De la seigneurie de Beauté-sur-Marne
112 CUARLES VII
Cœur avait empoisonné ou fait empoisonner ladiCe demoiselle ; duquel empoisonnement, s'il était vrai, elle alla de vie à trépas. Quand le roi eut ouï tels rapports, qui étaient grandement à sa déplaisance, il ordonna qu'on prît et arrêta ledit Jacques Coeur prisonnier, et que tous ses biens généralement fussent mis en sa main ; ce qui fut fait assez tôt et en peu de jours après. De plus, le roi ordonna qu'on lui fit son procès, et il fut mené dans un château en Poitou, qui se nomme le château de Luzignan, où là il fut par long espace de temps. Si furent ordonnés deux seigneurs de parlement, pour lui faire son pro^ ces, et maître Jean Drivet, lors procureur général du royaume de France.
Or, après qu'on lui eut exposé lesdits cas, et encoi*e un autre, qui fut tel qu'il devait avoir envoyé aiidit Soudan de Babylone, au déçu du roi, un harnais complet, à la façon des parties de deçà ; duquel harnais ledit Soudan avait eu grand désir, afin d'en faire de pareils en son pays; car en leurs marches ils ne s'armaient pas ainsi comme on fait par deçà : il fut tenu d'y répondre^ Et quand ledit Jacques eut ouï les articles dont on le chargeait, il y fît ses réponses et excuses le plus doucement, et le plus selon son entendement qu'il pouvait; disant au premier point :. qu'il avait toute sa vie servi le roi Charles de tout son pouvoir, prudemment et loyalement, sans lui avoir fait aucune faute d'avoir pris larrecineusement aucun de ses deniers; mais très bien par les grands biens que le roi lui avait faits, il s'était avancé dans le négoce, et mis dans la marchandise, en laquelle il avait gagné, son vaillant. Quant au ser cond point, touchant le chrétien qui avait été rendu : il ne savait ni n'avait rien su de son échappatoire, ni
de sa reddition, et aussi oa le pouveùt assez connaître, parce que ses gens et ses galées, qui étaient èsdits pays, ne retournaient pas devers lui telle fois en deux ans une fois seulement ; par quoi ceux qui les gouvernaient pouvaient, en son absence, faire plusieurs choses qui ne venaient pas à sa connaissance, et qu'à la vérité il n'en avait oncques été adverti. Et en tant que touchait l'empoisonnement de ladite Belle Agnès, aussi pareillement il n'en avait jamais été coupable, ni consentant, et de ce se soumettait à toutes informations. Et au regard d'avoir envoyé un harnais au soudan, dit : qu'il se trouva une fois en un lieu secret, où il n'y avait que le roi et lui, où ils besognaient de choses plaisantes au roi ; auquel lieu ledit Jacques dit au roi : « Sire, sous ombre de vous je cannais que j'ai de grands biens, profits et honneurs, et même dans les pays des infidèles ; car, pour votre honneur, le soudan a donné sauf-conduit à mes galées et facteurs étant sur la marine de pouvoir aller sûrement, et retourner en ses pays quérir et lever des marchandises, en payant tribut assez compétent, par quoi j'y trouve de grands profits » ; disant ces mots : « Sire, ce que j'ai est vôtre ». Et à cette heure le roi lui fit requête de lui prêter argent pour entrer en Normandie; à laquelle requête il accorda de prêter au roi deux cent mille écus; ce qu'il fit; et, voyant que le roi lui montrait grand signe d'amour, alors il s'enhardit et lui demanda congé de pouvoir envoyer audit soudan un harnais à la façon des marches de France : ce que le roi lui octroya; et sur cet octroi il envoya ledit harnais, au nom du roi, audit soudan, par un de ses gens, nommé Jean Village. Et quand ledit soudan eut reçu ledit harnais, il en fut fort joyeux et reçut
ledit Village grandement bien et lui fit de beaux dons, comme de robes de drap d'or, et autres joyaux; et en récrivit lettres de remerciement au roi, avec quoi il lui envoya plusieurs présents ; ainsi, en cette partie, il ne tenait rien avoir mépris. Lesquelles réponses furent rapportées au roi, qui, de primeface, aucunement ne les prit pas bien en gré, disant qu'il n'était pas mémoratif d'avoir donné ledit congé, et aussi, à la vérité, ce lui eût été charge ; et ordonna à-dessus de faire son procès sur le tout. Sur quoi lesdits commissaires tirèrent en la ville de Bourges en Berry, où icelui Jacques Cœur avait sa principale résidence ; car en icelle ville il avait fait faire un hôtel, tel et si spacieux qu'on le pouvait bien nommer ouvrage de roi, garni de meubles, selon la façon dudit hôtel; lesquels biens meubles, avec tous les héritages qu'il avait, furent mis en la main du roi. En cette année donc, fut le procès dudit Jacques fait, et lui remené au château de Poitiers, où il ouït sa condamnation, qui fut telle : qu'en tant que touchait le chrétien dont ci-devant est faite mention, il était condamné à le racheter et le tirer hors des mains desdits infidèles, quelque chevance qu'il dût coûter; et si d'aventure il était mort, si en devait-il racheter un autre de telle condition, à ses dépens. Au surplus, il fut condamné envers le roi en la somme de quatre cent mille écus; et le surplus de ses biens furent, avec son corps, confisqués ; sur laquelle confiscation du corps le roi lui restitua la vie. Et pource que dudit empoisonnement il n'avait pas été trouvé coupable, et que ce qu'on en avait adverti le roi avait été par le rapport d'une demoiselle de l'hôtel, laquelle, pour son mensonge, fut bannie de Fhôtel du roi, il fut ordonné audit Jacques Cœur, sur
peine de mort, de n'approcher ne le roi ne la reine, à dix lieues près.
§ 11. — AGNÈS SOREL, MAÎTRESSE DE CHARLES VU. — SA VISITE AUX PARISIENS EN 1448.
(Journal d'un bourgeois de Paris.)
La dernière semaine d'avril 1448 mit à Paris une demoiselle, laquelle on disait être aimée publiquement -du roi de France, sans foi et sans loi, et sans vérité à la bonne reine qu'il avait épousée; et bien y apparaît qu'elle menait aussi grand état comme une comtesse ou duchesse; et allait et venait bien souvent avec la bonne reine de France, ssms ce qu'elle eût point honte de péché, dont la reine avait moult de douleur à son cœur; mais à souffrir lui convenait pour lors. Et le roi, pour montrer et manifester son grand péché et sa grande honte et d'elle aussi, lui donna le château de Beauté, le plus beau et joli, et le mieux assis qui fût en toute l'Ue-de-France. Et se nommait, et se faisait nommer la belle Agnès; et pour ce que le peuple de Paris ne lui fit une telle révérence comme son orgueil demandait, que elle ne put celer, elle dit au départir que ce n'étaient que vilains, et que si eût cuidé que on ne lui eût fait plus grand honneur, elle n'y eût jamais entré ni mis le pied, qui eût été dommage; mais il eût été petit. Ainsi s'en alla la belle Agnès, le dixième jour de mai ensuivant, à son péché comme devant. Hélas I quelle pitié quand le chef du royaume donne si mauvais exemple à son peuple !
POLITIQUE EXTÉRIEURE DE CHARLES Vil.