LAGNY — COMPIÈGNE
ouvrir les portes que pour le comte de Yendôme et Jeanne d'Arc, accompagnés d'une faible escorte. Puis, dès que ces personnages eurent quitté Soissons, il vendit la ville à Jean de Luxembourg, comte de Ligny, lieutenant de Philippe de Bourgogne (i).
Jeanne revint à Gompiègne, le cœur brisé par cette lâche trahison, et d'ailleurs entrevoyant elle-même sa captivité comme chose prochaine. Un jour, elle se fit dire la messe dans l'église Saint- Jacques. Elle communia, puis se retira près d'un pilier de l'église pour prier. Quand elle releva la tête, elle se vit entourée de plusieurs gens de la ville et d'un grand nombre d'enfants qui la contemplaient avec une curiosité respectueuse et sympathique. Elle lut dans leurs yeux l'expression de leur sincère affection pour elle, et ne put retenir devant eux le cri de son âme accablée d'angoisses. « Mes enfants et mes chers amis, leur dit-elle, sachez que l'on m'a vendue et trahie. Bientôt je serai livrée à la mort. Aussi je vous supplie que vous priiez Dieu pour moi, car jamais plus je n'aurai la puissance de servir le roi ni le royaume de France. »
Ces paroles de Jeanne faisaient allusion, non pas à tel ou tel personnage en particulier, mais à tous ceux qui, pour une part quelconque, avaient empêché la France et son roi de profiter du secours surnaturel, divin, que la sainte guerrière portait avec elle.
(i) Jusque-là, ce redoutable capitaine avait tenu campagne tantôt pour son propre compte, tantôt comme lieutenant du duc de Bourgogne. En ce moment, il négociait avec la Cour d'Angleterre le prix de ses services. Il se rangea sous les ordres directs d'Henri VI, le i3 mai i43o. (V. Abbé Henri T>ebovt, Jeanne d'Arc et les Archives anglaises.)3esinde Luxembourg restait néanmoins vassal du Bourguignon.
238 JKANNE DAUC; OU LA FICELLE DOllLEANS
La Piicelle était dans Compiègne, quand le siège fut mis devant cette ville par Jean de Luxembourg*. Poursuivie de sinistres pressentiments, elle n'en continua pas moins de sortir souvent, pour aller de toutes parts recruter des défenseurs que son habileté parvenait toujours à faire pénétrer dans la ville. Gomme elle était à Grépy, le 23 mai, elle apprit que Philippe le Bon en personne, ainsi que le comte d'Arundel, chef d'un corps anglais dans l'armée de Philippe, étaient venus s'établir devant Compiègne.
Elle n'hésita pas une minute. Elle avait autour d'elle trois ou quatre cents combattants; Aers minuit, elle les réunit, et leur donna l'ordre de se mettre en marche : « ]Mais nous sommes bien peu de monde, dirent quelquesuns, pour traverser le camp des ennemis! — Nous sommes assez! répondit Jeanne; j'irai voir mes bons amis de Compiègne. » Et, dès le lever du soleil, elle entrait dans la ville avec toute sa troupe, sans avoir perdu même un soldat (24 mai) — (i).
Compiègne est située sur la rive gauche de l'Oise, tout contre la rivière. La rive droite, en face de la ville, est formée, sur une largeur d'un quart de lieue environ, par une prairie basse; puis le sol se relève, et forme un escarpement. La ville communique avec l'autre rive par nu pont, que continue une large chxiussée dominant la piairie et s'appuyant sur l'escarpement qui fait vis-à-vis.
(i) Plusieurs liislorirns in(li»|uont lo a3 niai comnio date de la prise de la l'ucelle. Les arguiiieuls sont inolivés en laveur de l'une eonime de laulre opinion. (\'. Capitaine Mauin. Jeanne d'Arc tacticien et straté- ^nstc. 1" volume.)
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Les assiégés, maîtres du pont, aA^aient construit, vers sa tête, à l'entrée de la prairie, un ouvrage fortifié qui défendait l'accès de la prairie. Sur la rive droite étaient campés les ennemis : Jean de Luxembourg-, à Glairoy ; Baudon de Noyelles, à INlargny, juste au bout de la chaussée; une demi-lieue environ derrière eux, à Coudun, le duc de Bourgogne ; — du côté de l'ouest enfin, le comte d' Arundel et ses Anglais occupaient Venette.
La Pucelle fit aussitôt le plan d'une attaque hardie contre les assiégeants : suivre la chaussée, culbuter les Bourguignons de Margny; les poursuivre et les battre à Glairoy, tandis que Guillaume de Flavy, gouverneur de Gompiègne, avec les troupes restées dans la ville, surveillerait les Anglais, et les arrêterait à la chaussée, s'ils tentaient une attaque sur les derrières du corps commandé par Jeanne d'Arc.
Ge même jour (24 mai i43o), la Pucelle sortit donc de Gompiègne avec cinq ou six cents combattants pour exécuter ce plan, et les choses allèrent d'abord à souhait : Jean de Luxembourg, qui venait de s'avancer jusqu'à Margny, pour observer la place, fut vivement rejeté sur Glairoy; mais là, ce chef rallia les troupes qu'il y avait laissées, et la lutte se continua dans la prairie, — les Français tantôt gagnant tantôt perdant du terrain.
Ge que voyant, les Anglais de Venette sortirent de leur camp, pour essayer de cerner la troupe française. Le mouvement était prévu. Du retranchement qui couvrait le pont, Flavy fit ouvrir sur eux un feu nourri d'artillerie, tandis que ses archers les accablaient de traits. ?sul doute qu'on ne les eût repoussés, si, dans ce
a42 JEANNE D'ARC OU LA PUCELLE D'ORLÉANS
moment, une panique ne s'était produite vers les derniers ranjj^s des Français : frappés par le mouvement des Anglais, bon nombre des nôtres s'imaginèrent que les gens de la ville n'arriveraient pas à l'arrêter, et qu'eux-mêmes allaient avoir la retraite coupée. Ils se mirent aussitôt à fuir, et rentrèrent dans Compiègne par la chaussée.
Cotte débâcle perdit tout : le gouverneur lit donner Toi^dre à l'artillerie de cesser le tir, attendu que les fuvards se trouvaient alors entre la nlace et les Anglais. Ceux-ci profitèrent du moment pour escalader la chaussée. Jeanne était donc cernée; ceux qui l'entouraient le lui firent remarquer : « Taisez- vous ! Il ne tient qu'à vous qu'ils soient tous défaits; ne pensez qu'à frapper sur eux. » Et, s'élançant de nouveau dans la mêlée, elle criait : a En avant ! Ils sont tous vôtres î » Quelle intrépidité merveilleuse!... Jeanne dut pourtant, à l'instant même, penser à la prédiction de ses Saintes : « Tu seras prise avant la Saint-Jean ! » et, sans doute, l'effrayante prophétie résonna dans son cœur comme un glas de mort. On ne saurait imaginer rien de plus beau que ces paroles : <( Taisez-vous ! etc., » prononcées dans les circonstances où la Pucelle les prononça.
Cependant, sans l'écouter, ses compagnons commencèrent à battre en retraite, l'entraînant elle-même dans leur mouvement. Elle, tenant toujours tête à l'ennemi, ne se retirait que la dernière. En ce moment, à la porte du retranchement qui défendait le pont de rivière et la ville, la confusion était extrême. Tous les Français s'y pressaient à la fois pour rentrer, tandis que les Anglais,