TROYES ET REIMS — LE SACRE DE CHARLES VII
d'autre, au camp et dans la ville, avec une joie délirante. Les habitants de Troyes accourent en foule vers les tentes des Français; on s'embrasse, on fraternise. Mais Jeanne pense à tout : elle craint sans doute quelque surprise, et, a oulant veiller à la stricte exécution du traité, se porte, aA ec un bon corps de troupes, sur le passage de la garnison qui se retire. Utile précaution! car les Anglo-Bourguignons, se basant sur les termes de la capitulation, qui leur permettait d'emporter leurs biens, emmenaient aAXc eux des prisonniers français. Jeanne se met en traA ers de la route :
« Au nom de Dieu ! s'écrie-t-elle, ils n'emmèneront pas ces malheureux! » Et, de fait, Charles, respectueux de sa parole, paya séance tenante, de ses propres deniers, la rançon de tous les captifs français.
Jeanne entre dans la a ille, dispose ses archers en files serrées, le long des rues, puis rcAient A^ers le roi. Dès le matin, Charles, ayant la Pucelle à ses côtés, pénètre triomphalement dans cette a ille que, la Abeille encore, il désespérait de réduire.
De Troyes, l'armée se dirigea a ers Chàlons-sur-Marne. Le 14 juillet, elle campa sous Bussy-l'Estrée. Le lendemain i5,les habitants de Châlons Ainrent spontanément au dcA'ant du roi porter leur soumission; et, le même jour, Charles fît son entrée solennelle dans la Aille.
Là, Jeanne eut une douce émotion du cœur. Qnatre habitants de Domremy, l'âme remplie d'un patriotique enthousiasme pour les merveilleux faits d'armes de leur jeune compatriote, étaient accourus pour la saluer et l'acclamer. La Pucelle, loin de rougir de leurs grossiers
,go JEANNE D'ARC OU LA PUCELLE DOllLÉANS
vêtements de campagnards, se ressonvint que, quelques mois à peine auparavant, elle portait ces mêmes habits; et, malgré l'éclat de son armure, et les honneurs et la gloire, elle sentit le désir de les revêtir encore.
Il semble que son esprit prophétique devinât les angoisses terribles où sa vie extraordinaire ne devait pas tarder à la conduire, et qu'elle soupirât après ces pauvres habits comme seuls capables de la préserver de la
haine et de l'envie accumulées contre ellel L'un de
ses rustiques visiteurs, Gérardin d'Epinal, lui demanda : <( Jeanne, dans les grands dangers que vous courez et dans les batailles, n'avez-vous point peur?» Elle répondit : (( Je ne crains rien, si ce n'est la trahison. »
On n'était plus bien loin de Reims; mais à mesure que l'on approchait du but, le roi paraissait redouter davantage une résistance de la cité du sacre. Jeanne dut encore une fois lui rendre courage : « Ne craignez rien, lui dit-elle; les bourgeois de Reims viendront à votre rencontre et feront leur soumission a^ant que vous soyez arrivé aux portes de leur a ille. Marchez donc sans inquiétude, car si vous voulez agir en homme, vous reconquerrez tout votre royaume. »
Reims, en efl'et, depuis la nouvelle de la reddition de Troyes, n'avait plus les allures d'une ville décidée à faire grande résistance. C'est ainsi qu'eUe avait fermé ses portes à son propre gouverneur militaire (i), Guillaume de ('hàtillon, lequel, absent depuis quelque temps, revenait vers clk' avec les seigneurs de Saveuse et de
(l) Pour K' coinplc du gouvcnu'inenl aiii;^I;iis.
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risle-Adam, et nombre de gens de ouerre anglo-bourguignons.
Le samedi i6 juillet, l'armée française campait vers Sept-Saulx, à quatre lieues de Reims. Charles YII y logeait dans un castel appartenant aux archevêques de la Aieille métropole. Il y reçut dès le matin une députation de la bourgeoisie rémoise, offrant la soumission de la place, à certaines conditions qu'il accepta sans hésiter. L'archevêque-chancelier Regnault de Chartres (i) partit immédiatement prendre possession de son archevêché, ce qu'il n'avait pu faire encore.
Vers le soir, Charles entra lui-même dans Reims, ayant la Pucelle à sa droite. Tous les regards se fixaient sur elle : à mesure qu'elle avançait, l'enthousiasme et l'allégresse éclataient avec plus de force, et de toutes les poitrines sortait le vieux cri de France : « Noël! Noël! »
La cérémonie du sacre était fixée au lendemain, dimanche 17 juillet. La nuit fut passée en préparatifs. On manquait de beaucoup d'accessoires : ainsi, les ornements qui servaient habituellement au sacre des rois se trouvaient à l'abl^aye de Saint-Denis, près Paris. Mais, avec l'aide de Dieu, — l'enthousiasme et le dévouement populaires suppléèrent à tout.
Le dimanche, de grand matin, plusieurs seigneurs se rendirent à l'abbaye de Saint-Remy, pour y chercher la sainte ampoule. — Le sacre commença vers 9 heures du matin et dura jusqu'à 2 heures après midi. Le roi Charles VU, entouré de six seigneurs représentant les
(i) C'était un prélat politique qui a avait guère de religieux tpie le nom.
pairs de France laïques (i), et de six évêqiies, pairs ecclésiastiques, prêta les serments accoutumés, fut armé chevalier par le duc d'Alençon, reçut l'onction sacrée, et finalement eut le front ceint de la couronne royale, aux acclamations répétées de : « Noël! Noël! »
Après le sacre, une scène se passa, d'une poignante émotion : Jeanne la Pucelle, qui jusqu'alors, l'étendard à la main, s'était tenue debout près du roi, se prosterne devant Charles, embrasse ses genoux, lui baise les pieds, et, pleurant à chaudes larmes, s'écrie : « Noble roi, maintenant est exécutée la volonté de Dieu qui voulait que aous vinssiez à Reims recevoir votre digne sacre, en montrant que vous êtes le vrai roi, et cehii auquel le royaume doit appartenir. »
(i) En effet plusieurs des pairs en titre étaient absents, par exemple le duc de Bourgogne, et pour cause ! La veille au soir, Jeanne l'avait supplié, dans une lettre superbe, « à mains jointes, de par le Roi du Ciel, de l'aire bonne paix, qui dure longuement, avec le roi de France Pardonnez l'un à l'autre, de bon coi'ur, entièrement, ainsi que doivent faire loyaux chrétiens. » Le duc de Bourgogne ne vint pas.