TEMPS DES NÉGOCIATIONS AVEC LA FRANCE
HARLES VIF, roi de France, est donc sacré. Les prédictions de la Pncelle sont réalisées, et les deux grandes œuvres qu'elle a données comme preuves de sa mission divine, accomplies : après la délivrance d'Orléans, la cérémonie de Reims.
Jeanne triomphe. Le bonheur a suivi ses pas relie a réalisé le vouloir divin, an milieu de tous les succès humains et de toutes les merveilles possibles. Le roi l'entoure d'honneurs. Elle a reCusé des armoiries glorieuses? soit! mais Charles VII en veut gratilier ses parents et ses frères. A la Cour, elle a rang de comte, brillants habits, grande maison, argent à son vouloir de la cassette du roi. Par-dessus tout, elle est vénérée de
igG JKANNE D'ARC OU LA PUCELLE D'ORLÉANS
ceux qui la connaissent; et les populations la regardent comme une envoyée du Ciel, cherchant à la toucher, elle, ses vêtements, ses armes, son coursier même. On l'entoure d'un culte que des gens pieux et sages lui reprochent, le traitant même d'idolâtrie, — à l'enivrement duquel Jeanne d'Arc avoue candidement qu'elle ne peut se soustraire que par l'aide de Dieu.
Le cœur de la noble enfant est en même temps rempli des meilleures consolations. En dépit des résistances intéressées, les Voix de ses saintes conseillères sont entendues, obéies en temps opportun. Déplus, les êtres si chers qu'elle a dû quitter, hélas î en les courrouçant, lui sont revenus avec joie : son vieux père, conduit à Reims par Durand Laxart (le croyant de la première heure), l'a serrée dans ses bras, lui répétant cette parole qu'elle avait reçue depuis longtemps déjà : « Je te pardonne, car je comprends les desseins de Dieu sur toi ! »
Donc, à cette heure solennelle, la Pucelle connaît le bonheur terrestre dans ce qu'il peut avoir de plus pur; mais ses yeux n'en sont pas éblouis. Elle demeure ce qu'elle a toujours été jusque-là, l'humble, la pieuse, la douce, la mortitiée. Puissante maintenant, elle est devenue hi protectrice des petits et des pauvres, accessible à lous les misérables, « sachant bien, dit-elle, que c'est pour eux surtout que Dieu l'a envoyée. « Elle leur a fait le bien, de ses propres ressources; et, ce qu'elle ne peut (l(»uiier par elle-même, elle le demande à d'autres. C'est ainsi — nous l'avons déjà mentionné — qu'elle sollicitera, des échevins de Tours, une dot pour la lille i\v llruues Polvoir, le peintre de sa bannière; et qu'elle
obtiendra du roi l'exemption perpétuelle d'impôts pour les deux villages de saparoissenatale, GreuxetDomremy.
Jeanne d'Arc a-t-elle en ce moment, à Reims, voulu quitter la Cour et l'armée, estimant sa jnission terminée, comme beaucoup l'ont prétendu? — Qu'on ne le pense nullement ! L'envoyée de Dieu savait trop bien le rôle que le Tout-Puissant ordonnait qu'elle remplît relativement à la France ; elle l'avait trop nettement proclamé dans ses interrogatoires de Poitiers, dans sa lettre aux Anglais, au début de sa carrière, — dans mainte occasion depuis ce temps, pour lui supposer une semblable pensée !
Retenons bien ceci : Jeanne a reçu du Ciel une grâce assez forte pour délivrer sa patrie; mais il faut que sa patrie veuille être délivrée. Jeanne peut conduire la France à la victoire, mais il faut que la France la suive.
A rencontre de Jeanne et de sa mission, il y avait les péchés de la France : il fallait que notre patrie se les fît pardonner, pour que Jeanne put la sauver. Comme obstacles, il y avait devant la Pucelle toutes les mesquines passions de la politique^ tous les égoïsmes des favoris, toutes les intluences néfastes des Cours. Comme adversaires, le Conseil royal, les grands politiques, qui voyaient la puissance de l'inspirée grandir au détriment de la leur, les succès de la sainte héroïne se multiplier en supprimant les leurs. Enfin, chose extraordinaire, le roi lui-même, le faible Charles VU, subissant (sans le savoir peut-être) le joug de ses courtisans, rougissait de voir une direction surnaturelle faire disparaître la sienne propre, et l'action directe de Dieu supprimer son initiative personnelle dans la restauration du royaume.
lyS JEANNE D'AKG OU LA PUCELLE D'ORLEANS
Jusqu'à ce jour. Jeanne d'Arc, qui connaissait parfaitement cette situation, n'en avait rien redouté, parce que ses Voix Vnxnienl pas ffh'enient assurée que nul obstacle, jusqu'au sacre du roi, ne pourrait entraver ses triomphes. Mais maintenant, il n'était plus permis à personne, roi. Conseil, capitaines, de douter de la mission de Jeanne; maintenant la j)art allait être faite plus grande à leur liherii'. Rien désormais n'était promis par Dieu pour empêcher leur mauvaise volonté d'annihiler l'action surnatui'cllc l'cprésentée par Jeanne.
Aux chefs de la France, de se rappeler la parole que le grand Gerson leur adressait, au mois de mai 1429, en terminant son travail sur la Pucelle : Que le parti qui (i juHle cause preune garde de rendre inutile, par incréduliti'' ou ingratitude^ le secours divin, qui s'est niu/uYesté si inii'((culeusenient.
Héhis î ce que Gerson, sur le seuil de la tombe, avait redouté danssa propliétique sagesse, — cette incrédulité, cette ingi'atitude allaient se j^roduire, et nous en serons désormais les témoins attristés.
Si Ton avait cru Jeanne d'Arc, la France eût en peu de tenijîs, en moins d'un an sans doute, été délivrée enfin (le tous ses ennemis et des horreurs de la guerre; elle <'ù1 iMMidu, par l'épée de la Pucelle, d'éclatants services à l'Eglise; elle cùl ri'ii])j)é sui' l'ci-i'cur des coups inouïs jus(|n'(dors, et penl-cMre, comme conséquence de sa victoire, empêché les niau\ elïVoyables que l'héi'ésie, fruit (In mouN (luciit d'incrédulité se dessinant déjà, devait pi'odiiiic au siècb' suivant.
La l'rancc n'a [»as reru l'envoyée du Seigneur; elle
s'est vue privée du secours d'en-Haut. Elle a dû cousacrer de longues années de guerre à chasser l'Anglais, humilier le Bourguignon et reprendre la tête du monde, trop tard, hélas ! pour empêcher bien des malheurs, et pour remplir le rôle salutaire que Dieu lui destinait.
Après le sacre de Reims, la Pucelle voulait que le roi marchât directement sur Paris (i). Nul doute que s'il eût écouté cette sublime conseillère et quitté Reims le lendemain même du sacre, il n'eût continué, par l'aide de Dieu, sa promenade triomphale à travers la France et qu'il n'eût vu la capitale ouvrir bientôt ses portes, u par amour ou par force, » en tout cas sans grand obstacle.
Les Anglais eux-mêmes s'attendent à ces événements, et d'avance ils tremblent : ils ont supplié le duc de Bourgogne de venir à Paris. Arrivé dans la capitale le lo juillet, ce prince français, combattant contre sa patrie, est aussitôt entouré de tout ce qui peut raviver sa haine de la France et fortifier les nœuds de son alliance anglaise. Le i5, le régent, duc de Bedford, le grand Conseil et le Parlement de Paris, les docteurs de l'Université, les notables bourgeois se rendent en procession à la Table de marbre du palais de Justice, et tiennent une audience solennelle en présence du duc de Bourgogne. Là, relisant le traité qui joint les Anglais et les Bourguignons, on retrace en termes pathétiques le meurtre du pont de Montereau, la scène où Jean sans Peur, duc de Bourgogne, père de Philippe le Bon, fut assassiné par trahison, aux pieds mêmes du dauphin Charles. Philippe se lève alors,
(i) Fait historiqucmenl indéniable.
JEAWE D AUC OU LA PUCELLE D ORLÉANS
LA TOUR DK JEAN SANS PEUR, A I'A1US(rLI-; KTIEN.NK-MARCEI.),
Résidence de Philippe de Hoiirgogne.
rempli dVniotioii, et conjure les Parisiens de l'aider à se venger des meurtriers de son père!
On lui répond par des acclamations, et des cris de : « Mort aux Armagnacs ! » Bedford profite de ce mouvement pour faire renouveler à tous les personnages présents le serment de loj-aiité, d'obéissance au jeune Henri YI, roi de France et 4' Angleterre.
Au sortir de cette séance, Bedford nomme capitaine de Paris un des plus fougueux Bourguignons, Yilliers de risle-Adam, le même qui (l'an i4i8) avait surpris la capitale et présidé pendant plusieurs heures au massacre des Armagnacs (i). Puis, le régent remplace les éclieAins existants par des hommes complètement dévoués à la cause britannique. Entin, il court au-devant de son oncle. Winchester, qui, sur sa demande, amenait de Londres une armée de cinq mille Anglais (2).
Le lendemain 16, le duc de Bourgogne quitte Paris pour se rendre à Laon. De cette ville, le lundi 18, malgré tous ses serments de Paris, il envoie une ambassade à Charles VII, peut-être dans la seule intention de le tromper, peut-être aussi pour maintenir l'équilibre entre la puissance anglaise et la puissance française, qu'il ne tenait à voir augmenter ni l'une ni l'autre. Toujours estil que cette ambassade eut pour notre cause nationale les plus funestes conséquences.
(i) Il faut ajouter, à la décharge de sa mémoire, que Villiers servit plus tard avec dévouement la cause nationale (i4'35).
(a) L'armée du cardinal Winchester était un corps de troupes volontaires, rassemblées outre-mer pour être conduites en Bohême ; là, ces volontaires devaient combattre les Hussites, secte hérétique très dangereuse, contre laquelle une croisade avait été décidée. C'était donc par un singulier et coupable abus, qu'on dirigeait des croisés contre les troupes
catholiques du roi très chrétien! Que de vilaines choses! et quelle
responsabilité pour leurs auteurs I
Jeanne n'était pas l'adversaire systématique de toute négociation. Comme elle l'écrivait, la veille du sacre, au duc de Bourgogne (i), elle accepte la paix, mais bonne et loyale, sauvant l'honneur du roi Charles et de la France; si telle n'est pas celle qu'on lui propose, elle veut que Ton continue à marcher de victoire en victoire, pour imposer par les armes, aux ennemi: de la patrie, cette paix si désirable et si désirée.
Les envoyés du duc de Bourgogne arrivèrent à Reims le 18 juillet au soir. Le Conseil royal sut exploiter habilement leur présence pour retarder le départ du roi, pour entamer devant lui-même une négociation. Cependant les préliminaires durent prendre fin. Le 20 juillet, Charles Vil se décide à se mettre en route ; mais (comme nous allons le voir), le Conseil, qui déjà reprend sa néfaste influence, va l'empêcher de suivre le plan de la Pucelle, et de courir droit sur Paris.
(I) Voir ceUe belle lettre aux Pièces j'ustijîcatwes, o? III.