BASTILLES ARUIVKE DE JEANNE D ARC EX VUE D ORLÉANS — ENTRÉE
d'un convoi DE VIVRES DANS LA CITÉ
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ONC, l'armée française s'avance vers Orléans. La conrageuse ville est épuisée par les rigueurs d'un long siège; elle n'est pas découragée, mais elle se demande aAxc anxiété quelle sera l'issue de la lutte, car les a ivres commencent a manquer. Les Anglais l'enlacent de toutes parts : avec une persévérance, une ténacité britannique, ils ont établi petit à petit autour d'elle un cercle complet de forteresses, appelées alors bastilles, qui leur servent à la fois de points de défense et de commodes garnisons. Afin de nous rendre un compte exact des événements qui vont se passer, et d'apprécier à leur juste valeur les faits d'armes qui s'accompliront sous peu de jours, étudions brièvement mais avec clarté les positions respectives des assiégés et des assiégeants.
Orléans est situé sur la rive droite de la Loire, qui coule, assez rapide, à quelques pas de son enceinte, au midi de la ville. Un pont relie la place à la rive gauche, cest-à-dire aux provinces du sud de la France.
Le 12 octobre 1428, les Anglais arrivaient devant les murailles; mais ils ne tardèrent pas à s'apercevoir que non seulement la puissance des murs de la ville, mais plus encore le patriotisme de ses habitants, devait faire renoncer à l'espoir d'enlever la cité de vive force. Ils résolurent donc de l'enfermer dans un rigoureux blocus, afin de la réduire par la famine. Aussitôt ils se mirent à l'œuvre : et le 24 octobre, après un combat furieux, ils emportèrent d'assaut le fort des Tourelles, qui défendait l'entrée du grand pont, sur la ri^e gauche ; puis, s'établissant dans le fort, ils y firent de grands travaux pour le rendre imprenable.
Sur cette même rive, près du fort (en avant de lui), se trouvaient les débris d'un monastère de religieux Augustins; dans le courant de décembre, les Anglais avaient transformé ces ruines en bastille, l'entourant d'un boule- K'ard^ c'est-à-dire d'une solide levée de terre. Le 3o décembre, ils construisaient un nouvel et puissant ouvrage sur les décombres de l'église Saint-Laurent, détruite par les Orléanais eux-mêmes; cette église était située, comme Orléans, sur la rive droite de la Loire, tout contre la rivière, à huit cents mètres environ des murailles, vers l'ouest. Au milieu du fleuve, vis-à-vis Saint-Laurent, il y avait alors une île, détruite aujoui'd'hui. cfu'on appelait Vilr Clinrlemaf(ne; l'ennemi, dès le i" janvier 1429,7 plaçait une forteresse. Le 6 du même mois, il établissait
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une autre bastille sur la rive gauche, en face de File Cliarlemagne et de Saint-Laurent, à l'endroit appelé le champ Saiiit-Priçé. Il interceptait ainsi le cours inférieur de la Loire, et mettait en communication ses postes des deux rives.
Peu de jours après, sur la rive droite (au nord de la bastille de Saint-Laurent), fut élevée une sixième redoute, dite de la Groix-Boissée. Le lo mars, les Anglais s'emparèrent de la côte escarpée de Saint-Loup, située également sur la rive droite, mais à l'Est de la ville, c'est-àdire à l'opposite de l'ouvrage de Saint-Laurent ; ils y mirent une bastille pour couper le cours du fleuve de ce côté, comme ils avaient fait de l'autre.
Ils continuèrent à pousser leurs forteresses à l'ouest de la ville. Dix jours après, ils construisaient, à côté de la Croix-Boissée (mais en s'éloignant du fleuve), la bastille dite Londres; puis, en contournant la ville, celle du pressoir Ars, nommée Rouen, achevée le 9 avril, et celle de Saint-Pouair ou Paris. Toutes ces bastilles, à partir du fleuve, communiquaient entre elles par un fossé profond, une tranchée.
Bestait, au nord-est d'Orléans, entre Saint-Pouair et Saint-Loup, un espace ouvert, une brèche, représentant le quart environ du périmètre de la ville. A dessein, les Anglais ne le traitaient pas comme le reste du pourtour, et pour plusieurs raisons. D'abord, la forêt qui s'étendait alors de ce côté, presque jusqu'aux murs, aurait permis aux Français venant au secours de l'assiégé d'attaquer trop aisément les ouvrages ennemis construits vers ce point. Ensuite, exécuter une tranchée continue, courant
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de bastille à bastille tout autour de la cité, n'était pas une opération pratique : il aurait fallu, pour la défense d'une telle tranchée, des forces trop considérables (i). C'eût été comme une seconde enceinte (se développant à huit cents mètres tout autour de la place, et parallèlement à ses murailles) : il serait devenu nécessaire de défendre cette enceinte de la même façon que les remparts d'une ville assiégée ; et par là, les Français auraient trouvé l'occasion de plus d'un facile succès. Enfin, tout en voulant affamer la malheureuse cité, l'Anglais songeait à se nourrir luimême : il comptait sur les convois qu'on tenterait de faire passer à l'assiégé par cette brèche, et pensait en tirer une source de subsistance. Dans ce but, quoique laissant par un côté le passage praticable aux convois venant de France, les ennemis avaient eu soin de construire en secret, au milieu de la forêt d'Orléans, une dernière et puissante bastille : observant de là les routes qui traversaient la forêt, ils devaient opérer sûrement, rapidement, contre toute expédition assez téméraire pour essayer de porter secours à la ville aux abois.
Tel était l'état des lignes anglaises autour d'Orléans, à la fin d'avril 1429. On comprend quelle grande armée il eût été nécessaire de mettre en œuvre pour les forcer; et, même en cas de victoire, que de peines, que de temps il eût fallu dépenser pour s'emparer l'une après l'autre de toutes leurs puissantes forteresses! On comprend aussi combien le roi Charles et son Conseil, les docteurs et le Parlement, avaient envisagé la levée du siège
(i) r/armce britannique s'élevaitpourtantàplus de vingt mille hommes.
io8 JEANNE DARC OU LA PUCELLE D'ORLÉANS
d'Orléans, avec les faibles ressources alors disponibles, comme un vrai miracle, comme la preuve évidente de la mission céleste de la Pucelle.
Pour Jeanne, se confiant dans la promesse divine, elle allait sans crainte au-devant de l'épreuve ; elle ne tremblait pas à la vue de la puissance anglaise, ni des forteresses imprenables, parce que ses A'oix lui promettaient la victoire. Elle avait son plan révélé de surnaturelle manière : elle allait docilement l'exécuter. Mais voici que dès l'origine (comme hélas! bien souAcnt par la suite), les décrets de la sagesse d'en-Haut se trouvèrent aux prises avec les desseins conçus par l'habileté de l'homme, toujours si courte. La Pucelle, sur l'ordre des Voix, voulait conduire sa troupe par la rive droite, marcher sur la ville, culbuter le gros de l'armée anglaise, entrer triomphante dans Orléans aACC le convoi de livres. Mais les chefs qui l'accompagnaient, La Hire, et les autres, ne l'entendaient pas de cette façon.
Ils trouvaient plus prudent de s'avancer par la rive gauche, où les Anglais étaient moins nombreux et ne pouvaient pas se cacher en forêt; puis, de faire passer furtivement et par bateaux les vivres aux assiégés. Le Bâtard d'Orléans, plus tard (i449) comte de Dunois (i), qui commandait la défense de la ville, apanage de son frère, le duc, — était de l'avis des généraux de l'armée de secours; et ceux-ci, trompant Jeanne, l'engagèrent sur la rive gauche du fleuve.
(i) Il sera toujours appok'" Dunois dans ce récit, comme d'ailleurs, dans tous les clironi(|U('urs ayant «'crit après l'année i 449, même lorsqu'ils rapportent des événements antérieurs.
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On campa dès la première nuit. Jeanne dormit tout armée dans sa tente : mal accoutumée à porter l'armure guerrière, ses membres furent meurtris et blessés d'un si dur repos. Mais qu'importaient les sacrifices à cette enfant sublime ! En partant pour exécuter la volonté de Dieu, pour sauver la France, elle avait accepté toute peine, toute angoisse, toute torture; et faisant fi de sa personne même, elle n'hésitait pas à se dévouer jusqu'à l'immolation pour le bien de la patrie.
La Pucelle arriva bientôt en vue d'Orléans; mais sa désolation fut grande, lorsqu'elle vit qu'on l'avait trompée, et que la Loire la séparait de la ville. Cependant, l'armée s'était arrêtée sur les bords du fleuve, en dehors de la ligne d'attaque des Anglais, et plus en amont que la cité ; c'est là que Dunois, sorti dès le matin avec quelques troupes d'élite pour aller au-devant de l'armée de secours, rencontra Jeanne la Pucelle :
« Êtes-vous, lui dit-elle, celui qu'on nomme le Bâtard d'Orléans?
— Oui, dit-il, et je suis bien heureux de votre venue.
— Est-ce de vous que vient l'ordre que j'arrive de ce côté, et que je n'aille pas directement là où se trouvent Talbot et les Anglais?
— Oni, madame; et de plus sages que moi sont du même avis, pour plus de succès et de sûreté.
— Au nom de Dieu, le Conseil de mon Seigneur est plus sûr que le vôtre ! Vous avez cru me tromper, et c'est vous-même qui vous trompez; car je vous amène meilleur secours qu'il n'en est venu jamais à général ou ville quelconque, le secours du Roi du Ciel! Ce secours
ne procède pas de moi, mais de Dieu, qui, à la prière de saint Louis et de saint Charlemagne, a pitié d'Orléans, et n'a pas voulu souffrir que les ennemis eussent à la fois le duc (i) et sa ville. »
Ces paroles firent une impression profonde sur Dunois : à mesure qu'il contemplait Jeanne et l'entendait, un sentiment intérieur lui faisait comprendre qu'il était en présence d'un être surnaturel, portant véritablement avec lui le secours de Dieu. D'ailleurs, les événements en fournirent aussitôt la preuve.
Au moment où Dunois parlait à Jeanne, il se trouvait dans un étrange embarras : il avait rassemblé devant les murs d'Orléans un nombre de bateaux suffisant pour charger et porter jusqu'en ville le convoi de vivres amené par l'armée de la Pucelle. Or, voilà qu'un vent d'Est fort vif les empêchait de remonter le fleuve et d'arriver au point où se tenaient les Français ! Qn'allait-
il advenir? Les Anglais, immobiles jusqu'alors,
allaient-ils, par une attaque habile, s'emparer du convoi? tout au moins en empêcher l'embarquement?
D'un mot. la Pucelle rassura Dunois : « Le vent va changer, et tout se passera bien! » Quelques minutes après qu'elle eut prononcé ces paroles, — à la stupél'action générale, le vent tourna tout à coup; Dunois alla chercher les bateaux, sur lesquels les vivres furent cliargés, puis conduits sans encombre jusque vers la porte de Bourgogne, à l'Kst de la ville. En même temps, pour enij)êcher une alUicpie possible des Anglais de la
( I ) Nous avons dil que le duc d'Orléans était prisonnier en Angleterre depuis l'année i |i5.
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bastille Saint-Loup, les assiégés poussaient une vigoureuse escarmouche du côté de cette forteresse.
Orléans était ravitaillé ; mais comment y faire pénétrer l'armée de secours? C'est là que les chefs durent avouer que leur courte sagesse ne valait pas la sagesse inspirée. Ils furent obligés de retourner à Blois (la Loire n'ayant pas de pont libre avant cette ville), et de prendre le chemin que la Pucelle avait voulu d'abord leur faire suivre. Jeanne eût désiré ne pas quitter son armée; mais les supplications de Dunois la décidèrent à se jeter dans Orléans : elle passa donc la Loire avec La Hire et deux cents hommes seulement.
LA PUCELLIi I) 0RL1:ANS
Staluclte en bronze du xv siècle (Paris, musée de Cluny).