‹ L'histoire admirable de Jeanne d'Arc, pucelle d'OrléansChapitre 67 sur 83 · LE CIMETIERE DE SAINT-OUEN MANŒUVRES INFAMES DE CAUCHON ET DE · texte numérisé non relu

LE CIMETIERE DE SAINT-OUEN MANŒUVRES INFAMES DE CAUCHON ET DE

SES COMPLICES CE QUE l'oN APPELLE A TORT DANS l'hISTOIRE : l'aBJU-

RATION DE JEANNE d'aRC

N an, jour pour jour, après la capture de Jeanne d'Arc à Compièg^ne. — le 24 mai i43i (i), le cimetière de Saint-Ouen, alors situé sur la droite de la belle église gothique que l'on voit encore à Rouen, présentait un aspect inaccoutumé. Dans ce terrain, qui(de même quêtons les cimetières, à cette époque) appartenait à l'Eglise, on avait fait divers préparatifs pour prononcer le jugement de Jeanne. Une grande estrade s'y élevait, richement décorée ; et là s'installèrent, à côté du cardinal Winchester, l'indigne évêque de Beauvais, le pusillanime Jean Le Maître, juges delà Pucelle, plusieurs prélats du parti britannique, et nombre d'assesseurs et de savants ou docteurs.

(i) Jeudi de la Pentecôte.

3i6 JKANXE D'ARC OU LA PUCELLE D'ORLÉANS

Devant cette estrade, s'en dressait une autre, plus petite. On y mena Jeanne, revêtue de ses habits d'homme ; auprès d'elle se tenait Guillaume Erard, chargé de prononcer un solennel discours, et d'exhorter officiellement l'accusée à se soumettre. 11 y avait aussi le chanoine Loyseleur, les greffiers Bois-Guillaume et Manchon, Tappariteur Jean Massieu; non loin de là, mais hors de l'estrade, on voyait le greffier Taquel, le médecin La Chambre, et divers fonctionnaires de la cour d'Angleterre. Une foule immense entourait ce tribunal en plein vent. C'est là que l'on devait livrer à Jeanne un assaut définitif, en vue de l'amener à quelque acte permettant de dire qu'elle avait rétracté ses révélations et son rôle d'envoyée de Dieu; Cauchon tenait à cela plus qu'à la faire mourir de suite, certain de retrouver bientôt un prétexte pour l'immoler.

Cauchon était décidé, nous l'avons dit, à ne reculer devant aucune perfidie pour obtenir cet acte. Avec quels soins n'avait-il pas préparé, d'une façon occulte, les moyens à mettre en jeu durant cette sinistre séance! Tout d'abord, le juge avait devant lui deux sentences : l'une contenant la condamnation, et livrant Jeanne au bras séculier, c'est-à-dire, dans l'espèce, aux bourreaux vjui se tenaient au pied du bûcher, déjà prêts; l'autre ne prononçant que la détention perpétuelle, et qn'on devait lire si la Pucelle succombait aux pièges tendus.

( )n avait remis à Jean Massieu, l'huissier, une formule d'abjuration très courte, ne contenant que deux clauses : acceplation de l'habit de femme, et soumission au jugement du tribunal. Mais à Laurent Calot, secrétaire du

roi d'Aiioieterre, on avait confié, sous bon avis, une autre formule sur laquelle était écrite, au nom de Jeanne, une longue renonciation à ses révélations, atout ce qu'elle avait affirmé pendant sa vie et durant son procès. Cette formule, Laurent Calot la tenait glissée dans sa manche : il fallait que le public crût à l'existence d'une pièce unique.

Quant à la prisonnière, on l'avait froidement avertie qu'on allait lui demander de choisir entre ces deux choses : une mort cruelle, ou bien une soumission plutôt apparente que réelle à la volonté de ses juges. « Il fallait, lui disait-on, pour le respect des seigneurs d'Église qui la faisaient comparaître, qu'elle reconnût leur autorité, du moins extérieurement, et le témoignât en reprenant l'habit de femme ; moyennant quoi non seulement elle aurait la vie sauve, mais encore serait tirée des mains de ses geôliers anglais et mise dans les prisons d'Eglise. »

Or, cette dernière condition, toujours refusée à la Pucelle jusqu'à ce jour, bien quelle j' eût un droit strict, reconnu par les assesseurs eux-mêmes, était pour elle un précieux bienfait et comme une lueur de délivrance. Dans les prisons ecclésiastiques, elle serait débarrassée du contact impur de ses gardiens et confiée à des femmes, ce qui devait rendre sans inconvénient pour elle l'usage du vêtement féminin; de plus, elle aurait l'espoir, lors d'un changement d'évêque, ou par suite d'une circonstance fortuite qui la mettrait en présence d'un prélat consciencieux, d'être envoyée au Souverain Pontife, ou jugée à nouveau, cette fois équitablement; enfin, la garde y étant moins sévère, n'arriverait-il pas un jour où

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rhéroïne pourrait s'évader et reprendre les armes?...

Car Jeanne n'avait nullement compris ce que les Voix

entendaient par cette expression : son martyre. En

JE.VXXE u'auc au.mke Oiavurc du xvi= siècle.)

annonçant à la Pucelle son martyre, elles avaient prédit ^ en même temps une jurande victoire qui la délivrerait. Cette victoire, c'était le courage devant le bourreau, la persévérance dans la mission reçue d'en-IIaut, le martyre souirei't j)our rendre témoignage aux révélations divines; la délivrance, c'était le Ciel.

Mais la sublime enfant ne l'entendait pas de la sorte :

elle était d'un âge où l'on croit difficilement que l'on va mourir. Elle désirait encore servir la France; elle savait que le pays avait encore besoin d'elle. 11 lui restait tant à faire pour délivrer complètement notre patrie!

Précisément à cause de cela, Jeanne était décidée à tenter, par tous les moyens nobles et permis, d'échapper à la mort. Hélas! jusqu'alors, elle n'en avait pas vu; se rendant au cimetière de Saint-Ouen, elle n'en voyait pas encore ; si ses Voix ne lui défendaient pas de quitter l'habit d'homme, elles ne le lui permettaient pas non plus. Quant à se soumettre au tribunal? elle sentait que c'était s'exposer à plus d'un danger et fournir des armes contre elle-même. D'ailleurs, ce sinistre coquin que l'on nommait Loyseleur avait sans cesse eu soin de lui persuader la résistance. Donc, la Pucelle, marchant vers le cimetière de Saint-Ouen, n'était nullement décidée à faire de concessions.

Elle s'avançait, toutefois, le cœur rempli d'inquiétude ; car sainte Catherine et sainte Marguerite l'avaient avertie en ces termes, avant qu'elle quittât sa prison : <( Jeanne, sois sur tes gardes ! on va chercher à te tromper; on y parviendra. )) Paroles cruelles! Et Jeanne,

par avance, protestait qu'elle ne voulait rien faire contre la volonté de Dieu et le désir de ses Saintes.

La voici transportée devant une foule innombrable : cet aspect intimide tout d'abord l'enfant de dix-neuf ans qui, depuis douze mois, n'est pas sortie de la solitude des cachots. — E'heure de gravir l'estrade n'étant pas venue, on fait attendre la Pucelle sous une petite porte. A ce moment, Loyseleur s'approche d'elle; de sa mielleuse

parole, le fourbe annonce hypocritement que la clémence est apparue dans le cœur des juges : ils se contentent maintenant d'une soumission tout extérieure, et du dépôt de riiabit masculin. Que Jeanne le fasse! elle est sauvée. « Refuser cette légère concession, insinue le traître, serait un crime de témérité; ce serait tenter Dieu... Luimême, Loyseleur, qui jusqu'alors a prêché la résistance aux juges, est obligé de s'incliner devant leur magnanimité et de conseiller à sa chère protégée de céder. »

La Pucelle est stupéfaite, mais non pas ébranlée : quel est ce langage nouveau? serait-ce la fourberie annoncée par les Voix?.... Non! une indigne manœuvre peut venir de ses juges, mais non du conseiller de sa conscience. Déjà, dès cet instant, ses idées s'obscurcissent; le trouble commence à s'emparer de son âme. Elle va jeter un cri vers ses célestes conseillères, mais on ne lui laisse pas le temps de se reconnaître. Loyseleur linit seulement de lui parler; et voici déjà qu'on la pousse vers l'estrade.

A peine y est-elle montée, que Guillaume Erard, assez troublé, commence son sermon. Il eût mieux aimé (a-t-il prétendu plus tard) être en ce moment à Lille qu'à Rouen. 11 mit toutefois un zèle assez étonnant à sa

mauvaise besogne! Reprochant à Jeanne de s'être

séparée de l'Eglise, il l'engageait, avec toutes les ressources de son éloquence, à se soumettre enfin. Jeanne l'écoutait avec une respectueuse patience, mais le front pensif et l'âme anxieuse.

Tout à ccmp, l'orateur s'écrie : « O France! tu es bien abusée! tu as toujours été la nation très chrétienne; et Chîirlcs. qui se dit ton roi, a adhéré, comme un héré-

CE QU'ON APPELLE A TORT ce L'ABJURATION » 321

tique et schismatique qu'il est, aux paroles et aux faits d'une femme vaine, diffamée et déshonorée. Et non pas lui seulement, mais tout le clergé de son obéissance, par lequel cette femme a été examinée et non reprise, comme elle l'a dit. »

A ces injures contre sa patrie et son roi, la Pucelle frémissait, mais se contenait encore, lorsque l'orateur, insistant, et l'interpellant du geste : « C'est à toi, Jeanne, que je parle; c'est à toi que je dis que ton roi est hérétique et schismatique. »

C'en était trop : la Pucelle ne pouvait plus tarder à parler; et d'ailleurs, de ses Voix célestes, elle entendit à cet instant même un ordre soudain, a Réponds! » disaient les Saintes. Elle répondit, regardant l'orateur en face : « Par ma foi, sire, révérence gardée, je vous ose bien dire et jurer, sur peine de ma vie, que c'est le plus noble chrétien de tous les chrétiens, et que nul, mieux que lui, n'aime la foi et l'Église (i). »

(i) Cette assertion si nette de Jeanne a fait l'objet de nombreuses discussions. Le récent et très docte historien de Charles Vil, M. de Beaucourt, a prouvé qu'elle était littéralement vraie, et que le roi de la Pucelle n'était pas le prince dissolu des dernières années. Tout le monde sait que la trop célèbre Agnès ne pouvait matériellement pas être à la Cour à l'époque où parut Jeanne d'Arc : le contraire est une fable inventée par des romanciers. Un chroniqueur qui parie en termes fort crus des écarts du vieux roi, Jacques Duclerc, rend témoignage de la pureté des mœurs de Charles, au moins jusqu'à la paix d'Arras (i435). « Icelui roi Charles, dit-il, avant quïl eût paix avec le duc (de Bourgogne), menait moult sainte vie et disait ses heures canoniales; mais depuis, etc. »

Quant à sa foi, la conduite qu'il tint à l'égard de Martin V prouve qu'à cette époque il était d'une parfaite orthodoxie. Il y avait quelque mérite à cela, vu le trouble des temps et les malheurs qui traversaient l'Église.

La réponse de Jeanne était un soufflet appliqué très justement au sire

3aa JEANNE 1) ARC OU LA PUCELLE D'ORLÉANS

Érard. stupéfait de cette lîère et ferme riposte, ne sut que dire. S'adressant à Jean Massieu : « Faites-la taire ! » ordonna-t-il. Puis il continua son discours. En le terminant, il interpella Jeanne de nouveau, mais avec plus de douceur cette fois : « Voici, lui dit-il, messeigneurs les juges, qui, à différentes fois, vous ont sommée et requise de vouloir bien soumettre vos paroles et vos actes à notre Sainte Mère l'Égiise, en vous apprenant et vous montrant que dans ces paroles et ces actes il y avait plusieurs choses, qui, d'après ce qui semblait aux clercs, étaient erronées et mauvaises à dire. »

Jeanne dit : « Je vous répondrai.

— Répondez, maintenant! répliqua maître Erard.

— Au sujet delà soumission àl'Eglise, j'aidéjàrépondu. Pour mes œuvres, pour ce que j'ai dit ou fait, que cela soit envoyé à Rome, à Notre Saint-Père le Pape, auquel, et à Dieu d'abord, je m'en rapporte. Mes paroles et mes actes, je les ai dites et faits de par Dieu.

— Personne ne vous a fait agir?

— Je ne rends personne responsable de mes paroles ou de mes actes, ni mon roi, ni d'autres; et s'il y a quelque faute, c'est moi qui l'ai commise et non un autre.

— Voulez- vous rétracter vos paroles et vos actes, qui sont désapprouvés par les clercs?

— Je m'en rapporte à Dieu, et à Notre Saint-Père le Pape.

Erard (triste sire), dont la calliolicilé semble avoir été fort suspecte. Voie» ce tjne dit le R. P. Avrolcs : « Rome ne comptait pas d'adversaire plus décidé (ju'Érard. C'est lui qui, au rapport de Crevier (Histoire de lUnii'crsitr, t. IV), a lancé rassemblée de Ràlc dans la luneste voie (schismatique) où elle s'est engagée. »

CE QU'ON APPELLE A TORT « L'ABJURATIOxX » Sa?

— Gela ne suffit pas, dit Pierre Gauchon, intervenant dans la question. On ne peut pas aller si loin chercher le Pape î II y a les ordinaù^es (i) qui sont juges, chacun en son diocèse. iVussi est-il nécessaire que vous vous en rapportiez à notre Mère la Sainte Église (2), et que vous teniez pour vrai ce que les clercs et les personnages compétents disent et ont décidé au sujet de vos paroles et de vos actes. »

Et Jeanne répéta : « Je m'en rapporte à Dieu et à Notre Saint-Père le Pape. »

L'évêque, selon les lois canoniques, réitéra trois fois à l'accusée sa sommation de soumission à l'Égiise; etpar tj'oisfois, Jeanne maintint son appel au Vicaire de Jésus- Ghrist.

La Pucelle, en appelant au Souverain Pontife, confondait ses juges et renversait tout l'édifice qu'ils avaient si péniblement élevé contre elle. Gauchon et ses complices ne l'entendaient pas ainsi. G'est pourquoi Jeanne se vit sur son estrade entourée, poussée, obsédée. Erard fit lire par Massieu, à haute voix, la courte formule d'abjuration, dont nous avons parlé précédemment, et donnait en même temps ce commandement à la Pucelle : « Tu abjureras et signeras cette cédule!

— Mais qu'est-ce qu'abjurer ? » dit la pauvre enfant. « Je ne sais même pas ce que signifie ce mot. Qu'on me donne au moins un conseil. — Gonseillez-la donc, » dit

(i) Les évêques.

(2) Cette phrase est la condamnation de Gauchon : il ment elTrontément; il méprise le Pape, et, dans le même moment, il déclare de sa

propre autorité que lui, Gauchon et ses acolytes, constituent l'Eglise

C'est monstrueux !

324 JEANNE D'AllC OU LA PUCELLE D'ORLEANS

Érarcl à Massieu. Massieu dit à Jeanne : « Rapportezvons-en à l'Église universelle, pour savoir si vous devez abjurer ou non. »

Alors, se tournant vers Erard, la Pucelle, à haute voix, répéta ces mêmes paroles : <( Je m'en rapporte à rÉglise universelle, pour savoir si je dois abjurer ou non. »

Érard, furieux (i), est obligé de démasquer le criminel dessein des juges : « Tu abjureras présentement, insista-t-il, ou tu seras brûlée! »

Et sa main montrait à l'infortunée une charrette stationnant non loin de là. Jeanne y reconnut le bourreau (qu'elle avait vu déjà dans la salle aux instruments de tortures); elle comprit qu'on s'apprêtait à la mener au bûcher. Une effroyable terreur s'empara de son âme, et sa voix se glaça dans son gosier. Les misérables! ils étaient donc prêts à réaliser toutes leurs menaces!... ils iraient donc jusqu'à la brûler!

Elle se tut encore. Mais son œil fixe et hagard ne ([uittait plus la sinistre charrette; et déjà l'effroi ne la laissait plus maîtresse d'elle-même. Cauchon profita de ce moment pour commencer à lire, d'une voix lente et grave, la sentence de condamnation, dans laquelle il eut Vftudace effroyable de prononcer ces paroles : « De plus, vous avez, d'un esprit endurci et avec obstination, expressément et à plusieurs fois refusé de cous soiimetire à Notre Saint-Père le Pape et au Concile général. »

Jearine n'entendit pas cet odieux mensonge, car elle eût

(i; t.ii.c.ic une J'ois, cet lioniiuc sac(niitl;iit. avi>c un zMe bien surprenant, dune cause qu'il a ilil plus lard avoir désapprouvée 1

CE QU'ON APPELLE A TORT « L'ABJURATION » SaS

protesté; mais, durant la lecture de la sentence, on avait eu soin d'étourdir la malheureuse en l'accablant de sollicitations nouvelles. Ces sollicitations avaient toutefois changé de ton : après l'avoir ébranlée par la menace, on cherchait à l'achever par des prières : « Sauvez votre âme, » gémissait Loyseleur. Érard lui-même : « Nous avons pitié de toi ; nous ne voudrions pas l'abandonner à la justice séculièj'e, et pourtant nous allons y être obligés! ))

Tout autour d'elle on criait : <( Faites ce que l'on vous conseille! Voulez-vous donc mourir? » Et Jeanne répondait : « Mais quoi donc? Je n'ai rien fait de mal. Je crois au symbole des Apôtres, aux dix commandements de Dieu. Ma foi est celle de l'Église, et je m'en rapporte pour toutes choses à la Cour romaine. »

Erard, se sentant vaincu, fit encore un pas. Mentait-il avec effronterie, ou bien était-il de bonne foi? Dieu seul

le sait. — (( Abjurez, Jeanne! lui dit-il, et nous vous

délivrerons de prison. »

A cette promesse, les yeux de Jeanne jetèrent un éclat : la liberté, serait-ce possible? Il fallait donc choisir entre la délivrance et la charrette du bourreau. L'assaut fut terrible : <( Vous vous donnez bien de la peine pour me séduire! » dit-elle; et, dans sa pensée, elle examinait de nouveautés conditions qu'on mettait à sa liberté. Cruelle incertitude!

On allait la tromper (avaient prédit les Voix), mais était-ce à cet instant? Elle n'avait plus alors assez de présence d'esprit pour le discerner : la terreur, comme une massue, avait écrasé son jugement et sa volonté; les

32f. JEANNE D'ARC OU LA PUCELLE D'ORLÉANS

séduisantes promesses jetaient ses facultés clans une sorte d'hallucination imaginât ive. Jeanne n'avait plus pleinement possession d'elle-même : elle n'était plus ni responsahley ni véritablement libre.

Gauchon, la voyant hésiter, interrompit la lecture de la sentence de condamnation. Il jouait bien son rôle, car cette interruption fut considérée, par les Anglais et les ennemis de la Pucelle, comme un acte de fail^lesse et comme un témoignage de faveur envers l'accusée. Ils firent entendre de violents murmures ; et tandis que des pierres étaient lancées contre les deux estrades, un des chapelains du cardinal, adressant à l'évèque de A'ifs reproches, l'appela traître et complice de Jeanne.

Gauchon s'emporta : « Vous en avez menti! s'écriat-il, car, dans une telle cause, je ne veux favoriser personne ; mais c'est le devoir de ma profession de chercher le salut de l'àme et du corps de ladite Jeanne. Vous m'avez injurié : je ne passerai pas outre que vous ne m'ayez fait réparation. » Et, de colère, l'évèque jeta les pièces du procès sur le sol. Le cardinal intervint : il réprimanda le chapelain et lui commanda de se taire.

Get incident fournissait un nouvel argument à ceux qui tourmentaient Jeanne et continuaient à la supplier de se soumettre : « Vous voyez bien, lui disaient-ils, que le juge vous est favorable, et que sa clémence irrite vos ennemis. » Erard lui répétait ses alléchantes promesses. Massieu, que Jeanne savait n'être pas hostile, se joignait à lui de bonne foi. Loyseleur, avec l'autorité d'un directeur, imposait à Jeanne la soumission comme un devoir de conscience, tandis que la j)lupart des assistants,

touchés de ses malheurs, s'écriaieut : « Siguez! Voulezvous doue mourir aujourd'hui? Signez! »

On relut alors à la Pucelle la formule qu'on lui proposait. Elle, écoutant une seconde fois, travaillée d'un côté par la crainte d'une horrible mort, et de l'autre par la séduction de la liberté promise, vit toutes choses d'un autre œil. « Reprendre l'habit de femme pour quelques instants (pensa-t-elle) et retourner ensuite vers les miens?... mais, durant le procès, n'y ai-je pas consenti? Me soumettre aux juges, alors qu'ils m'offrent

ma délivrance?... mais ce n'est plus mal! Enfin, n'ai-je pas le droit d'acheter, par cette humiliation, l'espoir de servir encore la France, les armes à la main? »

Alors il lui sembla que oui; et même (souvenonsnous que Jeanne a dix-neuf ans !) ce serait un tour habile joué par elle à ses juges. « Ils vont être bien pris! » se dit-elle, en souriant à cette pensée. Et le sourire monta de son cœur à ses lèvres. On la vit donc sourire, et faire de la tête comme un signe affirmatif.

Massieu lut de nouveau son anodine formule; et Jeanne, souriant toujours, en répéta les paroles. Restait à la signer. Laurent Calot, le secrétaire cité plus haut, s'avança tout de suite comme chargé de ce soin. Prenant la feuille des mains de Massieu, très habilement, il lui substitua celle qu'il cachait dans sa manche (i) : puis il mit une plume entre les mains de la Pucelle.

(( Je ne sais ni lire ni écrire, répondit-elle. — Peu importe, » reprit l'autre en présentant le parchemin.

(i) A maiiica sua (Procès). '■

Elle, ayant toujours aux lèvres le même sourire (peutêtre un rire nerveux, bien compréhensible dans une telle situation!) — elle se mit à tracer un rond au bas de la feuille. Calot fut mécontent; elle fît alors une croix. Mais le secrétaire, prenant sa main, lui fit écrire son nom tout entier.

Un grrand tumulte s'éleva dans l'assemblée. Les Anglais, entendant répéter de proche en proche que l'accusée consentait à l'abjuration, et la voyant en même temps sourire, tandis qu'elle remplissait les formalités demandées, criaient bien haut : « L'infâme! elle trompe le tribunal pour échapper à la mort; voyez comme elle rit!... Juges, ne vous apercevez-vous donc pas que la coupable se joue de vous, et que son abjuration n'est qu'une moquerie? » Et, ce répétant, ils faisaient pleu- A oir une ^rêle de pierres sur les deux estrades. Mais le tumulte fut apaisé rapidement; et Cauchon, se tournant vers le cardinal : n Elle vient d'abjurer, prononça-t-il ; que faut-il faire?

— L'admettre à la pénitence, » répondit imperturbablement Winchester. Alors l'évêque de Beauvais lut le second jugement qu'il avait préparé : ce jugement condamnait Jeanne à la prison perpétuelle, « au pain de doideur et à l'eau d'angoisse. »

Après cette lecture, prit fin cette mémorable séance. Et comme la Pucelle descendait de son estrade, Loyseleur lui dit avec une onction hypocrite : <( Jeanne, vous avez fait une bonne journée! S'il plaît à Dieu, vous avez sauvé votre âme. » Mais elle ne songeait qu'aux promesses qu'on >'enait de lui faire; et, s'adressant aux

officiers ecclésiastiques qui l'entouraient : (( Or çà, gens d'Egiise, leur dit-elle joyeusement, menez-moi à vos prisons, que je ne sois plus en la main des Anglais, n Plusieurs assesseurs joignaient leur demande à la sienne ; mais Gauchon dit aux gardes : « Menez-la où vous l'avez prise ! » Et les geôliers l'entraînèrent en la rudoyant et l'insultant. C'était une première trahison.

La soldatesque anglaise était furieuse de ce qui se

passait (i) : Gomment! la sorcière demeurait en vie?

Elle vivante, tous ces hommes se croyaient encore vaincus d'avance. Les gens d'armes qui formaient l'escorte d'honneur de Gauchon le menacèrent même de leurs lances, comme il rentrait chez lui. Le comte de WarAvick, ne comprenant pas la fin de la scène, dit en se retii^ant : « Gela va mal pour le roi; cette fille nous échappe. » Mais un des assesseurs, au courant du complot, était près de lui : « Soyez tranquille, lui dit-il tout bas; nous la rattraperons bien. »

Cependant Jeanne, rentrée dans son cachot, était encore en proie à l'abattement le plus lourd, ne se rendant nullement compte de ce qu'on avait obtenu d'elle par la violence et la ruse, et, fiévreusement, attendant son transfert dans les prisons ecclésiastiques. Quelque temps se passa : la grille grinça sur ses gonds, et le pusillanime Jean Le Maître entra, suivi de Nicole Midy, Nicolas

(i) Durant ces quelques jours, la garnison de Rouen fit montre dune telle rage et d'un tel archarnement contre Jeanne d'Arc, qu'on peut supposer quelle élait travaillée, ameutée dans ce sens. Ceux qui voulaient à tout prix supprimer lu Pucelle avaient probablement recours à tous

les moyens Malheureusement les documents historiques sont muets

sur ce point, — et pour cause!

Loyseleur, Thomas de Gourcellcs, et quelques autres. (( Viennent-ils pour ni'emmener? » pensa-t-elle tout haut. — Pas encore î parce qu' « avant tout, dirent-ils, elle devait donner preuve de soumission à des juges qui s'étaient montrés si miséricordieux envers elle ; pour taire quoi, elle devait reprendre l'habit de femme. »

La pauvre enfant ne demandait pas mieux : elle aA ait hâte de quitter cet affreux réduit, ces chaînes douloureuses, et surtout ces g^rossiers, ces inconvenants gardiens; elle accepta donc le vêtement féminin.

Quand elle l'eut pris, la Pucelle regarda tout autour d'eUe : on n'avait pas enlevé ses chaînes, ni les hommes inl'àmes qui la veillaient jour et nuit; la lourde grille de l'entrée était de nouveau fermée par ses trois serrures. Xul ne venait la tirer de son horrible tombeau !

Telle fut la journée du cimetière de Saint-Ouen; ce que, dans les Histoires de France, on appelle à tort / abjuration de Jeanne d'Arc*

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