‹ L'histoire admirable de Jeanne d'Arc, pucelle d'OrléansChapitre 70 sur 83 · VIEUX-MARCHE · texte numérisé non relu

VIEUX-MARCHE

Cependant la charrette conduisait Jeanne à travers les rues de la ville. Le long du chemin, le peuple se pressait en rangs sympathiques; on entendait la Pucelle se lamenter doucement, prier avec ardeur, et de temps en temps pousser des exclamations : « Rouen! Rouen!... Est-ce ici que je dois mourir? Ah ! Rouen, j'ai grand'peur que tu n'aies à souffrir de ma mort ! »

On se trouvait au lieu du supplice : le cortège s'arrêta. Trois estrades étaient dressées, place du Vieux-Marché. Sur l'une, avaient pris place le cardinal d'Angleterre (Winchester), les évêques de Reauvais, de Thérouanne, de Noyon, de Norwich, le vice-inquisiteur Jean Le Maître, et grand nombre de docteurs et de personnages ecclésiastiques. La seconde était destinée aux autorités civiles, ayant à leur tête le bailli de Rouen. Une troisième estrade était réservée pour Nicole Midy, prédicateur désigné pour la circonstance, et pour la condamnée elle-même.

A neuf heures, Jeanne y monta, escortée de Massieu, du Fr. Martin et d'un autre Dominicain, Isambart de La Pierre. Nicole Midy commença son discours : il parla pendant une heure. La Pucelle gardait une noble et digne contenance, écoutant très paisiblement. Il termina par ces mots : « Jeanne, va en paix! l'Église ne peut plus te défendre. »

Aussitôt après, Cauchon se mit à lire la sentence de condamnation : il livrait Jeanne aux juges séculiers, priant toutefois ceux-ci, suivant la formule consacrée, d'éviter à la condamnée la mort et la mutilation des membres. Quand il eut terminé, la Pucelle eut quelque

\-,a JEANNE D'ARC OU LA PUCELLE D'ORLEANS

temps pour se préparer à la mort. Elle se jette à genoux, et répand à haute voix, devant la foule, cette plainte douloureuse et cette ardente prière :

« Trinité Sainte, ayez pitié de moi! Je crois en vous. Jésus, ayez pitié de moi. Priez pour moi, ô Marie! Saint Michel, saint Gabriel, sainte Gatlierine, sainte Marguerite, soyez-moi en aide. Vous tous qui êtes ici, pardonnezmoi comme je vous pardonne. Vous, prêtres, dites chacun une messe pour le repos de mon àme! Qu'on n'accuse point mon roi : il n'a point trempé dans ce que j'ai fait; et si j'ai mal fait, je suis seule coupable, et lui est innocent! O Jésus et Marie, saints et saintes du

Paradis, protégez-moi! secourez-moi! Rouen! Rouen!

seras-tu mon tombeau? Est-ce ici que je dois mourir? »

Ainsi parle Jeanne. Et tous ceux qui l'entendent sentent l'émotion envahir leur cœur. La foule compatit et sanglote. Les prélats, les docteurs, les officiers civils pleurent; Winchester et Gauchon pleurent eux-mêmes! Plusieurs personnages de l'estrade se retirent, pour n'en pas voir davantage ; beaucoup de spectateurs les suivent.

Cependant Jeanne continue; et l'amour divin met sur ses lèvres des paroles pleines d'une suave ferveur. Tout à coup elle demande une croix. Un Anglais en fait une de deux morceaux de bois et la lui remet : Jeanne l'embrasse dévotement et la met sur sa poitrine. Mais ce n'est pas assez : elle veut avoir devant les yeux l'image de Jésus crucifié, son unique amour, pour lequel elle a toujours vécu et pour lequel elle va mourir; elle demande donc le crucilix de la i)aroisse voisine. Massieu court avec Isambart chercher la croix des processions de

l'église Saint-Sauveur. La Pucelle la reçoit avec respect et l'embrasse longuement; puis, la rendant à ceux qui l'ont apportée : « Je vous prie, leur dit-elle, de la tenir devant mes yeux jusqu'à ma mort. »

Cette scène touchante a duré près d'une demi-heure; et le peuple n'a cessé de verser des larmes. Les soldats anglais seuls conservent une attitude cynique, révoltante; plusieurs rient et chantent. A la fin, ils s'impatientent : « Hé, prêtre! crient-ils à Massieu, nous ferezvous dîner ici? » Deux sergents, montant alors sur l'estrade, avertissent Jeanne de les suivre. La courageuse enfant se relève; elle adresse à la foule des assistants, avec grâce et noblesse, un salut d'adieu. Le bourreau lui retire son chaperon, et lui ceint le front d'une mitre d'ignominie sur laquelle on lit ces mots : « Hérétique, relapse, apostate, idolâtre (i). »

La Pucelle descend avec fermeté de l'estrade. Elle est

(i) A propos de cette inscription, il faut citer la page magistrale du cardinal Pie :

« Dans cette invasion de l'Angleterre, notre nationalité n'était pas seule en péril. La France possède un trésor plus précieux encore que son indépendance, qui nous est pourtant plus chère que la vie, — sa foi catholique, son orthodoxie intacte et virginale. C'est ce trésor qui allait périr! L'Angleterre, en prononçant la sentence de Jeanne d'Arc, a signé, cent ans à l'avance, sa propre condamnation : Hérétique, apostate, schismatique, mal créante de la foj' de Jhésus-Christ, tels sont les griefs inscrits par r.\ngleterre sur la tête de Jeanne. Ne déchirons pas cette inscription précieuse; livrons-la à l'Histoire : elle pourra bientôt lui servir pour marquer au front une autre femme. — coupable, celle-là, grande coupable. Edouard (III) n'a-t-il pas parlé de faire des prêtres

anglais qui chanteront la messe malgré le Pape? C'est à ce point de

vue que la mission de Jeanne s'élargit cl prend des proportions immenses. Que la France devint anglaise? un siècle plus tard, elle cessait d'être catholique...»

conduite devant le bailli faisant fonctions de juge criminel. Légalement ce mag^istrat eût dû commencer alors une information régulière, sui^^re toutes les phases d'un nom'eau procès, si long fût-il, et prononcer à so/i tour une sentence. Mais qu'avait à faire la légalité dans cet assassinat juridique? La politique anglaise réclamait le sang de Jeanne; il fallait se hâter de la satisfaire. Pour tout procès et toute sentence, le bailli se contenta de dire aux bourreaux, en leur montrant le bûcher : « Menez-la! menez-la î »

Le bûcher s'élevait dans un côté du Vieux-Marché, vers l'endroit où l'on voit de nos jours la. Jbntaine de Jeanne d'Arc. C'était une large base de maçonnerie, sur laquelle on avait disposé des fagots jusqu'à grande hauteur; du milieu sortait un poteau. Sur les fagots on avait étendu des couches épaisses de plâtre himiide : était-ce alîn de produire rapidement une fumée intense pour étouffer

Jeanne sans la faire trop souiTrirdes atteintes du feu?

Xous voulons l'espérer.

Un escalier conduisait au sommet du lugubre édilice. Jeanne, brutalement poussée jusqu'au pied des marches, les gravit, accompagnée de Martin Ladvenu qui lie la quitta pas un seul instant. Isambart et Massieu suivirent, pr)rtant le Christ de la paroisse. Arrivée sur le faîte du bûcher, Jeanne fut attachée au poteau par un cercle de fer c[ui lui faisait le tour du corps. A ce moment, Cauchoiî s'approcha pour parler une dernière fois à la Piuclle; et celle-ci lui répéta sa superbe protestation : « Kvéfiue, je meurs j)ar vous! si vous m'aviez mise aux prisons d'Eglise, je ne serais pas ici. n

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Le bourreau mit le feu dans les fagots, par le bas; la flamme monta lentement. Quand elle en aperçut l'éclat, Jeanne, s'adressant à son confesseur toujours

auprès d'elle : « Maître Martin, dit-elle, prenez garde

Le feu! Descendez. Continuez à m'exhorter d'en

bas; et tenez bien le crucifix, que je le voie jusqu'à la fin. »

Fr. Martin obéit. Au même moment, la lumière divine éclaire Jeanne : elle voit saint Michel, sainte Catherine, sainte Marguerite. Elle comprend enfin leur prédiction, ce que devait être la grande victoire de son martyre ; et, d'une voix forte, elle s'écrie : « Non, non! mes Voix ne m'ont jamais trompée! elles viennent vraiment de Dieu, et c'est en obéissance (i) à ce Souverain Seigneur que j'ai fait tous mes actes. »

Puis, les yeux de la martyre se reportent sur le crucitîx; et la a ne de Jésus mis en croix redouble son amour et sa foi : « Jésus! Jésus! » répète-t-elle. Cependant la flamme monte et tourbillonne ; l'acre fumée étouffe Jeanne et la brûle ; mais la vierge répète encore : « Jésus ! Jésus ! »

Les spectateurs, au comble de l'horreur et de l'émotion, aperçoivent ce nom divin écrit en lettres d'or au-dessus des flammes. Un soldat anglais s'approche avec des sarments qu'il a juré de jeter dans le bûcher

(i) Obéissance ! Il semble que ce mot résume toute la carrière de

la vierge héroïque. Elle ne part que pour obéir à Dieu, son droiturier Seigneur. Elle obéit sans cesse et toujours. Elle déclare, au sacre de Reims, que « ce qu'elle a fait n'est ({viofjîce de servante. » Cette femme qui commanda comme jamais homme ne commanda, ne se targue de rien, sinon de savoir obéir. Son obéissance fut sa force.

de la Pucelle : il tombe à la renverse, sans connaissance : il vient de voir une blanche colombe monter droit vers le Ciel. Au même instant, Jeanne, criant une dernière fois : « Jésus! » rend son âme à Dieu. Digne couronnement d'une telle vie !

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