CHAPITRE XIII
DEFIANCE DES CHEFS FRANÇAIS A L EGARD DE JEANNE — ORDRE DU JOUR DE LA PUCELLE — SA DERNIERE SOMMATION AUX ANGLAIS — SORTIE DES FRANÇAIS — PREMIERE ATTAQUE — PRISE DE LA BASTILLE, DES AUGUSTINS
R, le lendemain de cette pre- 'y niière victoire était le jour de l'Ascension. Jeanne ne revêtit W^ pas son armure ; elle communia.
Ce jour-là, les chefs tinrent un Conseil de guerre, et n'y convoquèrent pas la Pucelle. Ils y décidèrent une attaque décisive sur les bastilles de la rive gauche, en même temps qu'une fausse alerte contre les capitaines anglais fortifiés sur la rive droite; cette alerte était destinée, en détournant l'attention desdits capitaines, à les empêcher de se porter en masse sur la rive gauche.
Cela décidé, les chefs, poussant plus loin leur réserve injuste, obstinée, vis-à-vis de la Pucelle, résolurent de ne lui communiquer que la moitié de leur plan. Comme
le chancelier Cousinot faisait à Jeanne cette communication incomplète : « Dites-moi tout ce que a ous avez concln, répondit-elle d'un ton mécontent, car de mon coté je pourrais vous cacher des choses plus importantes que celles-ci. — Ne vous tachez pas, répliqua Dunois qui se trouvait présent, parce que nous n'avons pas tout dit d'une seule fois. » Alors, il exposa le plan tout entier, dont elle se déclara satisfaite : « Pourvu toutefois, ajouta-t-elle, qu'on l'exécute tel que vous venez de l'expliquer. » Elle avait encore une fois raison ; car, le soir même, le plan fut modifié d'une façon malheureuse : on arrêta qu'une simple attaque serait tentée contre la forteresse de Saint- Jean-le-Blanc.
La bataille étant résolue pour le lendemain, Jeanne accomplit deux actes d'une grande importance. Par le premier, elle s'assura le secours de Dieu pour son armée : donnant une leçon dont tous les siècles, avec le nôtre, peuvent profiter, elle voulut que des hommes qui, le lendemain, allaient combattre pour le bon droit et comme jnsliciers de Dieu, prissent soin de se réconcilier avec ce grand Juge lui-même, scrutateur des âmes et des pensées. KUe publia donc cette ordonnance : — Défense formelle à tout soldat d'aller coml^attre sans s'être préalal)lement confessé ; — Commandement exprès de chasser (le Tarmée toutes les femmes de mauvaise vie, parce (pic (disait-elle) pour punir les péchés des hommes. Dieu permet la perte des batailles.
Le second acte de Jeanne, non moins beau que le premici'. lui (le mettre définitivement sa conscience en repos, par une dernière sommation aux Anglais. Elle leur avait
LES COMBATS D'ORLÉANS laS
donné la veille, par sa victoire, une preuve éclatante de sa mission. Ils devaient reconnaître maintenant que la Pucelle venait de Dieu, comme elle le proclamait : elle voulut donc les prier encore d'éviter, par une sage retraite, l'inutile effusion du sang\ Pure et candide enfant! comme son regard, éclairé par les lumières surnaturelles, voyait la vérité sur les événements humains, il lui semblait qu'il suffisait de faire connaître aux hommes cette vérité pour les amener à s'incliner devant
elle! Jeanne ignorait jusqu'où va, parmi les hommes,
lorsque l'intérêt et les passions sont en jeu, l'aveuglement de l'esprit et l'obstination du cœur.
Elle dicta le billet suivant à Frère Pasquerel, son chapelain ordinaire :
(( A vous, hommes d'Angleterre, qui n'avez aucun droit sur le royaume de France, le Roi du Ciel mande par moi, que vous laissiez vos bastilles et retourniez en votre pays; ou sinon je vous infligerai telle défaite qu'il en sera perpétuelle mémoire. Voilà ce que je vous écris pour la troisième et dernière fois ; et je ne vous en écrirai pas davantage.
» s^ Jhesus Maria. »
Plus bas : « Je vous aurais envoyé ma lettre plus honorablement (i), mais vous emprisonnez mes envoyés. Vous m'avez retenu mon héraut Guyenne. Rendez-lemoi, et je vous rendrai quelques-uns de vos gens pris à la bastille Saint-Loup (car ils ne sont pas tous morts). »
Jeanne s'avancant jusqu'aux avant-postes avec ce bil-
(i) Allusion à la façon (relatée au paragraphe suivant) dont fut envoyé le message.
ja6 JEANNE DARC OV LA PUCELLE D'ORLEANS
let, l'attacha de sa main au bois d'une flèche, qu'elle fit ainsi lancer par un archer dans les ranges des Anglais, en criant : « Lisez, voici des nouvelles. » Ceux-ci ramassèrent la flèche, et répondirent : « Oui, ce sont des nouvelles de la prostituée des Armagnacs. » Devant cette injure, la Pucelle soupira, puis pleura douloureusement; elle se tourna vers Dieu, le prenant à témoin de son innocence. Tout aussitôt ses Yoix lui parlèrent : elle se trouva consolée, et le dit à ceux qui l'entouraient.
Le lendemain, vendredi 6 mai, Jeanne et ses gens entendirent degrandmatinlamesseduFr.Pasquerel. Vers 9 heures, la Pucelle sortait d'Orléans, entourée de chevaliers et suivie de quatre mille hommes environ.
Le poste extrême des Anglais sur la rive gauche était la bastille de Saint- Jean-le-Blanc. Moins fortifiée que les autres, elle avait surtout pour objet de garder le passage du fleuve, car devant Saint-Jean-le-Blanc, il existait alors dans la Loire une île appelée Saint-Aignan et séparée de la rive par un étroit canal. Cette île se prêtait merveilleusement au fait d'une attaque contre les Anglais ; et ce fut là que les Français, amenés sur de nombreuses embarcations, vinrent prendre leur rang de ])ataille. Puis, avec deux bateaux, ils firent un pont sur le canal pour atteindre la terre ferme.
En ce moment, on vit flamber la bastille de Saint-Jeanle-Hlanc : les Anglais, ne s'y sentant pas en sûreté contre do pareilles forces, abandonnaient le poste en le brûlant, et se reliraient dans la puissante bastille des Augustins, construite en avant du fort des Tourelles, et, comme lui, défendant l'entrée du pont.