintes filles, brebis sans tache, que n' jamais à chfttier la houlette du pasteur 1 M"*® de Longueville, < tant de raisons pouvaient attirer vers un mysticisme plus ind
A L'AUDIBNCE. 111
gent, semble n'être venue à Port-Royal que pour y parler, plus à son aise , de ses harangues au peuple, de ses couches à THAlel-de- Ville , de tant de rêves hautains , dont elle avait nouvri l'e^iérance aux premiers jours de la minorité de Louis XIV, et p<oar y retrouver, dans la conversation de ses pieux amis, un parfum épuré des passions populaires. En jetant par terre le nid où la foi indépendante couvait peut-être sous ses ailes une révolatioD prochaine, le roi, éclairé par Tinstinct du pouvoir absolu, seoible avoir eu , tout à la fois, le souvenir du passé et le piessentimentde l'avenir. Lorsqu'on lit le récit de tant de rigueurs exercées ; des vieillards proscrits, des religieuses arrachées à la paix de lear soUtude, des cadavres exhumés, la foi humaine violée jusque dans son sanctuaire, et tout cela pour des ergoteries d'école ou de séminaire, on en serait réduit à taxer le pouvoir absolu de folie, s'il n'y avait autre chose sous ces violences, qu'un hommage excessif rendu , par le trône , à une orthodoxie impossible.
Jusqu'alors le parlement était resté témoin impassible de ces luttes dans l'Église; il était évident néanmoins que sa résolution était prise , et que son rôle était marqué pour ainsi dire à l'avance. Le jansénisme réveillait dans son sein cet esprit de résistance et d'examen que le long règne de Louis XIV avait assoupi sans l'éteindre. Il caressait ces rancunes instinctives contre la cour de Rome , et cette vieille chimère d'une église nationale et indépendante , dont plus d'un magistrat enviait tout bas l'exemple à l'Angleterre. De plus, en ôtant au trône papal le prestige de l'autorité souveraine, qu'il transportait au sein des assemblées déUbérantes du clergé, le jansénisme semblait n'aspirer qu'à rendre à l'orgueil de la toge cet héritage de grandeur dont il avait été dépouillé; tout, en un mot, et jusqu'à cette inflexibilité rigoureuse qui ne transigeait avec aucune faiblesse et ne voulait s'incliner devant aucun vice , quelque élevé qu'il pût être, faisait du jansénisme une doctrine tout à fait parlementaire. Vienne l'occasion , et le parlement, vaincu sans être renversé, va rendre à l'autorité royale, en taquineries et en attaques , ce qu'il a reçu d'elle en outrages et en dédains.
C'est ici que commencent les querelles sans issue où le pou-
voir spirituel, le pouvoir royal et ie pouvoir parlementairi combattent sans y voir, s'entrechoquent dans Tombre, et ( le bruit continu , monotone , gronde sans cesse au milieu de d'autres bruits , et ne se tait que devant le tonnerre de la R lution.
Le père Quesnel , ami d'Arnauld , avec moins de fougu de génie impétueux que son illustre compagnon, après l'a suivi dans son exil, l'avait remplacé comme chef du parti, haines religieuses, les plus ardentes de toutes les haines, pi qu'elles sont les plus aveugles, le poursuivent jusque sur la t étrangère : à leur sollicitation, le roi d'Espagne fait arrêtai vieillard de mœurs irréprochables, d'un esprit poli et concilia qui n'était coupable , après tout , que d'avoir publié sur l'Ë ture sainte un écrit que personne ne serait tenté de lire jourd'hui, écrit rempli d'onction et de maximes pieuses c lequel les yeux d'ennemis déclarés pouvaient seuls entre les nuances affaiblies de quelques préjugés jansénis Aussi, le pape Clément XI, celui-là même qui, plus tard, c damna le livre, le lisant dans le commencement, disa « Voilà un livre excellent; je voudrais avoir l'auteur au] de moi. » Mais les deux partis, qu'avait irrités la défai ou que n'avait point satisfaits la victoire, brûlaient de nouv d'en venir aux mains. Le livre du père Quesnel , préU excellent pour une rupture complète et inévitable, fut cou le champ de bataille sur lequel ils convinrent de se renc trer.
Louis XIV, lui-même, le croirait-on? esclave de son o fesseur, complice des excès qui déshonoraient sa vieillesse e couronne, gourmande avec une grande vivacité les Icnle du Saint-Siège; après dix-huit mois d'attente et de prières obtient du pape Clément XI , le 8 septembre 1713, la famé constitution Vnigeniim , énigme théologale qui condami cent une propositions extraites du livre de Quesnel, avec * qualifications diverses, parmi lesquelles était celle d'hérés mais sans qu'il eût été possible d'attacher un sens parliculie aucune des propositions réprouvées.
A l'audience. 113
Acceptée à une grande majorité par l'assemblée du clergé, imue le 22 janvier 1714 sous la présidence du cardinal de Noailles, qui ne s'était soumis qu'avec des conditions, la bulle devait rencontrer de plus graves résistances au sein du parlement dont elle blessait, sans mesure, toutes les idées. On avait érigé, par exemple, en dogme, l'infaillibilité papale, sous peine d'excommunication? Comment croire que les grandes compagnies judiciaires de la France, héritières des traditions de leurs devanciers, qui se considéraient comme les dépositaires des libertés de l'Église gallicane, iraient se courber humblement devant l'anneau du pécheur, et reconnaître, ellesmêmes, dans cette antique métropole des Gaules, une vassale soumise de l'Église de Rome? Les temps d'ailleurs étaient bien choisis pour une résistance du parlement : le soleil, orgueilleux emblème du pouvoir orgueilleux de Louis XIV, était éclipsé ; l'Europe avait pris sa revanche des insolentes prospérités de son règne, qui s'éteignait dans la tristesse et dans Tabandon. II y avait loin du monarque de 1682, jaloux, jusqu'à la passion, des droits de son trône, qu'il voulait élever au-dessus de tous les trônes de la terre , au vieillard malade et i^epentant, expiant les excès de sa grandeur et les scandales de ses voluptés, entre M'^^de Maintenon et le père Letellier, et qui ne savait plus que prêcher humblement la soumission aux. papes! Même, à ce sujet, le premier .président de Harlay, dans une occasion récente, lui avait répondu, parlant des papes, d'une manière fort spirituelle et fort dégagée : <c Oui, sire, il faut leur baiser les pieds et leur lier les mains. » Louis XIV avait été assez longtemps de cet avis-là.
Le parlement ne voulut pas s'associer aux scrupules du monarque , qui venait , disait-on , de remettre dans les mains du pape une rétractation formelle de la déclaration de 1 682, non plus qu'à son zèle de nouveau converti pour les intérêts de la cour de Rome. Après beaucoup de résistances et d'observations, le parlement ne put se dispenser d'enregistrer les lettres-patentes et la constitution, mais avec des réserves qui en annulaient entièrement l'effet. « Sans approbation, est-il dit dans l'arrêt, des
décrets non reçus dans le royaume, énoncés dans ladite cons tution, sans préjudice des libertés de TÉglise gallicane, dro et prééminences de la couronne , pouvoir et juridiction i évêques du royaume ; et sans que la condamnation des prof sitions qui regardent Texcommunication puisse donner atteii aux maximes et usages du royaume, et que, sous prétexte ladite condamnation, on puisse jamais prétendre que lorsqu s'agit de la fidélité et de Tobligation due au roi, de Tobservati des lois de TÉtat et autres devoirs réels et véritables, la crair d'une excommunication injuste puisse empêcher les sujets < roi de les accomplir. »
Un enregistrement ainsi motivé tenait en échec la cour Rome ; il venait en aide aux consciences timorées qui n'avaie pas cru devoir accepter la bulle sans des explications nouvelk il laissait à peu près intactes toutes les anciennes franchii qu'on avait espéré entamer. Aussi, Louis XIV s'en indigne ; s'étonne qu'on veuille se montrer plus jaloux que lui des pri' léges de sa couronne ; il menace le parlement d'un lit de justi( dans lequel il s'agissait d'un enregistrement pur et simple ; to tes les observations sont inutiles, et le jour est sur le point d' tre indiqué, lorsque la mort vint épargner cette dernière hor à sa triste vieillesse. Triste spectacle, en effet, que celui de roi foulant aux pieds, jadis, ses ennemis vaincus; à genoux a jourd'hui devant le pape , dont il avait si longtemps bravé 1 usurpations I
Arrière petit-fils d'Henri IV, qui trouvait que Paris valait bi une messe (mot de gascon qu'il ne fallait peut-être pas tant vante le duc d'Orléans, assez indifférent, comme on sait, en mati^ religieuse, ne trouvait pas, pour son compte, que la constitutii Unigenitus, dont il faisait peu de cas, et qu'il n'avait jamais probablement la curiosité de lire, valût seulement l'usufruit tei poraire de la couronne; aussi s'empressa-t-ii de dissiper 1 craintes du parlement, en lui promettant d'ailleurs que le dr< de remontrance lui serait rendu. La chose était simple, puisq M. le duc d'Orléans voulait obtenir la régence, dont le testamc de Louis XIV ne lui laissait que le stérile honneur, et qu'il i
pouvait arrifer que par le parlement : les royautés nouYelles ont ea,dans tous les temps, le soin de se faire précéder par une sorte de prospectus dont elles observent les conditions aussi longtemps que leur intérêt le leur commande ou le leur permet.
Une fois Louis XIV dj^ns le tombeau, les querelles religieuses contenues dans certaines limites perdent tout à coup cet aspect sévère qu'elles ont conservé jusqu'à présent ; encore un pas, elles Yonttomberdans le ridicule; elles pourront bientôt servir d'armes aux mains de la philosophie, et de jouets daos celles du libertinage. Les caractères les plus éminents et les plus respectés semblent avoir hâte d'abdiquer ; c'est ainsi qu'on voit le chancelier d'Âguesseau, doué de facultés précieuses, d'un immense savoir et d'un grand amour du travail, mais faible, irrésolu, se livrer avec une témérité rare à des changements subits que rien n'excuse et que sa conscience doit condamner. Nourri au sein de la Cour, imbu des doctrines qu'U a défendues devant Louis XIV, il porte lui-même la cognée dans l'arbre parlementaire; ce pouvoir, qui s'annongait sous d'aussi doux auspices, s'arme bientôt de rigueurs et de persécutions. L'histoire du jansénisme devient alors une sorte d'histoire hiéroglyphique, écrite en caractères dont nous avons à peu près perdu le sens et la signification véritables.
A peine tranquille dans la possession de la régence, le duc d'Orléans oublie, avec une facilité merveilleuse, les engagements qu'il a pris et les promesses qu'il a faites ; son indifférence se prête aux rigueurs, comme elle s'était prêtée aOx ménagements. Pour^qiie rien ne manquât au ridicule des derniers actes de cette comédie, si noblement commencée à Port-Royal, l'abbé Dubois veut être l'exécuteur testamentaire de Louis XFV, et arracher à la faiblesse du parlement cet enregistrement pur et simple qu'il avait' refusé à la vieillesse malheureuse du grand roi. Nous voici venus à l'affaire des billets de confession; les avocats sont interdits ; leurs consultations sont lacérées par arrêt du conseil; pour la première fois, le parlement en corps est proscrit, et le sang coule dans plus d'une rencontre.
Le bruit de ces querelles se répand dans toute l'Europe; le
roi Georges s'en inquiète, lui qui sait que les parlements tue quelquefois les rois : il se hAte d'offrir des secours à son alli< mais Âlbéroni, cet Italien rusé, qui n'aurait pas mieux demani que de recommencer Mazarin à Madrid, voit les choses avec pli de sang-froid, et comme s'il eût regretlé que les esprits ne fu sent pas plus sérieusement agités : « Ce sont, écrivait-il à Ce lamare, des feux de théâtre qui s'évaporeront sans effet. I maxime cédant arma togœ date du temps où des princes avaiei de petits bataillons. »
Au milieu de cette cohue, qn aperçoit, avec une sorte de satii faction, quelques graves et sévères figures : celle de l'abbé Pi celle de Corbigny, vieux conseiller, neveu de Catinat, dont nom fournissait d'assez étranges refrains aux regrets des dam de la halle ; M. Titon» homme de bien, auquel sa mère écrivai lors de son exil : ce J'ai senti, mon fils, votre détention avec doi leur, parce que je suis bien humaine et bien terrestre. Pri< Dieu dans vos liens pour votre père, pour votre mère, pour voti chère femme, afin que si nous ne sommes pas dignes d'être h prisonniers de Jésus-Christ, nous ayons du moins part à v( souffrances. )>
Le peuple chante, comme il chanta toujours; mais ses chai sons, tristes et audacieuses, ne sont déjà plus celles de Fronde ; on est tout surpris de l'entendre évoquer des noms r publicains, et d'y voir les souvenirs de Rome et de la Grè( servir de cortège aux magistrats proscrits.
La chambre des pairs vient de voter, et de voter, qu'on noi permette de le dire, en courant, la loi sur le noviciat jud ciaire. Celte précipitation inusitée était d'autant plus étran^ qu'elle était inutile, puisque, selon toute vraisemblance, la char bre des députés n'aura point à s'en occuper cette année, et qu'c pouvait se réserver, dans une matière aussi grave, plus de temp plus d'espace et plus de loisir. 11 ne s'est trouvé personne poi réclamer contre l'idée même de l'institution des juges-auditeur pas môme M. Persil, dont nous avions eu occasion de signal l'attitude, lors de la discussion de la loi relative aux juges-suj
A l'àudibncb. 117
pléants du tribunal de la Seine, et qui cette fois s'était retiré sous sa tente. La commission, dans son rapport, présenté par H. le premier président deDaunant, s'était évidemment proposé pour kt, d'aller plus loin que le gouvernement, et de franchir les limites trop étroites du projet de loi. A la bonne heure I et nous comprenons cela; de cette manière, on fait une loi qui peut ne pas être bonne, mais qui a un sens, un caractère, une signification. Que la commission de la chambre des pairs veuille exclure des honneurs de la magistrature les hommes sans fortune, par un amendement introduit dans le projet, et qui a été repoussé, Toilà qui se conçoit, et qui n'était pas trop en désaccord avec l'idée même de la loi; chacun sait à quoi s'en tenir; c'est une magistrature à refaire sur d'autres bases. Il ne peut y avoir là ni équivoque, ni malentendu. Â cela il n'y a qu'un malheur, c'est que de pareils retours vers le passé sont tout simplement impossibles, qu'il ne dépend de personne de changer les conditions de notre vie publique et de notre vie privée. A courir ainsi après des chimères, à rêver des résurrections impossibles, des hommes graves et sensés consument un temps et des efforts qu'ils pourraient employer plus utilement, dans ï'intérét même de la cause qu'ils défendent et des opinions qu'ils représentent. Quant à la loi en elle-même, nous ne pouvons y voir qu'un remède impuissant contre le mal, si le mal existe, ou qu'une satisfaction assez inutfle donnée à l'amour -propre de quelques patriciens de village.
Depuis douze années que la magistrature a eu à traverser beaucoup de difficiles épreuves, lui çst-il arrivé de faillir à sa mission? a-t-elle abandonné sans défense, les lois, les mœurs, les institutions? En quoi était nécessaire ce secours nouveau que le projet de loi lui promet? De bonne foi, pense-t-on, s'il en eût été autrement» que cent cinquante jeunes gens auraient suffi à renouveler la magistrature et à lui rendre la dignité, la tenue et le sentiment de ses devoirs, qui lui auraient manqué? Il est évident, pour tous ceux qui veulent le voir, que jamais loi n'a été plus inutile que celle-là; que l'état actuel de la magistrature ne la réclame en aucxme manière, et que le pouvoir, en 1842, ne
peut avoir pour prétexte aucune des considérations exclusivement politiques sous lesquelles M. de Peyronnet cherchait à s'abriter après les événements de 1830. Rapprochez les magistrats des masses loin de les en éloigner ; diminuez, s'il se peut, leur nombre, afin d'améliorer leur condition. Assurez-leur, par un traitement honorable, en rapport avec le mouvement de la richesse publique, une existence digne et indépendante. Prenezles partout où vous trouverez des hommes fermes, humains, probes, laborieux, éclairés. Gardez-vous surtout d'en faire une caste qui se recrute en elle-même, comme il platt à quelques hommes honorables de le rêver, et vous aurez fait tout ce qu'il est possible de faire pour rendre la magistature forte, puissante, respectée.
ÏX.