Botté
Prise de Liège.
(Bibliothèque nationale, Ms. fr. n» 2679.)
en la chambre du roi et lui porter, ces paroles. Le roi eut quelque ami * qui l'en avertit, l'assurant de n'avoir nul mal, s'il accordait ces deux points; mais s'il faisait le contraire, il se mettrait en si grand péril, que nul plus grand ne lui pourrait advenir.
Comme le duc arriva en sa présence, la voix lui tremblait, tant il était ému, et prêt de se courroucer. Il fit humble contenance de corps; mais sa geste et parole était âpre, demandant au roi s'il ne voulait pas tenir le traité de paix, qui avait été écrit et accordé, et si ainsi le voulait jurer; et le roi lui répondit qu'oui. A la vérité il n'y avait rien été renouvelé de ce qui avait été fait devant Paris, touchant le duc de Bourgogne, ou peu du moins, et touchant le duc de Normandie, lui était beaucoup amendé ; car il était dit qu'il renoncerait à la duché de Normandie, et aurait Champagne et Brie, et autres places voisines, pour son partage. Après lui demanda ledit duc s'il ne voulait point venir avec lui à Liège, pour aider à revancher la trahison que les Liégeois . lui avaient faite, à cause de lui et de sa venue; et aussi lui dit la prochaineté du hgnage qui était entre le roi et l'évêque de Liège ; car il était de la maison de Bourbon. A celte parole le roi répondit qu'après que la paix serait jurée (ce qu'il désirait fort), il était content d'aller avec lui à Liège, et d'y mener des gens, en si petit ou si grand nombre que bon lui semblerait. Ces paroles réjouirent fort le duc; et incontinent fut apporté ledit traité de paix, et fut tirée des coffres du roi la vraie croix, que saint Charlemagne portait, qui s'appelle la croix de Victoire; et
4. Il est probable que cet ami était Gommines lui-même. Il savait les desseins du duc, ayant passé la nuit avec lui.
j urèrent la paix; el tantôt furent sonnées les cloches par la ville : et tout le monde fut fort éjoui. Autrelois a plu au roi me faire cet honneur de dire que j'avais bien servi à cette pacification. Incontinent écrivit ledit duc en Bretagne ces nouvelles : et envoya le double du traité, par lequel ne se déjoignait, ni se déhait d'eux ; et si avait ledit monseigneur Charles partage bon, vu le traité qu'ils avaient fait peu avant en Bretagne, par lequel ne lui demeurait qu'une pension, comme avez ouï.
§ 5. — LOUIS XI, AU MÉPRIS DU TRAITÉ DB PÉRONNE, EN- LÈVE LA CHAMPAGNE A SON FRÈRE ET LUI DONNE EN ÉCHANGE LE DUCHÉ DE GUYENNE (1469).
(Gommines, Mémoires, 1. II, eh. xv.)
Le roi, après être départi d'avec ledit duc, à grande joie s'en retira en son royaume, et en rien ne se mut contre ledit duc, à cause des termes qui lui avaient été tenus à Péronne et à Liège, et semblait que patiemment le portât. Mais depuis si^rvint grande guerre entre eux : toutefois non pas sitôt^ et n'en fut point la cause ce dont j'ai parlé ci-devant, combien qu'il y pût bien aider; car la paix eût été quasi telle qu'elle était, quand le roi l'eut faite étant à Paris; mais ledit duc, par conseil de ses officiers, voulut élargir ses hmites ; et puis quelques habiletés furent faites pour y remettre la noise, dont je parlerai quand il sera temps. Monseigneur Charles de France, seul frère du roi, et naguère duc de Normandie (lequel était informé de ce traité fait à Péronne et du partage que par icelui devait avoir), envoya incontinent devers le roi lui suppher qu'il lui plût accomplir ledit traité et lui bailler ce qu'il avait
promis. Le roi envoya devers lui sur ces matières, et y eut plusieurs allées et venues. Aussi ledit duc de Bourgogne envoya ses ambassadeurs vers ledit monseigneur Charles, lui prier ne vouloir accepter autre partage que celui de Champagne et Brie, lequel lui était accordé par son moyen, lui remontrant l'amour qu'il lui avait montré, là où il l'avait abandonné : et ledit duc encore n'avait voulu faire le semblable, comme il avait vu, et si avait mis ledit duc de Bretagne en ladite paix, comme son allié. Outre, lui faisait dire comme l'assiette de Champagne et Brie leur était propice à tous deux : et que si le roi davantage le voulait fouler, du jour au lendemain il pouvait avoir le secours de Bourgogne; car les deux pays joignent ensemble; et si avait son partage en assez bonne valeur; car il y prenait tailles et aides, et n'y avait le roi rien que son hommage et ressort.
Cestui monseigneur Charles était homme qui peu ou rien faisait de lui; mais en toutes choses était manié et conduit par autrui, combien qu'il fût âgé de vingt ans et plus. Ainsi se passa l'hiver, qui jà était avancé quand le roi partit de nous. 11 y eut incessamment gens allant et venant sur ce partage; le roi pour rien ne délibérait bailler celui qu'il it promis à son frère; car il ne voulait point sonfrère et le duc de Bourgogne être si près voisins; traitait le roi avec son dit frère de lui faire ndre Guyenne, avec la Rochelle (qui était quasi t Aquitaine) plutôt que celui de Brie et de impagne. Ledit monseigneur Charles craignait ilaire audit duc de Bourgogne, et avait peur aussi ! s'il s'accordait, et le roi ne lui tint vérité, il ^i perdu son ami et son partage, et demeurât en uvais parti. Le roi, qui était plus sage à conduire
tels traités que nuls autres princes qui aient été de son temps, voyant qu'il perdrait temps, s'il ne gagnait ceux qui avaient le crédit avec son frère, s'adressa à Odet d'Aydie, seigneur de Lescun et depuis comte deComminges (lequel était né et marié
Sceau du duc de Berry, fils de Charles VII. (Archives nationale», n*> 430.)
audit pays de Guyenne), lui priant qu'il tint la main que son maître acceptât ce parti (lequel était trop plus grand que celui qu'il demandait), et qu'ils fussent bons amis et vécussent comme frères, et que lui et ses serviteurs y auraient profit , et spécialement lui; et les assurait bien le roi qu'il n'y aurait point de faute qu'il ne baillât la possession dudit pays. Et en cette façon monseigneur Charles y fut gagné, et prit ledit partage de Guyenne, au grand déplaisir du duc de Bourgogne et de ses ambassadeurs qui étaient sur le lieu. Et la cause pourquoi le cardinal Balue, évêque d'Angers, et l'évêque de Ver-
dun * furent pris ', fut pource que ce cardinal écrivait à monseigneur de Guyenne l'exhortant de ne prendre nui autre partage que celui que ledit duc de Bourgogne lui avait procuré par la paix faite à Péronne, laquelle avait été promise et jurée entre ses mains, et lui faisait remontrances touchant ce cas, qui lui semblaient nécessaires, lesquelles étaient contre le vouloir et intention du roi. Ainsi ledit monseigneur Charles devint duc de Guyenne, Fan mil quatre cent soixante et neuf, et eut bonne possession du pays avec le gouvernement de la Rochelle, et se virent le roi et lui ensemble, et y furent longuement.
§ 6. — MORT DU DUC DE GUYENNE (24 mai 1472). — LE DUC DE BOURGOGNE RECOHMRNCE LES HOSTILITÉS, SACCAGE NESLE (17 juin), PREND ROYB ET ASSIÈGE INUTILEMENT BEAUVAIS.
(Commines, Mémoires, 1. III, ch. ix et x.)
Vinrent lettres dudit Simon de Quingey (lequel était devers le roi ambassadeur pour icelui duc de Bourgogne), contenant que ledit duc de Guyenne était trépassé, et que jà le roi avait pris une grande partie de ses places.
Incontinent en vinrent aussi messagers de divers lieux, et parlaient de cette mort différemment. Peu de temps après s'en retourna mémement ledit Simon, renvoyé par le roi, avec très maigres paroles, sans rien vouloir jurer, dont ledit duc se tint fort moqué, et méprisé, et en eut très grand dépit. Semblablement ses gens, en faisant la guerre, tant pour