‹ L'histoire admirable de Jeanne d'Arc, pucelle d'OrléansChapitre 69 sur 83 · REMORDS DE LOYSELEUR — LA PLACE DU VIEUX-MARCHÉ — LE MARTYRE · texte numérisé non relu

REMORDS DE LOYSELEUR — LA PLACE DU VIEUX-MARCHÉ — LE MARTYRE

(3o MAI i43i)

UR les cinq heures du matin, le mercredi 3o mai , l'appariteur Massieu pénétrait dans la prison : il apportait à Jeanne un ordre de Tévêque de Beauvais, la citant à comparaître devant lui sur la place du Vieux-Marclié, le jour huit heures. Le Dominicain Martin ^ Ladvenu, succédant àMassieu, vint expliquer ^r la démarche de l'appariteur à la prisonnière : il lui dit qu'elle devait se préparer à paraître devant Dieu, parce que Injustice séculière^ à laquelle elle allait être remise, était décidée à la faire périr sur le bûcher. A cette nouvelle, Jeanne se sentit frissonner d'effroi; le cri de la nature se fit entendre dans le cœur de cette enfant de dix-neuf ans.

Toutefois ce ne fut pas l'horreur de la mort qui l'acca-

bla : ce fut une horreur bien pire (i). Gémissante, toute en plenrs, et labourant sa tête de ses ongles, elle se laissa tomber à terre :

« Hélas! s'éeriait-elle, me traite-t-on ainsi horriblement et cruellement? Faut-il que mon corps, que j'ai gardé pur et sans corruption, soit aujourd'hui consumé et réduit en cendres! Ah! j'aimerais mieux être décapitée sept fois que d'être ainsi brûlée ! Hélas ! si j'eusse été dans la prison ecclésiastique, à laquelle je m'étais soumise, gardée par les gens de l'Église et non par les Anglais mes ennemis, je n'aurais pas fait cette misérable fin! Ah ! j'en appelle à Dieu, le grand Juge, des torts et injustices qu'on me fait! »

La malheureuse enfant faisait peine à voir.

C'est alors que Cauchon, l'indigne évêque, entra, pour exploiter son agonie, pour arracher à son trouble des paroles dont on pût tirer parti contre ses révélations et sa mission surnaturelle. Dès que Jeanne le vit, elle se redressa. Le regardant en face, comme s'ils eussent été tous deux déjà devant le tribunal de Dieu même, elle lui dit : (( Évêque, je meurs par vous !

— Ah ! Jeanne, répondit-il hypocritement, prenez votre malheur en patience. Vous mourez parce que vous n'avez pas tenu ce que vous aviez promis, et que vous êtes retournée à votre premier maléfice !

— Hélas ! répliqua-t-elle, si vous m'eussiez mise aux j>risons de l'Église et confiée aux mains de gardiens ecclésiastiques, compétents et convenables, tout ceci ne

(i) Voir la pièce justificative, n" vi : Jeanne a-t-elle eu peur du supplice ?

serait pas arrivé. C'est pourquoi j'en appelle de vous devant Dieu ! »

L'évêque de Beauvais était venu, nous l'avons dit, pour essayer d'arracher à sa victime quelque chose qu'on pût appeler une abjuration ; mais nous n'avons de cette entrevue qu'un procès- verbal écrit quelques jours après le supplice, sous la dictée du juge inique, et de telle nature que les greffiers refusèrent de le signer.

Si nous l'en croyons, Gauchon aurait dit à la Pucelle <( Or çà, Jeanne, vous nous avez toujours dit que vos Voix vous promettaient votre délivrance. Vous voyez à présent comme elles vous ont déçue. Dites-nous donc la vérité maintenant? » Et Jeanne aurait répondu : « Vraiment, je vois bien qu'elles m'ont déçue en cela. »

Le juge aurait repris : « Si donc elles vous ont déçue, c'est qu'elles venaient de mauvais Esprits. » La Pucelle aurait dit encore : « Soit bons, soit mauvais Esprits, ils me sont apparus ; quant à les dire bons ou mauvais, je m'en remets à ma Mère l'Eglise. »

Ces paroles ont-elles été prononcées ? Pour nous, il est certain que non : car Martin Ladvenu (i), qui n'a pas quitté Jeanne un seul instant de toute cette lugubre matinée, a déposé, sous la foi du serment, que jusqu'à la fin de sa vie, elle affirma que ses Voix venaient de Dieu, qu'elles ne l'avaient pas trompée, et que tout ce qu'elle avait fait, elle l'avait fait par l'ordre de Dieu.

Le faux procès-verbal cité plus haut déclare que Loyseleur s'était off'ert, du consentement de Jeanne, à

(i) Ce Martin Ladvenu fut l'un des hommes honnêtes fourvoyés dans l'œuvre d'iniquité.

lui l'aire répéter ces prétendus désaveux sur réchafaud, devant les jnges. Mais nous avons tout lieu de croire que c'est un mensonge de plus, introduit dans cette j)ièce pour expliquer une démarche du Judas que nous relaterons plus loin.

Cauchon se retira, suivi de ceux qui l'avaient accompagné. Parmi ceux-là figurait Pierre Maurice, qui sortit le dernier. Comme il s'était plusieurs fois montré favorable à Jeanne, et que son attitude en ce moment lui témoignait quelque sympathie, la Pucelle l'interpella : « Maître Pierre, où serai-je ce soir? — N'avez-vous pas bon espoir en Dieu? répondit le docteur. — Oh si! répliqua Jeanne ; avec l'aide de Dieu, je serai ce soir en son royaume de Paradis. »

Jeanne se trouA a seule avec le Dominicain Frère Martin Lad venu. C'était lui que Cauchon avait désigné pour servir de confesseur à la condamnée; par un reste de honte, il n'avait pas envoyé, cette fois, le traître Loyseleur à leur commune victime. La Pucelle se confessa dans de grands sentiments de foi, de contrition et d'amour de Dieu, puis elle demanda la Communion.

D'après les règles de l'Eglise, on ne pouvait l'accorder à Jeanne ; elle allait, en effet, être condamnée, dans quelques instants, comme hérétique obstinée, insoumise. Toutefois, il apparaissait si bien que le cas n'était pas ordiuaire, que Frère Martin envoya l'huissier Massieu vers Cauchon, pour exposer la requête de Jeanne. L'exécral)le prélat, ayant consulté quelques-uns de ses assesseurs : « Dites au Fr. Martin (|ue je Tautorise à douiier FFucharistie et tout ce que Jeanne denunidera. »

Par cette réponse, le juge infirmait radicalement tout ce qu'il avait fait jusque-là, et tout ce qu'il devait faire ensuite. — S'il la croyait vraiment coupable d'hérésie, il n'avait pas le droit d'accorder à Jeanne une telle grâce. Et s'il ne la croyait pas coupable, à quel titre allait-il la condamner, et la livrer au bras séculier?

La réponse étant arrivée au cachot. Lad venu chargea sans retard un ecclésiastique, nommé Pierre, d'aller chercher le Saint-Sacrement. Ledit Pierre, craignant les brutalités des soldats, rapporta la Sainte Hostie d'une façon furtive, comme on fait actuellement dans les pays où l'exercice public du culte est interdit.

A cette A ne, la conscience du Fr. Martin se révolta : <( Retournez à l'église, dit-il au prêtre, et revenez en accomplissant toutes les cérémonies habituelles. »

Le clergé de la paroisse voisine forma tout aussitôt une pieuse procession : Notre-Seigneur, porté sous le dais, était accompagné d'une multitude de flambeaux. Sur le parcours, on chanta les litanies, et la foule, accourue, répondait aux invocations : « Priez pour elle ! »

Fr. Martin prit la Sainte Hostie des mains du prêtre, et la montrant à Jeanne : « Croyez-vous, lui dit-il, que c'estleCorps de Jésus? — Oui, répondit-elle, etjedemande qu'il me soit donné. » LaPucelle reçut l'Eucharistie avec une admirable dévotion, répandant une grande abondance de larmes. Elle fît ensuite son action de grâces : elle adressait de belles et dévotes prières à Notre-Seigneur, à la Sainte A^ierge, aux saints, — si bien que plusieurs des personnes présentes furent profondément touchées et se mirent à pleurer.

Bientôt ron dut procéder à la lug^ubre toilette. On débarrassa Jeanne de ses fers ; on lui fit revêtir une longue robe de femme. On couvrit sa tête d'un chaperon qui lui cachait une partie du visage.

Vers huit heures et demie, une centaine de soldats en armes vinrent chercher la condamnée. Une charrette était amenée dans la cour du château : Jeanne y prit place, ayant à ses côtés Fr. Martin et Massieu. Le funèbre cortège s'ébranlait, quand un prêtre traversa la cour à grands pas. Avant qu'on eût pu dcA iner son intention, il se précipita jusque dans la charrette, et se jetant à genoux devant la martyre, il s'écria : « Jeanne, pardon ! » A ces mots, les soldats le saisirent et l'entraînèrent. On l'avait reconnu : c'était Loyseleur!

Sans doute, le misérable n'avait pas compté que sa trahison conduirait l'innocente victime jusqu'à la

mort! Nouvel Iscariote, les apprêts du supplice

avaient soulevé dans son âme un tardif repentir. Il voyait maintenant que, sans sa funeste trahison, Jeanne n'aurait pas été condamnée : il voulait, du moins, à cette heure dernière, obtenir son pardon.

Repoussé par les premiers soldats, il s'éloignait, fondant en larmes, quand le second rang des Anglais voulut lui faire un mauvais parti. Ce vendu n'eut que le temps de se réfugier auprès du comte de Warwick, en l'appelant à l'aide. Le comte le protégea; mais il lui donna l'ordre de quitter Rouen sans retard, se déclarant incapabh^ de le préserver de hi mort, s'il n'obéissait. On sait que Loyseleur partit en effet le jour même pour Bàle : il y mourut subitement.

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