‹ L'histoire de France (volume 2)Chapitre 67 sur 129 · Espèce de lance courte et légère · texte numérisé non relu

Espèce de lance courte et légère

gorge d'une épée, dont l'enseigne lui est demeurée toute sa vie, par défaut de sa bavière qui lui était chute, et avait été mal attachée dès le matin, et lui avait vu choir. Et lui furent mises les mains dessus, en disant : « Monseigneur, rendez-vous, je vous connais bien : ne vous faites pas tuer. » Toujours se défendait : et sur ce débat le fds d'un médecin de Paris, nommé maître Jean Cadet, qui était à lui, gros et lourd et fort, monté sur un gros cheval de cette propre taille, donna au travers et les départit. Tous ceux du roi se retirèrent sur le bord d'un fossé, où ils avaient été le matin : car ils avaient crainte d'aucuns qu'ils voyaient marcher, qui s'approchaient; et lui, fort sanglant, se retira à eux comme au milieu du champ : et l'enseigne du bât€Lrd de Bourgogne toute dépecée, tellement qu'elle n'avait pas un pied de longueur; et à l'enseigne des archers du comte, il n'y avait pas quarante hommes en tout : et nous y joignîmes (qui n'étions pas trente) en très grand doute. U changea incontinent de cheval, et le lui bailla un qui était pour lors son page, nommé Simon de Quingey, qui depuis a été bien connu. Ledit comte se mit par le champ pour rallier ses gens; mais je vis telle demie heure que nous, qui étions demeurés là, n'avions l'œil qu'à fuir, s'il fût marché cent hommes. 11 venoit seulement à notre secours des troupes de dix ou vingt hommes des nôtres, tant de pied que de cheval : les gens de pied blessés et lassés, tant de l'outrage que leur avions fait le matin, qu'aussi des ennemis; et vis l'heure qu'il n'y avait pas cent hommes, mais peu à peu en venait. Les blés étaient grands, et la poudre la plus terrible du monde; tout le champ semé de morts et de chevaux : et ne se connaissait nul homme mort, pour la poudre.

Incontinent vîmes saillir du bois le comte de Saint-Paul, qui avait bien quarante hommes d'armes avec lui, et son enseigne; et marchait droit à nous, et croissait de gens : mais ils nous semblaient bien loin. On lui envoya trois ou quatre fois prier qu'il se hâtât; mais il ne^e mua point, et ne venait que le pas : et fit prendre à ses gens des lances, qui étaient à terre : et venaient en ordre (qui donna grand reconfort à nos gens); et se joignirent ensemble avec grand nombre, et vinrent là où nous étions ; et nous trouvâmes bien huit cents hommes d'armes. De gens de pied peu ou nuls, ce qui garda bien le comte qu'il n'eût la victoire entière : car il avait un fossé et une haie entre les deux batailles dessusdites.

De la part du roi s'enfuit le comte du Maine et plusieurs autres, et bien huit cents hommes d*armes. Aucuns ont voulu dire que ledit comte du Maine avait intelligence avec les Bourguignons : mais à la vérité dire, je crois qu'il n'en fut oncques rien. Jamais plus grande fuite ne fut des deux côtés ; mais par espécial demeurèrent les deux princes aux champs. Du côté du roi fut un homme d'étal qui s'enfuit Jusques à Lusignan, sans repaître; et du côté du comte un autre homme de bien jusques au Quesnoy-le-Comte. Ces deux n'avaient garde de se mordre l'un l'autre.

Etant ainsi ces deux batailles rangées l'une devant l'autre, se tirèrent plusieurs coups de canon qui tuèrent des gens d'un côté et d'autre. Nul ne désirait plus de combattre : et était notre bande plus grosse que celle du roi : toutefois sa présence était grande chose, et la bonne parole qu'il tenait aux gens d'armes : et crois véritablement, à ce que j'en ai su, que, si n'eût été lui seul, tout s'en fut fui. Aucuns de notre côté désiraient qu'on recommençât : et par espécial monseigneur de llautbourdin, qui

disait qu'il voyait une file ou flotte de gens qui s'enfuyaient, et qui eût pu trouver archers en nombre <le cent, pour tirer au travers de cette haie, tout fût xnarché de nôtre côté.

Etant sur ce propos et sur ces pensées, et sans nulle escarmouche, survint l'entrée de la nuit : et se retira le roi à Corbeil ; et nous cuidions qu'il se logeât et passât la nuit au champ. D'aventure se mit le feu en une caque de poudre, là où le roi avait été : et se prit à aucunes charrettes, et tout du long de la grand'haie ; et cuidaient les Français que ce fussent leurs feux. Le comte de Saint-Paul, qui bien semblait chef de guerre, et monseigneur de Hautbourdin encore plus, commandèrent qu'on amenât le charroi au propre lieu là où nous étions, et qu'on nous enfermât, et ainsi -fut fait. Comme nous étions là en bataille et ralliés, revinrent beaucoup des gens^ du roi, qui avaient chassé, cuidant que tout fût gagné pour eux : et furent contraints de passer parmi nous. Aucuns en échappèrent, et le plus se perdirent. Des gens de nom de ceux du roi moururent : messire Geofroy de Saint-Belin, le grand sénéchal de Normandie, et Floquait, capitaine. Du parti des Bourguignons moururent messire Philippe de Lalain, et des gens à pied et menus gens, plus que de ceux du roi : mais de gens de cheval, en mourut plus du parti du roi. Dp. prisonniers bons, les gens du roi en eurent des meilleurs de ceux qui fuyaient. Des deux parties il mourut deux mille hommes au moins : et fut la chose bien combattue : et se trouva des deux côtés de gens de bien, et bien lâches. Mais ce fut grand'chose, à mon avis, de se rallier sur le champ, et être trois ou quatre heures en cet état, l'un devant l'autre : et devaient bien estimer les deux princes ceux qui leur tenaient compagnie si bonne à ce besoin : mais ils

en firent comme hommes, et non point comme auges. Tel perdit ses offices et états pour s'en être fui, et furent donnés à d'autres qui avaient fui dix lieues plus loin. Un de notre côté perdit autorité, et fut privé de la présence de son maître; mais un mois après eut plus d'autorité que devant.

Quand nous fûmes clos de ce charroi, chacun se logea le mieux qu'il put. Nous avions grand nombre de blessés, et la plupart fort, découragés et épouvantés, craignant que ceux de Paris, avec deux cents hommes d'armes -qu'il y avait avec eux, et le maréchal Joachim, lieutenant du roi en ladite cité, sortissent, et que l'on eût affaire des deux côtés. Comme la nuit fut toute close, on ordonna cinquante lances, pour voir où le roi était logé. 11 y en alla par aventure vingt. Il y pouvait avoir trois jets d'arcs de notre camp jusques où nous cuidions le roi. Cependant monseigneur de Charolais but et mangea un peu, et chacun en son endroit : et lui fut adoubée sa plaie qu'il avait au col. Au lieu où il mangea, fallut ôler quatre ou cinq hommes morts pour lui faire place : et y mit-on deux botaux de paille, où il s'assit : et remuant illec, un de ces pauvres gens nus commença à demander à boire. On lui jeta en la bouche un peu de tisane, de quoi ledit seigneur avait bu; et était un archer du corps dudit seigneur, fort renommé, appelé Savarot, qui fut pansé et guéri.

On eut conseil qu'il était de faire. Le premier qui opina fut le comte de Saint-Paul, disant que l'on était en péril; et conseillait tirer à l'aube du jour le chemin de Bourgogne, et qu'on brûlât une partie du charroi et qu'on sauvât seulement l'artillerie, et que nul ne menât charroi, s'il n'avait plus de dix lances, et que de demeurer là sans vivres, entre Paris et le roi, n'était possible. Après opina monsei-

gneur de Hautbourdin assez en cette substance, sans savoir avant que rapporteraient ceux qui étaient dehors. Trois ou quatre autres semblàbîement opinèrent de même. Le dernier qui opina fut monseigneur de Gontay, qui dit que, sitôt que ce bruit serait en l'est, tout se mettrait en fuite : et qu'ils en seraient pris devant qu'ils eussent fait vingt lieues : et dit plusieurs raisons bonnes : et que son avis était que chacun s'aidât au mieux qu'il pourrait cette nuit, et que le matin, à l'aube du jour, on assaillît le roi; et qu'il fallait là vivre ou mourir : et trouvait ce chemin plus sûr que de prendre la fuite. A l'opinion dudit de Gontay conclut monseigneur de Charolais ; et dit que chacun s'en allât reposer deux heures, et que l'on fût prêt quand sa trompette sonnerait : et parla à plusieurs particuliers pour envoyer reconforter ses gens.

§ 13. — NÉGOCIATIONS ENTRB LOUIS XI ET LE COMTE DR CHA- HOLAIS. — LE ROI SIGNE AVEC LES COALISÉS LE TRAITÉ DB G0NFLAN9 (aOÛt 1465).

(Gommines, Mémoires, 1. !«', eh. xti.)

La pratique de paix continuait toujours plus étroite entre le roi et le comte de Gharolais qu'ailleurs, pouroe que la force gisait en eux. Les demandes des seigneurs étaient grandes, par espécial pource que le duc de Berry demandait Normandie pour son partage, ce que le roi ne voulait accorder. Le comte de Gharolais voulait avoir les villes assises sur la rivière de Somme, comme Amiens, Abbeville, Saint-Quentin, Péronne et autres, lesquelles le roi avait rachetées de quatre cent mille écus du duc Philippe, n'y avait pas trois mois; et les avait eues ledit duc par

la paix d'Arras, du roi Charles septième. Ledit comte de Gharolais disait que de son vivant le roi ne devait les racheter, lui rappelant combien il était tenu à sa maison; car durant qu'il était fugitif de son père, le roi Charles, il y fut reçu et nourri six ans, ayant deniers de lui pour son vivre, et puis fut amené par eux jusqu'à Reims et à Paris à son sacre. Ainsi avait pris le comte de Charolais en très grand dépit ce rachat des terres dessusdites. Tant fut démenée cette pratique de paix, que le roi vint un matin par eau, jusques vis-à-vis de notre ost, ayant largement de chevaux sur le bord de la rivière; mais en son bateau n'étaient que quatre ou cinq personnes, hormis ceux qui le tiraient : et y avait monseigneur du Fau, monseigneur de Montauban, lors amiral de France, monseigneur de Nantouillet et autres. Les comtes de Charolais et de Saint-Paul étaient sur les bords de la rivière de leur côté, attendant ledit seigneur. Le roi demanda à monseigneur de Charolais ces mots : « Mon frère, m'assurez-vous? « Car autrefois ledit comte avait épousé sa sœur. Ledit comte lui répondit : « Monseigneur, oui, comme frère. » Le roi descendit à terre, avec les dessusdits, qui étaient venus avec lui. Les comtes dessusdits lui firent grand honneur, comme raison était; et lui, qui n'en était chiche, commença la parole, disant : « Mon frère, je connais que vous êtes gentilhomme et de la maison de France. » Ledit comte lui demanda : « Pourquoi, monseigneur? — Pource, dit-il, que quand j'envoyai mes ambassadeurs à Lille naguères, devers mon oncle votre père et vous, et que ce fol Morvillier parla si bien à vous, vous me mandates par l'archevêque de Narbonne, qui est gentilhomme, et il le montra bien, car chacun se contenta de lui, que je me repentirai des paroles que vous avait dit ledit

ET LA MAISON DE BOURGOGNE Kl

de Morvillier, avant qu'il fût le bout de Tan. Vous ni*avez tenu promesse, et encore beaucoup plus tôt que le bout de Tan. » Et dit le roi ces paroles en bon visage et riant, connaissant la nature de celui à qui il parlait être telle qu'il prendrait plaisir auxdites paroles : et sûrement elles lui plurent. Puis poursuivit ainsi : « Avec telles gens veux-je avoir à besogner, qui tiennent ce qu'ils promettent. » Et désavoua ledit Morvillier, disant ne lui avoir point donné de charge d'aucunes paroles qu'il avait dites. En effet longtemps se pourmena le roi au milieu de ces deux comtes. Du côté dudit comte de Charolais avait largement gens armés, qui les regardaient assez de près.

Là fut demandé la duché de Normandie, et la rivière de Somme, et plusieurs autres demandes pour chacun, et aucunes ouvertures jà piéça faites, pour le bien du royaume; mais c'était là le moins de la question, car le bien public était converti en bien particulier. De Normandie, le roi n'y voulait entendre pour nulles choses; mais accorda audit comte de Charolais sa demande ; et offrit audit comte de Saint-Paul l'office de connétable, en faveur dudit comte de Charolais ; et fut leur adieu très gracieux; et se remit le roi en son bateau, et retourna à Paris, et les autres à Conflans.

Ainsi se passèrent ces jours : les uns en trêve, les autres en guerre; mais toutes paroles d'appointement s'étaient rompues; j'entends où les députés d'un côté et d'autre s'étaient accoutumés d'assembler, qui était à la Grange-aux-Merciers. Mais la pratique dessusdite s'entretenait entre le roi et ledit seigneur de Charolais, et y allaient envoyant gens de l'un à l'autre, nonobstant qu'il fût guerre, et y allait' un nommé Guillaume de Bische et un autre

appelé Guillot Divoie, étant au comte de Charolais tous deux; toutefois avaient autrefois reçu bien du roi; car le duc Philippe les avait bannis, et le roi les avait recueillis, à la requête dudit seigneur de Charolais. Ces allées ne plaisaient à tous; et commençaient jà ces seigneurs à se défier l'un de l'autre et à se lasser : et n'eût été ce qui survint peu de jours après, ils s'en fussent tous allés honteusement. Je les ai vus tenir trois conseils en une chambre, où ils étaient tous assemblés; et vis un jour qu'il en déplut bien au comte de Charolais; car il s'était jà fait deux fois en sa présence et il lui semblait bien que la plus grand'force de cet ost était sienne, et parler en conseil en sa chambre et sans l'appeler, ce ne se devait point faire. Et en parla au seigneur de Contay, bien fort sage homme (comme j'ai dit ailleurs), qui lui dit qu'il le portât patiemment; car s'il les courrouçait, qu'ils trouveraient mieux leur appointement que lui, et que comme il était le plus fort, qu'il fallut qu'il fût le plus sage ; et qu'il les gardât de se diviser, et mit peine à les entretenir joints de tout son pouvoir, et qu'il dissimulât toutes ces choses; mais qu'à la vérité l'on s'ébahissait assez, et mêmement chez lui, de quoi si petits personnages, comme les deux dessusnommés, s'empêchaient de si grand'matière, et que c'était chose dangereuse, ayant encore affaire à roi si libéral comme celui-ci. Ledit de Contay haïssait ledit Guillaume de Bische; toutefois il disait ce que plusieurs autres disaient comme lui ; et crois que sa suspicion ne l'en faisait point parler, mais seulement la nécessité de la matière. Audit seigneur de Charolais plut ce conseil; et se mit à faire plus de fête et de joie avec ces seigneurs, que paravant, et avec meilleure chère; et eut plus de communications avec eux et leurs gens, qu'il n'avait

accoutumé; et à mon avis qui en était grand besoin, et danger qu'ils ne se fussent séparés.

Cependant que ces traités se menaient par voies d'assemblées, et que l'on pouvait communiquer les uns avec les autres, en lieu de traiter paix, se traita par aucuns que la duché de Normandie se mettrait entre les mains du duc de Berry, seul frère du roi, et que là il prendrait son partage, et laisserait Berry au roi ; et tellement fut conduite cette marchandise, que madan^^ la graud'sénéchale de Normandie, et aucuns à son aveu, comme serviteurs et parents, mirent le duc Jean de Bourbon au château de Rouen; et par là entra en la ville, laquelle tôt se consentit à cette mutation, comme trop désirant d'avoir prince qui demeurât au pays de Normandie; et le semblable firent toutes les villes et places de Normandie, ou peu s'en fallut. Et a toujours bien semblé aux Normands, et fait encore, que si grand'duché, comme la leur, requiert bien un duc; et à dire la vérité, elle est de grand'estime, et s'y lève de grands deniers. J'en ai vu lever neuf cent cinquante mille francs. Aucuns disent plus.

Après que cette ville fut tournée, tous les habitants firent le serment audit duc de Bourbon, pour ledit duc de Berry, sauf le bailli (qui avait été nourri du roi pour valet de chambre, lui étant en Flandres, et bien privé de lui) et un appelé maître Guillaume Piquart, depuis général de Normandie; et aussi le grand sénéchal de Normandie (qui est aujourd'hui) ne voulut faire le serment; mais retourna vers le roi, contre le vouloir de sa mère, laquelle avait conduit cette réduction, comme dit est.

Quand cette mutation fut venue à la connaissance du roi, il se délibéra d'avoir paix, voyant ne pouvoir donner remède de qui jà était advenu. Incontinent

donc fit savoir à mondit seigneur de Charolais, qui était à son ost, qu'il voulait parler à lui, et lui nomma l'heure qu'il se rendrait aux champs, auprès dudit ost, étant près Conflans : et saillit à Theure dite, avec environ cent chevaux, dont la plupart était des Ecossais de sa garde ; d'autres gens peu. Ledit comte de Charolais ne mena guère de gens, et il alla sans nulle cérémonie; toutefois il en survint beaucoup, et tant qu'il y en avait beaucoup plus qu'il n'en était sailli avec le roi. Si les fit «iemeui^er un petit loin ; et se pourmenèrent eux deux une espace de temps ; et lui dit le roi que la paix était faite, et conta ce cas, qui était advenu à Rouen (dont ledit comte ne savait encore rien), disant le roi que de son consentement n'eût jamais baillé tel partage à son frère ; mais puisque d'eux-mêmes les Normands en avaient fait celte nouvelleté, il en était content; et passerait le traité eu toutes telles formes comme Il avait été avisé par plusieurs journées précédentes; et peu d'autres choses y avait à accorder. Ledit seigneur de Charolais en fut fort joyeux; car son ost était en très grand'nécessité de vivres, et principalement d'argent; et quand ceci ne fût advenu, tout autant qu'il y avait là de seigneurs s'en fussent tous allés honteusement. Toutefois audit comte arriva ce jour, ou bien peu de jours après, un renfort que son père le duc Philippe de Bourgogne lui envoyait, qu'amenait monseigneur de Saveuse, où il y avait six vingts hommes d'armes et quinze cents archers,, et six vingt mille écus comptans sur dix sommiers, et grand'quaritité d'arcs et de traits; et ceci pourvut assez bien l'ost des Bourguignons, étant en défiance que le demourant ne s'accordât sans eux.

Ces paroles d'appointement plaisaient tant au roi

et audit comte de Charolais, que je lui ai oui conter depuis, que si affectueusement parlaient d'achever le demourant, qu'ils ne regardaient point où ils allaient, et tirèrent droit devers Paris, et tant allèrent qu'ils entrèrent dedans un grand boulevart de terre et de bois, que le roi avait fait faire assez loin hors de la ville, au bout d'une tranchée, et au long de ladite tranchée on entrait dedans la ville. Avec ledit comte étaient quatre ou cinq personnes seulement, et quand ils furent dedans ils se trouvèrent très ébahis; toutefois ledit comte tint la meilleure contenance qu'il put. Il est à croire que nul de ces deux seigneurs ne furent errans de fois depuis ce temps-là, vu qu'à l'un ni à l'autre ne prit mal. Comme les nouvelles vinrent à l'ost que ledit seigneur de Charolais était entré dedans ledit boulevart, il y eut très grand murmure; et se mirent ensemble le comte de Saint -Paul, le maréchal de Bourgogne, seigneur de Contay, le seigneur de Hautbourdin, et plusieurs autres, donnant grand'charge audit seigneur de Charolais de cette folie, et autres qui étaient de sa compagnie : et alléguaient l'inconvénient advenu à son grand-père, à Montereau-Fault-Yonne , présent le roi Charles septième. Incontinent firent retirer dedans l'ost ce qui était dehors pourmenant aux champs, et usa le maréchal de Bourgogne, appelé Neufchàtel par son surnom, de cette parole : « Si ce jeune prince, fol et enragé, s'est allé perdre, ne perdons pas sa maison, ni le lait de son père, ni le nôtre : et pour ce que je suis d'avis que chacun se retire en son logis, et se tienne prêt, sans soi ébahir de fortune qui advienne : car nous sommes suffisants nous tenant ensemble, de nous retirer jusques es marches de Hainaut, ou de Picardie, ou en Bourgogne. »

Après ces paroles monta à cheval avec le comte de Saint-Paul, se pourraenant hors de Tost, et regardant s'il venait rien devers Paris. Après y avoir été un espace de temps, virent venir quarante ou cinquante chevaux; et y était le comte de Charolais, et autres gens du roi qui le ramenaient, tant archers qu'autres. Et quand il les vit approcher, il fit retourner ceux qui l'accompagnaient; et adressa sa parole audit maréchal, qu'il craignait; car il usait de très âpres paroles : et était bon et loyal chevalier pour son parti, et lui osait bien dire : « Je ne suis à vous que par emprunt, tant que votre père vivra. » Les paroles dudit comte furent telles : « Ne me tancez point, car je connais bien ma grande foJie ; mais je m'en suis aperçu si tard que j'étais près du boulevart. « Puis lui dit le maréchal qu'il avait fait cela en son absence. Ledit seigneur baissa la tête, sans rien dire ne répondre; et s'en revint dedans son ost, où tous étaient joyeux de le revoir; et loua chacun la foi du roi ; toutefois ne retourna oncques depuis ledit comte en sa puissance.

Finalement toutes choses furent accordées : et le lendemain fit le comte de Charolais une grande montre, pour savoir quelles gens il avait, et ce qu'il pouvait avoir perdu; et sans dire gare revint le roi, avec trente ou quarante chevaux, et alla voir toutes les compagnies l'une après l'autre, sauf celle de ce maréchal de Bourgogne, lequel ne l'aimait pas à cause que dès piéça en Lorraine ledit seigneur lui avait donné Epinal, et depuis ôté, pour la donner au duc Jean de Calabre : dont grand dommage en avait eu ledit maréchal. Peu à peu réconciliait le roi avec lui les bons et notables chevaliers qui avaient servi le roi son père, lesquels il avait désappointés à son avènement à la couronne, et qui pour cette cause

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s'étaient trouvés en cette assemblée, et connaissait ledit seigneur son erreur. Il fut dit que le lendemain se trouverait le roi au château de Vincennes, et tous les seigneurs qui avaient à lui faire hommage, et pour sûreté de tous, baillerait le roi ledit château de Vincennes au comte de Charolais.

Le lendemain s'y trouva le roi et tous les princes, sans en faillir un; et était le portail et la porte bien garnie des gens dudit comte de Charolais en armes. Là fut lu le traité de la paix. Monseigneur Charles fît hommage de la duché de Normandie au roi et le comte de Charolais des terres de Picardie, dont il a été parlé, et autres qui en avaient à faire. Le comte de Saint-Paul fît le serment iJe son office de connétable. Il n'y eut jamais de si bonnes noces qu'il n'y en eut de mal dinés. Les uns firent ce qu'ils en voulaient : et les autres n'eurent rien. Des moyens et bons personnages tira le roi ; toutefois la plus grand'part demeurèrent avec le duc de Bretagne et le nouveau duc de Normandie, lesquels allèrent à Rouen prendre leur possession. Au partir du château du bois de Vincennes, prirent tous congé l'un de l'autre, et se retira chacun en son logis; et furent faites toutes lettres, pardons et toutes autres choses nécessaires, servant au fait de la paix.

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