SCÈNE VIL
MARIE, FRANÇOIS, qui est allé jusqu’à la porte reconduire André.
FRANÇOIS
Marie, c’est pour moi que tu es restée; je t’en remercie du fond de mon cœur.
MARIE
Oui, c’est pour vous, François.
FRANÇOIS
Vous ! Que signifie?..
MARIE
On m’attend, vous le savez ; qu’avez-vous à me dire ?
FRANÇOIS
Marie, ce travail fait presque en commun, et qui me permettait de venir ici, de vous voir, de vous parler quelquefois, le voilà terminé ; que vais-je devenir maintenant? car vous savez bien que je vous aime.
Oui, je le sais, François, et cependant vous me parlez de cet amour pour la première fois, et ce sera aussi la dernière.
FRANÇOIS, tristement.
Mais je me trompais donc, lorsque j’abosé espérer que vous ne refuseriez pas d’unir votre sort au mien?
MARIE
Ce mariage est impossible.
FRANÇOIS
Impossible!.. Oh! Marie, Marie!
MARIE
Écoutez-moi, mon ami, vous me jugerez après : je me nomme Marie de Marsilly.
FRANÇOIS
Vous êtes noble !
" MARIE
Mon père est le duc de Marsilly, condamné à mort il y a
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trois ans par le tribunal révolutionnaire. Ma mère était parvenue à le soustraire aux recherches de nos persécuteurs... Nous nous étions réfugiés à Nantes; l'excellente madame Wolf avait consenti à nous donner asile. Un séjour prolongé pouvait la compromettre, la perdre, nous avons résolu de nous expatrier; mais, le jour tixé pour notre départ, brisée par la douleur, accablée par tant d’émotions, je tombai inanimée, mourante, sur le seuil même de la maison, et pendant huit jours je mis en péril ceux qui m’étaient chers.
« FRANÇOIS
Mais ils sont partis ! ils ont pu vous abandonner!
MARIE
Oui, ils sont partis... c’est moi qui les ai forcés de fuir.
FRANÇOIS
Vous !
MARIE
Tous les efforts pour les arracher de mon chevet avaient été inutiles, et moi, dans mon délire, je voyais toujours la mort qui menaçait leurs têtes. La fièvre me donnait des forces, je me précipitai hors de mon lit, pleurant, suppliant. « Si vous restez, je pars, m’écriai-je, je pars à l’instant même. » Et, m’habillant à la hâte, je m’élançai vers la porte. « Vous la ' tuez, leur dit le médecin, vous la tuez. » Mon père, tendait vers moi ses mains suppliantes, ma mère était à genoux, je croyais qu’elle pleurait. « Partirez-vous, leur dis-je, ou bien restez-vous pour me voir mourir! » Ma mère seule répondit:
« Marie, nous partirons. » Elle s’était relevée calme et forte, car je m’étais trompée quand elle était à genoux : elle ne pleurait pas, elle priait..
FRANÇOIS
Achevez, achevez, Marie.
MARIE
Le lendemain fut un jour bien douloureux. Ce n’est pas une séparation que nous avons subie : ils revenaient, ils revenaient toujours ; nous nous sommes séparés vingt fois ce jour-là.
Et depuis, ils vous ont écrit? Vous savez où ils sont ?
MARIE
Hélas! Carrier était arrivé à Nantes, ses soupçons menaçaient déjà ma bienfaitrice; elle changea de nom et vint à Paris, où nous sommes depuis trois ans. Sans doute ma famille a fait des recherches, mais ce changement de nom et de lieu les aura rendues inutiles. Maintenant, François, vous connaissez mon secret; vous savez si j’ai le droit de disposer de moi-même sans le consentement de mon père.
FRANÇOIS
Je vous comprends, Marie... Adieu toutes mes belles espé-
l’histoire d’un drapeau.
rances, tous mes beaux rêves I Hélas! mes douces illusions viennent de s’évanouir.
MARIE
F rançois !
FRANÇOIS
Je suis bien malheureux... et je le serai toujours.
MARIE
Non, une autre vous consolera.
Une autre!.. Ah! vous ne soupçonnez même pas de quel amour je vous aime!.. Non, vous ne la comprenez pas, cette tendresse sans borne qui fait de vous le seul rêve de ma vie... Une autre! avez-vous dit? Mais de qui me parlez-vous? De celles qui vous entourent? Ah! tenez, cette pensée me les rend odieuses. Je ne peux plus aspirer à votre cœur, je le comprends, je le sens; mais je mourrais mille fois avant que ma bouche pût le prononcer pour une autre, ce serment que je fais à vos pieds, Marie : jusqu’à mon dernier jour, vous serez mon seul amour, mon unique espérance! Oh! Marie... je vous aime... je vous aime...
MARIE
Vous avez tort, François ; il y a ici de bonnes et belles jeunes filles ; elles m’accusent de fierté, parce que de tristes souvenirs me rendent souvent silencieuse... elles m’envient l’affection de madame Wolf, ne sachant pas au prix de quels malheurs je l’ai obtenue. Enfin, elles ne m’aiment pas; mais je les aime, moi, qui connais bien leur âme et qui sais qu’elles me diraient : soyons amies ; qu’elles me tendraient la main, si je pouvais leur ouvrir mon cœur.