DE BOURGOGNE. — SON ENTRÉB A LIÈGE ET A OAND
(Commines, Mémoires, liv. II, eh. iv.)
Le lendemain que les portes eurent été baillées^ entra le duc en la cité de Liège, en grand triomphe, et lui fut abattu vingt brassées du mnr, et uni le fossé du long de la grande brèche. A l'environ de lui entrèrent à pied bien deux mille hommes d'armes, armés de toutes pièces, et deux mille archers : et si demeura largement gens en Tost. Ltii étant à cheval, entra avec les gens de sa maison, et les plus grands
de Tost les mieux parés et mieux accoutrés que pourraient être, et ainsi alla descendre à la grand'église. Et pour le vous faire court, il séjourna aucuns jours en la cité, et y fit mourir cinq ou six hommes de ceux qui avaient été ses otages, et entre les autres, le messager de la ville, lequel il avait en grand'haine. Il leur ordonna aucunes lois et coutumes nouvelles. Il imposa grands deniers sur eux : lesquels il disait lui être dus, à cause de paix et appointemens rompus les ans précédens. Il emporta toute leur artillerie et armures, et fit raser toutes les tours et murailles de la cité.
Après qu'il eut fait tout cela, il s'en retourna en son pays, où il fut recueilli à grand'gloire et grand'obôissance, et par espécial de ceux de Gand, qui, paravant qu*il entrât au pays de Liège, étaient comme en rébellion avec aucunes des autres villes. Mais à cette heure le recueillirent comme vainqueur; et furent apportées toutes les bannières, par les plus notables de la ville, au-devant de lui, jusques à Bruxelles, et ceux qui les apportaient vinrent à pied* Ce qu'ils firent, à cause qu'à l'heure du trépas de son père, lorsqu'il fit son entrée à Gand, premier qu'en nulle autre ville de son pays, ayant cette opinion que c'était la ville de son pays où il était le plus aimé, et qu'à l'exemple de celle-là se rangeraient les autres (comme il disait vrai en ce cas dernier); le lendemain qu'il y eut fait son entrée, ils se mirent en armes sur le marché, et y portèrent un saint, qu'ils nomment saint Liévin; et heurtèrent de la châsse dudit saint contre une petite maison appelée la maison de la Cueillette, où l'on levait aucunes gabelles sur le blé, pour payer aucunes dettes de la ville, qu'ils avaient faites pour payer le duc Philippe de Bourgogne, quand ils flrent paix de Gand avec
6â LOUIS XI
lui (car ils avaient été en guerre deux ans contre ledit duc), et en effet ils dirent que ledit saint voulait passer par la maison, sans se tordre, et en un moment l'abattirent. Quoi voyant ledit duc alla sur le marché, et monta en une maison pour parler à eux; et lors grande partie des notables hommes, tous armés, l'attendirent : et, en passant, lui offrirent d'aller avec lui.
Il les fit demeurer devant l'hôtel de la ville, et qu'ils l'attendissent; mais peu à peu le menu peuple le contraignit d'aller sur le marché. Le duc étant illec, il leur commanda qu'ils levassent celte châsse et qu'ils la rappportassent en l'église. Aucuns la levaient pour lui obéir, et d'autres la remettaient. Us lui firent des demandes contre aucuns particuliers de la ville, touchant aucuns deniers. 11 leur promit faire justice. Et quand il vit qu'il ne les pouvait départir, il s'en retourna en son logis, et eux demeurèrent sur le marché, par l'espace de huit jours. Le lendemain lui apportèrent articles par lesquels ils lui demandaient tout ce que le duc Philippe leur avait 6té par cette guerre, et entre autres choses que chacun métier pût avoir sa bannière, comme ils avaient accoutumé, qui sont septante et deux. Pour la doute en quoi il se voyait, il lut contraint de leur accorder toutes leurs demandes et tels privilèges qu'ils voulaient; et incontinent qu'il eut dit le mot, après plusieurs allées et venues, ils plantèrent sur le marché toutes les bannières, qui jà étaient faites. Par quoi ils montrèrent bien qu'ils les eussent prises outre son vouloir, quand il ne les eût accordées. Il avait bonne opinion de dire que les autres villes prendraient exemple à son entrée, quand il la ferait premier à Gand; car plusieurs firent rébellion à son exemple, comme de tuer officiers, et autres excès.
Et s'il eût cru le proverbe de son peuple (lequel disait que ceux de Gand aimaient bien le fils de leur
prince, mais le prince non jamais), il n'eût point été déçu. Et à la vérité dire, après le peuple de Liège,
il n'en est nul plus inconstant que ceux de Gand. Une chose ont-ils assez honnête, selon leur mauvaisetié ; car à la personne de leurs princes ne touchèrent jamais, et les bourgeois, et les notables hommes sont très bonnes gens, et très déplaisans de la folie du peuple.
§ 3. — LOUrS XI VIENT A PÉRONNE POUR CONFÉRER AVEC LE DUC DE BOURGOdRE. — NOUVELLE RÉVOLTE DES LIÉOEOIS. — COLÈRE DU DUC (1468).
(Gommines, Mémoires^ 1. II, eh. vu.)
Le roi, en venant à Péronne, ne s'était point avisé qu'iJ avait envoyé deux ambassadeurs à Liège, pour les solliciter contre ledit duc; et néanmoins lesdits ambassadeurs avaient si bien diligente qu'ils avaient jà fait un grand amas : et vinrent d'emblée les Liégeois prendre la ville de Tongres, où étaient l'évéque de Liège et le seigneur d'Hymbercourt bien accompagnés, jusques à deux mille hommes et plus; et prirent ledit évêque et ledit d'Hymbercourt; mais peu de gens y furent tués ; et n'en prirent nuls que ces deux, et aucuns particuliers de l'évéque. Les autres s'enfuirent, et laissèrent tout ce qu'ils avaient, comme gens déconfits. Après cela lesdits Liégeois se mirent en chemin vers la cité de Liège, assise assez près de la ville de Tongres. En chemin composa ledit seigneur d'Hymbercourt avec un chevalier, appelé messire Guillaume de Ville , autrement dit , en français , le Sauvage. Gedit chevalier sauva ledit d'Hymbercourt, craignant que ce fol peuple ne le tuât, et retint sa foi, qu'il ne garda guères; car peu près il fut tué lui-même. Ce peuple était fort joyeux de la prise de son seigneur évêque de Liège. Us
avaient en haine plusieurs chanoines, qu'ils avaient pris ce jour : et à la première repue, en tuèrent cinq ou six. Entre les autres en y avait un, appelé maître Robert, fort privé dudit évêque, que plusieurs fois j'avais vu armé de toutes pièces après son maître; car telle est l'usance des prélats d'Allemagne. Us tuèrent ledit maître Robert, présent ledit évêque, et en firent plusieurs pièces, qu'ils se jetaient à la tête l'un de l'autre, par grand' dérision. Avant qu'ils eussent fait sept ou huit lieues, qu'ils avaient à faire, ils tuèrent jusques à seize personnes, chanoines ou autres gens de bien, quasi tous serviteurs dudit évêque. Faisans ces œuvres, lâchèrent aucuns Bourguignons, car jà sentaient le traité de paix encommencé : et eussent été contraints de dire que ce n'était que contre leur évêque lequel ils menèrent prisonnier en leur cité. De ceux qui fuyaient, dont j'ai parlé, s'effraya tout le quartier par où ils passaient, et vinrent tôt ces nouvelles au duc. Les uns disaient que tout était mort, les autres le contraire. De telles matières ne vient point volontiers un messager seul ; mais en vinrent aucuns, qui avaient ainsi vu liabiller ces chanoines, qui cuidaient que ledit évêque fut de ce nombre, et ledit seigneur d'Hymbercourt, et que tout le demourant fut mort; et certifiaient avoir vu les ambassadeurs du roi en cette compagnie, et les nommaient. Et fut conté tout ceci audit duc, qui soudainement y ajouta foi et entra en une grande colère, disant que le roi était venu là pour le tromper : et soudainement envoya fermer les portes de la ville et du château; et fit semer une assez mauvaise raison, c'était qu'on le faisait pour une boîte qui était perdue, où il y avait de bonnes bagues et de l'argent. Le roi, qui se vit enfermé en ce château (qui est petit) et force archers à la porte.
n'était point sans doule; et se voyait logé rasibus d'une grosse tour, où un comte de Vermandois fit mourir un sien prédécesseur roi de France. Pour lors j'étais encore avec ledit duc, et lui servais de chambellan, et couchais en sa chambre quand je voulais ; car telle était l'usance de cette maison. Ledit duc, quand il vit les portes fermées, fit saillir les gens de sa chambre, et dit à aucuns que nous étions, que le roi était venu là pour le trahir, et qu'il avait dissimulé ladite venue de toute sa puissance, et qu'elle s'était faite contre son vouloir; et va conter ses nouvelles de Liège, et comme le roi l'avait fait conduire par ses ambassadeurs, et comme tous ses gens avaient été tués ; et était terriblement ému contre le roi, et le menaçait fort; et crois véritablement que, si à cette heure-là il eut trouvé ceux à qui il s'adressait, prêts à le conforter ou conseiller de faire au roi une très mauvaise compagnie, il eût été ainsi fait; et pour le moins, eût été mis en cette grosse tour. Avec moi n'y avait à ces paroles que deux valets de chambre, l'un appelé Cliarles de Viseu, natif de Dijon, homme honnête et qui avait grand crédit avec son maître. Nous n'aigrîmes rien, mais adoucîmes à notre pouvoir. Tôt après tint aucunes de ces paroles à plusieurs ; et coururent par toute la ville, jusques eo la chambre où était le roi, lequel fut fort effrayé : et si était généralement chacun, voyant grande apparence de mal, et regardant quantes choses y a à considérer pour pacifier un différend, quand il est commencé entre si grands princes, et les erreurs qu'ils firent tous deux de n'avertir leurs serviteurs, qui étaient loin d'eux, empêchés en leurs affaires, et ce qui soudai* nement en çuida advenir.
§ 4. — ENTREVUE DE PÉROXKE {mite). — LOUIS XI EST OBLIGÉ DE SIGNER UN TRAITÉ BUMILLANT.
(Commines, Mémoires, 1. II, ch. ix.)
J'ai beaucoup rais, avant que retourner à mon propos de Tarrêt en quoi estimait le roi être àPéronne, dont j'ai parlé ci-devant, et en suis sailli, pour dire aux princes mon avis de telles assemblées. Ces portes ainsi fermées et gardées par ceux qui y étaient commis, furent ainsi deux ou trois jours : et cependant ledit duc de Bourgogne ne vit point le roi, ni n'entrait des gens du roi au château, que peu, et par le guichet de la porte. Nuls des gens dudit seigneur ne furent ôtés d'auprès de lui, mais peu ou nuls de ceux du duc allaient parler à lui, ni en chambre, au moins de ceux qui avaient autorité avec lui. Le premier jour ce fut tout effroi et murmure par la ville Le second jour ledit duc fut un peu refroidi. Il tint conseil la plupart du jour et partie de la nuit. Le roi faisait parler à tous ceux qu'il pouvait penser qui lui pourraient aider, et ne l'aillait pas à promettre : et ordonna distribuer quinze mille écus ; mais celui qui en eut la charge en retint une partie, et s'en acquitta mal, comme le roi sut depuis. Le roi craignait fort ceux qui autrefois l'avaient servi, lesquels étaient venus avec cette armée de Bourgogne, dont j'ai parlé, qui jà se disaient au duc de Normandie son frère. A ce conseil, dont j'ai parlé, y eut plusieurs opinions : la plupart louèrent et furent d'avis que la sûreté qu'avait le roi lui fut gardée, vu qu'il accordait assez la paix en la forme qu'elle avait été couchée par écrit. Autres voulaient sa prise rudement, sans cérémonie. Aucuns autres disaient qu'à la diligence on fit venir monseigneur de Normandie son frère, et
qu'on fit une paix bien avantageuse pour tous les princes de France. Et semblait bien à ceux qui faisaient cette ouverture que, si elle s'accordait, le roi serait restreint; et qu'on lui baillerait gardes; et qu*un si grand seigneur pris, ne se délivre jamais ou à peine, quand on lui a fait une si grande offense. Et furent les choses si près, que je vis un homme housé * et prêt à partir, qui jà avait plusieurs lettres adressantes à monseigneur de Normandie étant en Bretagne, et n'attendait que les lettres du duc ; toutefois ceci fut rompu. Le roi fit faire des ouvertures, et offrit de bailler en otage ledit duc de Bourbon, et le cardinal son frère, le connétable, et plusieurs autres, et qu'après la paix conclue, il pût retourner jusques à Gompiègne : et qu'incontinent il ferait que les Liégeois répareraient tout, ou se déclarerait contre eux. Ceux (jue le roi nommait pour être otages, s'offrirent fort, an moins en public. Je ne sais s'ils disaient ainsi à part, je me doute que non : et à la vérité, je crois qu'il les y eût laissés, et qu'il ne fût pas revenu.
Cette nuit, qui fut la tierce, ledit duc ne se dépouilla oncques. Seulement se coucha par deux ou trois sur son lit, et puis se pourmenait; car telle était sa façon , quand il était troublé. Je couchai cette nuit en sa chambre, et me pourmenai avec lui par plusieurs fois. Sur le matin se trouva en plus grande colère que jamais, en usant de menaces, et prêt à exécuter grande chose : toutefois il se réduisit en sorte que, si le roi jurait la paix et voulait aller avec lui à Liège, pour lui aider à se venger, et monseigneur de Liège, qui était son prochain parent, il se contenterait; et soudainement partit pour aller