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il fit tous mourir. Les Suisses s'étaient assemblés, non point en grand nombre, comme j'ai ouï parler à plusieurs d'entre eux (car de leurs terres ne se tirent point les gens qu'on cuide, et encore moins lors que maintenant; car depuis ce temps-là, la plupart ont laissé le labeur, pour se faire gens de guerre), et de leurs alliés en avaient peu avec eux ; car ils étaient contraints de se hâter pour secourir la place; et comme ils furent aux champs, ils surent la mort de leurs gens.
Le duc de Bourgogne, contre l'opinion de ceux à qui il en demandait, délibéra d'aller au-devant d'eux, à l'entrée des montagnes où ils étaient encore, qui était bien son désavantage; car il était bien en lieu avantageux pour les attendre, et clos de son artillerie, et partie d'un lac ; et n'y avait nulle apparence qu'ils lui eussent su porter dommage. Il avait envoyé cent archers garder certain pas à rencontre de cette montagne ; et rencontrèrent ces Suisses ; et lui se mit en chemin, la plupart de son armée étant encoii? en plaine. Les premiers rangs de ses gens cuidaient retourner, pour se rejoindre avec les autres; mais les menues gens qui étaient tout derrière, cuidaol que ceux-là fuissent, se mirent à la fuite ; et peu à peu se commença à retirer cette armée vers le camp, faisant aucuns très bien leur devoir. Fin de compte, quand ils vinrent jusques à leur ost, ils n'essayèrent point de se défendre ; tout se mit à la fuite. Et gagnèrent les Allemands son camp et son artillerie, et toutes les tentes et pavillons de lui et de ses gens (dont il y avait un grand nombre), et d'autres biens infinis; car rien ne se sauva que les personnes. Et furent perdues toutes les grandes bagues ^dudit duc;
i. Bagages.
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mais de gens, pour celte fois, ne perdit que sept hommes d'armes. Tout le demeurant fuit,' et lui
Collier du duc de Bourgogne trouvé à Moral. (Bibliolhèque de l'Arsenal; duTillet, Recherches d' antiquités ^\,.\\.)
aussi. Il se devait mieux dire de lui : « qu'il perdit honneur et chevance ce jour », que l'on ne fît du roi
96 Lons XI
Jean de France, qui vaillamment fut pris à la bataille de Poitiers.
Voici la première malaventure et fortune que ce duc avait jamais eue en toute sa vie. De toutes ses autres entreprises il en avait eu l'honneur ou le profit. Quel dommage lui advint ce jour, pour user de sa tête et mépriser conseil? Quel dommage en a reçu sa maison, et en quel état en est-elle encore, et en aventure d'être d'ici à long temps? Quantes sortes de gens lui en devinrent ennemis, et se déclarèrent, qui le jour de devant temporisaient avec lui et se feignaient amis. Et pour quelle querelle commença cette guerre? Ce fut pour un chariot de peaux de mouton, que monseigneur de Romont prit à un Suisse, en passant par sa terre. Si Dieu n'eût délaissé ledit duc, il n'est pas apparent qu'il se fût mis en péril pour si peu de chose, vu les offres qui lui avaient été faites, et contre quelles gens il avait à faire, où il n'y pouvait avoir nul acquêt, ni nulle gloire ; car pour lors les Suisses n'étaient point estimés comme ils sont pour cette heure; et n'était rien plus pauvre; et ai ouï dire à un chevalier des leurs (qui avait été des premiers ambassadeurs qu'ils avaient envoyés devers ledit duc) qu'il lui avait dit, en faisant leurs remontrances pour le démouvoir de celte guerre, que contre eux ne pouvait rien gagner; car leur pays était très stérile et pauvre, et qu'ils n'avaient nuls bons prisonniers, et qu'il ne croyait pas que les éperons et mors des chevaux de son ost ne valussent plus d'argent que tous ceux de leurs territoires ne sauraient payer de finances, s'ils étaient pris.
Retournant à la bataille, Je. roi fut bientôt averti de ce qui était advenu; car il avait maintes espies et messages par pays, la plupart dépêchés
par ma main; et en eut très grande joie; et ne lui déplaisait que du petit nombre de gens qui avaient été perdus. Et se tenait ledit seigneur, pour ces matières ici à Lyon, pour pouvoir plus souvent être averti et pour donner remède aux choses que cet homme embrassait; car le roi, qui était sage, craignait que par force ne joignit ces Suisses à lui. De la maison de Savoie, ledit duc en disposait comme du sien. Le duc de Milan était son allié. Le roi René de) Sicile] lui voulait^ mettre] son pays de Provence entre les mains. Si ces choses fussent advenues, il tenait de pays, depuis la mer de Ponant jusques à celle de Levant en son obéissance; et n'eussent ceux de notre royaume su saillir sinon par mer, si ledit duc n'eût voulu, tenant Savoye, Provence et Lorraine. Vers chacun d'eux le roi envoyait. L'une était sa sœur, madame de Savoie, qui tenait pour ledit duc; l'autre était son oncle, le roi René de Sicile, qui à grande peine écoutait ses messagers, mais envoyait tout au duc du Bourgogne. Le roi envoyait aussi vers ces ligues d'Allemagne; mais c'était à grande difficulté, pour les chemins ; et y fallait envoyer mendiants, pèlerins et semblables gens. Lesdites villes répondaient orgueilleusement, disant : « Dites au roi que, s'il ne se déclare, nous nous appointerons et nous déclarerons contre lui. » Il craignait qu'ainsi ne le fissent. De se déclarer contre ledit duc, n'avait nul vouloir; mais craignait bien encore qu'il ne sût nouvelles de ses messagers, qu'il envoyait par pays .
Or faut voir maintenant comme changea le monde après cette bataille, et commue les courages du duc de Bourgogne et de ses alliés furent mués; et comment notre roi conduisit tout sagement; et sera bel exemple pour ces seigneurs jeunes , qui follement
"'^^^^'^K^ -jr
entreprennent sans connaître ce qui leur en peut advenir, et qui aussi ne Tont point vu par expérience.. . 4 et méprisent le conseil de ceux qu'ils dussent appeler. Premièrement ledit duc propre envoya le seigneur deContay au roi, avec humbles et gracieuses paroles qui étaient contre sa coutume et nature. Regardez donc ' comment en une heure de temps se mua. Il priait au roi vouloir loyaument tenir sa trêve; il s'excusait de n'avoir été à la vue, qui se devait faire auprès d'Auxerre ; et assurait de s'y trouver de brief, là, ou ailleurs, au bon plaisir du roi. Le roi lui fît très bonne chère, l'assurant de ce qu'il demandait; car encore ne lui semblait pas temps de faire le contraire; et connaissait bien le roi la loyauté de sujets dudit duc, et voulait voir la fin de cette aventure, sans donner occasion à nulle des deux parties de s'accorder. Mais quelque bonne chère que le roi fit audit seigneur de Contay, si ouït-il maintes moqueries par la ville ; car les chansons se disaient publiquement, à la louange des vainqueurs et à la raillerie du vaincu.
Dès ce que le duc de Milan Galéas (qui pour lors vivait) sut cette aventure, il en eut grande joie, nonobstant qu'il fût allié dudit duc; car il avait fait alliance pour crainte de ce qu'il voyait audit duc de Bourgogne avoir si grande faveur en Italie. Ledit duc de Milan envoya à grand hâte vers le roi un homme de peu d'apparence, bourgeois de Milan; et par un médiateur fut adressé à moi, et m'apporta lettres dudit duc. Je dis au roi sa venue, qui me commanda l'ouïr; car il n'était point content dudit duc de Milan, qui avait laissé son alliance pour prendre celle du duc de Bourgogne; et vu encore que sa femme était sœur de la reine. La créance dudit aml)assadeur était : comme son maître le duc de Milan
ET LA MAISON DE UOL'RGOGNE 99
était averti que le roi et le duc de Bourgogne se devaient entrevoir et faire une très grande paix et alliance ensemble, ce qu-i serait au très grand déplaisir du duc son maître (et donnait des raisons pourquoi), le roi ne le devait faire, auxquelles il y avait peu d'apparence; mais il disait, à la fln de son propos, que si le roi -se voulait obliger de ne faire paix ni trêve avec ledit duc de Bourgogne, que le duc de MiJan donnait au roi cent mille ducats comptant. Quand le roi eut ouï la substance de la charge
Monnaie de Louis XI.
de cet ambassadeur, il le fit venir en sa présence (où il n'y avait que moi); et lui dit en brief : « Voici monsieur d'Argenton, qui m'a dit telle chose. Dites à votre maître que je ne veux point de son argent, et que j'en lève une fois l'an trois fois plus que lui, et de la paix et de la guerre, j'en ferai à mon vouloir ; mais s'il se repent d'avoir laissé mon alliance pour prendre celle du duc de Bourgogne, je suis content de retourner comme nous étions. » Ledit ambassadeur remercia le roi très humblement; et lui sembla bien qu'il n'était point roi avaricieux ; et supplia fort au roi qu'il voulût faire crier lesdites alliances en la forme qu'elles avaient été; et qu'il avait pouvo^-
iOO LOUIS XI .
d'obliger son maître à les tenir. Le roi lui accorda; et après dîner, furent criées, et incontinent dépêcha un ambassadeur, qui alla à Milan, où elles furent criées à grande solennité. Ainsi voilà déjà un des heurs de l'adversité et un grand homme mué, qui avait envoyé une si grande et solennelle ambassade vers le duc de Bourgogne pour faire son alliance, n'y avait que trois semaines.
Le roi René de Sicile traitait de faire ledit duc de Bourgogne son héritier, et de lui mettre Provence entre ses mains; et pour aller prendre possession dudit pays, était allé monseigneur de Ghâteau- Guyon, qui est de présent, et autres, en Piémont, pour le duc de Bourgogne, pour faire gens; et avait bien vingt mille écus comptant. Incontinent que les nouvelles vinrent, à grande peine se purentils sauver qu'ils ne fussent pris; et monseigneur de Bresse se trouva au pays, qui prit ledit argent. ï^ duchesse de Savoie, incontinent qu'elle sut les nouvelles de cette bataille, le fit savoir au roi René, excusant la chose, et le réconfortant de cette perte. Les messagers furent pris, qui étaient Provençaux, et par là se découvrit ce traité du roi de Sicile avec le duc de Bourgogne. Le roi envoya incontinent des gens d'armes près de Provence, et des ambassadeurs vers le roi de Sicile, pour le prier de venir, en l'assurant de bonne chère, ou autrement qu'il y pourvoirait par force. Tant fut conduit le roi de Sicile, qu'il vint devers le roi à Lyon ; et lui fut fait très grand honneur et bonne chère. Je me trouvai présent à leurs premières paroles à l'arrivée*; et dit Jean Cossé, sénéchal de Provence, homme de bien et de bonne maison du royaume de Naples, au roi : « Sire, ne vous émerveillez pas, si le roi mon maître, votre oncle, a ofTert au duc de Bourgogne le faire son
héritier; car il en a été conseillé par ses serviteurs, et par espécial par moi; vu que vous, qui êtes fiJs de sa sœur et son propre neveu, lui avez fait les torts si grands que de lui avoir surpris les châteaux .de Bar et d'Angers, et si mal traité en toutes ses autres affaires. Nous avons bien voulu mettre en avant ce marché avec ledit duc, afin que vous en ouissiez les nouvelles, pour vous donner envie de nous faire la raison, et connaître que le roi mon maître est votre oncle; mais nous n'eûmes jamais envie de mener ce marché jusques au bout. » Le roi recueillit très bien et très sagement ces paroles , que ledit Jean Cessé dit tout au vrai, car il conduisait bien cette matière; et à peu de jours de là furent ces différends bien accordés; et eut le roi de Sicile de l'argent, et tous ses serviteurs; et le festoya le roi avec les dames; et le fit festoyer et traiter en toutes choses selon sa nature, le plus près qu'il pût; et furent bons amis ; et ne fut plus de nouvelles du duc de Bourgogne; mais fut abandonné du roi René et renoncé de toutes parts. Voilà encore un autre malheur de cette petite adversité. Madame de Savoie, qui longtemps avait été estimée être contre le roi son frère (Louis XI), envoya un messager secret , appelé le seigneur de Montaigny , lequel s'adressa à moi, pour se réconcilier avec le roi, et allégua les raisons pourquoi elle s'était séparée du roi son frère; et disait les doutes qu'elle avait du roi. Toutefois elle était très sage, et vraie sœur du roi notre maître; et ne joignait point franchement à se séparer dudit duc, ni de son amitié ; et semblait qu'elle voulût temporiser, et attendre, comme le roi, ce qu'il serait encore de l'aventure dudit duc. Le roi lui fut plus gracieux que de coutume; et lui fit faire par moi toutes bonnes réponses; et tâchait
qu'elle vînt devers lui; et lui fut renvoyé son homme. Ainsi voilà une autre des alliances dudit duc, qui marchande à se départir de lui. De tous côtés en Allemagne se commencèrent à déclarer gens contre ledit duc, et toutes ces villes impériales, comme Nuremberg, Francfort, et plusieurs autres, qui s'allièrent avec ces vieilles et nouvelles alliances, contre ledit duc; et semblait qu'il y eût très grand pardon à lui mal faire.
Les dépouilles de son ost enrichirent fort ces pauvres gens de Suisses, qui de prime face ne coimurenl les biens qu'ils eurent en leurs mains; et par espécial les plus ignorans. Un des plus beaux et riches pavillons du monde fut départi en plusieurs pièces. Il v en eut qui vendirent grande quantité de plats et d'écuelles d'argent, pour deux grands blancs la pièce, cuidant que fut étain. Son gros diamant * (qui était un des plus gros de la chrétienté), où pendait une grosse perle, fut levé par un Suisse, et remis en son étui, puis rejeté sous un chariot, puis le revint quérir, et l'offrit à un prêtre pour un florin. Celui-là l'envoya à leurs seigneurs, qui Iqi en donnèrent trois francs. Ils gagnèrent trois (rubis) balais pareils, appelés les trois frères; un autre grand balai appelé la hotte; un autre, appelé la balle de Flandres (qui étaient les plus grandes et les plus belles pierreries que Ton eût su trouver), et d'autres biens infinis, qui depuis leur ont bien donné à connaître ce que l'argent vaut; car les victoires et estimations en quoi le roi les mit dès lors, et les biens qu'il leur a faits, leur ont fait recouvrer infini argent. Chacun
[• de Sancy, Nicolas de Haiiay, ambassal'acheta, le perla en Francej et c'est le 1 le Sancy.
ambassadeur des leurs qui vint vers le roi à ce commencement, eut grands dons de lui, en argent ou en vaisselle. Et par ce moyen les contentait de ce qu'il ne s'était déclaré pour eux ; et les renvoyait les bourses pleines, et revêtus de drap de soie. Et se prit à leur promettre pension, qu'il paya bien depuis ; mais il vit la seconde bataille avant; et leur promit quarante mille florins de Rhin, tous les ans; les vingt mille pour les villes, et les autres vingt mille pour les particuliers, qui auraient le gouvernement desdites villes- Et ne pense point mentir de dire que je crois que depuis la première bataille de Granson jusques au trépas du roi notre dit maître, lesdites villes et particuliers desdits Suisses ont amendé de notre roi d'un million de florins de Rhin. Et n'entends de villes que quatre : Berne , Lucerne , Fribourg, Zurich, et leurs cantons, qui sont leurs montagnes. Suisse en est un, qui n'est qu'un viUage. J'en ai vu de ce village un , étant ambassadeur, avec autres, en bien humble habillement, qui néanmoins disait, comme les autres, son avis. Glaris, Soleure et Unterwald s'appellent les autres cantons.
Pour revenir au duc de Bourgogne, il ramassait gens de tous côtés ; et en trois semaines s'en trouva grand nombre, qui le jour de la bataille s'étaient écartés. Il séjourna à Lausanne en Savoie; où vous, monseigneur de Vienne, les servîtes de bon conseil, en une grande maladie qu'il eut, de douleur et de tristesse, de cette honte qu'il avait reçue. Et à bien dire la vérité, je crois que jamais depuis il n'eut l'entendement si bon qu'il avait eu auparavant celte bataille. De cette grande assemblée et nouvelle armée qu'il avait faite, j'en parle par le rapport de monseigneur le prince de Tarente, qui le conta au roi en ma présence. Ledit prince, environ un an avant,
était venu vers ledit duc, très bien accompagné, espérant d'avoir sa fille et seule héritière; et semblait bien fils de roi, tant de sa personne que de son accoutrement et de sa compagnie; et le roi de Naples, son père, montrait bien n'y avoir rien épargné. Toutefois ledit duc avait dissimulé cette matière; et entretenait pour lors madame de Savoie, pour son fils, et autres ; par quoi ledit prince de Tarente, appelé don Frédéric d'Aragon, et aussi ceux de son conseil, mal contents des délais, envoyèrent devers le roi un officier d'armes bien entendu ; lequel vint supplier au roi donner sauf-conduit audit prince, pour passer par le royaume, et retourner vers le roi son père, lequel l'avait mandé. Le roi l'octroya très volontiers; et lui semblait bien que c'était à la diminution du crédit et renommée dudit duc de Bourgogne. Toutefois avant que le messager fût de retour, étaient jà assemblées plusieurs des ligues d'Allemagne , et logées auprès dudit duc de Bourgogne. Ledit prince prit congé dudit duc, le soir de devant la bataille, en obéissant au commandement du roi son père ; car à la première bataille s'était trouvé comme homme de bien. Aussi disent aucuns qu'il usa de votre conseil, monseigneur de Vienne; car je lui ai ouï dire et témoigner, quand il fut devers le roi arrivé, et au duc d'Ascoli, appelé le comte Julio, et à plusieurs autres, que de la première et seconde bataille en avez écrit en Italie, et dit ce qui en advint, plusieurs jours avant qu'elles fussent faites.
Comme j'ai dit, au partement dudit prince, étaient logées plusieurs de ces alliances assez près dudit duc; et venaient pour le combattre allans lever le siège qu'il avait devant Morat, petite ville près de Berne, qui appartenait à monseigneur de Romont. ï esdits alliés, comme il me fut dit par ceux qui
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y étaient , pouvaient bien être trente et un mille hommes de pied, bien choisis et bien armés; c'est à savoir onze mille piques, dix mille hallebardes, dixmille coulevrines, et quatre mille hommes à cheval. Lesdites alliances n'étaient point encore toutes assemblées; et ne se trouva à la bataille que ceux dont j'ai parlé, et suftisciit bien. Monseigneur de Lorraine y arriva à peu de gens, dont fort bien lui en prit depuis; car ledit duc de Bourgogne tenait lors toute sa terre. Audit duc de Lorraine prit bien de ce qu'on s'ennuyait de lui en notre cour; et crois bien qu'il ne sut jamais la vérité ; mais quand un grand homme a tout perdu le sien, il ennuie le plus souvent à ceux qui le soutiennent. Le roi lui avait donné un petit d'argent, et le fît conduire avec bon nombre de gens d'armes au travers du pays de Lorraine ; lesquels le mirent en Allemagne, et puis retournèrent. Ledit seigneur de Lorraiue n'avait pas seulement perdu son pays de Lorraine, mais la comté de Vaudemont, et Ja plupart de Barrois; car le demeurant le roi le tenait. Ainsi ne lui était rien demeuré; et qui pis était, tous ses sujets avaient fait serment audit duc de Bourgogne, et sans contrainte, et jusques aux serviteurs de sa maison ; par quoi semblait qu'il y eut peu de ressource à son fait; toutefois Dieu demeure toujours le juge, pour déterminer de telles causes, quand il lui plait.
Après que le duc de Lorraine fut passé, comme j'ai dit, et quand il eut chevauché aucuns jours, il arriva vers lesdites alliances, peu d'heures avant la bataille, et avec peu de gens; et lui porta ce voyage grand honneur et grand profit; car si autrement en fût allé, il eût trouvé peu de recueil. Sur l'heure qu'il fut arrivé , marchaient les batailles d'un côté et d'autre; car lesdites alliances avaient jà été logées
deux jaurs ou plus, auprès du duc de Bourgogne en lieu fort. A peu de défense fut déconfit ledit duc, et mis en fuite ; et ne lui prit point comme de la bataille précédente , où il n'avait perdu que sept hommes d'armes. Et cela advint pource que lesdits Suisses n'avaient point de gens de cheval ; mais à cette heure-ci, dont je parle, qui fut près Morat, y avait, de la part desdiles alliances, quatre mille hommes de cheval bien montés, qui chassèrent très loin les gens dudit duc de Bourgogne; et si joignirent leur bataille à pied avec les gens de pied du duc, qui en avait largement; car sans ses sujets et aucuns Anglais qu'il avait en grand nombre, il lui était venu de nouveau beaucoup de gens du pays de Piémont, et autres des sujets du duc de Milan, comme j'ai dit. Et me dit ledit prince de Tarente, quand il fut arrivé devers le roi, que jamais n'avait vu si belle armée ; et qu'il avait compté et fait compter Farmée en passant sur un pont; et y avait bien trouvé vingt et trois mille hommes de solde, sans le reste qui suivait l'armée, et qui était pour le fait de l'artillerie. A moi me semble ce nombre très grand, combien que beaucoup de gens parlent de milliers, et font les armées plus grosses qu'elles ne sont, et en parlent légèrement. Le seigneur de Gontay, qui arriva vers le roi, tôt après 1-a bataille, confessa au rôi, moi présent, qu'en ladite bataille étaient morts huit mille hommes, du parti dudit duc, prenant gages de lui, et d'autres menues gens assez. Et crois, à ce que j'en ai pu entendre, qu'il y avait bien dix-huit mille personnes en tout; et était aisé à croire, tant pour le grand nombre de gens de cheval, qu'il y avait, qu'avaient plusieurs seigneurs d'Allemagne, qu'aussi pour ceux qui étaient encore au siège devant ledit Morat. Le duc fuit jusques en Bourgogne, bien désolé, comme
mÊÊâ I
raison était ; et se tint en un lieu appelé la Rivière, où il rassemblait des gens tant qu'il pouvait. Les Allemans ne chassèrent que ce soir, et puis se retirèrent sans marcher après lui.
§ 13. — DÉSESPOIR DU DUC DE BOURGOGNE. — REWÉ d'ANJOU
s'empare de NANCY (6 octobre 4476). -- cbarles le téméraire ASSIÈGE CETTE VILLE ET Y TROUVE LA MORT (5 janvier 1477). — JUGEMENT DE COMMINES SUR LE DUC DE BOURGOGNE.
(Commines, Mémoires^ ch. vi à vui.)
Pour continuer mon propos, faut parler du duc du Bourgogne ; lequel après la fuite de cette bataille de Morat (qui fut en l'an mil quatre cent septante-six) s'était retiré à l'entrée de Bourgogne, et en un lieu appelé la Rivière, auquel lieu il séjourna plus de six semaines, ayant encore cœur de rassembler gens. Toutefois il y besognait peu, et se tenait comme solitaire ; et semblait plus qu'il faisait par obstination ce qu'il faisait, qu'autrement, comme vous entendrez, car la douleur qu'il eut de la première bataille de Granson fut si grande, et lui troubla tant les esprits, qu'il en tomba en grande maladie; et fut telle, que sa colère et chaleur naturelle étaient si grandes qu'il ne buvait point de vin, mais le matin buvait ordinairement de la tisane, et mangeait de la conserve de roses pour se rafraîchir. Ladite tristesse mua tant sa complexion, qui lui fallait boire le vin bien fort sans eau; et pour lui faire retirer le sapg au cœur, mettaient des étoupes ardentes dedans des ventouses, et les lui passaient en cette chaleur à l'endroit du cœur. Et de ce propos, vous. Monseigneur de Vienne, en savez mieux que moi, comme
celui qui lui aidâtes à passer cette maladie, et lui l'ites faire la barbe, qu'il laissait croître; et, à mon avis, oncques puis ladite maladie, ne fut si sage qu'auparavant, mais beaucoup diminué de son sens. Et telles sont les passions de ceux qui jumais n'eurent adversité, et qui, après semblables infortunes, ne cherchent les vrais remèdes , et par espéciaJ les princes, qui sont orgueilleux; car en ce cas et en semblables, le premier refuge est retourner à Dieu, et penser si en rien on l'a offensé, et s'humilier devant lui et connaître ses méfaits ; car c'est lui qui détermine de tels procès, sans qu'on lui puisse proposer nulle erreur. Après cela, fait grand bien' de parler à quelque ami de ses privés, et hardiment devant lui plaindre ses douleurs, et n'avoir point de honte de montrer sa douleur devant l'espécial ami; car cela allège le cœur et le réconforte ; et les esprits reviennent en leur vertu, parlant ainsi à quelqu'un en conseil ; ou bien faut prendre autre remède, par quelque exercice et labeur (car il est force, puisque nous sommes hommes, que telles douleurs passent avec passion grande, ou en public ou en particulier), et non point prendre le chemin que prit ledit duc de se cacher, ou de se tenir solitaire ; mais faire le contraire, et chasser toute austérité. Car pour ce qu'il était terrible à ses gens, nul ne s'osait avancer de lui donner nul confort ou conseil, mais le laissaient faire à son plaisir, craignant que si aucune chose lui eussent remontré, qu'il ne leur en fût mal pris.
Pendant ces six semaines, ou environ, qu'il séjourna avec bien peu de gens (qui n'était point de merveilles, après avoir perdu deux si grosses batailles, comme vous avez ouï) et que plusieurs nouveaux ennemis se furent déclarés, et les amis refroidis, et les sujets rompus et défaits, qui commençaient à entrer en
murmure, et avoir leur maître en mépris, comme est bien de coutume (comme j'ai dit) après telles adversités, plusieurs petites places furent prises sur lui en cette Lorraine : comme Vaudemont, et puis Épinal, et autres après; et de tous côtés se commencèrent à éveiller gens pour lui courre sus; et les plusméchans étaient les plus hardis. Et sur ce bruit, le duc de Lorraine assembla quelque peu de gens et de peuple, et se vint loger devant Nancy. Des petites villes d'environ, il en tenait la plupart; toutefois le duc de Bourgogne tenait encore le Pont-â-Mousson, à quatre lieues près dudit Nancy, ou environ. Entre ceux qui étaient dedans assiégés, était un de la maison de Croy, appelé monseigneur de Bevres, bon chevalier et honnête; il avait gens de pièces. Et entre les autres aussi était dedans un Anglais, appelé Gohin, très vaillant homme, de petite lignée; et l'amenai avec autres de la garnison de Guynes au service dudit duc. Ledit Gohin avait environ trois cents Anglais sous lui en ladite place; et combien qu'ils ne fussent point pressés de batterie, ni d'approches , si leur ennuyait-il de ce que ledit duc de Bourgogne mettait tant à les secourir; et à la vérité il avait grand tort qu il ne s'approchait, car là où il était, c'était loin du pays de Lorraine; et n'y pouvait plus de rien servir; car il avait mieux besoin de défendre ce qu'il possédait, que de courre sus aux Suisses pour se cuider venger de son dommage. Mais son obstination lui porta grand dommage, et de ce qu'il ne prenait conseil que de lui ; car quelque dililigence qu'on fit de le solliciter de secourir cette place, il séjourna, sans nul besoin, audit lieu de la Rivière, six semaines ou environ, et s'il eût fait autrement, il eût aisément secouru ladite place; car ledit duc de Lorraine n'avait comme point de gens
(levant; et en gardant le pays de Lorraine, il avait toujours son passage pour venir de ses autres seigneuries passer par Luxembourg et par Lorraine pour aller en Bourgogne. Par quoi, si la raison eût été en lui telle qu'elle avait été autrefois, il y devait faire autre diligence.
Pendant que ceux qui étaient dedans Nancy attendaient leur secours, ledit Cohin, dont j'ai parlé, qui était chef de cette bande d'Anglais qui étaient dedans, fut tué d'un canon, qui fut grand dommage audit duc de Bourgogne ; car la personne d'un seul homme est aucunes fois cause de préserver son maître d'un grand inconvénient, encore qu'il ne soit né de maison, ni de lignée grande, mais que seulement le sens et la vertu y soient. Et en cet article ai connu au roi, notre maitre, un grand sens; car jamais prince n'eut plus grande crainte de perdre ses gens que lui. Incontinent que ledit Cohin fut mort , les Anglais qui étaient sous lui commencèrent à murmurer et à se désespérer du secours ; et ne connaissaient point bien la petite force du duc de Lorraine, et les grands moyens qu'avait le duc de Bourgogne de recouvrer gens; mais par le long temps qu'il y avait que les Anglais n'avaient eu guerres hors de leur royaume, ils n'entendaient point bien le fait des sièges. Et, en effet, se mirent à vouloir parlementer; et dirent audit seigneur de Bèvres, qui était chef en la ville, que s'il n'appointait, ils appointeraient sans lui. Combien qu'il fût bon chevalier, si avait-il peu de vertu, et usa de grandes prières et de grandes remontrances. Et crois que si plus audacieu sèment il eût parlé, il lui en fût mieux pris, sinon que Dieu en eût ainsi ordonné, et cela croirais-je mieux; car il ne fallait que tenir encore trois jours, qu'ils n'eussent eu. du secours. Mais pour abréger, il complut et se consentit
ET LA MAISON DE BOURGOGNE lil
aux dessusdits Anglais, et rendit la place au duc de Lorraine, saufs leurs personnes et biens.
Le lendemain, ou, pour le plus tard, deux jours après ladite place rendue , le duc de Bourgogne arriva auprès, bien accompagné, selon le cas; car il lui était venu quelques gens du quartier de Luxembourg, qui venaient de ses autres seigneuries. Et se trouvèrent ledit duc de Lorraine et lui; toutefois il n'y eut rien d'importance, parce que ledit duô de Lorraine n'était assez fort. Ledit duc de Bourgogne se mit encore après son échec à remettre le siège devant Nancy; et lui eût mieux valu n'avoir jà été si obstiné en sa demeure; mais Dieu prépare tels vouloirs extraordinaires aux princes, quand il lui plaît muer leur fortune. Si ledit seigneur eût voulu user de conseil, et bien garnir les petites places d'entour, il eût en peu de temps recouvré la place ; car ejle était très mal pourvue de vivres ; et y avait assez et trop de gens pour la tenir bien à détroit; et eût pu rafraîchir son armée, et la refaire; mais il le prit par autre bout.
Or, faut retourner à notre matière principale, et à ce siège que ledit duc tenait devant Nancy, qui était au cœur d'hiver, avec peu de gens, mal armés, mal payés, et beaucoup de malades, et des plus grands qui pratiquaient contre lui (comme vous oyez). Et tous en général murmuraient, et méprisaient tous ses œuvres, comme est bien de coutume en temps d'adversité, comme j'ai bien dit au long ici devant. Étant en ce pauvre appareil, le duc de Lorraine traita vers ces vieilles et nouvelles alliances *, que j'ai nommées ci-devant, d'avoir gens, pour combattre le duc de Bourgogne, qui était devant Nancy. Toutes
d. Les anciens cantons suisses.
ces villes y furent très enclines; ne restait qu'à trouver argent. Le roi le réconfortait fort d'ambassadeurs qu'il avait envoyés vers les Suisses: et aussi lui fournit quarante mille francs, pour aider à payer les Allemands; et si avait monseigneur de Craon, qui était son lieutenant en Champagne, logé en Barrois, avec sept ou huit cents lances, et des francsarchers bien accompagnés de bons chefs de guerre. Tant fit le duc de Lorraine avec la faveur et argent du roi, qu'il tira grand nombre d'Allemands, tant de pied que de cheval; car outre ce qu'il paya, ils en fournirent à leurs dépens. Aussi avait avec lui largement gentilshommes de ce royaume; et puis cette armée du roi était logée en Barrois, comme j'ai dit; laquelle ne faisait nulle guerre, mais voyait qui aurait du meilleur. Et vint ledit duc de Lorraine loger à Saint-Nicolas près Nancy, avec ces Allemands dessusdits.
Le duc de Lorraine, et les Allemands qui étaient en sa compagnie, délogèrent de Saint-Nicolas, pour aller combattre ledit duc de Bourgogne. Et ce propre jour vint au devant d'eux le comte de Campobache, achever son entreprise ;^t se rendit des leurs, avec environ huit vingts hommes d'armes ; et lui déplaisait bien que pis n'avait pu faire à son maître. Ceux de dedans Nancy étaient bien avertis des traités dudit comte, qui leur aidait bien à donner cœur de tenir. Avec cela entra un homme, qui se jeta aux fossés, qui les assura de secours; car autrement étaient sur le point de se rendre; et si n'eût été les dissimulations dudit comte, ils n'eussent point tenu jusques lors; mais Dieu voulut achever ce mystère.
Le duc de Bourgogne, averti de cette venue, tint quelque peu de conseil (combien qu'il ne l'avait point fort accoutumé, mais usait communément de son
ET LA MAISON DE BOURGOGNE l!B
propre sens) ; et fut l'opinion de plusieurs, qu'il se retirât au Pont-à-Mousson, près de là, et laissât de ses gens es places qu'il tenait environ Nancy, disant que si tôt que les Allemands auraient ravitaillé Nancy, ils s'en iraient, et serait l'argent failli au duc de Lorraine, qui de longtemps ne rassemblerait tant de gens, et que ravitaillement ne saurait être si grand, qu'avant que la moitié de l'hiver fût passé, ils ne fussent aussi à détroit, comme ils étaient lors; et que cependant ledit duc rassemblerait gens; car j'ai entendu, par ceux qui le pensaient savoir, qu'ils n'avaient point en l'ost quatre mille hommes; dont il n'y en avait que douze cents en état pour combattre. D'argent avait assez ledit duc ; car il avait au château de Luxembourg, qui était près de là, bien quatre cent cinquante mille écus; et de gens eùt-il assez recouvré; mais Dieu ne lui voulut faire cette grâce que de recevoir ce sage conseil, ni connaître tant d'ennemis logés de tous côtés environ de lui ; et choisit le pire parti; et avec paroles d'hommes insensés, délibéra d'attendre la fortune, nonobstant toutes les remontrances qu'on lui avait faites du grand nombre des Allemands, qui étaient avec ledit duc de Lorraine, et aussi de l'armée du roi, logée près de lui; et conclut la bataille, avec ce petit -nombre de gens épouvantés qu'il avait.
A l'arrivée du comte de Gampobache vers le duc de Lorraine, les Allemands lui firent dire qu'il se retirât, et qu'ils ne voulaient nuls traîtres avec eux; et ainsi se retira à Condé, un château et passage près de là, qu'il rempara de charrettes et d'autres choses le mieux qu'il pût, espérant que fuyant le duc de Bourgogne, et ses gens, il en tomberait en sa part, comme il lit assez. Ce n'était pas le principal traité qu'eût ledit comte de Campo-
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bâche, que celui du duc de Lorraine; mais peu devant son parlement, parla à d'autres et avec ceuxlà conclut, pour ce qu'il ne voyait point qu'il pût mettre la main sur le duc de Bourgogne, qu'il se tournerait de Tautre part, quand viendrait l'heure de la bataille; car plutôt ne voulait partir ledit comte, afin de donner plus^ grand épouvantemcnt à tout l'ost dudit duc; mais il assurait bien que, si le duc de Bourgogne fuyait, qu'il n'en échapperait jamais vif; et qu'il laisserait treize ou quatorze personnes qui lui seraient sûres, les uns pour commencer la fuite, dès ce qu'ils verraient marcher les Allemands, et les autres qui auraient Pœil sur ledit duc, s'il fuyait, pour le tuer en fuyant. Et en cela n'y avait point de faute; car j'en ai connu deux ou trois de ceux qui demeurèrent pour tuer ledit duc. Après que ces grandes trahisons furent conclues, il se retira dedans l'ost; et puis se retourna contre son maître, quand il vit arriver lesdits Allemands, comme j'ai dit; et puis quand il vit que lesdits Allemands ne le voulaient en leur compagnie, alla, comme dit est, en ce lieu de Condé.
Lesdits Allemands marchèrent; et avec eux était grand nombre de gens de cheval de deçà qu'on y laissa aller. Beaucoup d'autres se mirent aux embûches près du lieu, pour voir si le duc serait dé-*confit, pour happer quelque prisonnier ou autre butin. Et ainsi pouvez voir en quel état s'était mis ce pauvre duc de Bourgogne, par faute de croire conseil. Après que les deux armées furent assemblées, la sienne, qui jà avait été déconfite par deux fois, et qui était de peu de gens et mal en point, fut incontinent tournée en déconfiture, et tous morts ou en fuite. Largement se sauvèrent; le demeurant y fut mort ou pris. Et entre autres, y mourut sur le
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champ ledit duc de Bourgogne *. Et ne veux point parler de la manière, pourtant que je n'y étais
point; mais m'a été conté de la mort dudit duc par ceux qui le virent porter par terre; et ne le purent
i. Il fut d'abord enterré à Nancy, mais Philippe II le fit transporter dans l'église de Bruges et lui fit élever ainsi qu'à Marie, sa fille, seule héritière de la maison de Bourgogne, deux très beaux tombeaux qu'on y voit encr
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secourir, parce qu'ils étaient prisonniers; mais à leur vue ne fut point tué, mais par une grande flotte de gens, qui y survinrent, qui le tuèrent, et le dépouillèrent en la grande trouble sans le connaître. Et fut ladite bataille cinquième jour de janvier, en Tan mille quatre cent septante-six, veille des Rois.
J'ai depuis vu un signet à Milan, que maintes fois j'avais vu pendre à son pourpoint, qui était un anneau; et y avait un fusil entaillé en un camaïeu, où étaient ses armes; lequel fut vendu pour deux ducats audit lieu de Milan. Celui qui lui ôta, lui fut mau-vais valet de chambre. Je l'ai vu mainte fois habiller et déshabiller en grande révérence , et par grands personnages; et à cette dernière heure lui étaient passés ses honneurs; et périt lui et sa maison, comme j'ai dit, au lieu-oii il avait consenti par avarice de bailler le connétable, et peu de temps après. Dieu lui veuille pardonner ses péchés ! Je 4'ai vu grand et honorable prince, et autant estimé et requis de ses voisins, un temps a été, que nul prince qui fût en chrétienté, ou par aventure plus. Je n'ai vu nulle occasion pourquoi plus tôt il dût avoir encouru l'ire de Dieu, que de ce que toutes les grâces et honneurs, qu'il avait reçus en ce monde, il les estimait tous être procédés de son sens et de sa vertu, sans les attribuer à Dieu, comme il devait. Et à la vérité, il avait de bonnes et vertueuses parties en lui. Nul prince ne le passa jamais de désirer nourrir grandes gens, et les tenir bien réglés. Ses bienfaits n'étaient point fort grands, pour ce qu'il voulait que chacun s'en ressentît. Jamais nul- plus libéralement ne donna audience à ses serviteurs et sujets. Pour le temps que je l'ai connu, il n'était point cruel ; mais le devint peu avant sa mort (qui était mauvais signe de longue durée). 11 était fort
pompeux en habillements, et en toutes autres choses, et un peu trop. Il portait fort grand honneur aux ambassadeurs et gens étrangers. Ils étaient fort bien festoyés et recueillis chez lui. II désirait grande gloire, qui était ce qui plus le mettait en ses guerres que nulle autre chose; et eut bien voulu ressembler à ces anciens princes, dont il a été tant parlé après leur mort; et était autant hardi comme homme qui ait régné de son temps.
DÉMEMBREMENT DE L'ÉTAT BOURGUIGNON AU PRO- FIT DE LA FRANCE. — MARIAGE DE L'HÉRITIÈRE DE CHARLES LE TÉMÉRAIRE AVEC UN ARCHIDUC D'AU- TRICHE. - PAIX D'AR RAS. (1477-1182.)
§ 4. — AîTiTUDE DE LOUIS XI LORSQU'IL EUT REÇU LA NOU- VELLE DE LA DÉFAITE ET DE LA MORT DE CHARLES LE TÉMÉ- RAIRE.
(Gommines, Mémoires, 1. v, ch. x.)
Pour toujours continuer ma matière, le roi, qui avait jà ordonné postes en ce royaume, et paravant n'y en avait point eu jamais, fut bientôt averti de cette déconfiture du duc de Bourgogne; et à chacune heure en attendait des nouvelles, à cause des avertissements qu'il avait eus paravant de l'arrivée des Allemands, et de toutes autres choses qui en dépendaient. Et y avait beaucoup de gens qui avaient les oreilles bien ouvertes à qui premier les ouïrait, pour les lui aller dire; car il donnait volontiers quelque chose à celui qui premier lui apportait quelques grandes nouvelles, sans oublier les messagers : et si prenait plaisir à en parler avant qu'elles fussent venues, disant : « Je donnerai tant h celui qui pre-
« mier m'apportera des nouvelles. » Monseigneur du Bouchage et moi, eûmes (étant ensemble) le premier message de la bataille de Morat, et ensemble le dîmes au roi ; lequel nous donna à chacun deux cents marcs d'argent. Monseigneur de Lude, qui couchait hors du Plessis, sut le premier l'arrivée du chevaucheur, qui apporta les lettres de cette bataille de Nancy, dont j'ai parlé : il demanda au chevaucheur ses lettres, qui ne les lui osa refuser, pour ce qu'il était en grande autorité avec le roi. Ledit sergneur de Lude vint fort matin (et était à grand peine jour) heurter à l'huis plus prochain du roi. On lui ouvrit ; et bailla lesdites lettres qu'écrivait monseigneur de Craon, et autres; mais nuln'acertenait, par les premières lettres, de la mort; mais aucuns disaient qu'on l'avait vu fuir, et qu'il s'était sauvé *. Le roi de prime face fut tant surpris de la joie qu'il eut de cette nouvelle, qu'à grande peine sut-il quelle contenance tenir. D'un côté doutait, s'il était pris des Allemands, qu'ils ne s'accordassent à lui pour grande somme d'argent, qu'aisément ledit duc leur pourrait donner. D'autre côté était en souci, s'il était échappé, ainsi déconfit la tierce fois, s'il prendrait ses seigneuries de Bourgogne ou non ; et lui semblait qu'aisément il les pourrait prendre; vu que tous les gens de bien du pays étaient presque tous morts en ces trois batailles. Et sur ce point était sa résolution (ce
1. Le duc de Bourgogne prit le galop entre la ville et la montagne dans le dessein de gagner le chemin de Metz; mais il fut arrêté au passage d'un ruisseau où son cheval s'embourba. Il fut tué de trois coups, un au fondement, un à la cuisse, un autre à la tête. Le châtelain de Saint-Dié qui le tua, ayant appris que c'était le .prince, en mourut de regret. Il se nommait Claude de Bazemont.
que peu de gens, comme je crois, ont su, excepté moi) que si ledit duc était sain de sa personne, il ferait entrer son armée qui était en Champagne et Barrois, incontinent en Bourgogne, et saisir le pays, à l'heure de ce grand épouvantement. Et dès ce qu'il serait dedans, avertirait ledit duc qu'il le faisait à l'intention de le lui sauver, et garder que les Allemands ne le détruisissent; pour que ladite duché était tenue en souveraineté de lui; laquelle il n'eut voulu pour rien tomber es mains desdits Allemands; et que ce qu'il en aurait pris, lui serait par lui rendu. Et sans difficulté ainsi Teût-il fait ; ce que beaucoup de gens ne croyaient point aisément. Aussi ne saventils la raison qui l'eût mu; mais ce propos lui mua, quand il sut la mort dudit duc.
Dès que le roi eut reçu ces lettres dont j'ai parlé (lesquelles, comme j'ai dit, ne disaient rien de la mort), envoya en la ville de Tours quérir tous les capitaines, et plusieurs autres grands personnages, et leur montra les lettres. Tous en firent signe de grande joie; et semblait à ceux qui regardaient les choses de bien près, qu'il y en avait assez qui s'y efforçaient; et nonobstant leurs gestes, ils eussent mieux aimé que le fait dudit duc fût allé autrement. La cause en pourrait être, parce que paravant le roi était fort craintif, et ils se doutaient que, s'il se trouvait tant délivré d'ennemis, qu'il ne voulût muer plusieurs choses, et par spécial états et offices; car il y en avait beaucoup en la compagi;iie, lesquels en la question du bien public, et autres du duc de Guyenne son frère, s'étaient trouvés contre lui. Après avoir un peu parlé aux dessusdits, il ouït la messe ; et puis fit mettre la table en sa chambre, et les fit tous dîner avec lui, et y était son chancelier, et aucunes gens de conseil; et en dînant parla tou-
jours de ces matières. Et sais bien que moi, et autres, primes garde comme dîneraient, et de quel appétit, ceux qui étaient en cette table ; mais à la vérité (je ne sais si c'était de joie ou de tristesse), un seul par semblant ne mangea la moitié de son saoul, et si n'étaient-ils point honteux de manger avec le roi; car il n'y avait celui d'entre eux, qui bien souvent n'y eut mangé.
Au lever de table, le roi se tira à part, et donna à aucuns des terres qu'avait possédées le duc de Bourgogne, si ainsi était qu'il fût mort; et dépêcha le bâtard de Bourbon, amiral de France, et moi; et nous bailla pouvoirs nécessaires pour mettre en son obéissance tous ceux qui s'y voudraient mettre. Et nous commanda partir incontinent, et que nous ouvrissions toutes lettres de postes et messagers, que nous rencontrerions en allant, afin que fussions avertis si ledit duc était mort ou vif. Nous partîmes et fîmes grande diligence, nonobstant qu'il faisait le plus grand froid que j'aie vu faire de mon temps. Nous n'eûmes point fait une demi -journée, que nous rencontrâmes un messager, à qui nous fîmes 'bailler ses lettres, qui contenaient que ledit duc avait été trouvé entre les morts, et spécialement par un page italien, et par son médecin, appelé maître Loupe, natif de Portugal, lequel certifiait à monseigneur de Craon que c'était le duc son maître; lequel incontinent en avertit le roi.
§ 2. — LOUIS XI s'empare du duché et du comté de bourgogne (janvier-février 1477).
(Co m mi nés, Mémoires, 1. VI, eh. le»".)
Cependant que le roi mettait en sa main les villes et places dessusdites es marches de Picardie,
son armée était en Bourgogne ; dont était chef, quant à l'apparence, le prince d'Orange (qui encore règne aujourd'hui), natif et sujet de la comté de Bourgogne; mais assez nouvellement était devenu ennemi du duc Charles, pour la deuxième fois. Ainsi le roi s'en aida, pource qu'il était grand seigneur, tant en la comté qu'en la duché de Bourgogne, et aussi bien apparenté et aimé. Monseigneur de Graon était lieutenant du roi, et avait la charge de l'armée, et était celui à qui le roi en avait la fiance; et aussi il était sage homme, et sûr pour son maître, mais un peu trop aimant son profit. Ledit seigneur de Graon, quand il approcha de Bourgogne, envoya ledit prince d'Orange, et autres devant à Dijon, leur faire les remontrances nécessaires, et demander obéissance pour le roi, lesquels y besognèrent si bien, et principalement par le moyen dudit prince d'Orange, que ladite ville de Dijon, et toutes les autres de la duché de Bourgogne, se mirent en l'obéissance du roi, et plusieurs de la comté, comme Auxonne et quelques autres châteaux, tinrent pour la damoiselle de Bourgogne. Audit prince d'Orange, furent promis de beaux états; et davantage de lui mettre entre les mains toutes les places qui étaient en ladite comté de Bourgogne, qui étaient de Ja succession du prince d'Orange, son grand-père, et dont il avait question contre messeigneurs de Chàteau-Guyon, ses oncles ; lesquels il disait avoir été favorisés par ledit duc Charles; car leur débat avait été plaidoyé devant lui, par plusieurs fois, en grande solennité. Et ledit duc, étant fort accompagné de clercs, donna un appointement contre ledit prince, au moins comme il disait ; pour laquelle cause il laissa le service dudit duc, et vint devers le roi. Nonobstant cette promesse, quand ledit seigneur de Craon se trouva pos-
sesseur des choses dessusdites, et qu'il avait entre ses mains les meilleures places que pût avoir ledit prince, et qui étaient de cette succession, il ne les voulut point bailler audit prince d'Orange, pour nulles requêtes qu'il lui en sut faire. Si lui en récrivit le roi par plusieurs fois, sans nulle fiction. Connaissait bien que ledit seigneur de Craon tenait de mauvais termes audit prince d'Orange ; mais encore craignait-il de déplaire audit seigneur de Graon, qui avait toute la charge dudit pays; et ne cuidait point que ledit prince eût cœur ni façon de rebeller ledit pays de Bourgogne, comme il fit, au moins une grande partie. Mais pour cette heure, laisserai ce propos, jusques à un autre lieu.
§ 3. — LETTRE DE LA DUCHESSE MARIE D:: BGUnCOG.NE A SES OFFICIERS, AUX GRANDS, AUX ÉTATS ET AUX VILLES DU DUCHÉ
(c Vous êtes informés que la duché de Bourgogne ne fut oncques du domaine de la couronne de France, mais d'une lignée qui avait autre nom et autres armes quand, par la mort du jeune duc Philippe, elle vint et échut au roi Jean qui le donna à son fils Philippe pour lui et toute sa postérité quelconque; il n'est donc aucunement de la nature des apanages de France. Aussi, la comté de Charolais fut acquise par lui du comte d'Armagnac, et les comtés de Mâcon et d'Auxerre ont été transportés par le traité d'Arras à feu mon aïeul, pour lui et ses hoirs mâles et femelles. Vous remontrerez ces choses, si ne l'avez fait. Je les ai déjà expliquées au roi, qui fait savoir qu'il ne veut rien ôter de mon héritage. Ainsi vous tacherez d'obtenir un délai. Si le gouverneur de
Champagne ne se veut contenter de mes raisons, disposez-vous à tenir le pays en mon obéissance, à garder les meilleures places, et, Dieu aidant, vous aurez brièvement soulagement par appointement ou autre voie. Le temps n'est pas pour asseoir sièges.
« Au regard de la comté, il n'est pas besoin que ceux qui me veulent ôter le mien d'un côté songent à me le garder de l'autre : appointez avec les Allemands et faites conclure la chose par Simon de Cléron ; au surplus, croyez le porteur en tout ce qu'il vous dira. » En post-scriptum on lisait : « Recommandez-moi aux prélats, nobles et villes de par delà, auxquels je prie qu'ils retiennent toujours en leurs courages la foi de Bourgogne, quand ores ils seraient contraints d'autrement en parler. »
Signé : « Marie, »
§ 4. — MANDEMENT ADRESSÉ PAR l'ORDRE DU ROI AUX OFFI- CIERS DE DIJON POUR LES INSTRUIRE DE SES DROITS SUR LE DUCHÉ ET LE COMTÉ DE BOURGOGNE (1417).
« Le roi a été affligé que vous ayez été traités autrement qu'il entendait; car il voulait que vous fussiez mieux traités qu'autres bonnes villes. Pour y donner provision, il a appelé à ce gouvernement messire Charles d'Amboise, qui, lorsqu'il a déjà été dans ce pays, a fait faire justice à chacun autant du pauvre qu'au riche, et s'est grandement conduit au fait de la guerre. Le roi lui a écrit et mandé par nous qu'il vous traite bien doucement; qu'il vous délivre de toutes les oppressions et mangeries, et qu'il vous entretienne bonne intelligence. De gens de guerre il n'en conservera chez vous que de sa solde et de son ordonnance; et si nuls autres y demeurent, ils seront
payés, afin qu'ils ne prennent rien sur le peuple, et qu'ils ne fassent aucune violence. Ainsi, en tous les cas, ayez donc recours à lui, il vous fera faire justice comme il vous appartiendra.
Portrait de Marie de Bourgogne.
« Messieurs, le roi vous mercie de la bonne loyauté que vous avez tenue envers lui et de l'obéissance que le sénéchal a trouvée entre vous. Le roi vous prie que toujours la veuillez continuer. Vous savez que vous êtes anciennement le vrai patrimoine de la couronne de France, et le vrai héritage du roi; et êtes bien avertis que l'apanage de la couronne de France ne peut venir à fille. Par le trépas de Charles, le duché est retourné de plein droit à la couronne, dont le roi a délibéré de ne jamais se séparer. L'ordonnance expresse de l'apanage est faite de si longtemps et fondée en si grande raison, que nul ne le peut rompre. Si ladite ordonnance n'eût été toujours
observée, le royaume ne fût pas toujours demeure en son entier comme il est à présent, grâce à Dieu; car, quand des princes issus de la maison de France eussent eu aucune fille pour seule héritière, eile eût pu prendre et épouser un prince étranger et ennemi du royaume, comme fait aujourd'hui madame Marie, qui épouse un prince d'Autriche sans le consentement de ses plus proches parents.
« De même la comté de Bourgogne appartient de droit au roi, comme le roi le fera apparoir par Chartres et enseignements en temps et lieu, quand besoin sera. Est le roi délibéré (décidé), au plaisir de Dieu et de Notre-Dame, d'y mettre à la saison qui vient, une si bonne armée, et de la fournir si bien d'artillerie et autres choses nécessaires, qu'avec l'aide de Dieu, de vous et de ceux du pays, il la remettra en son obéissance.
« Messieurs, le roi désirant que, tandis que le gouvernement sera occupé à la guerre, vous ayez quelque homme de bien résidant la plupart du temps en cette bonne ville, il a créé grand sénéchal de ce pays, M. de la Roche, que bien connaissez et qui est du pays, pour vous aider et secourir en toutes vos affaires. »
§ 5. — ItlÂRUGË DE L^BKRITliRE DE CHARLES LE TÉMÉRAIRE, MARIE DE BOORGOONË, AVEC MAXIMILIEN, ARCHIDUC d'AU- TRiCHE (août 1477).
(Commines, Mémoires, 1. Vï, ch. m.)
Environ de ladite damoiselle de Bourgogne était parlé de plusieurs mariages pour elle, disant, ou qu'il lui fallait mari, pour défendre le demeurant de ce qu'elle avait, ou épouser monseigneur le dauphin.
afin que tout lui demeurât en paix. Aucuns désiraient fort ce mariage, et par spécial elle, avant que ces lettres qu'avaient portées lesdits seigneurs d'Hymbercourt et chancelier, fussent baillées. Autres alléguaient le jeune âge dudit monseigneur le dauphin, qui n'était que de neuf ans, ou environ; et alléguaient ce mariage promis en Angleterre; et tâchaient pour le fils du duc de Clèves ; autres pour le fils de l'empereur, Maximilien, de présent roi des Romains. Ladite damoiselle avait conçu haine contre le roi, à cause de sesdites lettres; car il lui semblait avoir été occasion de la mort de ces deux bons personnages dessus nommés, et de la honte qu'elle reçut, quand publiquement lui furent baillées, devant tant des gens, comme avez ouï; et aussi que cela avait donné hardiesse aux Gantois de lui avoir chassé tant de serviteurs, et séparé sa belle-mère, et le seigneur de Ravestain, d'avec elle, et mis ses femmes en si grande crainte qu'elles n'eussent osé recevoir une lettre sans la montrer, ni parler à l'oreille à leur maîtresse. Lors elle commença à éloigner d'elle l'évêque de Liège, qui était fils de Bourbon, qui désirait faire le mariage dudit monseigneur le dauphin; lequel eût été bien propice, et grand honneur pour ladite damoiselle, n'eût été la grande jeunesse dudit monseigneur le dauphin; toutefois le regard dudit évêque n'était point jusques-là. Si se retira à Liège, et chacun s'en déporta. Il eût été bien difficile de conduire cette matière de tous les deux côtés ; et crois que ceux qui s'en fussent mêlés n'y eussent point eu grand honneur en la fin; et aussi chacun s'en tut; mais paravant se tint quelque conseil sur cette matière ; où se trouva madame de Hallewin, première dame de ladite damoiselle; laquelle dit, comme me fut rapporté, qu'ils avaient
besoin d'un homme, et non pas d'un enfant, disant que sa maitresse était femme pour porter enfant, et que de cela le pays avait besoin. A cette opinion se tinrent. Aucuns blâmèrent ladite dame d'avoir si franchement parlé; autres l'en louèrent, disant qu'elle ne parlait que de mariage, et de ce qui était très nécessaire au pays. Ainsi il ne fut plus nouvelle que de trouver cet homme. Et crois véritablement que, si le roi eût voulu, qu'elle eût épousé monseigneur d'Aiigoulême, qui est de présent, qu'elle l'eût fait, tant désirait demeurer alliée de la maison de France. Or, Dieu voulut dresser un autre mariage; et par aventure ne savons pas encore pourquoi Dieu Ta ainsi voulu, sinon que nous voyons par ce qui est passé, que de ce mariage qui fut fait sont sorties plusieurs grandes guerres, tant delà que deçà; ce qui n'eût possible pas été, si elle eût épousé mondit seigneur d'Angoulème.; et en ont porté depuis le pays de Flandres et de Brabant, et autres, grandes persécutions. Le duc de Clèves était à Gand, avec ladite daraoiselle, qui cherchait fort amis léans, pour cuider conduire le mariage de son fils avec ladite damoiselle; laquelle n'y était pas encline; et ne lui plaisaient point les conditions dudit fils de Clèves, ni à ceux qui étaient auprès d'elle. Ainsi d'aucuns commencèrent à pratiquer le mariage du fils de l'empereur, à présent roi des Romains; dont autrefois avaient été paroles entre l'empereur et le duc Charles, et la chose accordée entre eux deux. Aussi avait l'empereur une lettre faite de la main de ladite damoiselle, du commandement de son père, et un anneau, où il y avait un diamant; et contenait ladite lettre comment, en ensuivant le bon plaisir de son seigneur et père, elle promettait au duc d'Autriche, fils dudit empereur, accomplir le mariage
pourparlé, en la manière et selon le bon plaisir de sondit seigneur et père.
L'empereur envoya certains ambassadeurs devers ladite damoiselle, laquelle était à Gand; et après que lesdits ambassadeurs furent arrivés à Bruxelles,
Médaille d'argent de Maximilien d'Autriche et de Marie de Bourgogne. (Cabinet de France.)
il leur fut écrit qu'ils attendissent là encore, et qu'on envoyerait devers eux. Et cela fît le duc de Clèves, qui ne désirait point leur venue, et tâchait à les faire retourner mal contens. Mais lesdits ambassadeurs, qui jà avaient intelligence en la maison de ladite damoiselle, et par spécial à la duchesse de Bourgogne douairière , laquelle était dehors (comme avez ouï) et séparée de ladite damoiselle, à cause de ces lettres, passèrent outre ; car elle les avertit, comme me fut dit, qu'ils marchassent toujours, nonobstant leurs lettres; et aussi leur manda ce qu'ils devraient faire, quand ils seraient à Gand, et
comme ladite damoiselle était bien disposée à leur intention, et plusieurs d'entour elle. A ce conseil se tinrent ces ambassadeurs de l'empereur; et tirèrent tout droit à Gand, nonobstant ce qui leur avait été mandé; dont ledit duc de Clèves en fut fort mal content; toutefois il ne savait point encore la volonté des dames. Il fut avisé en leur conseil qu'ils seraient ouïs; et fut dit qu'après qu'ils auraient dit leur créance, ladite damoiselle leur dirait qu'ils fussent les très bien venus, et qu'elle mettrait en conseil ce qu'ils lui avaient dit, et puis leur ferait faire réponse, et qu'elle ne dirait rien plus avant; et ainsi le conclut ladite damoiselle. Les ambassadeurs dessusdits présentèrent leurs lettres, quand il leur fut ordonné ; et dirent leur créance, qui était : comme le mariage dessusdit avait été conclu entre l'empereur et le duc de Bourgogne son père, et du su et consentement d'elle, comme apparaissait par lettres écrites de sa main, lesquelles ils montrèrent, et aussi le diamant, qu'ils disaient avoir été envoyé et donné en signe de mariage; et requéraient bien fort lesdits ambassadeurs, de par leur maître, qu'il plût à ladite damoiselle accomplir ledit mariage, en ensuivant le vouloir et promesse de sondit seigneur et père, et la sienne aussi; et la sommèrent devant les présents de déclarer si elle avait écrit ladite lettre ou non, et si elle avait vouloir d'entretenir sa promesse. A ces paroles, et sans demander conseil, répondit ladite damoiselle : qu'elle avait écrit lesdites lettres par le vouloir et commandement de son seigneur et père, et envoyé ledit diamant, et qu'elle avouait le contenu. Lesdits ambassadeurs la remercièrent bien fort, et retournèrent joyeux en leur logis. Le duc de Clèves fut fort mal content de cette réponse, qui était opposite de ce qui avait été
conclu au conseil ; et remontra fort à ladite damoiselle qu'elle avait mal parlé; à quoi elle répondit qu'autrement elle ne le pouvait faire, et que c'était chose promise, et qu'elle n'y pouvait aller à rencontre. Vu ces paroles, et qu'il connût bien qu'il y en avait plusieurs léans de l'opinion de ladite damoiselle, il se délibéra, peu de jours après, de se retirer dans son pays et de se déporter de la poursuite. Ainsi se paracheva ce mariage; car ce duc Maximi- * lien vint à Cologne, où aucuns des serviteurs de ladite damoiselle allèrent au-devant de lui. Et crois bien qu'ils le trouvèrent mal fourni d'argent, et lui en portèrent; car son père était le plus parfaitement chiche homme, que prince ni autre qui ait été de notre temps. Le dessusdit fils de l'empereur fut amené à Gand, accompagné de sept ou huit cens chevaux ; et fut achevé ledit mariage, qui de prime face'ne porta point grande utilité aux sujets de ladite damoiselle ; car en lieu d'apporter argent, il leur en fallait bailler. Leur nombre n'était point suffisant à une telle puissance que celle du roi ; et ne s'accordaient pas fort leurs conditions avec celle des sujets de cette maison de Bourgogne, lesquels avaient vécu sous princes riches, qui donnaient de bons étals, et tenaient honorable maison et pompeuse, tant en meubles qu'en services de table, et habillements pour leurs personnes et serviteurs. Les Allemands sont forts au contraire ; car ils sont rudes, et vivent rudement.
Et ne fais nul doute qu'avec grand et sage conseil, et encore aidant la grâce de Dieu, fut faite cette loi et ordonnance en France, que les filles n'hériteraient point audit royaume, pour éviter qu'il ne fût en la main de prince de nation étrangère et d'étrangers; car à grand'peine les Français l'eussent pu souffrir : et
aussi ne font point les autres nations ; et à la longue, il n'est nulle seigneurie, spécialement des grandes, dont le pays à la fin ne demeure à ceux qui sont du pays. Et le pourrez voir par France, où les An^ais ont eu grande seigneurie depuis quatre cents ans; et pour cette heure n'ont plus que Calais, et deux petits châteaux qui leur coûtent beaucoup à garder. Le demeurant ils ont perdu beaucoup plus légèrement qu'ils ne le conquirent, car ils en ont plus perdu en un jour qu'ils n'en gagnèrent en un an. Et aussi se peut connaître par le royaume de Naples, et par l'Ile de Sicile, et autres provinces, que les Français ont possédées par longues années, et pour toutes enseignes, n'y est mémoire d'eux que par les sépultures de leurs prédécesseurs. Et encore que Ton endurât de prince de pays étranger, qui serait en petite compagnie bien réglée, et lui sage, si ne le peut-on bien aisément faire de grand nombre de gens : car s'il en amène avec lui grand nombre, ou qu'il en demande pour quelque occasion de guerre, s'il y en a, aux sujets, eux venus, à grand'peine se peut-il faire qu'il n'y ait de l'envie, discord et division, tant pour la diversité des mœurs et conditions, que pour leurs violences qu'ils font souventes fois, et qu'ils n'ont l'amour au pays comme ont ceux qui en sont nés, et surtout quand ils veulent avoir les offices et bénéfices, et les grands maniements du pays. Ainsi a bien à faire un prince d'être bien sage, quand il va en pays étranger, pour accorder toutes ses aflaires. Et si un prince n'est doué de cette vertu, qui sur toutes les autres vient de la grâce de Dieu seulement, quelque autre bien qu'il ait en lui, à peine en pourra-t-il venir au-dessus : et s'il vit âge d'homme, il aura de grands troubles et affaires, et tous ceux qui vivront sous lui : et par spécial quand il viendra sur la vieil-
lesse, et que ces hommes et serviteurs n*y auront nulle espérance d'amendement.
Ap^QS que fut achevé le mariage dessusdit, leurs ariRres n'en amendèrent de guère : car ils étaient jeunes tous deux. Ledit duc Maximilien n'avait connaissance de rien, tant pour sa jeunesse que pour être en pays étranger; et aussi avait été assez mal nourri, au moins pour avoir connaissance de grandes choses; et si n'avait point de gens pour faire de grand effet. Et allait ce pays en grand trouble, et a été jusques ici, et est apparent d'y être encore. Et est bien grand inconvénient à un pays, comme j'ai dit, quand il faut qu'il quière seigneur de pays étranger; et fit Dieu grande grâce au royaume de France de cette ordonnance dont j'ai parlé dessus; c'est à savoir que les filles n'héritent point. Une petite maison en peut accroître; mais à un grand royaume , comme celui-ci , n'en peut venir que tout inconvénient. Peu de jours après ce mariage se perdit ce pays d'Artois, au moins pendant que le mariage se traitait. Il me suffit de ne faillir point à la substance; et si je faux aux termes, comme un mois plus ou moins, les liseurs m'excuseront s'il leur plaît. Le fait du roi amendait toujours; car il n'avait nulle partie; et toujours prenait quelque place, s'il n'avait trêve, ou quelque ouverture d'appointement, qui jamais ne se pouvait accorder; car ils n'étaient point raisonnables, et pour ce leur durait la guerre. Ce duc Maximilien et mademoiselle de Bourgogne eurent un fds le premier an; c'est l'archiduc Philippe, qui règne de présent.
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§ 6. — PRÉPARATIFS DE LA GUERRE AVEC MAXIMILFEN D*AUTRICHE. — ANALYSE DE LA RÉPONSE DU ROI AUX REMONTRANCES Ql'I LUI ONT ÉTÉ ADRESSÉES DE LA PART DE CE PRINCE (1477),
« Jamais il n'a songé à attaquer Tempire. La bonne intelligence entre les deux pays date de Charlemagne, fondateur de la puissance impériale, et il ne se souvient pas que depuis lors il y ait eu de graves démêlés entre les deux peuples ni entre les maisons de France et d'Autriche. Gomment celle-ci, après une si longue paix, après une digne confraternité d'arnies lorsqu'il s'est agi de combattre pour la foi; après des services réclamés avec instances à une époque encore récente et si aisément obtenus, quoiqu'il dût en coûter, viendrai t-t-elle aujourd'hui sans motifs déclarer la guerre à la France? A-t-elIe oublié les progrès que font les Sarrasins à l'est et au sud de ses plus riches provinces, et ne serait-il pas plus sage à elle de tourner ses armes contre les ennemis du nom chrétien et de toute civilisation? Pourquoi l'empereur ne prendraitil pas ce parti généreux plutôt que de soutenir avec tant de chaleur les intérêts de cette succession de Bourgogne, et cela lorsqu'il a lui-même formellement déclaré devant Neuss que le feu duc avait encouru la confiscation de ses domaines tant en France que dans l'empire?
« Répondant au reproche d'avoir rompu la trêve, Louis avoue qu'elle était faite pour neuf ans. Mais le duc Charles ne Tavait-il pas lui-même violée ouvertement en attaquant René de Lorraine, allié au roi? Si de son côté il a bien voulu l'observer, c'est une preuve de sa longanimité dont on n'a pas droit de se prévaloir. D'ailleurs, une trêve est un acte transitoire qui, à moins de stipulation contraire, est annulé par
le décès de l'un des contractants et ne peut préjudicier aux droits ouverts par sa succession. Or, tout acte tendant à empêcher le retour à la couronne des provinces évidemment réversibles est un acte d'hostilité.
« Pour Cambrai, on eût pu en parler un peu moins haut. L'autorité de l'empire n'y était guère que nominale, et le roi n'a fait que céder au désir des habitants d'être ainsi gouvernés. Au surplus cela ne serait pas une difficulté; Cambrai peut être rendu et les insignes impériaux rétablis, car ils ont été abattus sans l'ordre du roi. S'il a envahi le Hainaut, c'est que, attaqué, il a bien été obligé de se défendre. Puisque sans nul doute le duché de Bourgogne lui revenait, pourquoi y avoir soufflé la révolte au lieu de le livrer simplement? Quant à la comté, on doit savoir que dans l'apanage de Philippe le Hardi, le roi Jean avait compris ses droits sur cette province; que d'ailleurs les ducs de Bourgogne n'en ont jamais fait hommage à l'empire, qui ne l'a pas même réclamé. Pour toutes ces causes et d'autres encore, il ne peut y avoir pour l'empire que perte et dommage. »