Tribut
Vaisseau de Jacques Cœur.
(D'après un vitrail du musée de Bourges.)
en plusieurs lieux audit royaume de France et dehors, toutes sortes de marchandises de quoi corps d'homme pouvait penser et s'imaginer. Dont plusieurs gens, tant nobles comme marchands et autres, étaient fort émerveillés. Il gagnait chacun an tout seul plus que ne faisaient ensemble tous les autres marchands du royaume.
Il avait bien trois cents facteurs sous lui, qui s'étendaient en plusieurs et divers lieux, tant sur mer comme par terre. Et lui étant en ce règne, quand le roi Charles commença sa conquête de Normandie, dont ci-devant avait ouï parler, qui fut en l'an mil quatre cent quarante et neuf, icelui Jacques Cœur fut principalement cause de ladite conquête, car il enhardit ledit roi Charles de commencer à mettre sus son armée, en lui offrant de lui prêter de grandes sommes de deniers ; ce qu'il fit ; dont il eut lors fort la louange et l'amour d'icelui roi son maître. Au reste, il fit un de ses enfants archevêque de Bourges, un autre écuyer tranchant du roi, l'autre échanson d'icelui seigneur ; il les fit anoblir ; et finalement en sondit règne il acquit tant de biens et de chevance que nul ne le saurait estinier. Mais dame fortune assez peu après lui tourna le dos ; car il fut fort; envié de plusieurs grands seigneurs autour du roi, et semblablement de plusieurs autres gens, entre lesquels il y avait des marchands du royaume, qui souvent disaient que ledit Jacques Cœur, sous le port et la faveur que le roi lui donnait, tant es pays étrangers hors de son royaume comme en icelui, ils ne pouvaient rien gagner, pour icelui Jacques.
Ainsi envie le commença à assaillir. Et fut dit au roi qu'il était impossible qu'un homme venu de petit lieu, comme il était, pût avoir assemblé tant de
chevance, pour mener les marchandises qu'il faisait et faire les ouvrages et les achats de terres et seigneuries, comme aussi avec les grands états qu'il tenait ; car en icelui temps, en tout son hôtel on ne servait, en quelque lieu que ce fût, que tout en vaisselle d'argent; à quoi ses envieux et malveillants ajoutaient qu'il fallait que ces choses se prissent sur les deniers du roi; et lui disait-on qu'il y avait assez d'autres causes et matières pour raisonnablement l'emprisonner : la première, qu'il convenait qu'il eût dérobé le roi; la seconde, qu'il était vrai qu'un chrétien, qui auparavant avait été pris des gens du soudan de Babylone, était échappé des mains des infidèles, sous ledit sultan, et lequel s'était allé rendre en une des galées dudit Jacques, qui lors était es marches des Sarrasins, sous icelui Soudan; or, quand icelui Soudan en fut averti, il manda audit Jacques Cœur, ou à ses facteurs, que si on ne lui rendait ce chrétien, qui s'était ainsi échappé, que toutes ses autres galées et marchandises, dont il avait grand nombre en Sarrasinerie, quelque saufconduit qu'ils eussent de lui, il les ferait tous noyer et périr, et n'en aurait jamais rien; et que, pour le doute de perdre sesdites marchandises, icelui Jacques fit rendre ledit chrétien à ce soudan; de laquelle chose le roi fut très mal content. Encore lui fut dit une autre raison, pour le plus enflamber contre ledit Jacques Cœur; car en ce temps le roi était fort énamouré d'une gente et belle demoiselle, qu'on nommait lors communément par le royaume la Belle Agnès, à laquelle depuis le roi fît donner le nom de la Demoiselle de Beauté ^. Et lui fut dit que Jacques