LOUIS XI TOMBE MALADE. — SON VOYAGE A SAINT-CLAUDE
{Mémoires de Cominines^ 1. VI.)
Durant ce temps, qui est Tan mille quatre cens I soixante et dix-neuf, au mois de mars, étaient trêves entre les dessusdits; et voulait le roi paix,-et|, par espécial en ce quartier dont je parle, mais que ce fût de tous points à son avantage, comme j'ai dit. Il commençait jâ à vieillir, et devenait malade; et lui étant aux Forges près de Chinon, à son dîner, lui vint comme une perclusion, et perdit la parole. Il fut levé de table, et tenu près du feu, et les fenêtres closes : et combien qu'il s'en voulsist approcher, l'on l'en garda, par aucuns qui pensaient bien faire; et fut l'an mille quatre cens quatre-vingt, au mois de mars, que cette maladie lui prit. Il perdit de tous points la parole, et toute connaissance et mémoire. Sur l'heure y arrivâtes, vous, monseigneur de Vienne, qui pour lors étiez son médecin; et à la même heure lui fut baillé un clystère! et fîtes ouvrir les fenêtres et bailler air; et incontinent quelque peu de parole lui revint, et du sens; et monta à cheval, et retourna aux Forges; car ce mal lui prit en une petite paroisse, à un quart de lieue de là, où il était allé ouïr messe. Ledit seigneur fut bien pensé; et faisait des signes de ce qu'il voulait dire. Entre les autres choses demanda l'official de Tours pour se confesser; et fit signe que l'on me mandât; car j'étais allé à Argenton, qui est à quelque dix lieues de là. Quand j'arrivai, je le trouvai à table ; et était avec lui maître Adam Fumée, qui autrefois avait été médecin du feu roi Charles, et à cette heure dont parle, maître des requêtes; aussi y était un
autre médecin, appelé maître Claude. Il entendait peu de ce qu'on lui disait; mais de douleur, il n'en sentit point. Il me fit signe que je couchasse en sa chambre. Il ne formait guères de mots. Je le servis par l'espace de quarante jours à la table, et à l'entour de sa personne, comme valet de chambre ; ce que je tenais à grand honneur; et y étais bien tenu» Au bout de deux ou trois jours, la parole com mença à revenir et le sens; et lui semblait que nul ne l'entendait si bien que moi, parquoi voulait que je fusse toujours auprès de lui. Et se confessa audit officiai, moi présent; car autrement ne se fussent entendus. Il n'avait point grandes paroles à dire, car il s'était confessé peu de jours auparavant, pource que, quand les rois de France veulent toucher les malades des écrouelles, ils se confessent, et lui n'y faillait jamais une fois la semaine ; si les autres ne le font, ils font très mal, car toujours y a largement de malades. Gomme il se trouva un peu amendé, il commença à s'enquérir qui étaient ceux qui l'avaient tenu par force qu'il n'était allé à la fenêtre ; il lui fut dit, et incontinent les chassa tous de sa maison. A aucun leur ôta leurs offices, et oncque puis ne les vit. Aux autres, comme monseigneur de Sègre, et Gilbert de Grassay, seigneur de Champeroux, n'ôta rien, mais les envoya. Beaucoup furent ébahis de cette fantaisie, blàmans ce cas, disans qu'ils l'avaient fait pour le mieux; et disaient vrai; mais les imaginations des princes sont diverses, et ne les peuvent pas entendre tous ceux qui se mêlent d'en parler. Il n'était adoncques rien dont il eût si grande crainte, que de perdre soxi autorité, qu'il avait bien grande, et qu'on lui désobéît en quelque chose que ce fût. D'autre part il savait que le roi Charles, son père, quand il prit la maladie dont il
mourut, entra en imagination qu'on le voulait empoisonner à la requête de son fils, et s'y mit si avant qu'il ne voulait plus manger ; parquoi fut avisé, par le conseil des médecins, et de ses plus grands et spéciaux serviteurs, qu'on le ferait manger par force; et ainsi fut fait, par grande délibération et ordre des personnes qui le servaient; et lui fut mis des coulis en la bouche; et peu après cette force, ledit roi Charles mourut. Lejdit roi Louis, qui de tout temps avait beaucoup blâmé cette façon, prit tant à cœur que merveilles de ce qu'ainsi on l'avait tenu par force. Et en faisait plus de semblant qu'il ne lui tenait au cœur; car le principal fond de cette matière, qui le mouvait, était de peur qu'on ne le voulsist maistriser en toutes autres choses, comme en expédition de ses affaires et matières, soubs couleur de dire que son sens ne fût pas bon ni suffisant.
Quand il eut fait ce désappointement à ceux dont j'ai parlé, il s'enquit de l'expédition du conseil et des dépêches qu'on avait faites en dix et douze jours qu'il avait été malade, dont avaient la charge l'évêque d'Alby, son frère le gouverneur de Bourgogne, le maréchal de Gié et le seigneur de Lude, car ceux-là se trouvèrent à l'heure que son mal lui prit ; et étaient tous logés sous sa chambre, en deux petites chambrettes qu'il y avait; et voulut voir les lettres closes qui étaient arrivées, et qui arrivaient chacune heure. L'on lui montrait les principales, et je les lui lisais. Il faisait semblant de les entendre, et les prenait en sa main ; et faisait semblant de les lire, combien qu'il n'eût aucune connaissance; et disait quelque mot, ou faisait signe des réponses qu'il voulait qui fussent faites. Nous faisions peu d'expéditions, en attendant la fin de cette maladie;
car il était maître avec lequel il fallait charrier droit. Cette maladie lui dura bien environ quinze jours ; et se revint, quant au sens et à la parole, en son premier état ; mais il demeura très faible, et en grande suspicion de retourner en cet inconvénient ; car naturellement il était enclin à ne vouloir bien souvent croire le conseil des médecins. Tantôt après qu'il se trouva bien à son aise, il délivra le cardinal Ballue, qu'il avait tenu quatorze ans prisonnier; et maintes fois en avait été requis du siège apostolique et d'ailleurs ; et à la fin s'en fit absoudre d'un bref, envoyé par notre saint père le pape à sa requête. Quand ce mal lui prit, ceux qui pour lors étaient avec lui le tinrent pour mort; et ordonnèrent plusieurs mandements, pour rompre une très excessive taille et cruelle, que nouvellement il avait mis sus, par le conseil de monseigneur des Cordes, son lieutenant en Picardie, pour entretenir dix mille hommes de pied , toujours prêts, et deux mille cinq cens pionniers, et s'appelaiejit ces gens ici les gens du camp; et ordonna avec eux quinze cens hommes d'armes de son ordonnance, pour descendre à pied quand il serait besoin, et si fit faire grand nombre de chariots, pour les clore, et des tentes et pavillons; et prenait ceci sur l'ost du duc de Bourgogne ; et coûtait ce camp quinze cens mille francs Tan. Quand il fut prêt, il l'alla voir mettre auprès du Pont-de-l' Arche en Normandie, en une belle vallée qui y est; et y étaient les six mille Suisses dont j'ai parlé; et ce nombre, jamais que cette fois ne le vit; et s'en retourna à Tours, auquel lieu lui reprit sa maladie; et derechef perdit la parole; et fut quelque deux heures qu'on cuidait qu'il fût mort. Et était en une galerie couché sur une paillasse, et plusieurs avec lui. Monseigneur du Bouchage et moi, le vouâmes
à monseignenr saint Claude, et tous les autres qui étaient présents l'y vouèrent aussi. Incontinent la parole lui revint; et sur l'heure alla par la maison très faible. Et fut cette seconde maladie, Fan mil quatre cens quatre -vingt et un. Et allait par pas comme devant, et alla chez moi à Argenton (là où il fut séjourner un mois, et y fut fort malade) et de là à Thouars, où semblablement fut malade, et de là entreprit le voyage de Saint-Claude, où il avait été voué, comme vous avez puï. Il m'avait envoyé en Savoie, comme il partit de Thouars, contre les seigneurs de la Chambre, de Miolans et de Bresse, combien qu'il leur aidait en secret, pource qu'ils avaient pris le seigneur de Lins du Dauphiné, lequel il avait mis au gouvernement du duc de Philibert, son neveu. Si envoya après moi grande force de gens d'armes, que je menais à Mâcon contre monseigneur de Bresse. Toutefois lui et moi nous accordâmes en secret ; et il prit ledit seigneur de la Chambre couché avec ledit duc à Turin en Piémont où il était, et puis me le fit savoir ; et incontinent je fis retirer les gens d'armes, car il amena le duc de Savoie à Grenoble, où monseigneur le maréchal de Bourgogne, marquis de Rothelin, et moi l'allàmes recevoir. Le roi me manda de venir devers lui à Beaujeu en Beaujolais; et fus ébahi de le voir tant maigre et défait, et m'ébahissait comment il pouvait aller par pays ; mais son grand cœur le portait.
§ 3. — LOUIS XI MALADE. — PÈLERINAGES, DÉVOTIONS, RECOMMANDATIONS AU DAUPHIN (1480-1483).
(Jean de Troyes, Livre des faits,)
Audit an 1480, au mois de mars, le roi étant en son hôtel du Plessis-du-Parc lez Tours, fut merveil-
leusement malade d'une maladie qui soudainement le prit, dont il fut dit depuis qu'il fut en grand danger de mort; mais, moyennnant l'aide de Dieu, la santé lui fut rendue et revint en convalescence.
Et après ce que dit est, et que le roi eut été ainsi malade, il se voua d'aller en pèlerinage à monseigneur saint Claude ; ce qu'il entreprit de faire. Et s'en vint à Notre- Dame-de-Cléry faire ses offrandes, et puis se partit d'illec pour aller accomplir sondit voyage. Et pour être sûrement de sa personne, y mena avec lui huit cents lances et plusieurs autres gens de guerre, qu'on estimait bien è. six mille combattants. Et avant son partement du pays de Touraine, alla à Amboise voir monseigneur le dauphin, son fils, que jamais n'avait vu, au moins que bien peu; et au département lui donna sa bénédiction, et le laissa en la garde de monseigneur Pierre de Bourbon, seigneur de Beaujeu, lequel il fit son lieutenant général par tout son royaume durant sondit voyage. Et lors déclara le roi à monseigneur le dauphin qu'il voulait qu'il obéit à mondit seigneur de Beaujeu, et qu'il fit tout ce qu'il lui ordonnerait, et tout ainsi que si lui-même lui commandait.
Et après que le roi eut fait et accompli son voyage audit lieu de Saint-Claude, il s'en retourna fort malade à Notre-Dame-de-Cléry, là où il fit sa neuvaine ; et après icelle faite, moyennant la grâce et bonté de la benoîte vierge Marie illec requise, et à laquelle il avait sa singulière confidence et dévotion, revint en assez bonne convalescence, et fut fort allégé de s.es maux.
Audit mois de février, le roi écrivit lettres à tous les états de Paris, par lesquelles il les priait très instamment qu'ils se voulsissent transporter en l'église de monseigneur Saint-Denis lui faire prière qu'il
veuille être intercesseur et moyen envers notre seigneur Jésus-Christ; qu'il voulsist permettre que le vent de Lise ne courût point, pource que, par le rapport de tous médecins, avaient été d'opinion que ledit vent de bise quand il venterait ferait moult de maux tant la santé des corps humains que des biens de la terre. Et par Tordonnance du roi furent tous lesdits états de Paris, à divers jours, audit lieu de Saint- Denis faire processions et chanter lesdites messes.
En ladite année et au retour dudit pays, le roi fit de grands dons à plusieurs églises et divers saints : car il vint voir la benoîte vierge Marie de la Victoire, près Senlis, où il donna deux mille francs, qu'il voulut être employés à faire des lampes d'argent devant l'autel de ladite vierge; et aussi fit couvrir d'argent la châsse de monseigneur saint Fiacre, où il fut employé de sept à huit vingts marcs d'argent. Et en outre, pour la grande et singulière confidence que de tout temps il a eue à monseigneur saint Martin de Tours, voulut et ordonna être fait un grand treillis d'argent tout autour de la châsse dudit saint Martin, lequel y fut fait ; et pesait de seize à dix-sept mille marcs d'argent, qui coûta, avant que être prêt et tout assis, bien deux cents mille francs. Et est à savoir que, pour finer de ladite grande quantité d'argent à faire les ouvrages dessusdits , furent ordonnés commissaires pour prendre et saisir toute la vaisselle qu'on pouvait trouver à Pétris et autres villes, laquelle vaisselle fut payée raisonnablement; mais nonobstant ce, en fut grande quantité cachée et ne fut plus vue es lieux où elle avait accoutumé de courir. Et à cette cause, de là en avant, quand on allait aux noces franches et autres, où on avait accoutumé d'y en voir largement, n'y étaient trouvés que beaux verres, et aiguières de verre.
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En ladite année, au mois d'octobre, le roi se trouva fort malade en son hôtel du Plessis-du-Parc lez Tours à cause de laquelle maladie eut grand'peur de mourir; et pour cette cause se fit porter à Amboise pardevers monseigneur le dauphin, auquel il fit plusieurs belles remonstrances, en lui disant qu'il était malade d'une maladie incurable et en le exhortant que après son trépas il voulut avoir aucuns de ses serviteurs pour bien recommandés : c'est à savoir maître Olivier le Diable, dit le Dain, son barbier, et Jehan de Doyac, gouverneur d'Auvergne, en disant qu'il avait été bien servi d'eux, et que ledit Olivier lui avait fait plusieurs grands services, et qu'il ne fût rien de lui, si n'eût été ledit Olivier; et aussi qu'il était étranger ; et qu'il se servît de lui, et qu'il l'entretînt en son service, et aux offices et biens qu'il lui avait donnés. Lui recommanda aussi monseigneur du Bouchage et messire Guyot Pot, bailli de Vermandois ; et lui enchargea qu'il crût leur conseil, car il les avait trouvés sages et de bon conseil. Et si dit outre à mondit seigneur le dauphin qu'il conservât tous les officiers qu'il avait faits en Ifeurs offices, et que principalement il eût son pauvre peuple pour recommandé, lequel il avait mis en grande pauvreté et désolation. Et plusieurs autres choses lui remontra, que depuis il fit manifester en plusieurs des bonnes villes de son royaume et en sa cour de parlement. Et si lui dit outre : que, pour la conduite de la guerre, il se servît du seigneur des Querdes, lequel il avait trouvé en toutes ses affaires bon, loyal et notable chevalier, et de bonne et grande conduite. Et ce fait, s'en retourna aux Montils.
Audit temps, le roi fit venir grand nombre et grande quantité de joueurs de bas et doux instru* ments, qu'il fit loger à Saint-Côme près Tours^ où
illec ils se assemblèrent jusques au nombre de six vingts. Entre lesquels y vint plusieurs bergers du Poitou, qui souvent jouèrent devant le logis du roi; mais ils ne le voyaient point, afin que auxdits instruments le roi y prît plaisir et passe-temps, et pour le garder de dormir. Et d'un autre côté y fit aussi venir grand nombre de bigots, bigotes et gens de dévotion, comme hermites et saintes créatures, pour sans cesser prier à Dieu qu'il permît qu'il ne mourût point, et qu'il le laissât encore vivre.
§ 4. — LOUIS XI ANOBLIT OLIVIER LB DAIN ET LUI DONNE DES ARMOmiBS (1474).
Louis, par la grâce de Dieu, roi de France. Savoir faisons à tous présents et à venir que nous rappelant, comme depuis- aucun temps par nos autres lettres patentes en forme de charte et pour les causes dedans contenues, nous avons anobli notre cher et bien-aimé valet de chambre, maître Olivier le Mauvais*, et sa postérité née et à naître en loyal mariage, sans ce que lui ayant donné ni ordonné aucunes armes pour enseigne, ce qui lui est nécessaire d'avoir, pour porter en signe et démontrance dadit état de noblesse perpétuel, à lui et aux siens descendants de lui en loyal mariage; considérant aussi les bons, grands, continuels et recommandables services qu'il nous a par ci-devant et dès longtemps, à l'entour de notre personne et autrement, en plusieurs et maintes manières, fait et continué de jour en jour, et espérons que encore plus fasse, voulant aucunement les reconnaître, exaucer et décorer lui et les siens en honneurs et prérogatives à icelui maître Olivier; pour ce» causes et considérations et autres à ce nous mou-