‹ L'histoire admirable de Jeanne d'Arc, pucelle d'OrléansChapitre 36 sur 83 · GERSON EN FAVEUR DE LA PUCELLE JEANNE, COMBATTUE PAR LES · texte numérisé non relu

GERSON EN FAVEUR DE LA PUCELLE JEANNE, COMBATTUE PAR LES

CONSEILLERS ROYAUX, OBTIENT DU ROI Qu'iL IRA SE FAIRE SACRER A REIMS — CONDITION MISE A CE CONSENTEMENT

A nuit même qui suivit la prise des Tourelles, les capitaines anglais tinrent Conseil. Quel parti devaientils prendre dans leur situation présente? Ils avaient perdu la bastille de Saint-Loup, sur la rive droite, à l'Est de la ville, puis, tour à tour, toutes leurs forteresses de la rive gauche. Orléans n'était plus bloqué.

Restait toutefois aux Anglais, à Touest de la place, sur la rive droite de la Loire, toute une série de bastilles bien fortifiées, munies d'une artillerie abondante; en sûreté derrière ces retranchements, ne devaient-ils pas attendre les secours que le régent de France ne manquerait pas de leur envoyer? Volontiers, les chefs eussent pris cette décision, d'ac-

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Corel avec leur orgueil national comme aA ec leur bravoure; mais les troupes britanniques étaient-elles en état de résister? Sur ce point, pas crillusion possible pour les g^énéraux : non seulement Tenthousiasme de leur armée était tombé, mais, à l'ardeur presque téméraire, dont les Français faisaient preuve depuis six jours, répandait, chez nos ennemis, une terreur panique. Et cette terreur, c'était Jeanne qui la leur inspirait : Jeanne n'était plus seulement pour eux un guerrier habile, courageux, c'était un Être surnaturel devant lequel il leur fallait trembler (i). Les chefs eux-mêmes ressentaient au

(i) « La conduite chrétienne, pieuse, charitable de la Pucelle, dont les Anglais avaient été plusieurs fois les témoins durant les combats d'Orléans, les inclinait naturellement à a oir en Jeanne, comme le peuple de France, une cnvoj-éc du Ciel. Cette opinion ne fera sans doute que s'accroître chez les ennemis, pendant les mois suivants, à mesure qu'ils, verront Jeanne multiplier les prodiges et les actes de vertu. — Telle est, je pense, la vraie cause de la terreur des Anglais. S'ils avaient cru à la sorcellerie, ils auraient dit : Combattre contre Tenfer n'est rien, quand on a le Ciel pour soi ! — Mais puisqu'il s'agissait pour eux de cond)altrc contre le Ciel lui-même, quelle victoire pouvaient-ils espérer? » 11. Dkiîout.

La Ihrsc de l'abbé Debout, qui passe encore pour un paradoxe, seml)lcr;iil moins étrange, si l'on connaissait mieux chez nous Tun des plus prolonils historiens de l'Angleterre, David Hume. Voici conunent il parle de l'attitude des troupes britanniques dès l'arrivée de Jeanne. « Le général Sullolk se trouvait dans mie situation très extraoï'dinaire et de nature à confondre riionnne le plus habile et le plus courageux. Il voyait ses troupes e(fi-ayées et fortement frappées de l'idée qu'une influence divine accompagnait la Pucelle. Au lieu d'appeler à son secoui's, pour bannir ces vaines (?) terreurs, l'agitation et le mouvement de la guerre, il crut devoir attendre que les soldats fussent revenus de leur premier eilVui, v[ il donna par là à ces dangereuses préventions, le temps de se graver plus profondément dans leurs esprits. Les préceptes militaires. bons à suivre dans les cas onlinaires, le trompèrent dans des eirconslances (pii sortaient des règles conniinnes. Les Anglais sentirent leur courage dompté et abattu, et en inférèrent que la vengeance divine pesait

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plus profond de leur cœur quelque chose de ce sentiment; mais ils redisaient bien haut les mots de sorcellerie, intervention diabolique, — prétendant excuser ainsi leur défaite et celle de leurs compagnies.

Le Conseil anglais renonça donc à continuer le siège, et se décida pour une retraite immédiate . Mais il fallait à tout prix empêcher cette retraite de tourner en déroute; il fallait surtout sauvegarder l'honneur de l'armée d'Angleterre. Voici l'expédient que Talbot imagina.

Le dimanche 8 mai, de grand matin, les gens d'Orléans virent les Godons sortir de leurs bastilles et se ranger en bataille : ils formaient deux corps et semblaient menacer la place. Aussitôt l'alarme retentit, et les chevaliers français sortirent de la ville, se disposant à repousser l'attaque. Jeanne elle-même parut bientôt, revêtue d'une simple cotte de mailles, à cause de sa blessure de la veille, et disposa son armée comme pour le combat. Mais guidée par ses Voix, elle défendit d'engager l'action : « C'est le plaisir et la volonté de Dieu, ditelle, qu'on permette aux ennemis de partir, s'ils le veulent; mais s'ils nous assaillent, défendez-vous har-

sur eux. » Chez un historien sceptique et rigoureux, de telles allirmatioiis ont la valeur d'un document. Hume note le fait, parce que c'est un l'ait. Quant à lui (nous continuerons la citation), voici comment il explique les choses, dune manière aussi simple qu'étonnante. « Les Français tirèrent la même conséquence (?), d'une inaction si nouvelle et si inattendue. Tout changea à la ibis dans l'opinion des hommes, véritable arbitre des événements; et laudace, résultat naturel d'une longue suite de succès, passa subitement des vainqueurs aux vaincus. » Voilà tout! — Il est à remarquer que Hume ne mentionne pas l'accusation de sorcellerie, grossière invention des clicis d'alors pour contrebalancer l'idée dune influence divine, admise évidemment par l'année et par le peuple d'Angleterre.

dimeiit. et n'ayez nulle peur, car vous serez les maîtres.»

Puis, comme c'était le jour du Seigneur, qu'il y avait obligation d'ouïr messe, qu'il fallait de plus invoquer le secours et la lumière de Dieu, la Pucelle lit construire un autel en plein air, et s'agenouilla pieusement avec toute l'armée et les Orléanais reconnaissants. Le plus profond silence ne cessa de régner dans toute cette multitude; et les Anglais, stupéfaits, immobiles, n'eurent garde d'interrompre le service divin.

Gomme la cérémonie religieuse finissait, Jeanne, toujours agenouillée, demanda « de quel côté étaient tournés les visages des Anglais » : c'est que (comme la veille, à l'assaut des Tourelles, et comme maintes fois ensuite dans sa vie), s'étant remise pleinement entre les mains de la Providence, elle avait révélation du signe grâce auquel on reconnaîtrait le vouloir divin! La veille, elle avait su qu'à l'instant où son étendard aurait touché le mur des Tourelles, la place serait sienne; aujourd'hui, ses Voix hii font connaître la volonté de Dieu, la conduite à tenir, pai' cette simple indication : de quel côté sont tournés les visages des Anglais?

On lui répond qu'ils regardent vers la ville de Meung: « Au nom de Dieu, s'écrie-t-elle aussitôt, s'ils s'en vont,

laissez-les partir! Nous, allons rendre grâces! Il ne

plaît pas à Dieu (|ue l'on combatte aujourd'hui; vous les aurez une autre fois. »

Ainsi l'ennemi leva le siège d'Orléans. 11 avait mis sept mois à fortiliei* une terrible ligne de blocus; il avait réduit la ville aux dernières extrémités. En sept jours, Jeanne, l'envoyée du ciel, avait brisé le cercle de fer des

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bastilles, t'ait perdre à l'ennemi des milliers de combattants, et forcé l'une des plus fières armées qui furent

l'ancien monument D ORLEANS

D'après une gravure du xviii» siècle.

jamais au monde, toujours victorieuse jusqu'alors, à battre en retraite précipitamment.

Quand les Anglais furent hors de vue, l'armée et le

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peuple d'Orléans se précipitèrent vers les bastilles abandonnées. Tout fut pillé, brûlé, détruit. On rentra triomphalement dans la ville, entraînant les nombreuses pièces d'artillerie laissées par l'ennemi. La Pucelle conduisit la multitude d'église en église, pour remercier le Seigneur; et, demandant aux prêtres la célébration d'un obit pour les victimes tombées pendant ces jours sanglants, elle inaugura de la sorte la procession et le service divin que les générations voient se succéder, depuis ce jour et chaque année, le 8 mai, dans la bonne ville d'Orléans. Encore aujourd'hui, ces cérémonies sont l'une des plus grandes réjouissances religieuses et nationales de notre France (i) !

Ayant tout préparé pour son départ, Jeanne, dès le lendemain matin, s'éloigna d'Orléans pour se rendre vers le roi. La vierge inspirée venait d'accomplir le premier miracle indiqué par Dieu comme signe de sa divine et patriotique mission. Déjà le bruit en courait partout; et les extrémités de la France en tressaillaient d'allégresse. Les hommes d'Eglise, les docteurs, pouvaient maintenant

(i)(( En 1892, écrivait naguère l'abbé Debout à l'un de ses amis, il me fut donné d'assister aux fêtes dOrléans. Une circonstance particulière avait forcé d'anticiper la solennité. C'est donc le samedi 7 mai, à une heure de l'après-midi, que la procession conunémorative s'arrêta devant la croix élevée sur remplacement des Tourelles. Quatre siècles et demi auparavant, à la même date, à la même heure, le samedi 7 mai 1429, Jeanne était tombée là, cruellement blessée; et aujourd'hui, au milieu des salves d'artillerie, les évêques venaient y chanter rauliennc pascale : Resurrexit sicut dixit. — Mon cœur se laissa emporter alors dans un doux rêve d'avenir ; il entrevit la Pucelle ressuscitant à la France par les gloires de la canonisation, et la France ressuscitant à la religion de ses j)ères et aux antiques splendeurs de son Histoire parla protection de sainte Jeanne d'Arc! »

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se prononcer en complète certitude sur le compte de la Pucelle.

C'est à ce moment, en effet, que Jacques Gelu, le digne archevêque d'Embrun, fait paraître un traité pour prouver la divinité de la mission de Jeanne ; c'est à cette époque également (mai 1429) que le célèbre chancelier Gerson, la lumière de l'Egiise de France, publie un livre sur la liliératrice de la patrie. Ce vénérable auteur écrit après le miracle qui s'est passé dans Orléans par la levée du siège des Anglais ; telles sont ses propres expressions dans le titre de son ouvrage. «On peut pieusement et sainement, conclut Gerson, regarder comme venant de Dieu le fait de la Pucelle Jeanne à cause des circonstances actuelles, de l'effet qui en résulte, et surtout de la justice de ses prétentions, qui sont de rendre un royaume à son roi lég itime et de vaincre ses ennemis . La sagesse et la piété de la conduite de Jeanne, prouvées depuis sa plus tendre enfance, plaident pour elle. Quant aux habits d'homme dont elle est revêtue, la défense générale de les porter doit céder devant un cas de nécessité ou d'utilité. Or, telle est la position de Jeanne : elle revêt cet habit pour pouvoir vivre décemment au milieu des camps, pour combattre les ennemis de la justice, défendre les Français, et prouver que Dieu confond, quand il le veut, les hommes les plus puissants par la main d'une femme. »

Cependant, la Pucelle victorieuse était retournée en grande hâte vers le roi de France; la nouvelle de son miraculeux succès l'avait précédée à la cour. Le roi quitta Chinon et a int au-devant d'elle jusqu'à Tours.

Jeanne se présenta devant lui l'étendard à la main, et

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lui fit une profonde révérence : le roi, plein d'enthousiasme et de reconnaissance, se découvrit et l'embrassa non sans émotion. Il lit grand accueil à l'héroïne : il voulut dès lors (i) lui donner pour armoiries les lys et la couronne de France, avec l'épée tirée pour les conquérir. Mais Jeanne n'était pas venue dans le but de chercher des récompenses ; elle supplia le roi de la laisser accomplir sa céleste mission, de venir avec elle à Reims pour y recevoir le sacre divin : « Je ne durerai guère plus d'un an, disait-elle ; songez donc à faire bonne besogne en cette année. »

Mais le Conseil royal arrêtait le roi. Ces hommes de calcul et de politique n'acceptaient qu'à contre-cœur l'intervention d'en-Haut : à l'heure où, par pitié pour la France, Dieu prenait miraculeusement en main la direction de nos affaires, ils s'obstinaient à préférer la réalisation de leurs conceptions personnelles, la mise en pratique des plans de leur humaine et courte sagesse. Et le roi, subissant la néfaste influence des hommes de son Conseil (2) restait sourd aux sollicitations de la Pucelle.

(1) Un extrait public par le savant M. Wallon, et qui paraît provenir de l'un des méinoriaiix de la Cour des monnaies (il a donc lautorité d'un document officiel), constate que, le 2 juin i4'^9, Charles Vil donnait à Jeanne d'Arc, pour son estsndart et soy décorer, des armoiries dont le devis répond de point en point au blason qui fut celui de la famille d'Arc depuis son anoblissement (décembre 1429), — la couronne royale soutenue par une épée entre deux fleurs de lys.

(a) Disons-le bien franchement, pour n'y plus revenir : quelque répréhcnsible que nous paraisse la faiblesse de Charles Vil, elle est explicable, même excusable. D'abord, médicalement parlant, on oublie trop que ce malheureux prince était le (ils d'un insensé. Puis, qu'on se rappelle dans ({uclles conditions, à quel âge (([uinze ans!) il fut appelé par les circonstances au gouvernement des afl'aires, et de quelles all'aires! 11 était

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La A aillante et surnaturelle enfant souffrait de ces hésitations, de ces retards perpétuels. Encouragée par ses Saintes, elle résolut de vaincre les résistances : elle se rendit un jour avec Dunois au château de Loches, où le roi séjournait (il avait quitté le château de Tours), et, pénétrant jusqu'à ses appartements, elle frappa pour être introduite. Charles était en conférence avec Christophe d'Harcourt, Gérard Machet, son confesseur, et Robert le Masson. Il fît entrer Jeanne. Elle, tout aussitôt, se jette à ses pieds : « Noble dauphin, s'écrie-t-elle, ne tenez plus tant et de si longs conseils, mais venez au plus vite à Reims, pour recevoir votre digne couronne. »

Et comme le roi la regardait, ne sachant que dire, Christophe d'Harcourt demanda si les Voix avaient ordonné sur ce point : « Oui, répondit-elle, et je suis fort aiguillonnée touchant cette chose.

— Ne voudriez-vous pas, dame Jeanne, ajouta messire Christophe, nous répéter ici, en présence du roi, comment font vos Voix quand elles vous parlent ?

— Je comprends bien, dit- elle en rougissant, ce que vous voulez savoir, et je vous le ferai volontiers. »

Cependant, elle était en proie à la plus vive émotion. Alors le roi : « Vous plaît-il, Jeanne, de vous expliquer devant les personnes présentes ?»

renié de ses parents, déshérité, chassé de ville en ville Enfin qu'on

songe à ce qu'était son entourage! Gomme tous les caractères faibles,

Charles fut à la fois très défiant et très confiant, suivant les heures et les personnes. Comme il s'imaginait être sans cesse trahi (l'ayant été fréquemment), il se jetait sans cesse de l'un à l'autre, croyant tout et doutant de tout. Il devait mourir de cette maladie, — car c'en était une. Ce qui doit protéger sa mémoire devant la postérité, c'est qu'il fut pleuré par son peuple, fait aussi rare que significatif.

La Pucelle reprit en ces termes : a Quand je suis alllijiée. voyant qu'on n'ajoute pas foi aux choses que je dis de la part de Dieu, je me retire à l'écart et je prie ce

ji;a.\.\e u auc et Charles vu Tableau de Saint-Evre.

souverain Maître, me plaignant à lui, lui demandant j>ourqu()i on ne croit pas à mes paroles. Ma prière faite, j'entends niic Voix qui me dit : Fille de Dieu, va! va! va! Je serai ton aide, va! Et quand j'entends cette voix, j'éprouve une grande joie, et je voudrais toujours être en cet état. »

A mesure que la Pucelle parlait, la timidité de la je'iine

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fille se dissipait pour faire place à l'entlioiisiasme de l'envoyée du ciel ; et lorsqu'elle en vint à répéter les paroles des Saintes, son A'isage rayonnait, son œil inspiré reflétait la vision de l'au-delà.

Cette démarche impressionna fortement le roi Charles elles autres personnages présents. Ainsi Jeanne emporta le consentement au projet de Reims. Une seule condition était posée par le Conseil royal, c'est que, tandis que l'on rassemblerait l'armée qui devait accompagner Charles au sacre, Jeanne, avec les troupes victorieuses d'Orléans et quelques renforts qui se présentaient en ce moment, délogerait les Anglais des positions qu'ils occupaient encore sur la Loire. Ils tenaient, en effet, Beaugency, Meung et Jargeau, trois solides forteresses, d'où facilement ils eussent menacé les derrières d'une expédition dirigée sur Reims. La Pucelle accepta la condition avec joie : dès lors qu'il ne s'agissait que de payer de sa personne, elle pouvait répondre du succès! Et, sans retard, elle se mit en mesure de prendre la campagne.

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