‹ L'histoire admirable de Jeanne d'Arc, pucelle d'OrléansChapitre 42 sur 83 · NOUVELLES HESITATIONS DU ROI CHARLES VII ET DE SON CONSEIL AU SUJET · texte numérisé non relu

NOUVELLES HESITATIONS DU ROI CHARLES VII ET DE SON CONSEIL AU SUJET

DU VOYAGE DE REIMS JEANNE PART, ENTRAINANT CHARLES ET l'aRMÉE

— CONVENTION SIGNÉE AVEC AUXERRE — ARRIVÉE DEVANT TROYES, QUI FERME SES PORTES

E Patay, la Pucelle reA'int, le dimanche matin 19 juin, sur Orléans ; les habitants lui renouvelèrent, à plus de titres que jamais, leur accueil enthou-

siaste. Ils espéraient même que

le roi profiterait de l'occasion

enir visiter leur ville ; ils firent dans

but de magnifiques apprêts, mais le roi

ne vint pas.

Chose incroyable ! Malgréles merveilleux événements auxquels il assistait depuis quelques semaines, Charles VII subissait encore l'ascendant de son ministre favori, la Trémouille, et c'était dans les domaines de ce personnage, à Sully-sur-Loire, qu'il résidait en ce moment.

Or, la Trémouillc n'était pas satisfait ; l'hilluence

prise par Jeanne était an détriment de la sienne. De pins, la Pneelle ne venait-elle pas de négocier les préliminaires d'nne réconciliation dn comte de Ricliemont

avec le roi? Ricliemont étant l'ennemi capital de la

Trémonille: rapprocher du roi le connétable, c'était en éloig-ner le ministre, ou tout au moins enlever au ministre son rôle prépondérant.

Donc Jeanne, arrivant à Sully-sur-Loire auprès du roi, trouva le Conseil (toujours docilement soumis au premier ministre) peu favorable au départ pour Reims.

Bien que ce projet ne put loyalement être reculé davantage, puisque la Pucelle avait rempli les conditions imposées par le roi, les politiques s'efforçaient de tout remettre en question. — Xe ferait-on pas mieux de s'avancer avec l'armée au cœur de la Normandie, et d'attaquer Rouen? Ou bien encore, ne serait-il pas plus prudent d'occuper les forces françaises à déloger les Bourguignons des bords de la Loire, comme on en avait chassé les Anglais?

Cependant, rien ne décourage la sainte héroïne ; tandis qu'elle presse, auprès des chefs de l'armée, les préparatifs d'une entrée en campagne, elle continue ses supplications auprès du roi, dont l'incompréhensible résistance la chagrine profondément. Le 22 juin, elle est auprès de lui, dans l'abbaye île Saint-Benoît-sur-Loire. Sa fatigue est extrême ; mais malgré tout, elle continue à prendre mille peines. Le roi, la voyant épuisée, a pitié d'elle : <( Vons vous donnez beaucoup de mal, Jeanne, lui dit-il; rej)()sez-vous, je vous l'ordonne. »

Se r«'j)<)s«M'? C'eût été, pour Jeanne, retarder l'cxé-

GOMMEXCEMENT DU VOYAGE DE REIMS i-jj

cutioii des ordres de son Seigneur et Maître, Jésus- Christ! Aussi, l'héroïque enfant, à ces] paroles du roi, — pleurant à chaudes larmes, répondit-elle d'un ton plein à la fois de supplication et d'énergie : « Pourquoi douter, sire? Vous aurez votre royaume, et vous serez bientôt couronné. »

Malgré tant d'hésitations, Charles et son Conseil prirent enfin la décision qu'on leur demandait, et consentirent à marcher sur Reims. Mais on fut loin de presser le départ : toutes les raisons semblèrent bonnes pour le retarder. Ainsi, l'on résolut d'abord d'attendre la reine, Marie d'Anjou, pour qu'elle fût couronnée en même temps que le roi. Puis, quand elle fut à Gien, on refusa de l'emmener, soit par crainte des dangers de l'expédition, soit pour éviter la grande dépense de l'entretien d'une Cour.

On fit mine ensuite de vouloir, avant d'aller plus loin, s'emparer de Bonny, de Cosne, de La Charité, villes que les Bourguignons détenaient encore sur la Loire. La Pucelle ne l'entendait pas de la sorte : dès le 26, elle écriA ait aux habitants de Tournay, ville alors française et si fidèle à la cause royale! une lettre mémorable où, leur racontant les succès dont le Ciel l'avait gratifiée, elle les invitait à venir au sacre du roi, dans la ville de Reims (1). Apprenant ensuite que l'amiral Louis de Culan avait pris Bonny, le 26 juin, — sans permettre que l'on s'arrêtât davantage aux autres villes nommées plus haut, elle partit, dès le 27, et posa sa tente en pleine campagne.

(i) Voir le Jac-siinilé de celte lettre, aux Pièces Justificaiwes, n° 11.

Jeanne nne fois partie, il ne restait qu'à la suivre, ou bien il fallait renoncer au voyage de Reims.

On la suivit; et, le 29 juin, le roi Charles, entouré du seigneur d'Alencon, des comtes de Glermont, de Vendôme, de Boulogne, du Bâtard d'Orléans, du maréchal de Boussac, de l'amiral de Gulan, desLaAal, de La Hire, de Pothon, des membres de son Conseil, et de beaucoup d'autres, se mit en marche avec toute son armée. Il y avait environ douze mille hommes.

On prit d'abord le chemin de Montargis; mais, au lieu de continuer A'crs Sens, comme il était cru généralement, on changea de direction, et, le i*'' juillet, on se trouva devant Auxerre. Les portes de la ville étaient fermées. La Pucelle voulait que la cité se rendît, ou qu'on la prît de force. Mais, à son insu, des négociations furent engagées avec la ville; et grâce à la Trémouille, qui, dit-on, avait reçu deux mille écus pour appuyer les propositions faites, on conclut un singulier compromis : la A'ille tiendrait ses portes fermées au roi, mais elle s'engageait à fournir, moyennant finance, des vivres à l'ainiée (car les A'ivres devenaient rares). Elle promettait (l(! plus d'imiter la conduite des villes de Troyes, Chàlons et Reims, vers lesquelles le roi se dirigeait.

En apprenant ce qui venait de se passer, Jeanne fut très mécontente, avec raison : le moyen de mener vite et bien la campagne était en effet de frapper un grand c(nq) sur la première ville forte qui tenterait la résistance.

Après l l'ois jours passés devant Auxerre, on partit. On rcriil en roule la reddition de trois petites places que

CHARLES VII EN COSTUME DE GUERRE D'après un manuscrit du xv'' siècle.

COMMENCEMENT DU A^OYAGE DE REIMS i8i

Ton devait traverser : Saint-Florentin, Brienon(i) et Sain l- Phal. C'est de Brienon, le 4 juillet, que le roi Charles écrivit à Reims, pour apprendre aux habitants de cette ville le succès que ses armes venaient de recueillir « plus par grâce divine que par œuvre humaine », et pour les engager à recevoir leur roi, comme ils avaient coutume de faire, sans rien craindre du passé, « dans l'assurance d'être traités en bons et loyaux sujets ».

Le même jour, mais de Saint-Phal, Jeanne écrivit aux bourgeois de Troyes une lettre pleine de bonnes paroles, de loyauté française et de patriotique énergie, les invitant à recevoir le roi, les menaçant en cas contraire dans leurs corps et dans leurs biens.

Le mercredi 5 juillet, à 9 heures du matin, l'armée française était sous les murs de Troyes ; elle dut commencer par repousser une sortie de la garnison, qui s'était portée à sa rencontre : la refouler fut chose très vivement exécutée. Quelques instants après, Charles envoyait à la ville, par un héraut d'armes, des lettres signées de sa main et scellées de son sceau royal.

Aux portes, on refusa de laisser entrer le héraut, mais on prit les lettres. Quelques heures plus tard, on envoya la réponse, laquelle était ainsi conçue : « Les seigneurs, chevaliers et écuyers qui occupent la ville de Troyes, au nom du roi Henri VI et du duc de Bourgogne, ont fait jurer aux habitants de ne pas admettre en ladite ville une force supérieure à celle de la garnison, sans l'exprès commandement du duc de Bourgogne. Les

(i) Brieaoïi-sur-Armançon, autrefois Brienoa-l' Archevêque.

,9a JEANNE D'ARC OU LA PUCELLE D'ORLÉANS

boiirg^eois n'osent violer ce serment, et ils prient qu'on les excuse; car, quel que soit leur bon vouloir, ils ne peuvent rien, à cause de la multitude des gens de guerre qui occupent leur cité. »

On s'excusait donc de recevoir le roi de France, sur la crainte de la garnison étrangère! Mais en même temps on écrivait aux bourgeois de Reims qu'on était dans l'intention de se défendre jusqu'à la mort : on les chargeait de réclamer secours pour Troyes, vers le régent Bedford et vers le duc de Bourgogne. Quant à la Pucelle, on la traitait de hâbleuse, et l'on ajoutait : « C'est une folle; sa lettre n'a pas le sens commun. Nous en avons bien ri, puis nous l'avons jetée au feu sans y faire aucune réponse. »

Il y avait en ce moment, dans les murs de Troyes, un religieux (i), célèbre par l'éclat des prédications qu'il avait faites à Paris, à Boulogne, etc. Celles qu'il donnait à Troyes en ce moment avaient également le plus grand succès. On l'envoya vers la Pucelle dont on n'avait pas sans doute si grand mépris qu'on l'écrivait à Reims, puisqu'on voulait savoir par le moine ce qu'il fallait penser d'elle.

Avant l'entrevue, Fr. Richard (c'était son nom) tenait probablement Jeanne en soupçon de magie et de sortilège, car il n'approcha d'elle qu'avec force signes de croix et force aspersions d'eau bénite. Cela lit rire notre bonne Française, qui lui dit gaiement : « Approchez sans crainte, je ne nrciivolcijii ]ias. »

(i) ("était un Franciscain.

COMMENCEMENT DU VOYAGE DE REIMS i83

Jeanne et le religieux s'entretinrent ensuite : le surnaturel et la piété rayonnaient tellement dans la jeune fille, qu'en la quittant Fr. Richard était convaincu (i).

Cependant, le roi Gliarles et son armée campaient depuis cinq jours sous les murs de Troyes, et les choses n'avançaient pas. La disette commençait à se faire sentir au camp français : les troupes en étaient réduites à chercher subsistance dans la campagne, se nourrissant d'épis de blé froissés dans les mains, et de fèves, dont les champs abondaient aux environs.

Charles assembla son Conseil. Tous furent d'avis de quitter, les uns pour reculer, les autres pour marcher au delà, sans prendre la ville. Seul, Robert Le Masson émit une réserve sensée : « Puisque le roi, dit-il, a décidé la marche sur Reims uniquement par l'avis de Jeanne la Pucelle, il est convenable de la mander pour la consulter dans cette critique circonstance. »

Mais on n'écouta pas le vieux sage; et déjà le Conseil était sur le point de prendre une résolution néfaste entre toutes aux intérêts de la France, quand on entendit tout à coup heurter à la porte de la chambre. On ouvrit : c'était Jeanne.

Elle salua respectueusement le prince. Alors Robert Le Masson s'adressant à la Pucelle : « Le roi et son Conseil ne sav^ent à quoi se résoudre! » Il expose en détail toute la délibération, et prie Jeanne de découvrir

(i) Pour dire vrai, ce moine semble avoir toujours été du parti français. Ses sympathies pour la cause nationale l'avaient rendu fort suspect aux Anglais de Paris; mais il pouvait être encore dans le doute au sujet de Vinspiration de la Pucelle.

au roi ce qu'elle en pense. L'inspirée se tourne vers Charles, et lui dit : <( Croirez-vous à mes paroles?

— Je ne sais, répond le roi; si ce sont choses raisonnables et profitables, je vous croirai volontiers.

— Serai-je crue? répète Jeanne.

— Oui, répond le roi , selon ce que vous direz.

— Noble dauphin, continue-t-elle, ordonnez à aos gens d'assiéger Troyes, et ne tenez pas de plus longs Conseils, car, au nom de Dieu, avant trois jours, je vous introduirai dans cette cité, par amour ou par force, et la fausse Bourgogne sera bien stupéfaite.

— Jeanne, objecte le chancelier Regnault d'un air de doute, si l'on était certain d'y être dans six jours, on attendrait bien; mais je ne sais si ce que vous dites est vrai. ))

Peinée de cette méfiance accueillant des paroles qui venaient non d'elle-même mais de ses voix célestes, Jeanne regarde le roi de son œil de voyante : « Cessez d'hésiter, lui dit-elle; demain vous serez maître delà ville. »

Page 1