‹ L'histoire de France (volume 2)Chapitre 14 sur 129 · Vaucouleurs · texte numérisé non relu

Vaucouleurs

de temps chambrière en une hôtellerie , et était hardie de chevaucher chevaux et les mener boire, et aussi de faire appertises et autres habiletés que jeunes filles n'ont point accoutumé de faire. Et fut mise à voie et envoyée devers le roi par un chevalier nommé messire Robert de Baudricourt, capitaine, de par le roi, de Vaucoulour, lequel lui bailla chevaux et quatre ou six compagnons. Si se disait être pucelle inspirée de la grâce divine, et qu'elle était envoyée devers icelui roi pour le remettre en la possession de son royaume, dont il était enchâssé et débouté à tort, et si était en assez pauvre état. Si fut environ deux mois en l'hôtel du roi dessus dit, lequel par plusieurs fois elle admonestait par ses paroles qu'il lui baillât gens et aide, et elle rebouterait ses ennemis, et exhausserait sa seigneurie.

Durant lequel temps, le roi et son conseil ne ajoutaient point grande foi à elle ni à chose qu'elle sût dire, et la tenait-on comme une folle dévoyée de sa santé; car à si grands princes et autres nobles hommes telles ou pareilles paroles sont moult doutables et périlleuses à croire, tant pour l'ire de Notre-Seigneur principalement comme pour le blasphème qu'on pourrait avoir des parlers du monde *.

1, Charles VII tint, en effet, à la soumettre à un examen sérieux et procéda lui-même à une sorte d'enquête. Il interrogea les deux principaux compagnons de Jeanne d'Arc, Jean de Metz et Bertrand de Poulengy. « Ils racontèrent tout ce qu'ils savaient : l'enthousiasme que Jeanne leur avait inspiré, le religieux respect qu'ils éprouvaient en sa présence, la façon merveilleuse dont, après avoir triomphé de toutes les résistances, elle avait su faire sa route pour arriver à Chinon, après mille obstacles. »

ET JEANNE d'aRC 49

Néanmoins, après qu'elle ent été en l'état que dit est un espace, elle fut aidée et lui furent baillés geas et habiliem^its de guerre ; et éleva un étendard où elle fit peindre la représentation de notre Créateur. Si étaient toutes ses paroles du nom de Dieu. Pour quoi grand'partie de ceux qui la véaient et oyaient parler avaient grand'crédence et variation qu'elle fût inspirée de Di^u, comme elle se disait être. Et fut par plusieurs fois examinée de notables clercs et autres sages bomraes de gran d'autorité, afin de savoir plus à plein son intention ; mais toujours elle se tenait en son propos, disant que si le roi la voulait croire, elle le remettrait en sa seigneurie. Et depuis oe temps, fit aucunes besognes dont elle acquit grand'renommée, desquelles sera ci-après déclaré. Et lorsqu'elle vint devers le roi, y était le le duc d'Alençon, le maréchal du roi et autres plusieurs capitaines, car le roi avait tenu grand conseil pour le fait du siège d'Orléans, et de là alla à Poitiers, et icelle piicelle avec lui.

Et bref ensuivant, fut ordonné que ledit maréchal mènerait vivres et autres besognes nécessaires audit lieu d'Orléans, à puissance. Si voulut Jeanne la Pucelle aller avec, et fit requête qu'on lui baillât har- Dois, pour soi armer et habiller , lequel lui fut baillé. Et tôt après leva son étendard et alla à Blois, où l'assemblée se faisait, et de là à Orléans avec les autres. Si ^^t toujours armée de plein harnois, et en ce même voyage se mirent plusieurs gens de guerre sous elle. Et quand elle fut venue en icelle cité d'Orléans, on lui fit très grand'chère , et furent moult de gens réjouis de sa venue, si comme vous orrez plus à plein bien brièvement.

Monstrelet est hostile à Jeanne d'Arc, comme tous les chroniqueurs bourguignons j et on a pu remarquer qu'il en fait une set^ante d'auberge. Il passe d'ailleurs sous silence tous les faits relatifs à Vhistoire de la Pucelle depuis son arrivée à Chinon jusqu'à son départ pour Orléans : son entrevue avec Charles Vil à Chinon; r entretien secret qu'elle eut avec lui; son voyage à Poitiers^ oii elle fut soumise à un long et minutieux examen ; la lettre qu'elle écrivit aux Anglais pour les sommer de quitter la France; son voyage à Tours ^ où elle s'équipa et forma sa maison, La tâche la plus difficile pour Jeanne d'Arc, c'était assurément de gagner la confiance du roi. Tout le succès de sa mission en dépendait. Or il falhxt un certain temps avant que Charles VII se décidât à employer cette auxiliaire inattendue et à lui confier une partie de ses forces militaires. On sait qu'il avait eu des doutes (assez justifiés d'ailleurs par Vinconduite d'Isabeau de Bavière) sur la légitimité de sa propre naissance. Dans les moments de découragement profond où, le jetaient parfois les insuccès de ses partisans et la triste situation du royaume, il s'était demandé avec anxiété s'il était bien réellement le vrai fils et successeur de Charles VL Les malheurs qui semblaient s'accumuler sur sa tète et l'impossibilité oii il se trouvait de se faire sacrer et couronner, comme l'avaient été tous les rois de France ses prédécesseurs, n'étaient pas loin de changer le doute en certitude.

L'entretien secret que Jeanne d'Arc eut avec lui à Chinon répondit, parait-il, à ces graves préoccupations. Elle l'aurait rassuré d'elle-même en venant au-devant d'un doute qu'il n'avait jamais exprimé à personne, et en lui déclarant spontanément qu'il était le vrai fils du feu roi et qu'il serait sacré à Reims.

Cette épreuve fut décisive pour Jeanne d'Arc, et à

ET JEANNE d'aRC M

paaHir de ce moment la confiance du roi M fut tout acquise.

§ 2. — CE qu'on disait de JEANNE d'aRC DANS LE PARTI ANGLAIS ET BOURGUIGNON. .

{Journal d'un bourgeois de Paris, année 1429.)

En celui temps il y avait une Pucelle, comme on disait, sur la rivière de la Loire, qui se disait prophète. Et disait : telle chose adviendra pour vrai ; et était contraire au régent de France * et à ses aidants, et disait-on que malgré tous ceux qui tenaient ïe siège devant Orléans elle entra en la cité avec grande foison d'Armagnacs *. Et plusieurs autres choses, d'elle racontaient ceux qui aimaient mieux les Armagnacs que les Bourguignons ni que le régent de France. Ils affirmaient que quand elle était bien petite, qu'elle gardait les brebis, que les oiseaux des bois et des chants quand elle les appelait venaient manger son pain dans son giron comme apprivoisés.

En celui temps, les Armagnacs levèrent le siège et firent partir les Anglais par force de devant Orléans, puis allèrent devant Vendôme et la prirent comme on disait. Et partout allait cette Pucelle armée avec les Armagnacs et portait son étendard où était tant seulement écrit Jésus» Et disait-on qu'elle avait dit à un capitaine anglais qu'il se départît du siège avec sa compagnie ou mal leur viendrait et honte à tous. Lequel capitaine la diffama moult de langage, l'appelant ribaude.

1. Henri VI, roi d'Angleterre, au parti duquel appartenaient alors les Parisiens.

Page 1