A SAINT-DENIS ELLE ATTAQUE PARIS LE 8 SEPTEMBRE ; ELLE EST
BLESSÉE RETRxVITE DEFINITIVE
L existe, à six lieues de Reims, une vieille abbaye du nom de Saint-Marcoul. Le 20 juillet, le roi s'y rendit, afin de guérir les ^(?/'0«e//^s, commefaisaienttous les rois de France nouvellement sacrés. Le 22, illogeait avec son armée dans une petite place forte qui s'était rendue à lui, Vailly-sur- Aisne, lorsqu'il reçut la soumission des villes de Soissons et de Laon. — Le 28, il lit son entrée solennelle à Soissons; il y demeura cinq jours, et reçut les députations de Château-Thierry, Provins, Goulommiers, Grécy-en-Brie, qui se soumettaient spontanément à son pouvoir.
Le 29, il était à Château-Thierry, ville très importante
alcu's ; il marcha de là siii' Moiitmirail-en-Brie. Puis, quittant la route de Paris, il vint passer trois jours à Provins: Provins, c'était pour l'année le chemin de la Loire et non celui de la capitale.
Ces délais donnaient à Bedford le temps d'organiser la résistance. Le 26 juillet, il était entré dans Paris avec les cinq mille hommes envoyés par Winchester; le 3 août, il signait une proclamation, appelant sous les armes tous ses feudataires de France et de Normandie. Sans attendre ces contingents, il quittait Paris avec une armée de dix mille hommes; et, le 4 août, il arrivait à Melun, par Corbeil.
A la nouvelle de l'arrivée des Anglais, l'armée royale quitta Provins, pour marcher au-devant de l'ennemi jusqu'à la Motte-de-Xangis. Elle n'y rencontra personne, mais apprit la retraite de Bedford sur Paris. Satisfait de ce résultat, le roi donna l'ordre de continuer la marche sur la Loire, et de se diriger sur le pont de Bray, pour y ti'avcrscr la Seine.
On a ni va devant cette cité, dont les habitants promirent obéissance, et le passage du fleuve fut décidé pour le lendemain matin. Mais voici que, durant la nuit, un corps d'Anglais, détaché sans doute par Bedford, pénétra clandestinement dans la ville de Bray, se fortifia sur le pont, et repoussa, de la façon la plus vive, les premières compagnies françaises qui voulurent tenter de franchir la Seine. Cette circonstance changea les (U'sseins du loi, car elle lui démontra (comme le lui disaient sescapitaines)ciue h's Anglais, reprenant audace, avaient besoin (Kune non velh' leçon, si l'on ne voulait pas
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qu'ils prissent notre retraite pour un aveu d'impuissance. Donc, on revint (bien tard, hélas !) mais on revint au plan de la Pucelle. Jeanne en témoignait sa joie par une lettre qu'elle écrivait le même jonr, 5 aoiit, aux habitants de Reims. Dans cette lettre, elle les prie de ne pas douter du succès de la bonne guerre qu'elle soutient pour le sang royal (i). Elle avoue aussi le peu de confiance qu'elle met en une trêve de quinze jours, que le roi vient de conclure avec le duc de Bourgogne, trêve à l'issue de laquelle le duc promettait de rendre Paris au roi sans coup férir : u ^e vous étonnez donc pas, dit-elle ensuite, si je n'entre sitôt dans Paris; de cette trêA e qui a été faite, je ne suis pas contente, et je ne sais si je la tiendrai. Si je la tiens, ce sera seulement pour garder rJionneur du roi. Mais en tout cas, ils n'abuseront pas le sang royal; car je maintiendrai en bon ordre l'armée du roi, pour qu'elle soit toute prête, à l'issue de ces quinze jours, s'ils ne l'ont la paix. Ainsi, mes très chers et parfaits amis, je vous prie que vous ne vous tourmentiez pas, tant que je vivrai; mais je vous requiers que vous fassiez bon guet et gardiez bien la bonne cité du roi. Faites-moi savoir s'il y a aucun oppresseur qui aous veuille grever, et le plus tôt que je pourrai, y'é? le ferai ôter (2). Faites-moi savoir de vos nouvelles. Je vous recommande à Dieu : Dieu vous garde ! »
(i) C'est-à-dire pour la cause nationale.
(2) Jeanne lut réellement, en tout, le bon ange de la Fiance. Quel n'eût pas été le résultat de sa mission, sans la résistance et la méchanceté des hommes !
auo jianm: daik: ou la pucelle dorleans
Le duc dv Bourgogne abusait le roi de France et ses ministres, en cherchant à gagner du temps; mais une marche rapide sur Paris pouvait encore tout réparer. La preuve en est dans l'alarme de Bedt'ord, apprenant le nouveau mouvement de l'armée française. Sous cette impression, il écrivit à Charles VII une lettre qui contenait deux choses : des injures à l'adresse de la Pucelle, une proposition de paix.
Le roi donc était revenu sur ses pas. Il était entré derechef à Château-Thierry, le 8 août, avec son armée, ï.e II, il passait à Crépj-en- Valois. Le peuple de France, devant ce mouvement offensif, était transporté de joie. 11 accourait de toutes parts sur le passage du roi Charles et de kl pucelle Jeanne, avec des transports d'allégresse, et criant : « Noël ! Noël! »
Ce bonheur du peuple trouvait un écho dansl'àmede la PuceUe. Mais elle était assaillie de tristes pressentiments, en se remémorant Vattitude hostile du Conseil, la tournure prise par les affaires, et voyant la difliculté (l'impossibilité peut-être ?) de faire suivre désormais ati roi de France les indications des célestes Conseillères. C'est ainsi qu'à l'entrée dans Crépy-en- Valois, Jeanne, se trouvant à cheval entre Dunois et le chancelier Hegnault. dit à ce dernier : « Voici de bonnes gens! Je Ji'ai vu nulle part un peu[)le qui se réjouît si fort de rai'î'ivée (l'un si noble roi. VA pnissé-je être assez heureuse, quand le jour de ma mort sera venu, pour être inlnimée dans celte terre 1
— Jeanne, dit rarchevécjnc-chancelier, en quel lieu crnyez-vous donc linii- vos jours?
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— Où il plaira à Dieu! répondit-elle : car je ne suis assurée ni du temps, ni du lieu, pas plus que vous ne l'êtes vous-même. Ah ! que je voudrais que ce fût la volonté de Dieu mon Créateur, que je retournasse maintenant, que je quittasse les armes, pour aller retrouver mon père et ma mère, les servir, ^«/'^e/' leurs brebis avec ma sœur (i)et mes frères, quiseraient bien joyeux de me revoir ! »
La Pucelle eût repris avec bonheur son humble a ie de paysanne ; mais tel n'était pas le vouloir du Tout-Puissant. Soumise à ses décrets, elle demeurait à l'armée pour accomplir les ordres et servir les vues miséricordieuses de Dieu sur la France.
Le vendredi 12 août, le roi se trouvait à Lag-ny-le- Sec. Le i3, l'armée étant campée en plein champ, près de Dammartin, il apprit que Bedford venait d'arriver à Mitry, se rangeant en bataille dans une forte position. La Hire fut envoyé vers les Anglais en reconnaissance, avec un gros de cavalerie; la journée se passa toute en escarmouches. Mais le soir même, Bedford reprit le chemin de Paris, et le roi celui de Grépy-en-Valois (2).
C'est à cette époque que Charles Vil envoya des hérauts à la ville de Beauvais; les bourgeois les acclamèrent, et leur firent soumission malgré l'évêque Pierre Cauchon, qui fut obligé de quitter la place. Cauchon n'oubliera pas cette injure.
(i) Que faut-il entendre par ce mot?.... Une véritable sœur?.... Une belle-sœur?.... La question est des plus obscures.
(2) La scène de Crépy, digne pendant de celle de Reims (après le sacre), est dune grandeur romaine et plus que romaine. Allez donc parler de Cincinnatus, à côté de cela !
ao8 JKANNE 1) AUC Ol LA PUCELLE DORLKANS
Compièj^nc se soumit également au roi.
Le i4 août, Charles était dans le village de Baron, à deux lieues de Senlis. 11 fut informé que Bedford, avant reeu des renforts sérieux, marehait de nouveau vers l'armée de France, et passait à gué la Xonnette, petite rivière qui coule entre Baron et Senlis. Les Français s'avancèrent pour attaquer l'ennemi durant ce passage, mais ils arrivèrent trop tard. Les troupes britanniques campèrent sur les bords de la Nonnette,et les françaises à Montépilloy.
Le lendemain, i5 août, jour de fête, on entendit la messe de grand matin. Jeanne d'Arc communia, comme elle le faisait très souvent; et ce jour-là, ce fut en compagnie du duc d'Alençon et du comte de Glermont qu'elle s'approcha de la Sainte Table (i).
L'armée l'rançaise s'avança pour h- cond^at, divisée en trois corps, plus une compagnie volante pour les escarmouches, ayant à sa tète Dunois, La Hire et la Pucelle. Quand on arriva face aux Anglais, on vit qu'ils avaient passé la nuit à se fortilier : leur corps de bataille était comme enfermé dans un camp retranché — défendu sur (iinéients points de ses abords par la rivière, par un étang, par de grosses haies d'épines et, sur le front, par des tbssés garnis de palissades. Leurs archers étaient au pninier rang; des pieux aiguisés étaient lichés en terre devant eux.
Vainement on présenta le combat en plaine ; A'aincnicul on essaya de faire sortir les Godons de leurs
( I ) /'rocès de rchahilitalion.
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retranchements. Vainement la Pncelle, se repliant avec sa troupe jusqu'au corps de bataille, offrit de faire reculer l'armée française tout entière pour donner aux ennemis la place de se développer. Même elle alla hajYli nient frappe?' de son étendard contre les palissades qui les abritaient. Peine inutile ! Les Anglais s'en tinrent tout le jour aux escarmouches individuelles, livrées à quelques pas de leurs lig-nes ; et s'ils consentirent, vers le soir, à prendre part tous au combat, ce fut dans les mêmes conditions, c'est-à-dire sans quitter leur camp.
La bataille fut donc absolument nulle en résultat, ou plutôt il n'y eut pas de bataille, à proprement parler. LaPucelle, avec notre armée, coucha sur le terrain; puis, le lendemain matin, espérant attirer l'ennemi derrière elle, elle fit exécuter un simulacre de retraite sur Montépilloy. Mais Bedford ne profita de ce mouvement que pour regagner précipitamment Paris.
Cependant, Charles Yll s'obstinait à s'éloigner de la capitale. Le i8 août, il entrait àCompiègne, oii, quelques jours après, il vit revenir les ambassadeurs qu'il avait envoyés au duc de Bourgogne ; il reçut bientôt de nouveaux messagers de ce prince (i). La trêve de quinze jours était expirée, et Paris n'était pas livré! Malgré cela, le 28 août, le roi de France et le duc conclurent une nouvelle trêve : elle devait durer jusqu'à Noël, et pendant cette trêve, Philippe le Bon se réservait de concourir avec ses forces à la défense de Paris, sans préciser
(i) Toutes ces négociations paraissent n'avoir été que tromperie et fausseté. « Vous ne le ramènerez qu'au bout de la lance! » disait Jeanne. Combien elle aval raison!
contre quels ennemis il prétendait protéger la capitale. — Pauvre France!
Sous prétexte de négociations, on avait perdu plus d'un mois; et qu'était-il arrivé? — Que Paris, facile à surprendre au mois de juillet, parce que les murailles étaient en mauvais état et la garnison minime, avait, à la fin du mois d'août, remis ses fortifications en état et reçu d'Angleterre une petite armée, suffisante à cette époque pour défendre la capitale.
Taudis que les grands politiques agissaient dans un sens néfaste, la Pucelle (dont la Cour ne se souciait guère !) agissait en sens inverse. Dès le 23 août, voyant que le roi ne se décidait pas à quitter la Champagne, Jeanne alla trouver le duc d'Alençon et lui dit : « Mon beau duc, faites appareiller vos gens; assemblez vos capitaines. Je veux voir Paris de phis près que je ne Tai vu (i)! »
Le jour même, la Pucelle et le duc quittèrent en effet Compiègne, avec la plus grande partie des troupes françaises, et, le 26, ils étaient à Saint-Denis, sous Paris. Bedford, le régent^ quittait précipitamment la capitale, en y répandant le bruit que Charles de Valois était dans l'intention de la raser et d'y faire passer la charrue.
Aussi la popuhition parisienne, fort excitée contre l'armée nationale, refnsa-t-elle d'écouter les propositions pacifiques du duc d'Alençon; et, dès lors, tous les jours, plusieurs escarmouches s'engagèrent sous les murailles, le plus souvent auprès diiii uiouliu à vent qui se
(i) T,<> t3 Mofit, des hauteurs de DammaHin, elle avait pu distinguer
M(>iiliii;ii'l I > .
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dressait entre Saint-Denis et le boiwg de La Chapelle.
Enfin, le 7 septembre, Charles arrivait à Saint-Denis, avec la partie de l'armée qu'il avait gardée autour de lui, partie dont on avait besoin pour liv? ^r Tissaut. Jeanne et ses lieutenants avaient employé les jours précédents à chercher le point le plus faible de l'enceinte fortifiée (i) : on avait conclu que c'était la porte Saint- Honoré, qui se trouvait alors où se trouve aujourd'hui la place du Théâtre -Français, à l'endroit où s'élève la fontaine la plus voisine de la rue Saint-Honoré (2).
Le 8 au matin, l'armée française quitta La Chapelle, divisée en deux corps : l'un d'attaque, commandé par la Pucelle en personne, l'autre d'o]:>servation, commandé par les ducs d'Alencon et de Bourbon et le comte de Clermont. Vers 10 heures, on était à la butte des Moulins (3). Une batterie de canons et de couleuvrines fut installée sur la butte (aujourd'hui rue des Moulins).
A cette époque, le mur de ville allait, en partant de la Seine, de l'angle sud-ouest de la place du Car rousel (4) à la fontaine du Théâtre-Français sus-indiquée (porte Saint-Honoré) ; puis, de cette fontaine à la place des Victoires, en traversant suivant la diagonale le jardin du Palais-Royal. A l'emplacement de l'angle sud-ouest de ce jardin se trouvait une tour carrée (5), dont nous aurons
(i) Ce récit est extrait d'une étude parue dans le Cosmos du 22 septembre 1894, L'attaque de Jeanne d'Arc sur Paris, par E. Eude.
(2) A'^oir le plan, — A.
(3) Sur le plan, C.
(4) Alors, la Tour du Coin, G. — Le point H du plan désigne la cour' Une de Charles V.
ai4 JEANNE DARC OU LA PUCELLE D'ORLÉANS
l'occasion de reparler. Tout ce qui se trouvait en dehors de cette enceinte (du côté de l'ouest) était la campagne. Notre théâtre de l'Opéra, par exemple, était alors en pleine campagne.
Tandis que des troupes de réserve se tenaient dans
les environs de l'Opéra (i), vers les rues Gaillon et
Méhul (2), deux colonnes d'attaque s'avançaient contre les murailles : l'une (3), sous les ordres du comte de Saint- Yallier, à l'angle de la rue de l'Echelle et de la rue Saint-Honoré, battait de face la porte de ville ; l'autre (4), sous les ordres de Jeanne, passant auprès de la fontaine Molière (5), prenait cette même porte par le flanc et s'eflbrçait d'enlever la barrière et le boulevard, c'est-à-dire les ouvrages avancés qui défendaient la porte (et qui souvent étaient plus difficiles à réduire que la porte, ouvrage principal).
Après plusieurs heures d'un combat acharné, la barrière et le boulevard étaient forcés. Alors la Pucelle, l'étendard à la main, et suivie des plus braves de ses compagnons, se jette dans les fossés, malgré le tir nourri des assiégés, qui criblaient les assiégeants de projectiles.
Le premier fossé (6) fut rapidement franchi. Déjà les Français étaient sur le dos-d'd ne ('^) qui séparait ce premier fossé du second (8). lorsqu'un obstacle imprévu se pré-
(i) Nous demandons pardon, une l'ois pour toutes, de ce langage modrrnp ; mais il faut bien pouvoir s'entendre. (Q) HH. - O) F. - (',) D.
(5) J. — Ce lieu s'appelait alors le marché aux Pourceaiux (E).
(6) U avant-fossé, bbb. — (7) Ba.
(8) V.Q fossé proprement dit, au fond duquel était la cnnetle.