DE QUELQUES CAPITAINES FRANÇAIS — LA DÉLIBÉRATION DES ASSESSEURS
lEN des heures après,laniiit descendit enfin sur la prison ; et le calme rentra dans Tesprit de Jeanne.
Elle comprit qu'on l'avait indignement trompée : qu'on avait promis beaucoup pour ne rien tenir. Et la pauvre enfant se mit à pleurer. Tout à coup son cachot s'illumina de cette lumière qui toujours précédait ses visions. La Pucelle leva la tête et vit sainte Catherine et sainte Marguerite ; aussitôt elle les interrogea : <( Que m'a-t-on fait faire , et que m'arrive-t-il en ce moment? » Alors les Saintes expliquèrent à Jeanne avec bonté que, malg-ré leur prédiction, elle s'étaitlaissée tromper, et qu'on l'avait forcée à signer frauduleusement une pièce par laquelle elle reconnaissaitpour mensongères ses saintes visions, et déclarait renoncer à sa mission diçine.
JEANNE DARC Ol' LA PI CELLE D'ORLEANS
JEANNE A ROUEN (Statue de Fciichère.)
En entendant cela, Jeanne serait morte de douleur, si ses Saintes ne l'eussent consolée... Que devait-elle donc faire? Sainte Catherine et sainte Marg-uerite le lui dirent en détail. Dès la première fois qu'elle verrait ses juges,
elle devrait affirmer énergiquement ses révélations; raconter la visite qu'elle recevait en cet instant; enfin, rétracter bien hautement la prétendue abjuration qu'on prétendait tenir d'elle, et déclarer, suivant la vérité, n'aA^oir rien compris à ce qu'on lui faisait signer.
Forte maintenant, résignée à tout, la Pucelle attendit dans la prière Theure de la courageuse protestation. Ses Saintes n'avaient rien dit de l'habit de femme : elle crut donc bien faire de le conserver, afin de ne pas accentuer l'obstination et de prouver son désir de se soumettre en tout le possible.
Hélas ! il n'y eut pas que des saintes qui pénétrèrent jusqu'à Jeanne pendant les jours qui suivirent la triste scène du cimetière de Saint-Ouen! Un grand seigneur anglais vint avec des intentions criminelles, et se fit ouvrir les portes du cachot (i); mais la vierge pudique appela le Ciel à son aide et repoussa le misérable. Les gardiens de Jeanne, loin d'être rappelés au respect par l'habit qu'elle portait, n'avaient pour elle que mauvais traitements et paroles grossières.
Tout cela cependant n'ébranla point la victime dans son dessein de conserver le vêtement de femme : elle avait promis de le garder,, elle voulait être loyale. Ce n'était pas l'affaire de ceux qui cherchaient sa mort. Pour perdre la Pucelle, il fallait pouvoir l'accuser de
. (i) Déposition de Fr. Martin Ladvenu, qui dit tenir le fait de la pauvre martyre elle-même. « Deponit quod ex ore Joliannîe audivit quod quidam mag-niis doniiniis auglicus inlroivit in carcerem ejusdem Johann8e,ettentavit eamvi opprimere. » {Réliab., Quich.,II, 3G5.)Dans une autre déposition, française, Fr. Martin appelle ce scélérat : un Tïiiloiird d'Anoietevre.
3V'4 .ii:an.m; dauc ou la pucelle d'orléaxs
])arjure. Puisque, malgré toutes les ignomiuies dont on rentourait pour Tamener à reprendre l'habit d'homme, eUe ne le redemandait pas, il n'y avait qu'à l'imposer. C'est ce que l'on fit.
Le dimanche suivant, au matin, Jeanne, étant encore couchée, dit à ses gardiens : « Déferrez-moi, que je me lève. » A ce moment, un des houspilleurs retira les habits de l'emme qui se trouvaient auprès d'elle, alla ramasser ses anciens vêtements d'homme, que l'on conservait en un sac dans la prison même (on devine dans quel but), et les lui jeta sans mot dire.
« Vous savez, dit-elle, que cet habit m'est défendu : je ne le prendrai pas. » Inllexibles, les gardiens lui refusèrent son costume féminin. Jeanne resta longtemps au lit; mais vers midi, forcée de se lever, eUe dut se couvrir avec ce qu'elle avait sous la main, l'habit d'homme (i).
I^a conspiration avait réussi : la Pucelle, pour avoir repris les vêtements masculins, devait être déclarée rebelle à ses juges; vîMn^'A fallait prouver encore qu'elle les avait repris de plein gré, chose difficile à 'persuader, puiscpu^ Jeanne, étant en prison et durement enchaînée, n'était pas libre de ses faits et gestes; chose absolument fausse, les circonstances viennent de nous le démontrer. ISIais la perfidie est commencée, on saura bien aller jusqu'au bout.
Quel est l'auteur de cette ignoble machination? Qui l'a commandée? La Cour anglaise ou Cauchon?
(i) Os (lilails oui clé fournis par Massieu. lors de l'enquête de réhabilitation.
L'Histoire ne le dit pas; mais l'étude des laits semble indiquer une action commune, une complicité diabolique.
Toujours est-il que le bruit se répandit bientôt dans Rouen, que Jeanne avait repris l'habit d'homme. Aussitôt Cauchon envoya quelques assesseurs et les greffiers du tribunal à la prison pour constater le délit; mais voici qu'en les voyant arriver, une cinquantaine de soldats anglais, réunis dans la cour du château, s'imaginèrent que ces gens-là venaient peut-être, comme le jeudi précédent, offrir à Jeanne quelque moyen de salut : ils les repoussèrent vivement, l'épée à la main, en les appelant « traîtres. Armagnacs. » Les ecclésiastiques, effrayés, s'enfuirent au plus vite.
D'autres assesseurs purent toutefois pénétrer jusqu'à la prisonnière; de ce nombre fut André Marguerie. Mais comme, a oulant être un juste juge (i), il déclarait : a II serait bon de demander à Jeanne quel est le véritable motif qui lui a fait reprendre l'habit d'homme ; » un soldat anglais lui cria : « Tais-toi, de par le diable ! » En même temps, le soldat levait sa hache d'armes sur le docteur; celui-ci décampa rapidement.
Parmi ceux qui, ce jour-là, virent la Pucelle, il faut compter probablement le traître Loyseleur, auquel l'enfant trahie a^ait toujours confiance. Cauchon ne manqua sans doute pas de l'envoyer, pour donner à Jeanne de pernicieux conseils et lui suggérer des
(i) Parmi les acteurs subalternes de cette effroyable tragédie, il y eut
certainement des hommes de bonne loi! La guerre intestine, la guerre
étrangère et le schisme religieux avaient à tel point dérouté les esprits, — que parfois Ihistorien ne sait plus ce qu'il doit dire etpenserl
réponses compromettantes touchant l'interrogatoire du lendemain.
En effet, le lendemain matin lundi, les deux juges de Jeanne se rendirent à la prison avec sept assesseurs et le geôlier en chef, John Gris. La Pucelle les attendait de pied ferme; quand on lui demanda pour quelle raison elle avait repris l'iiabit d'homme, — elle lit allusion aux violences par elle subies, puis elle aurait répondu (d'après le procès-verbal officiel non reconnu par Jeanne) : « Je l'ai repris de moi-même, sans contrainte, parce que je le préférais à l'habit de femme. »
Cette réponse, qui peut-être étonnera, si vj^aiment Jeanne l'a faite y s'expliquerait de trois façons : ou bien Loyseleur l'avait conseillée à la pauvre fille, en lui représentant que, n'ayant pas de témoins de ses affirmations (et ses gardiens devant tout nier), elle se ferait condamner comme menteuse ; — ou bien ses geôliers, et John Gris à leur tête, lequel se trouvait présent (i), avaient fait à Jeanne les plus horribles menaces pour sa vertu, si jamais elle les dénonçait; — ou bien enfin elle espérait ceci de l'honnêteté des juges : s'ils reconnaissaient qu'elle avait eu raison de ne pas tenir une promesse éventuelle faite contre un engagement non exécuté par eux, peutêtre elle les amènerait à la transférer es prison ecclésiastique, en échange de la reprise par elle de l'habit de lemme.
T. a Pucelle expliqua sa conduite aux juges de la façon suivante : « J'ai repris cet habit, parce que l'on m'a
(i) Ou ui' sait pourquoi, uiais ou l'iuiaç^ino : c'tHait uu coup monté, comnu- ou Jil vuli'aircujoiit.
laissée entre les mains des hommes; au milieu d'eux, il m'est plus convenable qu'un habit de femme. Je l'ai repris parce qu'on ne m'a pas tenu les promesses qu'on m'avait faites, de me permettre d'aller à la messe, de recevoir le Corps de Jésus-Christ, et de me mettre hors des fers. J'aimerais mieux mourir que d'être enchaînée; mais si l'on me promet d'observer ce qui a été convenu et de me mettre en une prison gracieuse, avec une femme auprès de moi, je ferai ce que V Eglise (i) voudra. »
Tout cela n'était que sage et raisonnable, et nullement de nature à faire condamner Jeanne. iVussi Cauchon, qui savait très bien qu'elle n'avait pas renoncé réellement à ses Voix, lui tendit un piège abominable, d'ailleurs inutile, car Jeanne eût parlé sans cela. Feignant de croire que la fausse abjuration du jeudi précédent avait été signée en connaissance de cause, il demanda : <( Depuis jeudi, avez- vous entendu les voix de sainte Catherine et de sainte Marguerite?
— Oui, » répondit simplement Jeanne. Puis elle raconta les scènes que déjà nous connaissons, en ajoutant : « Ce que j'ai dit ou rétracté jeudi, je l'ai fait par crainte du feu; mais je n'ai jamais voulu dire que j'avais menti en affirmant que sainte Catherine et sainte Marguerite me visitent et me parlent. Je crois, au contraire, qu'elles m'apparaissent et me viennent de Dieu ; je n'ai
(i) Ce mot môme a-t-il été dit par Jeanne ?Nous en doutons fort.
Rappelons que le procès-verbal de ces dernières séances est sans aucune espèce de valeur juridique. Il s'y rencontre, sans doute, des parties
vraies; mais dans quelle proportion est l'erreur? On peut toujours
affirmer avec certitude que Jeanne n'a reconnu comme juges ni Cauchon ni son tribunal.
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pas dit, ni entendu rétracter mes apparitions. Ce qui était dans la cédule d'abjuration, je ne le comprenais pas (i). Kntin, j'aime mieux mourir qu'endurer plus longtemps le supplice de laprison(2). Je n'ai entendu me rétracter qu'autant que ce serait le bon plaisir de Dieu. Si les juges le veulent, je reprendrai l'habit de femme. ]\lais, pour le reste, je ne ferai rien autre chose. »
Les juges, ayant entendu ces déclarations, qui suffisaient à leur projet, se retirèrent pour procéder ultérieurement.
Durant la captivité de Jeanne à Rouen, La Hire et quelques autres capitaines, anciens compagnons d'armes de la guerrière, équipèrent une petite troupe et tentèrent un coup de main sur la ville ; cette entreprise secrète restera riionneur de la chevalerie française, à l'heure où l'ingratitude et la lâcheté du gouvernement de Charles Yll (3) abandonnait la libératrice de la France! Les braves avaient donc résolu de s'emparer de Rouen
(i) Ces seules paroles prouveraient la substitution des cédules, quand l)ien mèine nous n'aurions pas le réeit de Massieu (Réhab.), qui nous laffirnie expressément.
(u) Sous-entendu : « telle que vous me la faites, avec les tortures incessantes que vous imposez à ma pudeur. »
(3) Nous ne confondons pas ici Charles A'II. et son gouvernement. Ce <|ui prouverait que le roi secondait le mouvement de La Hire, c'est un «Ion royal, en date du 23 avril i43i , dans les termes suivants : « Savoir faisons que, pour considération des bons et agréables services que notre bicn-aiiné éciiyer d'écuycrie, Kticnnc de ^'ignolles, dit La Hire, nous a laits et fait chacun jour de nos guerres et autrement, et pour certaines autres causes à ce nous mourant, nous lui avons donné et lui donnons par ces présentes la somme de six cents livres tournois. »
(iCs termes énigmatiques ont bien l'air de s'appliquer à l'entreprise secrète de La Hire, pour lacpielle aurait été délivré le secours de six cents livres.
LA ce RELAPSE »
par surprise et de délivrer Jeanne d'Arc; mais Talbot, renseigné sur leur marche, leur tendit une embuscade et les fît prisonniers.
Si, dans son cachot, elle apprit cette tentative, — malgré l'échec qui la termina, la Pucelle fut certainement consolée et fortifiée par la pensée que l'armée française ne l'abandonnait pas et se souvenait de l'héroïne d'Orléans et de Patay !
Bisons aussi, pour l'honneur de notre patrie, que la vraie France, qui se réunissait dans les églises pour prier, resta fidèle à Jeanne, kV angéliqiie , à l'envoyée de Dieu. L'Histoire nous a conservé le souvenir des prières publiques que, dans plusieurs régions, on fit pour la délivrance de la captive; le nom des prédicateurs auxquels on demanda de prêcher pour exciter les fidèles à cette supplication patriotique; enfin le texte des oraisons spéciales composées en ces circonstances (i).
Cependant Gauchon avait presse d'en finir. Rouen était terrorisé par l'attitude de la garnison anglaise, dont l'exaltation contre Jeanne ne connaissait plus de bornes. A travers la ville, on devait faire accompagner et défendre les membres du tribunal, parce que les soldats les trouvaient trop favorables à l'accusée et trop lents à la condamner à mort.
Ils avaient pourtant bien tort d'accuser Gauchon d'indulgence pour la Pucelle ! Ge misérable, en sortant de la prison (après l'interrogatoire que nous venons de rapporter, où la courageuse jeune fille avait affirmé de
(i) Ces oraisons n'ont été retrouvées que depuis quelques années.
3'o JEANNE D'ARC OU LA PUCELLE D'ORLÉANS
nouveau ses visions), la condamnait par avance dans sa pensée, et jetait en riant au comte de Wa^^vick ces honteuses paroles : « Farewell! farewell ! » c'est-à-dire : <( Cela va bien! » Il ajoutait en français : « Réjouissezvous, faites bonne chère! Nous la tenons. »
L'indigne évêque de Beauvais se hâta donc. Supprimant toutes les autres formalités judiciaires requises par le droit, il se contenta du procès-verbal des dernières réponses de Jeanne dans sa prison, procès-verbal non reconnu authentique par elle; il assembla, le lendemain 29 mai, dans la chapelle de l'archevêché, quarante assesseurs environ, leur exposa les faits à sa manière, leur fit relire la fausse abjuration de la Pucelle ainsi que ses prétendues réponses de la veille, et les invita sans retard à délibérer.
La grande majorité partagea l'avis de l'abbé de Fécamp, que voici : « Jeanne est relapse (i). Cependant, il est bon que la cédule qu'on vient de nous lire (2) soit lue de nouveau devant elle, qu'on lui explique et qu'on lui rappelle la parole de Dieu. Et cela fait, les juges auront à la déclarer hérétique, et à l'abandonner à la justice séculière, qui sera priée d'en agir avec elle avec douceur. »
Un seul (chose incroyable !) fit une réserve sur la constatation des faits exposés.
Les juges, après avoir écouté ces avis, conclurent qu'il y avait lieu de procéder contre Jeanne comme relapse et t< rminèrent la séance.
en »-i tsl-.i-dirc : retoiul><''e dans ses crimes.
(2) La fausse cédille — ne l'oublions pas ! — <{ui chargeait Jeanne de tous les crimes.
Rien de plus arbitraire que cette délibération et cette sentence : les assesseurs délibérèrent sans avoir fait interroger l'accusée devant eux, et sans même l'avoir fait comparaître ; les juges prononcèrent sans faire connaître leur sentence aux assesseurs. Il y eut plus. On n'observa même pas ce que demandait la presque unanimité de ces derniers : relire à l'accusée sa prétendue abjuration de Saint-Ouen! C'était pourtant la seule concession accordée à la justice en tout cela; mais Cauchon se garda bien d'une démarche qui, sans doute, eût fait découvrir son ignoble fourberie du jeudi précédent. « Il se mit à couvert des reproches en commettant ainsi un nou{>eaii crime, devenu nécessaire pour achever sans danger de consommer l'injustice. » (Laverdy.)
Désormais, il ne restait plus aux juges-bourreaux qu'à parachever leur œuvre, en immolant la Pucelle.