ANGLAIS TERREUR DES ASSIEGEANTS LE 4 MAI, JEANNE VA RECEVOIR
LES TROUPES RETENANT DE BLOIS ELLE EST AVERTIE MIRACULEUSE- MENT d'un COMBAT LIVRÉ SANS ELLE — PRISE DE LA BASTILLE SAINT-LOUP
EANNE LA pucELLE fit SOU entrée dans la ville d'Orléans le vendredi 29 avril, à 8 heures du soir.
Elle était revêtue de son armure, montait un cheval blanc, et faisait porter devant elle son étendard.
A sa gauche, Dunois, magnifiquement paré; derrière elle, La Hire, puis des gentilshommes et des hommes d'armes à cheval. La population tout entière vint au-devant d'elle ; c était une explosion de joie générale. Des torches par centaines éclairaient le cortège; à leur lueur, on voyait tous les visages rayonnant d'allégresse se porter vers celui de Jeanne. Toutes les mains se tendaient pour la bénir, pour toucher ses vêtements, pour atteindre au moins son cheval. On accueillait, dans Orléans, la pieuse
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vicrji^e de Domremy comme un auf»e du eiel; et le peuple, dont l'instinct est bon juge, saluait en elle la Victoire armée, chantait la fin de trop longues douleurs.
Jeanne, au milieu de cet enthousiasme universel, aimable et prévenante, cherchait à contenter toutes ces bonnes gens. Mais toujours humble, elle reportait à Dieu les hommages qu'elle recevait : c'est Lui qui l'envoyait, Lui qui faisait croire en elle. Elle se réjouissait de cet accueil, surtout parce qu'il allait lui permettre d'accomplir la A'olonté divine : et, l'âme pleine d'actions de grâces, elle se rendit avec cette foule enflammée jusqu'à la cathédrale d'Orléans. Là, devant le Dieu des Armées, elle épancha son àme, avec les accents de la foi, de l'amour et de la reconnaissance.
A la sortie de l'église, — accompagnée du même cortège, elle fut conduite dans lamaisondemaître Jacques Boucher (i) et de sa respectable épouse; c'est là que son logement avait été préparé. La Pucelle n'avait rien mangé depuis le matin; elle fit donc son repas en arrivant : mais, sobi'e et mortifiée, elle ne voulut accepter que du pain trenq)é dans du vin coupé d'eau. Puis elle alla prendre son repos dans une chambre où couchaient en même temps qu'("lle la femme et la fille de Jacques Boucher.
Dès le lendenuiin matin, Jeanne conférait avec Dunois sur ce qu'il y avait à faire. Elle eût désiré, sans attendre l'arrivée de l'armée de renfort (obligée de retourner à IMois, nous l'avons dit), sommer les ennemis de se retirer; puis, en cas de refus, les attaquer sur l'heure.
(i) Trt'soi'icr de la ville et du seigneur duc d'Orléans.
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Mais tel n'était pas l'ayis de Dunois; et Jeanne revint à son logis fort mécontente.
Avant de combattre, elle tenait à renonveler sa déclaration de guerre aux Anglais, à les avertir encore une fois de céder au bon droit. Vers le soir, elle leur envoya donc une sommation, réclamant en même temps le héraut qu'elle leur avait envoyé de Blois : car l'ennemi ne se croyait pas lié par le droit des gens à l'égard de cette paiwre insensée , et retenait prisonniers ses émissaires ou messagers.
Jeanne crut devoir parler elle-même aux Anglais : dans ce but, elle s'avança sur le pont de la Loire jusqu'au poste le plus avancé des Orléanais, le boulevard de Belle-Croix, en face les Tourelles. Là, d'une voix forte, elle appela le commandant anglais Glasdale, et lui cria de se rendre. Pour toute réponse, Glasdale et ses officiers l'injurièrent grossièrement, l'appelant vachère (et bien autre chose!) et lui promettant de la faire brûler (i) si jamais elle tombait en leur pouvoir.
Dunois ne voulait pas combattre sans l'armée de renfort. Le plus sur était donc de l'aller chercher à Blois : c'est ce qu'il fit; et, le dimanche matin i^'^ mai, surlendemain de l'arrivée de Jeanne, il partit pour cette ville.
(i) On voit que, dès lapparition de la Pucelle, ce fut une idée fixe, chez les principaux des Anglais, de livrer la sainte fille au supplice du feu. Quant à la nation britannique elle-même (que l'on ne saurait rendre responsable des crimes de quelques-uns!) il résulte des recherches de l'abbé Debout, que l'opinion populaire n'était point défavorable à l'héroïne; bien plus, que cette opinion regarda la Pucelle de son citant comme une envoyée de Dieu. (Voir Jeanne d'Arc et les Archives anglaises, par H. Debout, 189^-1895; en vente à la Maison de la Bonne Presse, 8, rue François I", Paris.)
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La Piicelle devait attendre leur retour. Elle profita de ces quelques jours pour se mettre en rapport avec la population. Comme on accourait en foule à son hôtel pour la visiter, et qu'on en brisait presque les portes, afin de répondre à tant d'empressement, elle se mit à parcourir à cheval les rues d'Orléans. On se portait en si grand nombre sur son passage, qu'à peine son coursier blanc pouvait-il avancer ; le peuple ne pouvait se fatiguer de l'admirer : il voyait avec étonnement cette jeune fille de dix- sept ans, arrivant directement de sa chaumière, se montrer à l'aise dans sa lourde armure et sur son cheval de guerre comme le plus ancien des chevaliers ; mais davantage encore, il sentait la surnaturelle action que le Seigneur exerçait en elle et par elle, et croyait à la parole de l'Inspirée quand elle répétait : « Dieu m'a envoyée pour secourir sa bonne ville d'Orléans. »
Dès ce moment, la confiance était revenue dans tous les cœurs ; l'Anglais cessait d'être un objet d'épouvante. Alors qu'autrefois huit cents ou liiille Français ne se seraient pas estimés en force contre deux cents Anglais, cinq cents Français maintenant eussent osé braver la puissance anglaise tout entière (c'est Dunois luimême qui l'affirme) (i). Les bourgeois d'Orléans, comme l'armée, n'avaient plus qu'une impatience : combattre!
Avant toutefois que l'heure de la bataille eût sonné! Jeanne, tlont la conscience chrétienne désirait éviter toute elfusion de sang, — Jeanne voulut encore essayer de déleriiiincf les Anglais à se retirer d'eux-mêmes. Elle se
(i; Procès de réhabilitation, déposition du comte de Dunois.
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rendit à la Croix-Morin; et là, sui* la rive droite, elle
renouyelarinvitationqu'elle avait faite siirla rive gauche, conjurant les ennemis de s'éloigner, et leur promettant la vie sauve et la liberté de retourner en Angleterre. 11 va sans dire que cette troisième tentative eut même résultat que les deux autres! «Voulez-vous donc, lui
JEANiXE IIARC ET LE l'EUPLE D OllLEAXS
reinlurc murale de Lenepvcu.
cria brutalement un certain Granville, que nous nous rendions à une femme ? » Et ce malheureux ajoutait, à l'adresse des Français qui suivaient Jeanne, des injures grossières qui retombaient sur elle-même.
Enfin, les troupes venant de Blois furent annoncées. Il avait fallu l'énergique intervention de Dunois pour décider les chefs de cette armée à tenir leur promesse, de venir rejoindre la Pucelle!
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Le mercredi 4 mai, de grand matiii, Jeanne sortit d'Orléans avec La Hire et cinq cents combattants environ. Elle rencontra l'armée de secours à quelque distance de la ville, entre six et sept heures du matin ; avec cette armée arrivait un nouveau convoi. Tout ce monde et les munitions passèrent devant les forteresses anglaises : les prêtres chantaient; et Jeanne précédait les soldats, son étendard à la main. Les Anglais, malgré l'avantage de leur position, n'osèrent pas attaquer la troupe française, qui traversait pourtant leur embuscade permanente : ils étaient glacés par une terreur inconnue, aussi soudaine qu'extraordinaire chez des vainqueurs.
Les compagnies entrées dans la ville assiégée se reposèrent quelque peu. Vers midi, le Bâtard d'Orléans arriva chez Jeanne, annonçant que FalstofT arriAait, qu'il amenait aux assiégeants des hommes et des vivres, et qu'il était, disait-on, à Janville : « Bâtard, Bâtard, s'écria-t-elle en riant, je te commande (i), aussitôt que tu sauras la venue dudit Falstoff que tu me le fasses connaître, car s'il passe sans que je le sache, je te ferai ôter la tête! » Le brave Dunois, sans se formaliser, répondit à Jeanne de ne rien craindre, et qu'il l'avertirait.
Mais Dunois, pas plus que les autres chefs, n'avait encore la foi complètc,absolue. dans le talent surnaturel de Jeanne au point de vue militaire. Ils la regardaient comme une jeune fille pieuse, patriotique, envoyée même de
(i) Le luloirnicnt entre compagnons de guerre était alors très fréquent. De la jiart de Jeanne, si chaste et réservée, c'était un aimable enl'anlillage, (jui devait cliarmcr les jeunes gentilshommes, et f[ui donnait à « ce chef au doux sourire » l'autorité nécessaire au conimaudement.
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Dieu pour relever le moral des troupes et l'énergie abattue delà France, en annonçant le triomphe à venir; mais non pas comme un vrai chef de guerre, dont la direction amènerait la victoire. La preuve qu'il en était ainsi, c'est que Dunois, dans sa visite à la Pucelle, avait caché la résolution prise par le Conseil de guerre, d'engager sur l'heure même la première action.
Jeanne était fatiguée : elle s'était levée de très bonne heure, elle avait chevauché toute la matinée; de plus, elle était brisée par l'émotion que lui causaient ces premiers jours passés dans le métier des armes. Quand Dunois l'eut quittée, comme elle ignorait les projets d'attaque des divers chefs, elle se retira dans sa chambre, se jeta toute vêtue sur son lit, et s'endormit. Pendant ce temps, quinze cents Français, sortant de la ville, allaient donner assaut à la bastille Saint-Loup : mais la résistance des Anglais, ardente, opiniâtre, arrêta l'élan des assaillants, et leurs hommes tombèrent en grand nombre tués ou blessés.
Tout à coup, Jeanne entend ses Voix, qui l'éveillent et l'avertissent de ce qui se passe. Elle se jette à bas de sa couche; un gémissement sort de sa poitrine : « Le sang de nos gens coule par terre ^Nle's armes ! mon cheval ! »
Son aumônier. Frère Pasquerel, et d'autres personnages, entraient alors en son logis. Ils l'entendirent parler avec animation : « Où sont ceux qui me doivent
armer? Le sang de nos gens coule par terre! Au nom
de Dieu, c'est mal fait. Pourquoi ne m'a-t-on pas éveillée plus tôt? Nos soldats ont bien à besogner devant une bastille; il y en a de blessés. Mes armes! apportez-moi
mes armes! Amenez-moi mon cheval! » Autour
d'elle, on ne savait que penser, car les rues étaient calmes et silencieuses.
Au même moment, Jeanne court jusqu'à la porte de la maison; sur le seuil elle rencontre son pa^^e, Louis de Contes : « Ah! sano^lant garçon! lui crie-t-elle; vous ne me disiez pas que le sang de France fût répandu ! » Elle l'envoie quérir son cheval, et remonte précipitamment dans sa chambre pour prendre son armure. — D'Aulon en hâte équipe sa dame, et se met à s'équiper lui-même.
Déjà la Pucelle est dans la rue, à cheval. Alors seulement elle s'aperçoit qu'elle n'a pas sa bannière ; mais elle est si pressée, qu'elle ne veut pas attendre qu'on la lui descende. Elle commande à son page de la lui passer par la fenêtre, la saisit, et se dirige au triple galop vers la porte de Bourgogne. Les étincelles jaillissent sous le sabot de son coursier. Au grand ébahissement de tous, elle prend sans guide le chemin le plus direct vers un endroit où jamais elle n'est allée.
D'Aulon et Louis de Contes montent en selle à leur tour, et se lancent à sa suite; ils ne peuvent la rejoindre qu'à la porte de la ville, où le flot de nos soldats, revenant en déroute, la tient arrêtée. Là, Jeanne rencontre
les premiers blessés français Ace cruel spectacle, son
âme patriotique et compatissante est remplie de douleur : «Jamais, disait-elle \\\\ jour, je n'ai vu couler le sang français, sans que mes cheveux se dressent sur ma tête ! » Ce n'est pas tout que de le plaindre, ce sang noblement versé pour la patrie! il faut le venger. La Pucelle pousse son cheval droit au rempart ennemi, fendant la foule des
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fuyards et suivie seulement de quelques chevaliers. Les nôtres l'accueillent par un cri de joie : elle, sûre de la victoire, fait proclamer d'ores et déjà, par un héraut, la défense de piller l'égiise Saint-Loup, située au milieu de la bastille ; puis elle donne le signal de l'assaut. En vain, Talbot s'efforce de venir au secours de la forteresse menacée : elle est enlevée, après trois heures de combat.
Les Français pénètrent dans l'église Saint-Loup, et se gardent d'aucune profanation; mais voici qu'ils y trouvent des Anglais qui, pour échapper à la vengeance des vainqueurs, avaient revêtu des habits ecclésiastiques. A ce spectacle inattendu, les Français s'arrêtent, hésitants : les vêtements qu'ils ont empruntés donnent-ils à ces hommes droit au respect dont on entoure les choses
sacrées? Les opinions sont partagées, et le débat
s'anime, quand survient Jeanne l'inspirée : « Respectez ces hommes, dit-elle, à cause de leurs habits. Je les fais mes prisonniers; tout à l'heure, avec moi, vous les reconduirez jusqu'en mon propre logis. » Jeanne venait d'apprendre, l'âme navrée, le sort subi par d'autres prisonniers, impitoyablement massacrés,
La Pucelle victorieuse se prit à pleurer amèrement sur le sort des soldats tués, de tant d'âmes qui venaient de paraître devant Dieu, criminelles peut-être ! Puis elle exigea que tous ceux qui l'entouraient se confessassent, pour demander pardon au Seigneur des fautes que, dans l'enivrement de la victoire, ils avaient pu commettre par carnage ou par rapine. Prêchant d'exemple, elle se mit à genoux et se confessa la première, quoiqu'elle n'en eût guère besoin! Lorsqu'elle se releva : «Maintenant, s'écria-
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t-eilc, en route pour Orléans, mes amis! allons, allons aux églises, rendre gloire à Dieu de la victoire qu'il nous a donnée! Oui, remercions-le; car, si nous étions ingrats, il ne serait plus aACc nous et ne nous donnerait plus la victoire. » En se retirant, elle fit mettre la flamme à la bastille, pour enlever aux Anglais le désir d'y revenir. Au moment où Jeanne rentrait dans Orléans, toutes les cloches sonnant le Te Deiim mettaient l'allégresse au cœur des assiégés, tandis qu'elles tintaient aux oreilles des assiégeants comme un glas funèbre, comme un présage d'irrémédiable défaite.