DÉBUTS DE LA CAMPAGNE DE LA LOIRE
ment l'animal : « Menez -le à la croix. » Cette croix était devant l'église, tout auprès, sur le chemin. Dès que le cheval fut devant la croix, Jeanne monta, sans que le coursier « bougeât plus que s'il eût été lié. » Ce fait frappa tous les assistants, qui le considérèrent comme un miracle. Jeanne, une fois montée sur son cheval, se tourna vers la porte de l'église et voyant tout le clergé réuni : « Vous, dit-elle, les prêtres et gens d'Église, faites procession et prières à Dieu. » Puis, se tournant vers ses soldats : « En avant, en avant! » commanda-t-elle. C'est ainsi qu'elle se mit en marche; elle avait une petite hache à la main. Un page portait derrière elle son étendard plié (i).
Les jours suivants, arrivaient à Romorantin le duc d'Alençon, Dunois, Gaucourt, Vendôme, Boussac, enfin La Hire, ce brave capitaine que Jeanne avait, par son ascendant, corrigé de la vilaine habitude de blasphémer le nom de Dieu — si bien que, dans la suite, au témoignage des contemporains, il ne jura plus que par son bâton (2). Le jeudi 9 juin, la Pucelle et sa petite armée entrèrent dans Orléans. La ville reçut a^ec joie la troupe royale ; mais autour de Jeanne l'enthousiasme fut immense : les Orléanais ne pouvaient se rassasier de contempler leur libératrice (3).
Le II, l'armée quittait Orléans; elle comptait huit mille hommes environ. Elle s'avança vers Jargeau; le
(i) Ces détails sont extraits d'une lettre de Guy de Laval. ip) Par mon martinf... C'était sans doute le bâton (de commandement) que les chefs portaient alors à la main. (3) Témoignages contemporains.
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comte de Suiîolk y était enfermé, avec une cc^i'nison d'élite. La place était forte et pourvue abondamment de canons.
L'armée française était en vue des murs de Jargeau, lorsqu'un différend éclata parmi ses chefs. Quelquesuns d'entre eux, redoutant l'arrivée des «grands renforts que Falstoff amenait de Paris aux An^^lais; considérant d'ailleurs la difficulté de s'emparer d'une ville aussi bien fortifiée, et gardée par un capitaine aussi brave que Suffolk, — étaient d'avis qu'il fallait se retirer sans attaquer. Mais Jeanne, pleine d'assurance en la promesse de ses Voix, et de confiance en sa divine mission, s'écrie : « Xe craignez aucune multitude, et donnez hardiment
l'assaut aux Anglais! car Dieu conduit cette œuvre
Si je n'étais pas sûre que Dieu même conduit ce grand ouvrage, j'aimerais mieux, croyez-le bien, garder les brebis que de m'exposer à tant de contradictions et de périls. » La confiance surnaturelle de la Pucelle l'emporta cette fois encore, et le siège de la ville fut décidé.
Suivant l'avis de l'héroïne, on se dirigea vers les faubourgs pour les attaquer; mais à ce moment, le comte de Suffolk fit une vigoureuse sortie, et repoussa l'avant-garde française. Ce que voyant, Jeanne saisit son étendard et se jette au milieu des ennemis : les chevaliers, piqués d'émulation, la suivent. — Les faubourgs furent pris avant le soir; on s'y établit. « Mais, raconta plus tard le duc d'Alencon, il faut bien croire que Dieu était avec nous; car cette nuit-là nos gens firent si mauvaise garde, que si les Anglais fussent sortis de la ville, l'armée du roi eût couru un grand danger! »
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Dès le lendemain matin (12 juin), les batteries furent dressées, et l'on commença le bombardement de la place. Or, voici que, sur les ordres de la Pucelle, les pièces de canon furent si merveilleusement disposées, qu'au bout de quelques heures les tours et les murailles étaient à moitié démolies ; et cela, malgré les décharges de l'artillerie de la ville, qui ripostait vivement.
Pendant ce combat d'artillerie, Jeanne sauva la vie au duc d'Alençon. Le duc s'était avancé vers les murailles pour se rendre compte de l'état des choses, quand la Pucelle, qui n'était pas loin, lui cria, montrant de la main un des canons du rempart : « Jetez-vous de côté, sinon cette machine-là va vous tuer. » Il suivit aussitôt ce conseil, et bien fit-il : quelques instants plus tard, la pièce tua raide un chevalier, nommé du Lude, qui venait de se mettre à la place occupée précédemment par le duc.
L'assaut est décidé. Suffolk essaye de parlementer, mais c'est en vain. 11 demande quinze jours de suspension d'armes ; tout ce que la Pucelle lui veut bien accorder, c'est de quitter la ville sur l'heure, avec ses hommes désarmés et ses chevaux.
Les trompettes donnent donc le signal. Les hérauts crient partout : « A l'assaut! » et Jeanne, s'adressant à d'Alençon lui-même : « En avant, noble duc, dit-elle, à l'assaut! » Et comme le duc semblait hésiter : « Ah! gentil duc! reprend-elle militairement, as-tu peur? Ne sais-tu pas que j'ai promis à ta femme de te ramener à elle sain et sauf? »
L'assaut dura quatre heures, terrible et meurtrier.
Les iVnglais se défendaient comme des lions furieux.
,€a JEANNE D ARC OU LA PUCELLE D'ORLEANS
Ainsi qu'à la défense de la bastille des Aiigustins, il y avait au milieu d'eux un soldat de taille gigantesque, lequel se portait vers les endroits de la muraille les plus menacés, et, brisant les échelles, jetant d'énormes pierres, repoussait toujours les assaillants. Par bonheur,
l'artilleur Jean le Lorrain était là
Cependant, l'assaut se prolongeait. La Pucelle et le duc d'Alençon descendent eux-mêmes dans les fossés. SufTolk veut encore une fois parlementer, mais on refuse de l'entendre. Jeanne se jette de plus en plus dans l'action : elle monte sur une échelle à l'endroit où la lutte est le plus acharnée. Un Anglais l'aperçoit, et, par les ouvertures des créneaux, lui lance une énorme pierre : le projectile atteint la bannière et vient ensuite se briser sur le casque de la courageuse enfant. Elle roule dans les fossés. Un cri de terreur sort de la poitrine des Français, et les Anglais poussent une clameur de triomphe. Mais, au même instant, Jeanne se relève et crie : « Amis! amis! sus! sus! ayez bon courage; Notre- Seigneur a condamné les Anglais : à cette heure ils sont tous nôtres. » Les soldats de la Pucelle, excités par cette parole de feu, se précipitent de rechef à l'escalade, et la ville est emportée. Les Anglais ont déjà perdu douze cents hommes dans le combat : ils battent en retraite précipitamment et vont, SufTolk en tête, se retrancher sur le pont qui traverse la Loire. Mais les assiégeants les pressent si vivement qu'ils sont obligés de se rendre tous. Le comte de Sulfolk lui-même, serré de près par un écuyer nommé Guillaume Renault, lui demande : u Es-tu gentilhomme? — Oui, répond Guillaume. —
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Es-tu chevalier? — Non. » Sur-le-champ, le comte fait chevalier son adversaire et se rend à lui (12 juin 1429).
Le lendemain, la Pucelle et le duc d'Alençon, après avoir pourvu sagement à la garde de Jargeau, regagnèrent Orléans. Dans cette ville on rallia l'armée française, et, le jour suivant, Jeanne dit au duc : « Je veux demain après-midi aller voir ceux de Meung; faites que la compagnie soit prête à cette heure. » Tout le monde fut prêt à l'heure dite : on partit pour Meung (i5 juin). On prit d'assaut le pont fortifié de cette ville, et l'on y mit une bonne garnison chargée d'observer la place. Puis on se dirigea vers Beaugency : là commandait Talbot.
A l'approche de la Pucelle, les Anglais désemparèrent la A ille ; et le gros de leurs forces se retira, sous les ordres de Talbot. Ils laissèrent le pont bien gardé; de même, le château restait aux mains d'une garnison résolue à se défendre noblement. Les Français disposèrent l'artillerie, et commencèrent à bombarder le pont et le château, le jeudi 16, dans la soirée. La nuit, on fit bonne veille, afin d'empêcher les Anglais de profiter de l'obscurité pour s'enfuir.
Le lendemain matin, on ne parlait dans l'armée que d'une nouvelle capal^le de semer la division. Le connétable de France, comte de Richemont, s'avançait avec un beau corps de troupes, demandant à combattre sous les ordres de monseigneur le duc d'Alençon. Rien de plus simple en apparence; mais le roi, brouillé depuis longtemps avec le susdit connétable, avait fait au duc défense expresse de le recevoir. En conséquence, Alençon déclara qu'il se retirait, si l'armée accueillait Richemont.
La situation devenait critique : ce fut encore Jeanne qui sut arranger toute chose. On annonçait l'approche d'une armée anglaise : la Pucelle fit observer au duc qu'il était obligé d'accepter tous les secours envoyés par le Ciel, et qu'elle-même se portait garant du consentement du roi Charles VII. Le connétable jura donc « fidélité au roi » devant elle et devant les seigneurs : il fut admis.
L'armée anglaise signalée était celle que le régent Bedford envoyait de Paris sous les ordres de Falstofl", au secours des places de la Loire. Ce capitaine avait marché lentement, pour attendre tous les renforts des diverses provinces : il espérait toutefois arriver à temps pour sauver Jargeau, mais il apprit en route la prise de cette place. Falstoff' rallia Talbot et sa compagnie : il connut ainsi non seulement le siège du castel et du pont de Beaugency, mais encore la prise du pont de Meung. Devant ces revers successifs, Falstofl*, homme sage et plein d'expérience, n'était pas d'avis de livrer bataille aux Français; il exposa sa pensée au Conseil des capitaines de l'armée anglaise :
« Nos soldats, dit-il, sont découragés par ces échecs. II est bien préférable de temporiser : nous disperserons nos hommes dans les diverses places fortes des environs appartenant encore au roi d'Angleterre; ainsi nous attendrons les renforts que le régent nous prépare. »
L'avis était bon; mais Talbot et la plupart des autres ne voulurent rien entendre : « Kn vain Falstofl* leur représenta-t-il que. si la fortune tournait contre eux, « tout ce que le défunt roi Henri avait conquis on France
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avec tant de peines serait en grand danger d'être perdn. » Gomme ils s'obstinaient la bataille fut décidée.
C'est pourquoi l'armée britannique s'avançait vers Meung. Les Français, étant venus à sa rencontre entre Meung et Beaugency , s'arrêtèrent sur une éminence ; et l'ennemi se rangea devant eux en ordre de bataille.
Mais comme nos troupes ne bougeaient pas, les Anglais les envoyèrent défier par hérauts, leur dettiandant de descendre dans la plaine. Jeanne, qui se tenait aux aA ant-postes, répondit aux envoyés : « Allez votis loger pour aujourd'hui, car il est tard; mais demain, Jî'il plaît à Dieu et à Notre-Dame, nous nous verrons de plus près. » Les Godons se replièrent vers Meung, dont ils étaient les maîtres; et, pour ne pas perdre de temps, ils résolurent d'employer la nuit à liombarder le poïit de cette ville, occupé par les Français.