SCÈNE III
Les mêmes, FRÉDÉRIC WOLF.
WOLF
Si tu ne renonces pas à ta rage de nous appeler monsieur et madame, souviens- toi que je te chasse.
ANTOINETTE
Ça suffit, Monsieur... (Elle sort.) i
WOLF
Décidément, ma mère, cette fille-là est impossible, elle finira par nous compromettre.
MADAME WOLF
Bah! nous ne sommes plus en 93... et le Directoire est moins terrible que le Comité de salut public.
WOLF
C’est égal, j’aimerais autant vivre loin d’ici.
Vous abandonneriez votre pays?..
WOLF
Est-ce que tu condamnes tous ceux qui l’ont quitté, citoyenne?.. Les nobles qui s’enfuyaient, laissant derrière eux des enfants sans protection, n’étaient-ils pas plus coupables? Moi, du moins, j’aurais emmené ma mère.
MARIE
Pour bien juger ceux dont tu parles, il faudrait connaître les motifs qui les ont fait agir.
MADAME WOLF
Oui, oui, bien impérieux... il y a des séparations qui ont fait verser des larmes amères... (Marie baisse la tète et pleure à l'écart.)
WOLF
C’est possible ; mais, après tout, est-ce bien ma patrie que je quitterais? Je suis né sur la frontière, notre village a appartenu tantôt à la France et tantôt à l’ Allemagne; en sorte que, en vérité, je ne sais si, Français aujourd’hui, je ne serai pas Allemand demain.
MARIE
Et ton cœur ne te dit-il pas où est ta véritable patrie?
• MADAMF WOLF.
Et le souvenir de ton père s’est-il effacé de ta mémoire?
Mon père?
MADApt WOLF.
C’était un brave officier, mort au service de la France.
WOLF
Et qu’est-ce que la F ance a fait pour nous depuis que nous l’avons perdu? Rien;.,ene lui dois donc rien. Mon pays sera celui où je vivrai calme et heureux... Tu me demandes ce que pense mon cœur? Eh bien la patrie qu’il adoptera sera celle de ma femme et de mes entants... Et pour te parler franchement encore, citoyenne, je te dirai que, depuis trois ans, ma mère a fait de toi presque ma sœur, qu’elle a réussi à me faire partager si bien sa tendresse, que, si tu le veux, nous vivrons toujoxirs avec elle, et c’est toi que je laisserai maîtresse de me dire un jour : Frédéric, c’est ici que grandiront nos enfants, c’est ici que sera notre patrie.
MARIE, tremblante.
Frédéric !
MADAME WOLF
Parle, mon enfant...
MARIE
Frédéric, ta mère m’a recueillie, tn es devenu mon frère ; elle m’a comblée de bontés, mon cœur est pénétré de la plus vive reconnaissance. Vous trouverez en moi : elle, une fille dévouée; toi, une sœur... mais seulement une sœur.
WOLF, avec dépit.
Tu l’entends, ma mère? (Avec colère.) Oh ! j’ai bien lu dans son cœur, ce n’est pas moi qu’elle aime.
MADAME WOLF
Mon fils !
WOLF, à part.
Malheur à celui qu’elle me préfère !