JOURNÉE DES TOURELLES 7 MAI
fermement. jNIais la nature a ses défaillances, et le courage le mieux trempé faiblit quelquefois. — Et puis ne nous fallait-il pas connaître tout le mérite de ce doux être si frêle, qui ne remplit son rôle merveilleux, surnaturel, qu'au prix des efforts les plus généreux, en refoulant les répugnances humaines au fond de son cœur, en étouffant le cri de la misérable nature, qu'elle immole au service de sa patrie et de son Dieu?
Frère Pasquerel, Dunois et tous les chefs entouraient Jeanne blessée. A ce moment, plusieurs hommes d'armes s'approchent : voyant le sang s'échapper à flots et la jeune fille pleurer, ils proposent de la guérir par quelque sortilège de leur connaissance, et de charmer sa blessure. Devant cette proposition inattendue, Jeanne répond vivement : « J'aimerais mieux mourii' que de commettre
un péché; la volonté de Dieu soit faite! Si l'on sait
à mon mal quelque reoiède permis, je veux bien qu'on l'emploie. »
La Pucelle a levé ses yeux; ses célestes Visions lui sont apparues. Elle a prêté l'oreille à leurs voix aimées. Une fois de plus elles ont promis la Aictoire. Jeanne sent son courage et ses forces renaître aussitôt : « Je suis bien consolée! » dit-elle. Puis, énergiquement, elle arrache elle-même le trait de sa blessure, siu' laquelle on applique une compresse d'huile d'olive; après, elle se €onfesse.
Les chefs, pendant ce temps, se sont retirés ; ils tiennent un rapide Conseil. — Pourquoi s'obstiner à continuer un combat qui tourne si mal? La prudence ne veut-elle pas qu'on rentre dans Orléans pour réparer tant de pertes,
,4o JEANNE D'ARC OU LA PUCELLE D'ORLEANS
pour attendre de nouveaux renforts? Tel est l'avis
des capitaines; et, s'approchant de Jeanne, ils lui communiquent leur décision. En vain, plus courageuse que ces vieux guerriers, la jeune fille blessée les supplie de tarder encore un peu! ses paroles enflammées ne trouvent pas d'écho dans leur cœur Elle entend Dunois
donner l'ordre de sonner la retraite. A ce mot elle tressaille, se relève comme si sa blessure était guérie, et prenant le ton de l'Autorité surhumaine, elle annonce à haute voix la volonté du Ciel :
« Au nom de Dieu, dit-elle solennellement, vous entrerez bientôt dans les Tourelles; n'en doutez pas. Quand vous verrez flotter mon étendard vers la bastille, reprenez vos armes : elle sera a ôtre. Maintenant, reposezvous un instant; buvez et mangez pour prendre des forces. » Tandis qu'elle parle, une puissance irrésistible agit sur le cœur des chefs : ils obéissent.
Cependant, elle, au lieu de se reposer, a demandé son cheval; elle oublie fatigues et blessure, elle saute en selle, laisse son étendard aux mains de Jean d'Aulon et se dirige avec un chevalier vers des plants de vigne situés à quelque distance. Là, mettant pied à terre, elle dit à son compagnon : « Observez mon étendard ; quand il touchera la muraille, avertissez-moi. » Puis elle tombe à genoux, se recvieille en Dieu, réclamant son secours, et montrant une fois de plus à toute l'armée que du Très- Haut seul lui vient tout son appui.
Durant cette prière, d'Aulon veut recommencer l'assaiil. Il donne l'étendard à portera l'un des braves de Tarmée, surnommé le Basque; puis, abrité sous son
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bouclier (à cause des pierres lancées parles Anglais), Fécuyer de Jeanne s'avance jusqu'au pied même du retranchement, suivi de près par le Basque. Ace moment, l'étendard de la Pucelle, flottant au vent, touche le rempart.
Aussitôt le chevalier en observation, qui voit la bannière contre la muraille, s'écrie : « La bannière touche! » La Pucelle monte à cheval, et, piquant des deux : w En avant, mes amis! en avant! tout est vôtre ! »
Les Anglais sont saisis de terreur à l'aspect de Jeanne qu'ils croyaient avoir tuée, ils abandonnent en foule la courtine, pour se renfermer dans l'intérieur même du fort des Tourelles, en traversant un pont de bois, jeté sur le fossé formé par un bras du fleuve. A la tête des Français, Jeanne s'est élancée contre l'ennemi qui recule : Glasdale, protégeant la retraite des Anglais, marche le dernier de tous.
La Pucelle crie à ce capitaine : « Glasdale ! Glasdale! rends-toi au Roi du Ciel ; tu m'as appelée prostituée ; mais j'ai grand'pitié de vos âmes. » Sourd à cette off*re de pardon, Glasdale s'est engagé sur la passerelle . Un craquement se fait entendre : le pont s'eflbndre, entraînant dans la Loire Glasdale et nombre de ses soldats. Ainsi s'accomplit la prophétie de Jeanne faite à ce chef anglais, quelques jours auparavant : « Les Anglais se retireront de devant Orléans, mais tu ne verras pas leur retraite. »
Cependant, les Orléanais ne sont pas restés inactifs; avec des échelles et des poutres, ils ont remplacé les arches détruites du grand pont, et, de la sorte, rétabli les
communications entre Belle-Croix et les Tourelles. Sur ce pont improvisé, Nicolas de Giresme s'élance le premier : mali^ré l'héroïque défense des Anglais, il escalade ce côté des Toui^lles au moment même où Jeanne, y pénétrant d'un autre côté, fait flotter à leur sommet son étendard victorieux.
Il était soir, Jeanne resta pourtant quelques heures encore dans la forteresse conquise, craignant un retour des Anglais de la rive droite. Ils ne bougèrent pas : elle revint donc en ville, où déjà, dans chaque église, les prêtres chantaient le Te Deum^ au son triomphant de toutes les cloches. Comme elle l'avait prédit, c'est par le pont rétabli de la Loire qu'elle rentra dans Orléans.
La Pucelle avait combattu depuis le matin sans boire ni manger ; elle avait été grièvement blessée. Mais elle ne voulut prendre pour toute réfection qu'un peu de pain dans du vin mêlé d'eau!... Ce n'est qu'après avoir épanché son cœur dans une fervente action de grâces, qu'elle consentit enfin à se reposer.