Les Anglais avaient pris Fougères en
assembler leurs gens de toutes parts, durant lequel temps les Anglais firent une saillie sur les gens du duc de Bretagne, lesquels les repoussèrent si âprement qu*il y eût tant pris que morts six vingts Anglais.
§ 3. — COMMENT LES FRANÇAIS PRIRENT LA VILLE DE VBHNEUIL. CHARLES Vn COMMENCE LA CONQUÊTE DE LA NORMANDIE
(juillet 1449).
{Mémoires de Jacques du Clercq, liv. I, ch. m.)
En ce temps un meunier de la ville de Verneuil qui avait son moulin contre les murs d'icelle ville, fut battu par un Anglais faisant le guet parce qu'il dormait. De dépit il alla vers le bailli d'Évreux et lui promit, moyennant certaines conventions faites entre eux, de le bouter dedans la ville. Et s'assemblèrent messire Pierre de Brézé, sénéchal de Poitou, le bailli d'Évreux, Jacques de Clermont, et autres ; ils chevauchèrent tant que tous ensemble se trouvèrent le neuvième jour de juillet Fan 1449, au point du jour, près des murs de la ville de Verneuil. Icelui meunier, qui faisait le guet ce jour-là, fit descendre les autres qui étaient au guet plus matin qu'ils n'avaient accoutumé ; et parce qu'il était dimanche ils se hâtèrent d'aller à la messe pour déjeuner. Les Français, à l'aide du meunier, dressèrent teurs échelles au droit du moulin et entrèrent en la ville sans être aperçus. Ils étaient dedans cent vingt Anglais dont aucuns furent tués et pris, les autres se retirèrent au château en grande hâte. Le lendemain le meunier ôta une partie de l'eau des fossés du château, lequel fut assailli et défendu moult valeureusement, mais à la fin fut pris
s CHARLES VII ET LA MONARCHIE ABSOLUE
d'assaut, et il y eut moult belles armes faites et spécialement par le sénéchal. Et là furent morts et pris plusieurs Anglais; les autres se retirèrent en grande hâte dans la tour Grise, laquelle était moult forte et imprenable tant qu'il y eut à manger dedans, car elle est haute et grosse, séparée du château, bien garnie et environnée de fossés pleins d'eau.
§ 4. — AUTRE RéCrr de la campagne de NORMANDIE. — PRÉPARÂT»^ DE CHARLES VII POUR LA CONQUÊTE DE CETTE PROVINCE. — PRISE DE PONT-AUDEMER ET DE OOURNAY. —
LE ROI A ÉVREUX (juiUet-août 1449).
(Mathieu de Coucy, Chroniques, eh. xxxiv.)
Or convient-il retourner à parler des affaires et besognes que pour lors, c'est à savoir Fan mil quatre cent quarante et neuf, avait à conduire Charles, roi de France, qui voyait pour ce temps toutes les frontières de Normandie et ses autres pays émus et disposés à faire guerre les uns aux autres, et que les trêves d'entre lui et son adversaire le roi d'Angleterre étaient entièrement tournées à rupture, par le moyen des entreprises faites entre les parties ; toutefois il n'avait encore délibéré ne coriblu avec son grand conseil de faire et déclarer guerre audit roi d'Angleterre ne à ceux de son obéissance ; mais afin d'obvier aux inconvénients •et dangers qui pouvaient advenir à ses pays, pour la plus grande sûreté d'iceux, il fit tirer une bonne partie des gens d'armes qui étaient épars es bonnes villes de son royaume, sur les marches de Normandie, au plus près desdites frontières qu'il se put, et là les fit loger en plusieurs lieux, tant à Pontoise, Beauvais, Dieppe, comme
Prise de Meaux.
(Bibliothèque nationale, ms. fr. n» 2691.)
ailleurs, pour s'en aider quand besoin lui en serait. Peu après il fit convoquer plusieurs grands seigneurs, tant de son sang comme autres, avec ceux de son principal conseil, auxquels en sa présence il fut dit et déclaré bien au long, par son chancelier, toutes les entreprises et rigueurs que les Anglais ses anciens ennemis avaient fait à rencontre de lui et de ses seigneuries et sujets, lesquelles étaient si notoires qu'aucune personne, de quelque état qu'elle fût, ne pouvait ignorer, et le tout durant le cours des trêves, c'est à savoir : qu'ils avaient surpris la ville de Fougères ; qu'ils avaient aussi fait guerre aux royaumes d'Espagne et d'Ecosse, qui étaient ses alliés de très ancien temps, et de plus compris et dénommés dans i celles trêves ; et outre plus qu'ils avaient, des dessusdites frontières de Normandie , fait plusieurs courses, des trousses et pilleries, tant sur les chemins d'Orléans, Chartres, Paris, Beauvais et Amiens, comme autres lieux ; lesquelles infractions étaient bien venues à la connaissance des gens et officiers du roi, dont par plusieurs et diverses fois il avait été fait sur le tout de grandes diligences et requêtes au roi d'Angleterre, et au duc de Sombresset, qui de par lui était gouverneur de Normandie, afin d'en avoir restitution, et d'être rétabli spécialement en icelle ville de Fougères, à quoi il n'avait aucunement voulu entendre, mêmement avant que les villes et forteresses reconquises sur eux par le duc de Bretagne et ses alliés fussent mises hors de leurs mains, ne depuis encore ; et pour ce requérait-il très instamment aux seigneurs et conseillers dessusdits, qu'un chacun d'eux dit son opinion de ce qu'il y avait à faire sur cette matière. Finalement, après que les besognes eurent été pourparlées et discutées assez
longuement, il fut conclu et délibéré, tout d*un commun accord, par les sus-mentionnés de son principal et plus privé conseil, que le roi avait bon et juste titre, attendu ^ les devoirs et sommations qu'il avait fait, de déclarer et faire guerre aux Anglais, et qu'en ce faisant il ne pouvait ne devait en être blâmé par aucun, de quelque état qu'il fût.
Après cela il fut, par les mêmes, ordonné que le roi écrirait à tous ses sujets, amis, alliés et bienveil- .lants, ou au moins à la plus grand'partie d'iceux, en leur signifiant, et en les requérant qu'ils le vinssent servir, chacun en droit soi, et selon leur puissance,' contre le roi d'Angleterre et ses fauteurs, pour l'aider à reconquérir et remettre en son obéissance la duché de Normandie. Outre quoi il ordonna pour le fait de la guerre, afin d'être son lieutenant général, le comte de Dunois, bâtard d'Orléans, lequel était en ce temps-là fort renommé d'être sage, prudent et de bonne conduite, et aussi fort aimé de tous les gens de guerre, autant, ou plus que nul autres seigneurs ou capitaines du royaume de France.
D'autre part, il envoya des ambassadeurs devers le duc de Bourgogne, chargés d'aucunes ses besognes et affaires ; entre autres, pour lui signifier et déclarer la vérité de ce qui avait fait de la part des Anglais, touchant la rupture des trêves d'entre les deux rois et leurs royaumes. Entre lesquels ambassadeurs étaient Louis de Luxembourg, comte de Saint-Pol ; Jean de Lorraine, fils du comte de Vaudemont ; le seigneur de Blainville, avec son frère le seigneur de Beaumont ; le seigneur de Brion, et autres notables gentilshommes, qui, tous ensemble, par diverses journées, tirèrent devers ledit duc en la ville de Bruges,
12 CHARLES YII
OÙ il était pour lors. Duquel, et des seigneurs de sa cour, ils furent reçus très honorablement. Puis, un certain jour prochain ensuivant, ils eurent audience ■de ce duc, auquel ils dirent et remontrèrent bien à point les causes et raisons pour lesquelles ils étaient là venus et envoyés de par le roi, qui trop longues seraient ici à réciter. Mais, entre les autres, ils firent requerre à icelui duc, à ce qu*il lui plût estre content qu'aucuns nobles, chevaliers, écuyers et gens d^ guerre de ses pays et seigneuries pussent aller servir le roi à sa solde, si bon leur semblait, et que de ce il leur octroyât congé, considéré mêmement qu'if y en avait plusieurs demeurants en ses pays, qui tenaient aussi aucuns fiefs du royaume. Sur toutes lesquelles requêtes il fut répondu par ce duc si honorablement et courtoisement, qu'iceux ambassadeurs en furent très contents ; mais en tant qu'il touchait d'envoyer, ou* permettre l'allée et le service des gens de son pays, comme dit est auparavant, il fut sur cela remontré de par le duc qu'il avait trêves avec les Anglais, et qu'il n'avait point intention de leur faire la guerre, si elles n'étaient enfreintes de leur côté; néanmoins, si aucuns nobles hommes et gens de guerre de ses pays voulaient aller servir le roi, il s'en remettait à eux et ne les voulait point détourner de le faire. De laquelle réponse furent très joyeux les gens du roi susnommés; car bien sa- ~~'~~* ■''■ qu'il y en avait plusieurs qui ne désiraient >se que d'y aller, moyennant que le prince )as mal content.
5utes ces besognes ainsi faites et pourpiarlées parties, ils prirent congé du duc, qui granes avait festoyés, et aussi les autres seit partirent de là pour retourner en France.
Durant lequel temps le dessusdit comte de Saint-Pol requit plusieurs chevaliers et écuyers des marches de Picardie, pour l'aller servir en cette guerre de Normandie ; sous lequel se mirent messire Rohert de Béthunc, seigneur de Mareul, en Brie; Jean d'Arly, ûls du vidame d'Amiens ; le seigneur de Genly, le seigneur de Save uses, Jacques Quieret, seigneur de Heuchin, Ferry de Mally, messire Daviot de Poix, Guy de Roy, Jean de Happlaincourt, Pierre de Bossu, Henry de Hem, Antoine de Reubempré, Antoine de Crèvecœur, Colart de Moy, seigneur de Chin, messire George de Croy, messire Gauvain Quieret, Jacques de Rambures, Louis de Contay, et plusieurs autres chevaliers et écuyers de grand'autorité et considéralion; lesquels, pour la plus grand'partie, avaient charge de gens d*armes; et surtout pouvaient être environ huit cents combattants, qui tirèrent par divers lieux vers Ailly-sur-Noye, où ledit comte leur avait assigné lieu et rendez-vous de se rencontrer, ' comme ils firent; et déjà s'étaient retirés, par avance, les ambassadeurs susnommés devers le roi, pour lui raconter et dire ce qu'ils avaient négocié. Donc, en ce temps, se disposèrent les Français, en toute diligence, pour entrer à puissance dans le pays de Normandie.
Un peu auparavant, messire Pierre de Brésay, sénéchal de Poitou, le bailli d*Évreux, et Jacques de Clermont, avaient pris la ville de Vemeuil, au Perche, par le moyen d'un meunier qu'un Anglais de la garnison avait beaucoup de fois battu et maltraité. Dedans laquelle ville étaient six à sept vingts Anglais, dont une partie furent tués et pris, et les autres se retirèrent dedans le château et la grosse tour Grise. Lequel château fut enfin pris d'assaut, combien que
ceux de dedans missent grand*peine à le défendre ; auquel exploit, selon la commune renommée de ceux qui y étaient, ledit sénéchal se porta et conduisit très vaillamment de sa personne. Quant à ladite tour, qui était très forte et imprenable tant qu'il y aurait des vivres dedans, elle tint encore environ un mois, au bout duquel terme, pource que ceux de dedans n'avaient plus aucune espérance de recevoir secours, ils la rendirent aux Français, et s'en allèrent à Rouen. En après, ledit comte de Saint-Pol, partant avec ses gens dudit lieu d*Ailly-sur-Noye, tira devers Beauvais, où il trouva le comte d'Eu qui avait environ cinq à six cents combattants, et tous ensemble prirent leur chemin pour aller devers Rouen, où ils s'attendaient de pouvoir entrer par le moyen d'aucuns des citoyens de la ville ; mais leur entreprise fut rompue en partie pour ce coup, à cause que le seigneur de Tallebot, qui avait emmené grand nombre • d'Anglais pour penser bailler secours à ceux de Verneuil, était déjà retourné dedans ladite ville de Rouen ; de sorte qu'eux, étant avertis de cela, se logèrent au Pont-Saint-Pierre, où il y avait un très beau village, à une lieue et demie du Pont-de-P Arche, où ils séjournèrent durant deux ou trois jours, et, pendant ce temps, se rendit au dessusdit comte d'Eu, et au comte de Saint-Pol, une forteresse qui était Bz près de là, nommée Long-Pré, où il y avait un i fort beau et délectable, lequel était au sieur de lebot, par le don que lui en avait fait le roi d' Anterre.
iprès que les Anglais qui étaient dedans cette ce en furent partis, sous bon sauf-conduit, elle mise tout à feu et entièrement désolée; de quoi it Tallebot fut bien mal content, et en parla hau-
Eï LA MONARCHIE ABSOLUE 15
tement en présence d'icelui comte de Saint-Pol, disant que, s'il se trouvait en lieu où il eût puissance de le faire, il ne manquerait à lui rendre la pareille. En outre, iceux comtes, avec leurs gens, s'en allèrent passer la rivière de Seine audit Pont-de-l'Arche, pour entrer plus avant dans la Normandie, où ils trouvèrent une grosse compagnie des gens du roi ; c'est à savoir, le comte de Dunois, lieutenant général du roi, le seigneur de Jallongne, maréchal de France ; de Blainville, de la Varenne, de Gaucourt, de Moy en Beauvoisis, Flocquet, Potton de Sainte Traille, et plusieurs autres capitaines, qui pouvaient bien avoir avec eux trois mille combattants ou environ.
Eux donc, étant joints ensemble, s'en allèrent devant le Pont-Eau-de-Mer, laquelle place ils environnèrent de tous côtés, et l'assaillirent très vigoureusement. Là furent faites de fort belles armes, tant d'un côté comme d'autre ; mais à la fm elle fut prise de force, en partie par le moyen du feu que les Français avaient jeté dedans ; sur quoi les Anglais se retirèrent en une forte maison vers le bout.de cette ville, où ils pouvaient être de quatre à cinq cents, desquels étaient les capitaines Foucques, Etton et Montfort, trésorier de Normandie, qui se rendirent prisonniers aux seigneurs dessusdits* Après cette besogne, et qu'ils eurent là séjourné deux ou trois jours, ils y laissèrent garnison, et s'en allèrent les comtes d'Eu et de Saint-Pol, avec leurs gens, devant le Pont-l'Évéque, qui se rendit à eux, car la garnison des Anglais en était partie ; et en firent les habitants le serment d'être bons Français à l'avenir. Cela fait, se rassemblèrent les deux compagnies dessus nommées, et allèrent devant la cité de Lisieux
en fort belle ordonnance, laquelle ils firent sommer de se rendre en l'obéissance du roi de France ; de quoi les habitants furent bien contents, à condition qu'eux et leurs biens demeureraient paisibles, et aussi que la garnison des Anglais s'en irait sauvement. Ce traité fut fait par le moyen de l'évêque du lieu, qui à ce faire les induisit, et fit ladite composition ; après laquelle tous les seigneurs se mirent ensemble. Et, pour faire l'entrée, la bannière du roi fut déployée, laquelle était portée par Potton de Sainte- TraiUe. Si y entrèrent-ils en fort bel ordre ; et allèrent les seigneurs dessusdits faire leur oraison à la grand'église cathédrale, puis ils se logèrent par ordre en divers endroits de la ville. Quant audit évéque, les bourgeois et le peuple le reçurent fort humblement ; et fut crié Noël à leur venue en plusieurs lieux ; et aussi y fut-il crié de par le roi qu'aucun ne méfît en rien auxdits bourgeois et habitants, sur peine capitale. En ce mesme temps se rendirent, en cette même marche, plusieurs autres places en l'obéissance des Français, tant bonnes villes comme forteresses ; et partout on mettait garnison selon l'état et la conséquence des lieux. De là tirèrent iceux seigneurs, avec leur compagnie, devant Mantes, qui en assez peu de temps se rendit ; puis ils allèrent à Vernon, qui pareillement leur fit obéissance dans peu de jours ensuivant, à condition qu'ils auraient huit jours de terme pour attendre du secours, lequel ne vint point; et par ainsi ils livrèrent la place, qui était bien forte, aux Français. D'icelle était capitaine le fils du comte d'Ormont d'Irlande, lequel avait en sa compagnie douze vingts combattants ; lesquels, sauf leurs corps et leurs biens, s'en allèrent à Rouen.
D'autre part fut rendue la ville de Gournay en la main du comte de Saint-Pol, par le moyen de messire George de Croy, qui fit le traité avec Guillaume Goman, Anglais, lequel en était capitaine, avec lequel il avait grande connaissance dès longtemps auparavant. Se rendit aussi aux Français le fort du château de la Roche-Guyon, par le moyen du capitaine, qui était de Galles, et avait épousé une gentille femme de France, qui avait de belles terres, et était parente de messire Denys de Chailly, lequel en fit le traité, par lequel il demeura du parti français; et lui furent toutes les terres qui appartenaient à sa femme, rendues et délivrées.
Ainsi et par cette manière furent mises en Tobéissance du roi de France, et reconquises sur les Anglais, plusieurs villes et forteresses, et ce en peu de temps et à peu de perte, tant de Français que d'Anglais, en ce qui regarde Feffusion du sang ; dont Tune des causes principales fut que le duc de Sombresset, lequel avait le gouvernement de Normandie pour le roi d'Angleterre, le seigneur de Tallebot et les autres capitaines de ce parti, qui se tenaient tant à Rouen qu'es autres villes, virent bien et aperçurent pleinement que la plus grande partie des bourgeois, du commun et du peuple, ne désiraient autre chose que de retourner en robôissance et domination du roi de France, quelque semblant qu'ils leur monstrassent ; et, pour ce doute, ils ne s'osaient mettre ensemble aux champs, ni désemparer leurs garnisons, afin de secourir leurs gens, qu'ils savaient de jour en jour être assiégés', comme dit est ci-dessus.
Il y avait aussi une autre cause raisonnable ; c'est que bien qu'iceux seigneurs anglais sollicitassent fréquemment, et envoyassent très souvent devers le
roi d'Angleterre et son conseil, pour leur signifier et déclarer l'état des affaires qu'ils avaient sur les bras, et comment le pays et leurs conquêtes se perdaient, en leur requérant que hâtivement on leur envoyât du secours, néanmoins, à cause des divisions qui étaient dans le pays et royaume d'Angleterre entre les grands seigneurs, aucune provision ou remède ne s'y mettait, ce que savaient fort bien les Français; par quoi ils continuaient de faire, et s'efforçaient diligemment d'avancer leurs conquêtes.
Or, en ce même temps, le roi de France, qui de jour en jour recevait nouvelles des progrès et avances que faisaient ses gens en Normandie, tira, avec grande puissance de gens de guerre à Vendôme, et de là en la cité de Chartres, où il séjourna par aucuns jours, pour attendre ses gens, qui le suivaient de divers lieux de son royaume. Après quoi, partant du dit lieu de Chartres, en bel ordre par Château- Neuf en Thimerais, il s'en alla à Verneuil, au Perche, où il fut reçu des habitants fort honorablement et à. grande joie ; et, lui étant en icelle ville de Verneuil, se rendit à ses gens le château de Longiiy, qui était à messire François l'Aragonais; et en fut cause un sien beau-fils, à qui il l'avait baillé en garde, lequel se nommait le seigneur de Sainte-Marie.
En outre, le roi partit de Verneuil et s'en alla en sa cité d'Évreux, où il coucha une nuit ; le lendemain il en partit pour aller à Louviers ; et, partout où il venait, il était reçu très honorablement et en grande joie, de tous les sujets et habitants des bonnes villes. Esquels jours se rendit au duc d'Alençon la ville et le châtel d'Essay, que tenaient les Anglais. Pareillement les Français de la garnison de Dieppe prirent l'abbaye de Fécamp sur les Anglais, qui est
un port de mer; et, tôt après icelle prise, arriva une nef où il y avait quatre-vingt-dix-sept Anglais qui venaient pour y être mis en garnison, et s'attendaient que leurs gens y étaient encore ; sur quoi les Français les laissèrent descendre hors de leur navire, puis leur coururent sus et les prirent tous avec ledit vaisseau. Pendant ce même temps, le comte de Dunois, et autres seigneurs de France en sa compagnée, mirent le siège devant Harcourt, qui est bien forte place, laquelle fut environnée et bien fort approchée de tous côtés ; tant qu'au bout de quinze jours ils composèrent avec le comte de Dunois, de se rendre en dedans certain jour, au cas qu'iceux Français ne seraient combattus de leurs gens; ce qui point n'advint ; et par ainsi, rendant ladite place, ils s'en allèrent avec tous leurs biens. Leur capitaine était messire Richard Fourneval, lequel alors était déshonoré en quelque manière, et ses armes appendues à la porte de Louviers. De là ledit comte de Dunois, lieutenant général, et avec lui les comtes de Clermont et de Nevers, le seigneur d'Orval, le seigneur de Culant, grand maître d'hôtel, le seigneur de Blainville, maître des arbalétriers, le seigneur de Bueil, le seigneur de Gaucourt, et autres grands seigneurs et nobles gens, allèrent mettre le siège devant le château de Chambois, qui se rendit à eux en assez peu de temps ensuivant, parce que ceux qui étaient dedans, au nombre d'environ deux cents combattants, s'en allèrent, saufs leurs corps et leurs biens.
§ 5. — PRISE DE SAIMT-LÔ, DE FOUGÈRES, DE COUTAMCBS, DB VALOONES ET DES AUTRES LOGAUTÉS DU COTENTIN PAR LE DUC DE RRBTAGNE ET LE CONMÉTARLE DR RICHEHONT (oOÛt
(Mathieu de Coucy, Chroniques, ch. xxv.)
Environ la Notre-Dame de la mi-août de cet an mil quatre cent quarante-neuf, se mit sus François, duc de Bretagne, neveu du roi de France, pour, de son côté, aller à la conquête de la Normandie ; et se partit à ce sujet de la ville de Dol, pour venir au Mont-Saint-Michel. Si était en sa compagnée son oncle le connétable de France, le comte de Laval, le seigneur de Lohéac, maréchal de France, Jacques de Luxembourg, le seigneur de Coétivy, amiral de France, le seigneur de Montauban, maréchal de Bretagne, avec grand nombre d'autres notables seigneurs, chevaliers et écuyers, tant qu'il y pouvait avoir de cinq à six mille combattants, tous gens bien en point, en y comprenant trois cents lances et les archers, dont étaient conducteurs le seigneur de Lohéac, Joachim Rouhault et messire Geoffroy de Couvran ; outre quoi il avait mandé venir par devers lui toutes les garnisons de frontières, ou au moins la plus grande partie. Lequel duc, en partant du Mont-Saint-Michel avec toute sa compagnée, s'en alla au gite à Grandville, duquel lieu il envoya le dessusdit maréchal de France, l'amiral Jacques de Luxembourg, Joachim Rouhault, le seigneur de Boussac et aucuns autres chefs qui conduisaient son avant-garde, devant Coutances, qui se logèrent là. 11 y eut d'abord aucunes escarmouches entre les parties ; et le second jour ensuivant y arriva le duc avec
sa compagnée, en fort belle ordonnance ; lequel fît loger ses gens tous es environs de cette ville, de quoi les citoyens furent fort émerveillés, et eurent grande doute d'être emportés de force. Pour éviter lequel danger, ils trouvèrent moyen de faire un traité, par lequel ils se rendirent audit duc, saufs leurs corps et leurs biens, moyennant aussi que les Anglais qui étaient dedans s'en pourraient aller en sûreté. De cette place fut fait capitaine et gouverneur messire Geoffroy de Couvran, dessus nommé. De là ce duc s'en alla devant Saint-Lô, qui est une bonne ville, laquelle se rendit, au cinquième jour après que le siège y eut été mis; et s'en allèrent les Anglais c[ui étaient dedans, avec leurs biens. Si en demeura capitaine Joachim Rouhault. Là séjourna le duc avec le connétable, et les autres seigneurs susnommés, sept ou huit jours.
D'autre part se rendirent audit duc, durant ce temps, et pendant qu'il séjournait au susdit lieu de Saint- Lô, plusieurs villes et forteresses, c'est à savoir, la Haye-du-Puis, Bameville, la bastille de Beussemble, Milly-l'Évêque , la Motte -l'Évêque, avec quelques autres, le tout par la diligence et bonne conduite des seigneurs, chefs de guerre et capitaines, qui étaient en la compagnée d'icelui duc. En après, alla l'avant-garde du duc devant la ville et le château de Carentan, auquel lieu les. suivirent la bataille et l'arrière-garde ; et les approchèrent de si près, que force fut aux Anglais qui étaient dedans de se rendre et s'en aller le bâton au poing. De cette place était capitaine, pour le roi d'Angleterre, messire Raoul de Neufville * ; au lieu duquel furent commis,