‹ L'histoire admirable de Jeanne d'Arc, pucelle d'OrléansChapitre 10 sur 83 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

premières visions — l archange saint michel — les malheurs

de la france le secours de dieu vocation de jeanne

d'arc

treize ans, donc, Jeannette, était une enfant véritablement extraordinaire par ses vertus et sapiété.

— Dieu, dès sa naissance, a jeté le regard sur elle, et lui réserve une grande mission. L'heure est venue de l'y préparer : un grand miracle va s'accomplir.

C'est en été, vers midi : Jeanne est au jardin de son père. Sans doute, ayant fini sa besogne, elle est venue là se recueillir pour réciter V Angélus. Le matin, se sentant remplie d'une ferveur merveilleuse, elle a jeûné, ce qu'elle n'avait pas fait les jours précédents. A sa droite, au-dessus du mur et bien près, se dresse l'église. Les échos de la plaine se sont renvoyé les dernières vibrations de la cloche de V Angélus ; la nature a ce calme que chaque midi d'été lui porte, et que les oiseaux eux-

monios. silencieux sous la feuillée, se gardent d'interronijn'e.

.l<'aiinette prie. Tout à coup, elle s'entend appeler. Du colé de l'église, une voix crie : « Jeannette, Jeannelle! » Et cette voix a quelque chose de si pénétrant, de si doux, que reniant se sent remuée jusqu'au fond du ^ cœur. Elle lève les yeux pour voir qui lui parle; mais "^à peine ses regards se sont tournés vers le sanctuaire, qu'une grande clarté l'environne. Ses yeux s'habituent à la clarté ; Jeanne distingue au milieu de la lumière une Apparition : c'est un personnage aux traits nobles et bons.

Autour de lui, toute une légion d' êtres aériens, comme lui lumineux, regardent avec bonté la petite fdle. Et l'Apparition répète de sa voix douce et forte : « Jeanne, Jeanne, sois bonne et pieuse ! aime Dieu ; fréquente l'église. »

()uand elle entend et voit tout cela, Jeannette a grand* peur; elle se laisse tomber sur les genoux. Toutefois, un sentiment intime, surnaturel, s'empare de toute sa personne. Elle comprend que Dieu la réclame ; que, pour lui j)laire, elle doit renoncer à toute affection humaine, demeurer toujours libre, afin d'être toujours prête à l'accomjdissement de la volonté divine. A genoux, là, dans le jardin de son père, elle se consacre totalement à Dieu, faisant vœu de virginité perpétuelle.

Opendant l'apparition a disparu; Jeannette se relève. Que signilie tout cela? Jusqu'à présent, elle l'ignore; mais ce (|u'elle peut dire, c'est qu'elle se sent meilleure, plus allachéo à Dieu, plus attachée au courageux accomj)lissement de son devoir quel qu'il soit.

LA GRANDE PITIÉ DU ROYAUME DE FRANGE i3

Le miracle se renouvela, laissant à Jeannette la même impression de frayeur, mais augmentant son désir d'être bonne et de se donner toute à Dieu. Pour la troisième fois, la fillette en fut favorisée ; et cette fois, elle sut, à ne pas s'y tromper, que les mystérieux personnages étaient les anges du Seigneur. Souvent elle les revit, se prit à les aimer, à leur donner sa confiance, à chérir leur compagnie et leur conversation : quand ils s'éloignaient, elle pleurait; elle eût voulu s'envoler avec eux et les suivre en Paradis (i).

Le temps était venu où les célestes messagers, sûrs de la foi de Jeannette et de son affection, pouvaient lui révéler la volonté de Dieu sur elle, et lui dévoiler sa mission. Un jour donc, celui qui commandait aux autres, qui s'était présenté le premier à son regard, lui dit : « Je suis Michel, le protecteur de la France. » Jeannette, s'agenouillant, lui fit une profonde révérence. L'archange continua : « Sache qu'il y a grande pitié au royaume de France. » Jeannette aimait la France, comme son père et ses compatriotes : elle avait entendu conter que là-bas, loin d'elle, on se battait pour la patrie; mais elle ne connaissait pas l'étendue de nos maux. L'ange lui-même, soit par paroles, soit par vision, lui révéla tout. X partir de ce moment. Jeannette sut ce qu*^était l'ennemi national, l'Anglais envahisseur.

Elle apprit quelle ambition farouche lui rongeait le cœur, l'ambition de posséder la France. Son regard d'enfant plana sur les champs de bataille où la défaite

(i) Procès de condamnation.

lî

humiliait nos armées : Grécv, Poitiers, Azincourt lui montrèrent la France vaincue malgré l'héroïsme de ses enûmts. Elle vit encore passer sous ses yeux d'autres infortunes nationales : un monarque fou, des princes sans vergogne, des factions ardentes, des assassinats, des massacres, ime reine préférant à son devoir les plaisirs défendus, et signant la déchéance de sa race. Tous ces maux, en effet, s'étaient abattus sur la France désolée; par le traité de Troyes, de l'année 1420, le royaume très chrétien passait au roi d'Angleterre : le fils d'Henri Y et de Catherine, fdle du roi de France, Charles VI, devait réunir sur sa tête les couronnes des deux royaumes.

L'année 1422 avait vu l'exécution de ce pacte honteux. Henri A' et Charles YI étant morts l'un et l'autre, un petit enfant, Henri YI, héritier des Lancastre, avait été proclamé roi de France et d'Angleterre ; en son nom, le régent Bedford, son oncle, gouvernait presque tout notre pays, tandis que le fils de Charles YI, le Arai dauphin de France, ne possédait qu'une partie du centre du royaume. Les Anglais victorieux l'appelaient avec dérision le roi de Bourges ; et ce malheureux prince, entoui'é de favoris avides, — craintif, sans résolution, dépouillé de la ville de Reims où se confère le sacre qui fait les rois de France, à la tête d'une armée démoralisée par la défaite, sans ressources pécuniaires, ce prince était impuissant à porter même un simulacre de royauté!

La France, en un mot, vaincue, trahie, divisée, trompée, semblait une nation (h^stinéc à disparaître ; et l'on pouvait, sans témérité, calculer les dernières années de son exislciicr.

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