CHAPITRE XXII
JEANNE D ARC ET CHARLES VII — CATHERINE DE LA ROCHELLE — PRISE DE SAINT-PI ERRE-LE-MOUTIER SIEGE DE LA CHARITÉ-SUR-LOIRE
EANNE LA PUCELLE, de rctoiir à Gien,clut, selon les ordres du roi, suivre la cour dans les diverses résidences royales où Charles recommençait à j^romener son indolence (i), comme avant les victoires de Jeanne. La noble enfant accompagnait le prince, et chaque fois qu'elle en trouvait l'occasion, elle ne manquait pas, avec une candide franchise, de lui rappeler le vouloir de Dieu sur la France et sur lui-même. Xous avons un reflet de ces entretiens dans la scène suivante, révéJée par un manuscrit découvert en i885 (2) :
« Certain jour, la pucelle Jeanne fit au roi de France
(i) Perceval de Cag-iiy, parlant de cette période de la vie de la Pucelle, s'exprime de cette façon : « Elle fit choses incréables à ceux qui ne l'avaient vu ; et peut-on dire que encore eut fait, si le roi et son Conseil se fussent bien conduits et maintenus vers elle. »
(2) A la bibliothèque Yaticane.
aa4 JEANNE DAHC OV LA PUCELI-E DORLEANS
requête crun présent; et l'accorda ledit seigneur. Si. lui
demanda-t-elle qu'il lui baillât le royaume de France :
dont le roi fut quelque peu ébahi, mais le lui bailla [)ourtant. Et ladite Jeanne, acceptant, voulut que charte en fut dressée par quatre notaires royaux, et lecture d'icelle solennellement donnée. Et cela fait, le roi demeura ébahi. Or, Jeanne dit à ceux qui là étaient : « Aoici le plus pauvre chevalier du royaume! » Et incontinent, en présence desdits notaires, et comme maîtresse du royaume de France, d'icelui fît remise à Dieu, Roi du Ciel. Et encore un peu après, par mandement dudit Roi du Ciel, elle investit Charles luimême du royaume de France; et, de toutes ces choses, voulut que charte fiit faite solennellement (i). »
Dans cette naïve et magnifique anecdote (qu'il faut placer chronologiquement entre la délivrance d'Orléans et le sacre), nous apprenons de Jeanne elle-même sa pensée personnelle sur la destinée de la France. Pour elle, la France est le soldat de Dieu (2) : ceux qui conduisent la France, quels qu'ils soient, ne peuvent être, aux yeux de Jeanne, que les lieutenants de Jésus-Christ, Roi du Ciel. — Sergent de Dieu sur la terre, c'est en vertu d'une mission providentielle que la France marche en tête des nations. Jeanne est donc l'incarnation du Patriolisinc cl (le la Foi. dans leur indissoluble alliance.
C'est un lolc (lillicile à remplir, que de parler au nom de Dieu. Xiil ne peut l'accomplir fidèlement, si, par une
(i) Nous avons essayé de traduire en vieux franeais le texte latin du manuscrit, tcxti- rpie l'on troux era paiMui les Pirrcs Jn sf ijicn / ires , n" V. {•2) (Icllc «liliiiition lie la I^'rauee se retrouve dans Shakes[)eare.
TRAHISON — MOUTIER ET LA CHARITÉ aaS
vie exemplaire, il ne se dévoue et sacrifie lui-même pour prouver la vérité de sa mission. Gela, Jeanne le fît chaque jour de sa trop courte existence, sans se démentir jamais. Lorsqu'elle reprit la vie commune, après cinq mois passés au milieu des camps, on la retrouva ce qu'elle était avant son départ, pure comme un ange, pieuse, recueillie, sainte, — et par-dessus tout humble, malgré les louanges des grands et les fanatiques enthousiasmes de la foule. Le témoignage positif d'une noble femme, chez qui Jeanne demeura longtemps à ce moment de sa vie, nous en est une preuve irréfragable (i).
Le bon sens de la Pucelle resta sans cesse exempt de toute erreur, comme de tout entraînement. Elle dut l'employer vers cette époque dans une circonstance délicate. Une femme, nommée Catherine, native de La Rochelle, vint trouver le roi : « Je suis, lui dit-elle, envoyée par Dieu pour vous procurer des trésors. Une dame blanche, vêtue de drap d'or, m'apparaît, et me commande d'aller de ville en ville et de faire crier par les hérauts du roi, que tous ceux qui possèdent de l'or ou de l'argent caché l'apportent sans retard. S'il en est qui refusent de le faire, je saurai bien les reconnaître et les désigner. »
L'offre était tentante, vu l'état lamentable des finances royales . Mais Charles VII eut le bon esprit de s'en remettre à la Pucelle, pour prononcer sur le. cas de cette femme. Jeanne commença par interroger soigneusement la visionnaire; ayant pesé les réponses de Catherine, elle lui
(I) Déposition de Catherine Thouroulde, dame de Bouligny. (Procès de réhabilitation.)
jiT. JEANNE DARC OU LA ITCELLE DORI.KANS
dit : « Rctoiniicz vers votre mari; allez faire votre ménage et nourrir vos enfants. »
Cependant l'aventurière insistait : « Quand donc vient cette Dame dont vous parlez? interrogea laPucelle. — Gliaque nuit, répondit Catherine. — N'y manque-t-elle jamais? — Xon, jamais. — Eh bien! ce soir, rendez-vous à mon logis, vous partagerez moii lit. »
\insi fut fait. Jusqu'à minuit, Jeanne se tint éveillée, et (bien entendu) ne vit rien de rien. Puis, vaincue par la fatigue, elle s'endormit jusqu'au matin. A son réveil, elle interrogea Catherine : « La Dame est-elle venue? — Certes! répondit l'autre; mais vous dormiez si fort que j'ai craint de vous réveiller. — Bien ! reprit la Pucelle: à ce soir! »
Jeanne dormit pendant la journée, alin d'être sûre de veiller la nuit tout entière. En eifet, elle ne ferma pas l'œil jusqu'à l'aurore, interrogeant souvent sa compagne : « Votre Dame viendra-t-elle bientôt ? — Oui, bientôt », répondait piteusement Catherine. 11 va de soi que l'attente fut al)solument vaine !
Néanmoins, ne s'en reposant pas sur ses propres lumières, Jeanne consulta ses Voix. Il lui fut révélé <( ()iir dans le lait i\v cette Catherine (de La Rochelle), tout n'était f[ue l'olie et mensonge. » La Pucelle en écrivit an roi, malgré le mécontentement de l'aventurière et de cru\ c[ui récoiitaieiit. Catherine ne cpiitta pas hi Cour p;>ur cela; mais, au cœui" de riuNci*, elle rel'usa de suivre l'aruiée, disant qu'il faisait trop IVoid.
Un joui*, elle eut l'audare de se proposer pour aller liaih r (le paix avec le duc de Bourgogne. C'est en cette