‹ L'histoire de France (volume 2)Chapitre 64 sur 129 · ENTRÉE SOLENNELLE DE LOUIS XI DANS PARIS · texte numérisé non relu

ENTRÉE SOLENNELLE DE LOUIS XI DANS PARIS

(31 août 1461).

(Jean de Troyes, Livre des faits advenus au temps du roi Louis XL)

Vers la fin dudit mois d'août, notre souverain seigneur le roi de France Louis, lors étant dauphin de Viennois et aine fils dudit défunt, succéda à ladite couronne, fut sacré roi à Reims par l'archevêque Jouvenel, auquel lieu il fut moult noblement accompagné par la plupart des seigneurs de nom de son royaume, en moult grand et notable nombre.

Et le dernier jour dudit mois d'août il partit d'un hôtel étant aux faubourgs de la porte Saint-Honoré, nommé les Porcherons, appartenant à messire Jehan Bureau, qui fut fait chevalier audit sacre à Reims,

pour venir faire son entrée en sa bonne ville de Paris ; au-devant de laquelle entrée issirent hors de la ville tous les états d'icelle, et par bel ordre, pour illec trouver le roi, et lui faire la révérence et bienvenue. En laquelle assemblée était Tévêque de Paris, nommé Chartier, l'Université, la Cour de'parlement, prévôt de Paris, Chambre des comptes et tous officiers, les prévôt des marchands et échevins, tous vêtus de robes damas fourrées de belles martres. Et lesquels prévôt des marchands et échevins vinrent aux champs rencontrer et faire la révérence au roi. Et proposa devant lui pour ladite ville ledit prévôt des marchands, nommé maître Henry de Livres, qui lui bailla et présenta les clefs delà porte Saint- Denis, par où il fit sadite entrée. Et ce fait, chacun se tira à part ; et au même lieu le roi fit ce jour grand nombre de chevaliers. Et en venant le roi par ladite porte Saint-Denis, il trouva près de l'église de Saint-Ladre un héraut monté à cheval, revêtu des armes de ladite ville, qui était nommé Loyal Cœur, qui de par ladite ville présenta cinq dames richement atournées, lesquelles étaient montées sur cinq chevaux de prix, et était chacun cheval couvert et habillé de riches couvertures toutes aux armes d'icelle ville ; lesquelles dames, et chacune par ordre, avaient tous personnages tout arrangés à la signification de cinq lettres faisant P.A.R.I.S., qui toutes parlèrent au roi, ainsi que ordonné leur était.

Et en icelle entrée faisant, le roi était moult noblement accompagné de tous les grands princes et nobles seigneurs de son royaume, comme de messeigneurs les ducs d'Orléans, de Bourgogne, de Bourbon et de Glèves, le comte de Gharolais, fils unique dudit duc de Bourgogne, des comtes d'Angoulême, de Saint-Pol et de Dunois, et autres plu-

sieurs comtes, barons, chevaliers, capitaines, et autres gentilshommes de grande façon, qui pour honneur lui faire en ladite entrée avaient de moult belles et riches houssures dont leurs chevaux étaient tous couverts de diverses sortes et façons; et étaient les unes d'icelles de fin drap d'or, fourrées de martres zibelines, les autres de velours fourrées de pennes d'hermines , de drap de damas, d'orfèvrerie , et chargées de grosses campanes d'argent blanches et dorées, qui avaient coûté moult grande finance; et si y avait sur lesdits chevaux et couvertures de beaux jeunes enfants pages, et bien richement vêtus, et sur leurs épaules avaient de belles écharpes branlant sur les croupes desdits chevaux, qui faisaient moult bel et plaisant voir.

Et à l'entrée que fit le roi en ladite ville de Paris par ladite porte Saint-Denis, il trouva une moult belle nef en figure d'argent, portée par haut contre la maçonnerie de ladite porte-dessus le pont-levis d'icelle, en signifiance des armes de ladite ville; dedans laquelle nef étaient les trois états, et aux châteaux de devant et derrière d'icelle nef étaient Justice et Équité, qui avaient personnages pour ce à eux ordonnés ; et à la hune du mât de ladite nef, qui était en façon d'un lys, issait un roi habillé en habit royal, que deux anges conduisaient.

Et un peu avant dedans ladite ville étaient^ à la fontaine du Ponceau, hommes et femmes sauvages, qui se combattaient et faisaient plusieurs contenances : et si y avait encore trois bien belles filles faisants personnages de sirènes, toutes nues, et disaient de petits motets et bergerettes. Et près d'eux jouaient plusieurs bas instruments qui rendaient de grandes mélodies. Et pour bien rafraîchir les entrants en ladite ville, y avait divers conduits

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en ladite fontaine jetant lait, vin et hypocras, dont chacun buvait qui voulait. Et un peu au-dessous dudit Ponceau, à Feu droit de la Trinité, y avait une passion par personnages et sans parler. Dieu étendu en la croix, et les deux larrons à dextre et à senestre. Et plus avant, à la porte aux Peintres, avait autres personnages moult richement habillés. Et à la fontaine Saint-Innocent y avait aussi personnages de chasseurs, qui accueillirent une biche illec étant, qui faisaient moult grand bruit de chiens et de trompes de chasses. Et à la boucherie de Paris y avait échafauds figurés à la bastille de Dieppe. Et quand le roi passa, il se livra illec merveilleux assaut de gens du roi à rencontre des Anglais étant dedans ladite bastille, qui furent pris et gagnés, et eurent tous les gorges coupées. Et contre la porte de Chàtelet y avait de moult beaux personnages; et outre ledit Chàtelet, sur le pont aux Changes, y avait autres personnages, et était tout tendu pardessus : et à rheure que le roi passa, on laissa voler parmi ledit pont plus de deux cents douzaines d'oiseaux de diverses sortes et façons, que les oiseleurs de Paris laissèrent aller, comme ils sont tenus de ce faire, pour ce qu'ils ont sur ledit pont lieu et place à jour de fête pour vendre lesdits oiseaux. Et par tous les lieux en ladite ville par où le roi passa cette journée, était tout tendu au long des rues bien notablement : et ainsi s'en alla faire son oraison en l'église Notre-Dame de Paris, et puis s'en retourna souper en son Palais-Royal à Paris, en la grande salle d'icelui ; lequel souper fut moult bel et plantureux; et coucha cette nuit audit palais.

§ 3. — RÉACTION CONTRE LE GOUVERNEMENT DE CHARLES VII. — LES FONCTIONNAIRES DU FEU ROI SONT RÉVOQUÉS (1461).

(Jean de Troyes, Livre des faits,)

Le lendemain, premier jour de septembre audit an 1461, le roi se délogea dudit palais et s'en alla loger en son hôtel des Tournelles, près de la bastille de Saint- Antoine, où il fut et séjourna depuis par aucun temps : et là il fit et ordonna plusieurs choses touchant les affaires de son royaume, et illec fit plusieurs ordonnances, et désappointa les plus grands et principaux officiers de sondit royaume, comme le chancelier Juvenel, le maréchal, l'amiral, le premier président de parlement, le prévôt de Paris, et plusieurs autres. Et en leurs lieux y en mit d'autres tout neufs.

Pareillement aussi désappointa plusieurs maîtres des requêtes, secrétaires, conseillers et clercs des comptes de la Cour de parlement, des généraux des aides de la Chambre du trésor, des généraux des monnaies et autres. Et en leurs lieux y mit de tous nouveaux.

Et le tiers jour de septembre 1461, le roi, avec les seigneurs et aucuns gentilshommes de sa maison, soupèrent en l'hôtel de maître Guillaume de Corbie, lors conseiller en sa Cour de parlement. Et cette nuit le fit et créa premier président du Dauphiné, et là y furent plusieurs demoiselles et honnêtes bourgeoises dudit lieu de Paris. Et ce jour aussi fut fait et créé secrétaire Jehan Le Prévost, clerc de maître Jehan de Dalengelier, greffier des requêtes de l'hôtel du roi, au moyen de ce qu'il épousa une jeune femme nommée Mariette, qui avait servi monseigneur le bâtard d'Armagnac, comte de Commin-

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ges, à cause de quoi ledit Le Prévost a eu de grands biens, et y prit le bien quMl a. Et en ce temps le roi étant audit beu de Paris, fît de grandes, honnêtes et bonnes chères en divers lieux et hôtels de Paris.

§ 4. — ANALYSE DES LETrHES DE LOUIS XI CONSTITUANT LE DUCHÉ DE BERRY EN APANAGE EN FAVEUR DE SON FRÈRE

CHARLES (novembre 1461).

Considérant que feu son père, que Dieu absolve, n'a encore constitué aucun apanage à son frère ; que celui-ci est parvenu à l'âge d'en avoir provision honorable, et voulant lui donner un état comme il convient à celui qui est fils et frère de roi, il lui donne à lui et à ses hoirs mâles issus de légitime mariage, à toujours, le duché de Berry, avec toutes les villes, forteresses, places, collations et patronages de bénéfice, justice et seigneuries hautes, moyennes et basses, profits et revenus quelconques, tout ainsi que les avait feu le duc de Berry, son oncle le dernier trépassé, sans rien réserver à lui et à ses successeurs rois de France, sauf les foi et hommage-lige, la souveraineté, le ressort, la juridiction royale, la connaissance des causes des églises cathédrales, et en général tous les privilèges de fondation royale, qui ne doivent ni ne peuvent être séparés delà couronne de France, et avec clause de réversibilité.

§ 5. — SERMENT d'hommage PRÊTÉ PAR PHILIPPE LE BON, DUC DE BOURGOGNE, A LOUIS XI (1461).

<c Mon très redouté seigneur, je vous fais hommage présentement de la duché de Bourgogne, des comtés de Flandre et d'Artois, et de tous les pays

que je tiens de la noble couronne de France, et vous tiens à seigneur et vous en promets obéissance et services, non pas seulement de ceux que je tiens de vous, mais de tous les autres pays que je ne tiens point de vous, et d'autant de seigneurs et nobles hommes, de gens de guerre et d'autres qui y sont que j'en pourrais croire je vous promets faire service avec mon propre corps tant que je vivrai, avec aussi grande quantité que je pourrai fixer (réaliser) d'or et d'argent. »

§ 6. — LE DUC DE BERRY S'ÉCHAPPE DE LA COUR DE LOUIS XI ET VA REJOINDRE A NANTES LES BARONS REBELLES. — LETTRE ÉCRITE A CE SUJET PAR LOUIS XI AU ROI RENÉ (1464).

« Mon grand compère le chancelier de Bretagne et Odet d'Aidie sont venus de la part du duc de Bretagne pour traiter de son appointement, lequel je tenais pour fait. Ils m'avaient dit que le duc viendrait à Tours, que je pouvais envoyer le comte de Comminges et l'amiral pour l'accompagner, ce que j'avais fait. Ceux-ci partirent donc d'ici lundi dernier. Je partis aussi ce jour-là pour aller en mon pèlerinage à Notre-Dame du Pont. Les gens du duc étaient partis le jour de devant; ils avaient tellement suborné mon frère, que dès que je fus parti il alla les rejoindre où ledit Odet l'attendait, à quatre lieues d'ici. Pour conclusion, ils l'ont mené à Nantes, dont je m'ébahis, vu les bons termes que j'avais tenus auxdits gens du duc, lesquels s'en allaient comme me semblait, si contents, que plus ne pouvaient l'être. Mon oncle, je vous avertis volontiers de la vérité, afin que si autrement on vous informait vous en sachiez le fait.

« Je VOUS envoie l'original d'une lettre que Jousselin a écrite; vous y verrez que Michel Parthenay a mandé en Bretagne que Monsieur du Charolais a désavoué les gens que aviez envoyés vers moi. Parce qu'après Dieu je tiens la couronne de vous, je vous prie, mon oncle, que vous ne souffriez point à beaufrère de Charolais, ni à autres, faire aucunes choses contre moi, et que vous vous montriez tel comme avez toujours été et comme en ai la confiance de votre part. Veuillez me mander par le sénéchal de Beaucaire, que j'envoie vers vous, ce que vous savez touchant ces faits. »

§ 7. — INSTRUCTIONS DE LOUIS XI RELATIVES AUX PLAINTES FORMULÉES PAR SON FRÈRE LE DUC DE BERRY ET PAR SES ADHÉRENTS (1er avril 1465).

Le roi a fait tous ses efforts pour garder son royaume en paix, encourageant le commerce, veillant à la sûreté de tous et visitant les provinces ; en sorte que depuis Gharlemagne on ne le vit si florissant. Depuis la fuite du duc et les mauvaises pratiques de ceux qui l'ont séduit, tout est changé. Déjà Monsieur de Bourbon et ses adhérents se sont mis aux champs; ils ont écrit aux villes, aux prélats et aux seigneurs d'étranges lettres contre le roi et son autorité. Ils ont pris ses serviteurs et conseillers qui allaient de ces côtés pour terminer les différends existant entre les ducs de Bourbon et de Savoie; de plus, Jean Dubreuil et sa compagnie sont venus courir jusqu'à Blois, et ont pris le sénéchal de Beaucaire qui revenait d'Amboise et d'auprès de Monsieur de Bourgogne. Ils ont blessé et mutilé plusieurs serviteurs du roi et donné des sûretés comme ennemi

pourrait faire. Au lieu de mettre Tordre, ils ne causent que pertes et dommages.

On ne sait pourquoi Monsieur de Berry et ses adhérents disent que tout le monde se plaint du roi, puisqu'on en ouit jamais parler. Sur ce que le duc dit qu'il désire que le royaume soit bien administré, et qu'il y a le principal iûtérêt, le roi répond que s'il n'a pas de fils, la reine est encore en état d'en avoir; que, grâce à Dieu, elle est grosse. Ce qui surviendra, le roi le met à la disposition de la Providence, par l'intercession de Notre-Dame.

On connaît l'âge de son frère et celui qu'il avait à la mort de feu leur père. 11 s'y prend d'une étrange façon pour faire de semblables remontrances au roi, qui est son chef et son souverain seigneur, à qui il doit honneur, obéissance, fidélité et service. Ce n'est pas à lui, quelques conseils qu'on lui ait donnés, à réformer le roi et l'État, et ce n'était pas une raison de partir ainsi de la présence du roi.

Si lui, le duc de Bourbon et autres avaient aucunes choses à lui remontrer touchant ces matières, ils le devaient faire à l'assemblée de Tours. Alors, en effet, le roi avec toute douceur possible les pria, s'il y avait encore quelque chose à faire pour le bien du royaume, de l'en avertir. Ils répondirent par le roi de Sicile qu'ils étaient tous les loyaux sujets et serviteurs du roi; qu'ils le serviraient envers et contre tous.

Son frère voudrait que le roi de Sicile et plusieurs des membres des états de Tours formassent une commission chargée d'examiner ce qu'il y aurait à réformer dans le gouvernement ; mais cette demande s'accorde-t-elle avec les lettres que son frère a écrites et fait publier dans le royaume ; lettres où il est dit que la révolte est un parti pris et qu'à cet

égard tous les princes, même le roi de Sicile, sont d'accord? Au regard des États du royaume, certainement à cause des maux déjà survenus et qui peuvent beaucoup s'aggraver, les membres des États ont grandement à se plaindre et à s'affliger de qui se passe.

Son frère parle d'une nouvelle convocation des États du royaume réunis en lieu sûr et convenable, afin qu'il soit pourvu aux désordres qu'il dénonce, et il dit n avoir rien requis que pour le bien du roi et de la France. Le roi a toujours désiré et désire le bien de son royaume: il y a travaillé le mieux qu'il a pu; il est disposé à le faire encore mieux que jamais; et quand les seigneurs de son sang viendront à lui, comme il est convenable, pour l'avertir et même lui faire des observations, il les écoutera avec intérêt, et, s'il y a lieu, il mettra bonne provision à ce qu'ils auront demandé. On ne peut penser à assembler les États, vu les voies de fait que les rebelles se sont permises.

Le roi ne désire le mal ni le dommage de ses sujets; mais il est mécontent et courroucé quand il voit qu'ils font contre lui ou autrement chose qui n'est ni bonne ni raisonnable. Il aimerait mieux qu'il en fût autrement. Toutefois, bien que, vu l'offense que plusieurs ont commise envers lui, il ait lieu de procéder contre eux, ainsi que veut la justice et comme il est naturel de faire en tel cas, néanmoins, quand il verra qu'on se voudra amender à son égard, lui obéir comme on doit faire à son souverain seigneur et laisser là les détestables voies d'où tant de maux peuvent advenir à tous et à tout le royaume, il a toujours été et est toujours enclin, comme pénétré de miséricorde, à pardonner à ceux qui ont fait lesdites fautes et offenses, à mettre en

ai LOUIS XI

oubli tout ce qu'ils ont fait de répréhensible, et à les reprendre en ses bonnes grâces.

Quand ils voudront persister dans leur mauvais vouloir contre lui, si la chose était soufferte, il s'ensuivrait des maux incalculables : le roi est donc résolu à y donner toute provision, ainsi qu'il appartient à un souveraiu de faire selon raison quand tel cas advient. Son frère parle de pardonner aux serviteurs du roi ce dont il croit avoir à se plaindre de leur part; mais c'est au roi à rendre la justice à l'égard des siens : il saura toujours, sans l'intervention de personne, les punir et les récompenser selon qu'ils l'auront mérité. C'est ainsi qu'un roi peut être royalement servi.

§ 8. — PREMIERS SOULÈVEMENTS FÉODAUX. — RÉVOLTE DU DUC DE BOURBON, ALLIÉ DU DUC DE BBRRY, FRÈRE DU ROI, QUI SE RÉFUOIE EN BRETAGNE. — CAMPAGNE DE LOUIS XI DANS LE BERRY (1464).

(Jean de Troyes, Livre des faits,)

Monseigneur le duc de Bourbon porta guerre au roi et à ses pays, et prit toutes les finances qui étaient au roi étant es pays de mondit seigneur le duc; et si y fit prendre et arrêter le seigneur de Crussol, qui bien était fort familier du roi, et lequel seigneur de Crussol passait lors par les pays de monseigneur le duc de Bourbon, menant avec soi sa femme et plusieurs de ses biens, tous lesquels furent en arrêt en la ville de Cosne en Bourbonnais.

Et après les choses dessusdites, furent aussi arrêtés prisonniers en la ville de Moulins le seigneur de Traynel, paravant chancelier de France, et maître Pierre d'OrioUe, général des finances du roi, les-

quels furent longuement détenus en arrêt en la ville de Moulins, et puis après par mondit seigneur le duc furent délivrés, et s'en retournèrent par devers le roi.

Et le dimanche douzième jour de mars audit an 1464, après ledit parlement de monseigneur de Berry dudit lieu de Poitiers, Antoine de Ghabannes, comte de Dammartin, qui était constitué prisonnier en la bastille Saint- Antoine, s'en partit et échappa dudit lieu, et s'en alla en Berry, et en Bourbonnais, où illec il fut bien recueilli par les gens de mesdits seigneurs de Bourbon et Berry. Et pour occasion dudit échappement en furent plusieurs constitués prisonniers.

Après ces choses, le roi s'en tira devers Angers et le pont de Ce, pour savoir le vouloir de ceux qui ainsi s'étaient mauvaisement de lui départis, et allés audit pays de Bretagne. Et avait le roi avec lui, pour les accompagner, le roi de Sicile et monseigneur du Maine : et si le suivirent plusieurs gens de guerre de son royaume, et en grand nombre, qu'on estimait être de vingt à trente mille combattants. Et après que le roi eut été illec un espace de temps, voyant qu'il n'y faisait guères, s'en alla, et tira au pays de Berry vers Yssoudun, Vierzon, le Bourg-de-Dieux ' et autres places environ, et mena avec lui grande quantité de ses gens de guerre et de son artillerie, et laissa lesdits roi de Sicile et seigneur du Maine bien accompagnés de gens de guerre pour garder et défendre que lesdits de Bretagne n'entrassent en Normandie ni en autres lieux de ce royaume pour le dommager.

i. Le Bourg^Dieu, près de Châleauroux.

Et quand le roi fut ainsi venu audit pays de Berry que dit est,, il séjourna illec un peu de temps, et puis s'en partit pour aller au pays de Bourbonnais; et laissa la ville de Bourges sans y aller, pour ce qu'il y avait grand garnison dedans ladite ville, dont était conducteur et capitaine monseigneur le Bâtard de Bourbon pour mondit seigneur de Berry ; et vint à entrer audit pays de Bourbonnais, où illec environ le jour de l'Ascension Notre-Seigneur, la ville et le chàtel de Saint-Amand-l'AUier fut prise d'assaut; et peu de temps après lui fut rendue la ville et chàtel de Mont-Luçon par composition ; dedans laquelle étaient Jacques de Bourbon et trente-cinq lances, qui s'en allèrent eux et leurs biens saufs, et jurèrent que jamais ne s'armeraient contre le roi. Audit temps, le roi, qui était audit pays de Bourbonnais, mit le siège devant Riom en Auvergne, dedans laquelle y était monseigneur le duc de Bourbon, le duc de Nemours, le comte d'Armagnac, le seigneur d'Albret, et autres. Et avait le roi devant ladite ville la plus belle et noble armée qui oncques fut guères vue ; car il y avait de bonnes gens de guerre et de grand'façon vingt-quatre mille hommes et mieux.

§ 9. — RÉPONSE DU COMTE DE VENDÔME AU DUC DE BERRY QUI l'invitait a se JOINDRE AUX COALISÉS DU BIEN PUBLIC

(6 juillet 1465).

« A cause de l'exécution de vos projets de vous réunir en Beauce à monseigneur de Gharolais, et parce que vous aimez mon bien, vous m'écrivez de me joindre avec vous et autres messieurs du sang, et notamment de ne pas bouter à Vendôme des gens de guerre qui puissent porter nuisance à vos gens.

Je VOUS remercie très humblement du bien et honneur que vous me voulez; et au surplus, pour répondre à vos lettres, le vrai est que le roi m'a mandé plusieurs fois d'aller devers lui ; que je le suis allé trouvé à Saumur, puis à Tours à son partement; qu'en autres choses il m'a fait promettre de lui garder mes places. Depuis mon retour ici il m'a donné de nouveaux avis semblables. Au regard de ne mettre gens de guerre à Vendôme, avant que j'aie reçu vos lettres, monsieur du Maine a envoyé •es environs de Vendôme la plupart des siens; c'est pourquoi je vous supplie, mon très redouté seigneur, qu'il vous plaise moi tenir pour excusé, n'ayant point été averti par vos lettres. Veuillez, s'il arrive que vous passiez par celte comté, faire donner tel ordre que le pauvre peuple ne soit détruit ni foulé I Soyez certain, mon très redouté seigneur, que je voudrais servir et obéir le roi et vous, toute autre chose laissée. Je désire que sur tous ces différends soit prise une bonne conclusion : à quoi Dieu veuille pourvoir par sa grâce. »

§ 10. — EFFORTS DE LOUIS XI POUK SE CONCILIER LA VILLE DE PARIS. — SES RELATIONS AVEC LES PARISIENS. — IL ORDONNE DR FORTIFIER lA VILLE (1464-1465).

(Jean de Troyes, Le livre des faits.)

Et la veille dudit jour d'Ascension Notre-Seigneur arrivèrent à Paris monseigneur le chancelier Trainel, maître Etienne Chevalier, Nicolas de Louviers, maître Jehan des Moulins, par lesquels le roi écrivait à ses bons bourgeois, manants et habitants de Paris, en les merciant de leur bon vouloir et loyautés, en les priant et exhortant de bien en mieux continuer : et

par ceux leur mandait qu'il leur envoyerait la reine pour accoucher à Paris, comme à la ville du monde que plus il aimait.

Et le dimanche onzième jour dudit mois de juin, fut faite à Paris une moult belle et notable procession générale, où furent portées moult de saintes reliques; et entre autres saintes choses furent portées les châsses de madame sainte Geneviève et saint Marcel; et par belle ordonnance vinrent en la grande église de Paris, où illec fut chantée une haute messe de Notre-Dame. Et illec prêcha au peuple maître Jehan de l'Olive, docteur en théologie, qui déclara que ladite assemblée et congrégation se faisait pour la santé et bonne prospérité du roi, et aussi de la reine et du fruit qui était en elle, et pour la paix et bonne union être mise entre le roi et les princes, et pour les biens de la terre.

Et le mercredi ensuivant quinzième jour du mois, messire Charles de Melun , lieutenant • du roi , maître Jehan Balue, élu évêque d'Évreux, et maître Jehan Le Prévost, notaire et secrétaire du roi, vinrent et arrivèrent à Paris en l'hôtel de la ville, où illec fut faite lecture d'aucuns articles dont le roi leur avait baillé charge. Et après ladite lecture ainsi faite, furent faites en l'hôtel de ladite ville plusieurs belles ordonnances pour la tuition, garde et sûreté d'icelle ville, comme de faire guet et de garder les portes d'icelle, et les autres fermer et murer.

Et le lendemain, vingt-cinquième jour dudit mois de juin, fut ordonné en ladite ville de Paris que toutes les chaînes des rues de ladite ville seraient abattues, et laissées gésir sur terre es lieux où elles sont ordonnées, pour être toutes prêtes, et regarder où il y aurait faute pour les amender, et y pourvoir à les trouver toutes prêtes quand besoin en serait :

ce qui fut fait. Et si fut aussi ordonné et enjoint à un chacun de ladite ville qu*ils se armassent, et eussent provision d'armures chacun selon son état, pour la garde de ladite ville et pour être tout prêts quand métier en serait, et ce, par cédules envoyées de par ledit roi à un chacun particulier.

§ 11. — PARIS SE PRÉPARE A RÉSISTER AUX BOURGUIGNONS. — LE ROI APPREND AUX PARISIENS QU'iL A FAIT SA PAIX AVEC LE DUC DE BOURBON (juillet 1465).

(Jean de Troyes, Le livre des faits.)

Et d'après que ledit siège eut été mis devant ladite ville de Riom, et voyant à Paris que lesdits Bourguignons approchaient de ladite ville, fut ordonné et établi en icelle ville de Paris un grand guet à cheval, qui allait toutes les nuits sur les murs et en ladite ville, depuis l'heure de minuit jusques au jour apparent : pour la conduite duquel guet, y avait capitaines ordonnés par icelle ville par chacune nuit, de gens de façon d'icelle; auquel guet étaient ordinairement de huit vingts à deux cents chevaux, aucunes fois plus, et à l'autre fois moins.

Et le lundi second jour de juillet audit an, maître Jehan Balue, évêque d'Evreux, fît le guet de nuit parmi ladite ville, et mena avec lui la compagnie dudit Joachim Rouhault avec clairons, trompettes et autres instruments sonnants par les rues et sur les murs, qui n'était pas accoutumé de faire à gens faisant guet.

Et le mercredi quatrième jour dudit mois de juillet audit an 1465, le roi, étant devant ledit lieu de Riom, écrivit à messire Charles de Melun, son lieutenant audit lieu de Paris, audit Joachim, et

auxdits habitants de Paris, par sire Jehan de Harlay, son chevalier du guet audit lieu de Paris, par lesquelles lettres le roi merciait moult fort lesdits habitants de Paris de leurs bonnes loyautés, en les priant et exhortant de toujours y continuer et persévérer, et que dedans quinze jours ensuivant lui et toute son armée serait à Paris : et si leur mandait de bouche par ledit de Harlay certain accord qu'il avait fait avec lesdits ducs de Bourbon et Nemours, et les sires d'Armagnac et d'Albret; et comment en faisant ledit accord chacun d'eux avait promis au roi de bien et loyaument le servir, et de vivre et mourir pour lui. Et par lesdits appointements iceux seigneurs de Bourbon et autres dessus nommés promettaient de faire tout devoir, de faire faire la paix au roi par les autres seigneurs avec eux alliés contre lui; et que pour ce faire seraient envoyés de par lesdits quatre seigneurs certains ambassadeurs devers le roi à Paris, dedans le jour et fête de mi-aoùt ensuivant, pour traiter ladite paix; et quand même lesdits autres seigneurs avec eux alliés contre lui ne voudraient entendre à icelle paix, ils promirent et jurèrent que dorénavant à jamais ils ne s'armeraient contre le roi, et qu'ils vivraient et mourraient pour lui et son royaume.

Et fut tout ce que dit ainsi promis par lesdits quatre seigneurs au lieu de Moissiat, près dudit Riom. Et pour plus ample promesse ils s'en obligèrent es mains de deux notaires apostoliques, voulants et accordants être incontinent excommuniés, si par eux ou l'un d'eux était fait le contraire. Et pour les nouvelles dessusdites, fut ordonné et délibéré que le vendredi ensuivant en seraient faites processions générales en l'église de Sainte-Gatherine-du- Val-des-Ecoliers à Paris, laquelle y fut faite bien

honnête et solennelle; et y prêcha ledit jour maître Jehan Pain-et-Çhair, docteur en théologie.

§ 12. — BATAILLE DE MONTLHÉRY (27 juillct 1465).

(Commines, Mémoires, 1. 1", eh. m.)

Comme j'ai dit ci-dessus, quand le comte de Charolais sut le département du roi, qui s'était parti du pays de Bourbonnais, et qu'il venait à lui (au moins il le cuidait), se délibéra aussi de marcher au-devant de lui : et dit alors le contenu de ses

Monnaie d'or de Pliilippe le Bon, duc de Bourgogne et comle de Hollande.

lettres, sans nommer le personnage qui les écrivit, et qu'un chacun se délibérât de bien faire, car il délibérait de tenter la fortune; et s'en alla loger à un village près Paris, appelé Longjumeau, et le comte de Saint-Paul, atout son avant-garde, à Mont- THéry, qui est trois lieues outre, et envoyèrent espions et chevaucheurs aux champs, pour savoir la venue du roi et son chemin. En la présence du comte de Saint-Paul fut choisi lieu et place pour combattre, audit Longjumeau : et fut arrêté entre eux que ledit comte de Saint-Paul se retirerait à.Longju-

meau, au cas que le roi vînt, et y étaient le seigneur de Haubourdin et le seigneur de Contay présents.

Or, faut il entendre que monseigneur du Maine était avec sept ou huit cents hommes d'armes, audevant des ducs de Berry et de Bretagne, qui avaient en leur compagnie de sages et notables chevaliers, que le roi Louis avait tous désappointés à l'heure qu'il vint à la couronne, nonobstant qu'ils eussent bien servi son père au recouvrement et pacification du royaume, et maintes fois après s'est assez repenti de les avoir ainsi traités, en reconnaissant son erreur. Entre les autres y était le comte de Duuois, fort estimé en toutes choses, le maréchal de Lohéac, le comte de Dammartin, le seigneur de Bueil, et maints autres : et étaient partis des ordonnances du roi bien cinq cents hommes d'armes, qui tous s'étaient retirés vers le duc de Bretagne, dans tous étaient sujets et nés de son pays, qui étaient de cette armée-là. Le comte du Maine qui allait au-devant, comme j'ai dit, ne se sentant assez fort pour les combattre, délogeait toujours devant eux, en s'approchant du roi, et cherchant les ducs de Berry et Bretagne se joindre aux Bourguignons. Aucuns ont voulu dire que ledit comte du Maine avait intelligence avec eux ; mais je ne le sus oncques, et ne le crois pas.

Ledit comte de Gharolais étant logé à Longjumeau, comme j'ai dit, et son avant-garde à Mont-l'Héry, fut averti par un prisonnier qu'on lui amena, que le comte du Maine s'était joint avec le roi, et y étaient toutes les ordonnances du royaume, qui pouvaient bien être environ deux mille deux cents hommes d'armes, et l'arrière-ban du Dauphiné, atout quarante ou cinquante gentilshommes de Savoie, gens de bien.

Cependant le roi eut conseil avec ledit comte du Maine, et le grand sénéchal de Normandie, qui s'appelait de Brézé, l'amiral de France, qui était de la maison de Montauban, et autres : et en conclusion (quelque chose qui lui fût dite et opinée) il délibéra de ne combattre point; mais seulement se mettre dedans Paris, sans soi approcher de là où lès Bourguignons étaient logés. Et à mon avis son opinion était bonne. 11 se soupçonnait de ce grand sénéchal de Normandie : et lui demanda et pria qu'il lui dît s'il avait baillé son scellé aux princes qui étaient contre lui ou non. A quoi ledit grand sénéchal répondit que oui, mais qu'il leur demeurerait, et que le corps serait sien : et le dit en gaudissant, car ainsi était-il accoutumé de parler. Le roi s'en contenta : et lui bailla charge de conduire son avant-garde, et aussi les guides, pour ce qu'il voulait éviter cette bataille, comme dit est. Ledit grand sénéchal, usant de volonté, dit lors à quelqu'un de ses privés : « Je les mettrai aujourd'hui si près l'un de l'autre, qu'il sera bien habile qui les pourra démêler. » Et ainsi le fit-il, et le premier homme qui y mourut, ce fut lui et ses gens. Et ces paroles m'a contées le roi^ car pour lors j'étais avec le comte de Charolais.

En effet, au vingt-septième jour de juillet, Tan mil quatre cent soixante et cinq, cette avant-garde se vint trouver auprès de Mont-l'Héry, où le comte de Saint-Paul était logé. Ledit comte de Saint-Paul à loute diligence signifia cette venue au comte de Charolais (qui était à deux lieues près, et au lieu qui avait été ordonné pour la bataille), lui requérant qu'il le vint secourir à toute diligence ; car jà s'étaient mis à pied hommes d'armes et archers et clos de son charroi, et que de se retirer à lui (comme il lui

avait été ordonné) ne lui était possible; car s'il se mettait en chemin, ce semblerait être fuite, qui serait grand danger pour toute la compagnie. Ledit comte de Charolais envoya joindre avec lui le bâtard de Bourgogne qui se nommait Antoine, avec grand nombre de gens qu'il avait sous sa charge, et à grande diligence; et se débattait à soi-même s'il irait ou non : mais à la fin marcha après les autres ; et y arriva environ sept heures du matin ; et déjà y avait cinq ou six enseignçs du roi qui étaient arrivées, au long d'un grand fossé qui était entre les deux bandes.

Encore était en Tost du comte de Charolais, le vicechancelier de Bretagne, appelé Romillé, et un vieil homme d'armes appelé Madré, qui avait baillé le Pont Saint-Maxence, lesquels eurent peur pour le murmure qui était contre eux, voyant qu'on était à la bataille, et que les gens de quoi ils s'étaient faits fort n'y étaient point joints. Si se mirent les dessusdits à la fuite avant qu'on combattît, par le chemin où ils pensaient trouver les Bretons. Ledit comte de Charolais trouva le comte de Saint-Paul à pied. Et tous les autres se mettaient à la file comme ils venaient. Et trouvâmes tous les archers deshousés, chacun un pal planté devant eux; et y avait plusieurs pipes de vin défoncées pour les faire boire; et, de ce petit que j'ai vu, ne vis jamais gens qui eussent meilleur vouloir de combattre, qui me semblait un bon bien signe et grand réconfort. De prime face fut avisé que tout se mettrait à pied, sans nul excepter : et depuis muèrent propos, car presque tous les hommes d'armes montèrent à cheval. Plusieurs bons chevaliers et écuyers furent ordonnés à demeurer à pied, dont monseigneur des Cordes et son frère étaient du nombre. Messire

Philippe de Lalain s'était mis à pied; car entre les Bourguignons lors étaient les plus honorés ceux qui descendaient avec les archers; et toujours s'y en mettait grande quantité de gens de bien, afin que le peuple en fût plus assuré et combattit mieux, et tenaient cela des Anglais, avec lesquels le duc Philippe avait fait la guerre en France durant sa jeunesse, qui avait duré trente-deux ans sans trêve; mais pour ce temps-là le principal faix portaient les Anglais qui étaient riches et puissants. Ils avaient aussi pour lors sage roi, le roi Henri, bel et très Taillant, qui avait sages hommes et vaillants et de très grands capitaines, comme le comte de Salbery, Talbot et autres dont je me tais, car ce n*est point de mon temps; combien que j'en ai vu des reliques, car quand Dieu fut las de leur bien faire, ce sage roi mourut au bois de Vincennes : et son fils insensé fut couronné roi de France et d'Angleterre à Paris ; et ainsi muèrent les autres degrés d'Angleterre, et division se mit entre eux, qui a duré jusques aujourd'hui, ou peu s'en faut. Alors usurpèrent ceux de la maison d'York ce royaume. S'ils l'eurent à bon titre : je ne sais lequel, car de telles choses le partage s'en fait au ciel.

En retournant à ma matière, de ce que les Bourguignons s'étaient mis à pied et puis remontés à cheval, leur porta grand'perte de temps et dommage; et y mourut ce jeune et vaillant chevalier messire Philippe de Lalain, pour être mal armé. Les gens du roi venaient à la file de la forêt de Torfou ; et n'étaient point quatre cents hommes d'armes quand nous les vîmes : et qui eût marché incontinent, semble à beaucoup qu'il ne se fût point trouvé de résistance, car ceux de derrière n'y pouvaient venir qu'à la file, comme j'ai dit; toutefois toujours crois-

sait leur nombre. Voyant ceci, vint ce sage chevalier, monseigneur de Contay, dire à son maître monseigneur de Charolais que, s'il voulait gagner cette bataille, il était temps qu'il marchât, disant les raisons pourquoi, et si plus tôt l'eût fait, déjà ses ennemis fussent déconfits; car il les avait trouvés en petit nombre, lequel croissait à vue d'œil; et la vérité était telle. Et lors se changea tout l'ordre et tout le conseil, car chacun se mettait à en dire son avis. Et jà était commencée une grosse et forte escarmouche au bout du village de Mont-l'Héry, tout d'archers d'un côté et d'autre.

Ceux de la part du roi les conduisait Ponaet de Rivière, et étaient tous huissiers d'ordonnance, et bien en point. Ceux du côté des Bourguignons étaient sans ordre et sans commandement, comme volontaires. Si commencèrent les escarmouches; et étaient à pied avec eux monseigneur Philippe de Lalain, et Jacques du Maes, homme bien renommé, depuis grand écuyer du duc Charles de Bourgogne. Le nombre des Bourguignons était le plus grand. Et gagnèrent une maison, et prirent deux ou trois huis, et s'en servirent -de pavois. Si commencèrent à entrer en la rue et mirent le feu en une maison. Le vent leur servait, qui poussait le feu contre ceux du roi, lesquels commencèrent à désemparer et à monter à cheval et à fuir; et sur ce bruit et cri, commença à marcher le comte de Charolais, laissant, comme j'ai dit, tout ordre paravant devisé.

Il avait été dit que Ton marcherait à trois fois, pour ce que la distancé des deux batailles était longue. Ceux du roi étaient devers le château de Mont-l'Héry, et avaient une grande haie et un fossé au-devant d'eux. Outre étaient les champs pleins de blés et de fèves, et d'autres grains très forts, car le

territoire y était bon. Tous les archers dudit comte marchaient à pied devant lui et en mauvais ordre : combien que mon avis est que la souveraine chose du monde pour les batailles, sont les archers, mais qu'ils soient à milliers, car en petit nombre ne valent rien, et. que ce soient gens mal montés, à ce qu'ils n'aient point de regret à perdre leurs chevaux, ou du tout n'en aient point; et valent mieux pour un jour, en cet office, ceux qui jamais ne virent rien que les bien exercés. Et aussi telle opinion tiennent les Anglais, qui sont la fleur des archers du monde. Il avait été dit que l'on se reposerait deux fois en chemin, pour donner haleine aux gens de pied, pour ce que le chemin était long, et les fruits de la terre longs et forts qui les empêchaient d'aller : toutefois tout le contraire se fit, comme si on eût voulu perdre à son escient. Et en cela montra Dieu que les batailles sont en sa main, et dispose de la victoire à son plaisir. Et ne m'est pas avis que le sens d'un homme sût porter et donner ordre à un si grand noinbre de gens, ni que les choses tinssent aux champs comme elles sont ordonnées en chambre. Et celui qui s'eslimerait jusques-là, méprendrait envers Dieu, s'il était homme qui eût raison naturelle ; combien qu'un chacun y doit faire ce qu'il peut et ce qu'il doit, et reconnaître que c'est un des accomplissements des œuvres que Dieu a commencées aucunes fois par petites mouvetés * et occasions, et en donnant la victoire aucunes fois à l'un, et aucunes fois à l'autre : et celui mystère est si grand, que les royaumes et grandes seigneuries en prennent aucunes fois fin et désolations, et les autres accroissement et commencement de régner.

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