‹ L'histoire de France (volume 2)Chapitre 81 sur 129 · LA COUR DE BOURGOGNE. — COMMENT LE DUC REND LA. JUSTICE · texte numérisé non relu

LA COUR DE BOURGOGNE. — COMMENT LE DUC REND LA. JUSTICE

(Olivier de la Marche, Instruction.)

ensuivant le fait de la justice, le duc étant en lys tient audience publique pour ouïr et dépê- :outes requêtes qui lui sont apportées, et prinment des pauvres et des pelits qui pourraient plainte des riches et des grands, et ne pourraient cher ni avoir lieu devant lui ; et pour ce tientlience publique en sa personne deux fois la seî; et nous arrêterons aux cérémonies et pompes îtte audience, afin que de tout soit averti en 5 et ordre.

Lidience se tient le lundi et le vendredi, et le u départir de son diner va en la salle où Taue est préparée, et est accompagné de la noblesse

I de son hôtel, assavoir princes, chancelier, écuyers et autres, et n'y oserait nul homme faillir. Le duc se sied en sa chaire, richement parée de drap d'or, et le marchepied, qui est large et de trois pas de montée, est tout couvert de tapisserie richement; et à ses pieds a un petit banc auquel sont appuyés deux maîtres des requêtes et Faudiencier, qui lisent les requêtes devant le duc, et aussi un secrétaire pour registrer les appointemens ; et sont iceux quatre à genoux, et derrière ledit secrétaire a un clerc qui enfile lesdites requêtes en un cordon, selon que lui

I baille ledit secrétaire, et sont les bancs chacun ordonné par ordre, pour seoir les princes du sang, les ambassadeurs, les chevaliers de l'ordre et les grands pensionnaires par ordre; et sait chacun où il doit aller. Et derrière la chaire et le dos du duc sont en pied les écuyers du duc, c'est assavoir ceux de la chambre, qu'en France on dit enfans d'honneur, qui aucune fois servent à l'état d'échanson, pannetier, et écuyer tranchant, quand le prince est en chambre h sa privante; et point d'écuyer d'écurie, pour ce que cet état se sert publiquement.

? 5. — LA COUR DE BOURGOGNE. — UNE JOUTE ENTRE JAC- QUES DE LALAIN ET UN GENTILHOMME SICILIEN. — JACQUES DE LALAIN ARMÉ CHEVALIER PAR LE DUC DE BOURGOGNE.

(Charolais, Chronique de J. de Lalaifi, eh. xxix.)

Le duc de Bourgogne, le duc d'Orléans, le comte de Charolais et plusieurs autres grands seigneurs montèrent là, où le jour de devant avaient été. Alors, eux venus, le chevalier sicilien, accompagné de deux notables chevaliers ses conseillers, ensemble ses serviteurs, tous à pied, depuis son hôtel jusques dedans

les lices, armé de tout son harnais, et cotte d'armes îtra dedans les lices ; puis alla faire la révéi duc son juge, et après s'en retourna à son , où il fut moult grand, espace en attendant de Lalain. Et la cause de la demeure de celui in fut pour attendre la venue du duc de laquelle venue il savait être prochaine, par s messages qui lui étaient venu dire et non-

pour ce que le duc son juge lui fit savoir t et que ledit de Boniface était pieçà venu,

de Lalain n'osa plus délayer ni attendre

duc de Glèves ; si monta à cheval, et après 1 pages sur trois chevaux moult richement

couverts de tissus d'or.

compagnie y avait grand nombre de grands "S , chevaliers et écuyers , qui Taccompa-

et conduisirent jusques dedans les lices. Si e la révérence au duc, puis s'en alla dedans illon pour soi armer, car il était venu déle la plupart de son harnais. Et durant le [ue celui Jacques s'armait, le duc de Glèves ;t vint faire la révérence au duc de Bourît après s'en alla tout droit voir Jacques de m son pavillon, là où on l'armait; qui fut nde joie à celui de Lalain, et non sans cause, valent été nourris ensemble en enfance. Et î que Jacques de Lalain fut armé, se partit )avillon avec le duc de Glèves et autres grands 'S, qui l'accompagnèrent jusques devant le [ duc, et lui requit que de sa grâce lui voulut l'ordre de chevalerie.: le duc moult bénigneli octroya. Si descendit le duc jus de son ; vint en bas, et lors le dit Jacques de Lalain

épée hors du feutre. Si se mit à un genou, hef requit au duc qu'il lui plût le faire che-

valier et lui donner Tordre de chevalerie. Le duc prit répée et en donna l'accolée à Jacques de Lalain, en lui disant : « Bon chevalier puissiez-vous être, au nom de Dieu, de Notre-Dame et de monseigneur saint George ! » Et puis le baisa en la bouche, et en le baisant heurta son front en la visière dudit de Lalain. Et après ce messire Jacques de Lalain s'en retourna en son pavillon. Puis quand il y fut venu, changea harnais de tète, et combattit en harnais à façon d'une demie visière, car il avait le nez et le dessus du visage découvert. •

Après toutes ces choses faites, les bâtons de quoi ils devaient combattre furent visités, et puis les cris et défenses faites. Alors messire Jean de Boniface issit hors de son pavillon, embâtonné des bâtons de quoi il devait combattre; et pareillement en fit messire Jacques de Lalain. Si vinrent marchant moult fièrement Fun contre l'autre; puis quand ils s'approchèrent, ils jetèrent leurs lances l'un contre l'autre, et droit devant le siège du duc. Après le jet des lances fait, encommencèrent à combattre de haches, bien et vaillamment. Si advint qu'en combattant, messire Jacques de Lalain très âprement fît perdre la hache d'une des mains de celui de Boniface; mais depuis il la recouvra, et encommencèrent à combattre comme devant. Si advint qu'en combattant, messire Jacques donna si grand coup au chevalier son adversaire, qu'il lui fit tourner le corps de côté; et derechef se combattirent moult fièrement et férirent de grands coups l'un sur l'autre. Mais ne demeura guère que messire Jacques, qui était fort et puissant, hâta tant le chevalier et férit si vivement dessus lui, que de toutes les deux mains il lui fit perdre et abandonner la hache. Lors le chevalier sicilien, se voyant débâtonné de sa hache, cuidait

prendre celui messire Jacques par sa visière ; mais lui, moult vivement par sa grande force le rebutait toujours arrière du bout de sa hache, tellement qu'icelui de Bonîface ne le pouvait approcher.

Alors le duc d'Orléans, voyant le chevalier sicilien tant fort oppressé qu'il était mené jusques à la grosse haleine, dit au duc : « Beau frère, comment l'entendez-vous? Vous voyez ce gentil chevaHer en quel état il est; si ainsi est que du tout ne voulez son déshonneur, il est heure que jetez votre bâton. » Le bon duc de Bourgogne, oyant son beau-frère le duc d'Orléans, et connaissant la vaillance des deux bons chevaliers, jeta le bâton. Et alors les gardes du champ, sans plus arrêter, ne les souffrirent combattre; et les prirent tous deux et les amenèrent devant le siège du duc, qui leur dit : u Vous avez bien et honorablement combattu et fait vos armes, et les tiens pour accomplies, et vous prie que vous touchiez ensemble , et que de ci en avant soyez frères et bons amis. » Ainsi furent ces armes accomplies; et s'en retourna ledit Roniface tout à pied en son hôtel, et sa compagnie avec lui, comme il était venu. Et d'autre part, messire Jacques de Lalain monta sur son cheval, qui était couvert de nouvelle parure; et après lui allaient chevauchant ses trois pages, tout nouveau habillés de robes, et les chevaux couverts de trois diverses couleurs de tissus de riche drap d'or; et vint en son hôtel moult grandement accompagné, trompettes et clairons sonnant devant lui, qui était grand'mélodie à ouïr.

Après ces choses faites et accomplies, et que plusieurs fètoiements furent faits au chevalier étranger, le duc de Bourgogne, comme noble prince, fit de grands et honorables dons à messire Jean de Boniface, tant en or, monnaie, comme en vaisselle et

drap (le soie; dont le chevalier en remercia le duc bien et honorablement , et prit congé de lui. Puis après messire Jacques de Lalain le fêtoya , et lui donna* un moult beau don dont messire Jean de Boniface l'en remercia et prit congé de lui, et s'en retourna en France devers le roi Charles.

§ 6. — UN MARIAGE A LA COUR DE BOURGOGNE. — FÊTES DE BRUGES DONNÉES A L*0CCA8I0N DES NOCES DE CHARLES LE TÉMÉRAIRE ET DE MARGUERITE d'YOBK. — LE BANQUET. — LE TOURNOI (1474).

(Olivier de la Marche, Mémoires^ II, eh. iv.)

Au regard de moi, pour parler en gros, et de ce dont par nécessité je ne me puis passer d'écrire^ au regard du grand nombre de navires , richement étoffés et garnis de gens d'armes, que le roi d'Angleterre mit sus, et envoya pour amener madame Marguerite sa sœur par deçà, et de la descente que madite dame fit à l'Écluse, je m'en passe, pour abréger écriture, et venir au gros de ma matière.

Madite dame et sa compagnie arrivèrent à l'Écluse par un samedi vingt-cinquième jour de juin ; et le lendemain madame la duchesse de Bourgogne, mère de monsieur le duc d'alors, mademoiselle de Bourgogne , avecques elle mademoiselle d'Argueil , et plusieurs autres dames et damoiselles, allèrent visiter et voir madite dame Marguerite, et n'y demeurèrent que la dînée seulement. Et au regard que madite dame la duchesse fit, elle fut tant joyeuse d'avoir vu cette belle dame , et connu ses mœurs et ses vertus , qu'elle ne se pouvait saouler d'en dire les biens qu'elle y avait vus; et demeura avec madite dame Marguerite, de la part de madame la du-

chesse, monsieur le comte de Charny et madame la comtesse sa femme, messire Jehan de Rubenpré et messire Claude de Toulongeon, et plusieurs autres dames et damoiselles et gentilshommes, paur recueillir les étrangers et étrangères d'Angleterre, qui étaient venus à très belle compagnie ; et y avaient ledit comte et comtesse été envoyés, pour recueillir madite dame à la descente du bateau ; ce qu'ils firent bien et notablement; et ne bougèrent d'avec elle jusques à ce qu'elle vînt à Bruges, comme ci après vous pourrez voir et entendre.

Le lendemain que madame la duchesse fut revenue de voir madite dame Marguerite, monsieur de Bourgogne se retira au lieu de l'Écluse à petite compagnie , et entra par derrière dedans le château ; et apuès qu'il eut soupe se partit, avec six ou sept chevaliers de l'ordre seulement, et vint assez secrètement à l'hôtel de madite dame Marguerite, combien qu'elle en était avertie, et s'était accompagnée des plus gens de bien de sa compagnie, comme du seigneur d'Escalles, frère de la reine d'Angleterre, et de plusieurs autres nobles Anglais qui étaient venus à cette fête. A l'arrivée, et quand ils se virent l'un l'autre, ils se firent moult grand honneur : et puis s'assirent sur un banc, où ils devisèrent longuement ensemble; et, après plusieurs devises, monsieur l'évêque de Salsbery (qui toujours avait mené cette matière) se vint mettre à genoux entre eux deux, et les mit en plusieurs gracieux devis : et assez tôt après vint monsieur le comte de Charny, qui dit telles paroles : « Monsieur, vous avez trouvé ce que vous avez tant quis et désiré; et puisque Dieu vous a amené cette noble dame au port de salut et à votre désir, il me semble que vous ne devez point départir sans montrer la bonne affection que vous avez à elle,

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et qu'à cette heure vous la devez fiancer, et lui faire promesse. »

Mondit seigneur répondit qu'il ne tiendrait pas à lui; et l'évèque de Salsbery dit à madame Marguerite le propos en quoi ils étaient, et ce que monsieur désirait de sa part, lui demandant qu'elle en voulût faire : laquelle lui répondit que pour cette cause, et non autre, Pavait envoyée le roi d'Angleterre son frère pardeçà; et que cette chose, laquelle le roi lui avait commandée, elle était prête de faire et accomplir. Et sur ce propos les prit l'évèque par les deux mains, et les fiança : et ainsi se partit pour cette fois mondit seigneur, et lendemain s'en retourna à Bruges.

"Madite dame Marguerite demeura audit lieu de l'Écluse jusques à l'autre samedi suivant, et fut encore visitée par mondit seigneur : et, ledit samedi, furent les bateaux richement parés pour conduire et mener madite dame au lieu du Dan ; auquel lieu elle fut reçue honorablement et en grand joie, selon le cas et la faculté d'icelle petite ville. Le lendemain, qui fut troisième de juillet, mondit seigneur le duc de Bourgogne et de Brabant se partit, à privée compagnie, entre quatre et cinq heures du matin, et se tira au lieu du Dan, où il trouva madite dame Marguerite et sa compagnie, préparée et avisée de le recevoir comme il était ordonné; et là mondit seigneur l'épousa comme appartenait, par la main de l'évèque de Salsbery dessusdit; et après la messe chantée, mondit seigneur s'en retourna en son hôtel à Bruges; et crois que tandis que les autres cérémonies se firent il fit provision de dormir, commt s'il eût à faire aucun guet ou écoute pour la nuit avenir.

Tantôt après se rendirent au lieu du Dan monsieur Adolf de Glèves, seigneur do Ravestain, monsieur d'Argueil, monsieur de Ghâteau-Guion, monsieur

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Jacques de Saint-Paul, monsieur de Roussy, monsieur de Tiennes, messire Jehan de Luxembourg, le comte de Nassau, messire Baudoin, bâtard de Bourgogne, et tant d'autres chevaliers et nobles hommes, que trop longue chose serait de les raconter; et eux avoir fait la révérence à madite dame la nouvelle duchesse, madite dame entra en une litière richement parée de chevaux, et de couverture de riche drap d'or; et au regard de sa noble personne, elle était vêtue d'un drap d'or blanc en habit nuptial, comme il appartient en tel cas; et sur ses cheveux avait une riche couronne ; et au regard du collier et du fermail, elle en était richement et pompeusement parée ; et après elle avait treize haquenées blanches enharnachées de drap d'or cramoisi, dont les deux étaient en main, au plus près de sa litière ; et sur les autres étaient montées les dames d'Angleterre qu'elle avait amenées en sa compagnie. Après icellés haquenées venaient cinq chariots richement couverts de drap d'or, dont au premier était la duchesse de Norfolk, qui était une moult belle dame d'Angleterre, laquelle était venue pour accompagner et amener madite dame par deçà; et avec elle étaient madame d'Escalles, madame la comtesse de Gharny, madame la vidamesse d'Amiens, et non plus. Aux autres chariots étaient plusieurs dames et damoiselles, tant anglaises comme autres; et puisqu'il me vient à point,je nommerai partie desdites dames, anglaises qui vinrent pour amener madite dame : et premièrement madite dame la duchesse de Norfolk'; secondement madame d'Escalles, madame de Willebi, une très belle veuve, madame de Glifton, madame de Scrop, mademoiselle Léonor, et plusieurs autres dames et damoiselles, jusques au nombre de quarante ou cinquante femmes.

Eq tel état marcha madite dame depuis le Dan jusques à la porte de Bruges, que l'on dit la porte Sainte-Croix; et au regard du grand nombre des princes, chevaliers et écuyers , nobles hommes et nations qui icelui jour rencontrèrent madite dame, richement vêtus et en point, je m'en passe pour abréger, pour ce que je veux venir à l'ordre comme ils entrèrent en ladite ville. Mais toutefois suis-je contraint de ramentevoir un noble chevalier zéelandais, qui, à cette heure et entrée, avait six chevaux couverts de parure de drap d'or, d'orfèvrerie, de drap de soie et de campanes très richement, nommé Adrian de Borsèle, seigneur de Bredam ; lequel pour deux causes je rappelle en cet article. La première, pour ce qu'il fut le mieux en point en cette entrée. La seconde, pour ce* que, par la volonté de Dieu, le mercredi après il trépassa, à l'occasion d'une maladie d'une jambe : dont ce fut dommage; et fut moult regretté de la seigneurie.

A cette porte de Sainte -Croix furent les ordonnances faites : et marchèrent par ordonnance ceux qui accompagnèrent la noble épouse, en la manière qui s'ensuit, sans y rien oublier. Premièrement, tous les gens d'église et collèges, accompagnant les évoques, abbés et prélats, qui furent ordonnés à porter les reliques et conduire les processions, et qui avaient attendu longuement madite dame à icelle porte, marchèrent les premiers, et par ordre et à l'ouvert, tellement qu'entre deux pouvait marcher l'ordonnance et la compagnie ainsi qu'elle venait.

Les premiers qui marchaient par ordonnance étaient le bailli de Bruges; et après eux venaient deux à deux les gentilshommes de l'hôtel des princes et seigneurs, qui n'étaient point de la retenue et ordonnance de monsieur le duc : et après iceux

venait un gentilhomme capitaine des archers de monsieur le bâtard de Bourgogne, et douze archers après lui, vêtus de paletots d'orfèvrerie blanche, à un grand arbre d'or devant et derrière; qui signifiait le pas de l'arbre d'or , que monsieur le bâtard commença celui jour et maintint cetle fête, dont ci -après sera faite mention.

Après iceux archers marchaient les gentilshommes, deux à deux, de l'hôtel de mondit seigneur, puis les chambellans, et après les seigneurs du sang, qui furent à moult grand nombre, et furent tous vêtus des robes et parures de mondit seigneur, qui furent telles, que les écuyers avaient robes de drap de damas noir, et pourpoints de satin cramoisi. Les chefs d'office avaient longues robes de satin noir figurés, et pourpoints de satin figuré, cramoisi : et des chevaliers et gens de conseil avaient longues robes de velours noir, et pourpoints de velours cramoisi ; et les serviteurs et varlets de la maison tous vêtus de drap noir et violet, et pourpoints de camelot. Que vous dirais-je?Tant et si largement donna monsieur de drap de soie et de laine pour cette parure, qu'il coûta plus de quarante mille francs. Et certes il faisait beau voir marcher en ordonnance les chevaliers et gentilshommes vêtus de cette parure.

Après iceux du sang marchaient toutes manières d'instruments par ordre (qui étaient de diverses nations); et après iceux venaient clairons, ménétriers et trompettes, tant anglais comme bourguignons, qui se faisaient moult efîorcément ouïr : et après venoient ofQciers d'armes de divers pays, à grand nombre, dont il en y avait vingt-quatre portant cottes d'armes. Après iceux venaient six archers portant la couronne d'or sur l'épaule, qui étaient des archers de la couronne du roi d'Angleterre, et avaient

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chacun une longue flèche en la main : et après iceux venait madame en sa litière, comme j'ai dit devant. Au côté deçà et delà ladite litière, tenant la place large, étaient les deux capitaines des archers de monsieur le duc, c'est à savoir monsieur de Rosimbos, et messire Philippe, bâtard de la Viévile, accompa^és de vingt archers de corps seulement, et habillés de paletots d'orfèvrerie. Ceux-là furent à pied, et avaient leurs vouges, et gardaient (comme dit est) la litière de la presse, et que le peuple n'y approchât; et au regard de la litière, elle était richement adextrée; car des Bourguignons étaient à pied, les chevaliers de la Toison d'or richement vêtus et parés, les uns vêtus de drap d'or, les autres d'orfèvrerie moult richement. Et était en chef messire Adolf de Clèves, cousin germain de monsieur de Bourgogne, puis monsieur le bâtard de Bourgogne, monsieur le comte de Charny, monsieur de Créqui, monsieur de la Vère, monsieur d'Auxi, messire Simon de Lalain, messire Philippe Pot, seigneur de la Roche; messire Philippe de Crèvecœur, seigneur d'Escordes; messire Jacques de Saint-Pol, seigneur de Richebourg, et généralement tous les chevaliers de l'ordre qui se trouvèrent là; et du côté des Anglais avait beaucoup de gens de bien à pied tenant la htière. Et pour ce qu'ils me viennent à point, je deviserai les noms des gens de bien envoyés pour conduire madame par deçà.

Là était en chef monsieur le comte d'EscalIe, frère de la reine d'Angleterre ; messire Jehan d'Oudeville son frère, l'un des fils de monsieur de Talbot, frère de la duchesse de Norfolk, messire Thomas de Mongomeri, messire Jehan Havart, le seigneur d'Acres, maître Jehanston, maître Thomas Vagan, maître Salengier, maître Jehan Auperre, et moult

d'autres chevaliers et gentilshommes dont je ne sais les noms. Et pouvaient être jusques au nombre de quatre-vingts à cent nobles, qui toute la fête furent très bien en point, et richement vêtus; mais tous ceux-ci n'étaient point à pied autour de ladite litière, sinon dix ou douze premiers nommés.

Après ladite litière avait encore six archers de la couronne, habillés comme les premiers; et certes c'étaient beaux hommes, et bien en point; et après iceux venaient les haquenées et chariots, dames et damoiselles, en tel état et ordonnance que les ai une fois devisées.

Après la compagnie des dames venaient des ambassadeurs, tant prélats que chevaliers, qui étaient là, chacun tenant le degré de son maître; et furent ordonnés, pour les accompagner, monsieur le chancelier de Bourgogne, et le conseil de la maison. Là étaient l'évêque de Salsbery, l'évêque de Metz, l'évêque de Verdun, l'évêque de Cambrai , l'évêque d'Utrech, l'évêque de Tournai, un chevalier de par le roi d'Aragon, trois ou quatre chevaliers, clercs et gentilshommes de par le comte palatin, et moult d'autres dont ne me souviens; et après iceux venaient les nations par ordre, qui marchaient en la manière qui s'ensuit.

Les Vénitiens marchaient les premiers, et étaient eux et leurs serviteurs tous à cheval, les maîtres vêtus tous de velours cramoisi, et les varlets de drap vermeil; et devant eux avaient cinquante hommes à pied vêtus de vermeil, chacun tenant une torche en la main. Après venaient les Florentins, lesquels avaient devant eux soixante torches, portées par soixante hommes à pied vêtus de bleu : et après les torches faisaient marcher quatre pages l'un après l'autre sur quatre destriers : et lesdits pages avaient

pourpoints de drap d'argent, et mantelirîe de velours cramoisi ; et les chevaux étaient couverts de satin blanc, bordés de velours bleu. Devant les marchands florentins marchait Thomas Portunaire, chef de leur nation, vêtu comme les conseillers de monsieur le duc (car il était de son conseil); et après lui marchaient dix marchands deux à deux, vêtus de satin noir figuré, et après dix facteurs, vêtus de satin noir simple, et tous avaient pourpoints cramoisis : et après eux avait vingt-quatre varlets à cheval, tous habillés et vêtus de bleu. Après marchaient les Espagnols, qui étaient trente-quatre marchands à cheval, vêtus de damas violet; et avait chacun marchand son page à pied devant lui, tous pareils, vêtus de pourpoints de satin noir, et de jaquettes de velours cramoisi, et faisaient lesdits Espagnols porter devant eux soixante torches par soixante hommes à pied, vêtus de violet et de vert. Après iceux venaient les Génois, qui faisaient aller devant eux une belle fille à cheval, représentant la pucelle, fîUe du roi, que saint George garantit du dragon : et saint George venait après, armé de toutes armes, son cheval couvert de damas blanc, et une croix de velours cramoisi, et ladite pucelle était vêtue de damas blanc, et son cheval couvert de vefours cramoisi ; et après cette histoire, suivaient trois pages vêtus de damas blanc, et leurs chevaux de damas violet; et puis suivaient les marchands génois , jusques au nombre de cent et huit, tous vêtus de drap violet.

En tel ordre et en telle ordonnance entra madite dame en sa ville de Bruges. Et faut commencer à réciter les personnages qui furent montrés en sa joyeuse venue. Et au regard des rues, elles furent tendues très richement de drap d'or et de soie, et de tapisserie : et quant aux histoires, j'en recueillis deux

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en ma mémoire. La première fut comme Dieu accompagna Adam et Eve en paradis terrestre. La seconde comment Cléopâtre fut donnée en mariage au roi Alexandre; et ainsi s'entretenaient les histoires au propos, jusques Ton vint devant l'hôtel de monsieur.

Devant ledit hôtel avait un riche tableau tout peint d'or et d'azur, au miheu duquel avait deux lions élevés tenant un écu armorié des armes de monsieur de Bourgogne ; et à l'entour dudit tableau avait douze blasons des armes des pays de mondit seigneur, tant des duchés que des comtés; et audessus du tabernacle était à un des côtés saint André, et au-dessous dudit tableau étaient les fusils pour devise, et le mot de mondit seigneur, qui dit : « Je l'ai empris. » Deçà et delà dudit tableau avait deux archers richement peints et élevés. L'un était un Grec tirant un arc turquois, et parmi le bout de son trait saillait vin de Beaune, autant comme la fête dura; et de l'autre côté avait un Allemand tirant d'un crannequin, et par le bout de son matras saillait vin de Rhin, et tous lesdits vins tombaient en deux grands bacs de pierre, où tout le monde en pouvait prendre à son plaisir. Dedans la cour, vers l'épicerie, avait un grand pellican qui se donnait en la poitrine ; et en lieu de sa^^g qui en devait partir, en saillait ypocras, qui tombait en une manne d'osier si subtilement faite que rien ne s'en perdait; mais en pouvait chacun prendre, à qui il plaisait.

Maintenant reviendrons à la descente de cette belle dame, laquelle entra dedans la court, assez près de douze heures; et madame, la mère de monsieur de Bourgogne, l'attendait à l'entrée de la salle, accompagnée de mademoiselle de Bourgogne et de mademoiselle d'Argueil, avec bien cent dames et

damoiselles de nom; et quand ladite litière approcha, madite dame lui alla au-devant. Mais tantôt les archers de la couronne (qui étaient à ce ordonnés) prirent la litière sur leurs cols, et la mirent hors des chevaux, et l'apportèrent plus avant au-devant de madite dame; et puis mirent ladite litière à terre, et là fut ladite litière découverte, et vint madite dame la duchesse la mère prendre madite dame sa belIe-fiUe hors de ladite litière, et Temmena par la main, à. son de trompes et de clairons, jusques en sa chambre ; et pour le présent nous tairons des dames et de la chevalerie, et reviendrons à deviser de l'ordonnance de l'hôtel. Pour commencer aux communs offices, à la cuisine avait trois cents hommes, à la saucerie quatre-vingts, à Féchansonnerie et paneterie pour chacune soixante hommes, et en Tépicerie quinze; et généralement tous les offices furent fort fournis de gens.

A l'hôtel avait une petite salle ordonnée devant la chapelle, où mangeait monsieur de Bourgogne seulement; et auprès d'icelle salle avait une grande salle, où mangeaient tous les chambellans ; et plus bas avait une plus grande salle, où mangeaient les maîtres d'hôtel et tout le commun; et se couvrait cette salle à plusieurs fois, pour le grand nombre de gentilshommes, archers, pages, officiers d'armes, trompettes, et ménétriers et joueurs d'instruments qui étaient à icelle fête. Outre plus, avait en la maison sept chambres ordonnées pour festoyer les étrangers; dont de Tune était chef monsieur le bâtard, et l'accompagnait monsieur de La Roche. Les autres étaient monsieur Jacques de Saint-Pol, messieurs d'Arcy, de Créquy, de la Gruthuse et de Bergues, et plusieurs autres qui les accompagnaient; et en chacune chambre y avait maître

d'hôtel, et gens ordonnés pour y servir; et, pour tenir le grand état, fut faite une salle en une grande place que l'on dit le jeu de paume de la court.

Cette salle fut faite hâtivement de charpenterie, moult grand, moult haute, moult spacieuse. Elle était enluminée de verrières si bien et si à point, que tous disaient que c'était une des belles qu'ils eussent vues. Ladite salle était tendue par haut de drap de laine bleue et blanche, et par les côtés tapissée et tendue d'une riche tapisserie faite de l'histoire de Jason, où était compris l'avènement du mystère de la Toison d'or. Cette tapisserie était toute d'or, d'argent et de soie, et ne crois pas que l'on ait vu si grande et si riche tapisserie ensemble. Ladite salle fut aidée de candélabres de bois peint de blanc et de bleu, et es deux bouts de ladite salle pendaient deux chandeliers moult subtilement faits : car dedans l'artifice de chacun pouvait être un homme non vu. Les dessusdits chandeliers étaient en manière de châteaux, et les pieds desdits châteaux étaient hautes roches et montagnes moult subtilement faites et par les chemins, qui tournaient autour desdites roches, voyait -on divers personnages à pied et à cheval, hommes, femmes et diverses bétes (et qui furent moult bien faits, et subtilement); et le dessous desdits chandeliers fut chacun de sept pièces de miroir moult grandes, et si bien composées que l'on voyait dedans chacune pièce tout ce qui se faisait dedans ladite salle. Lesdites montagnes étaient pleines d'arbres, d'herbes, de feuilles et de fleurs; et certainement ils furent fort prisés et regardés d'un chacun, et furent faits de la main d'un moult subtil homme, nommé maître Jehan Stalkin, chanoine de Saint-Pierre de l'Isle; et par aucuns jours ledit Stalkin

fit personnes mettre dedans lesdits chandeliers, qui faisaient virer la moitié desdits chandeliers aussi dru qu'un moulin à vent; et saillirent, hors des roches, dragons jetant feu et flamme moult étrangement; et ne voyait-on point comment la subtihté se conduisait. Au bout de ladite salle, devant la grand'porte, furent faites deux grandes tribunes Tune sur l'autre moult gentement tapissées, pour mettre et loger les damoiselles qui étaient venues pour voir la fête, et se tenaient comme non connues.

En cette salle avait trois tables dressées, dont l'une fut au bout de dessus, traversant à potence, et était la table pour l'honneur. Cette table était plus haute que les autres, et y montait-on à marches de degrés ; et tout du long d'icelle table avait un riche ciel, et dossier si grand qu'il faisait tapis au banc, tout de très riche drap d'or. Aux deux côtés de ladite salle, tirant du long, furent les autres deux tables dressées, moult belles et moult longues ; et au milieu de ladite salle avait un haut et riche buffet, fait à manière d'une losange. Le dessous dudit buffet était clos à manière d'une lice, et tout tapissé étendu des armes de monsieur le duc ; et de là en avant commençaient marches et. degrés chargés de vaisselle, dont par les plus bas était la plus grosse, et par le plus haut était la plus riche et la plus mignote; c'est à savoir parle bas la grosse vaisselle d'argent dorée, et par l'amont était la vaisselle d'or, garnie de pierreries ; dont il y avait à très grand nombre. Au-dessus dudit buffet avait une riche coupe garnie de pierrerie, et par les quarrés dudit buffet avait grandes cornes de licorne tout entières, moult grandes et moult belles; et de toute la vaisselle de la parure dudit buffet ne fut. servi pour ce jour, mais avaient autre vaisselle d'argent.

de pots et de lasses, dont la salle et les chambres furent servies ce jour; et à la vérité monsieur de Bourgogne pouvait bien servir sa fête largement en vaisselle d'argent ; car le duc Philippe (dont Dieu ait Tàme) lui en laissa pour provision plus de soixante mille marcs, ouvrés et prêts pour servir.

Les tables furent noblement couvertes et apprêtées pour dîner ; et tantôt madame de Bourgogne la mère amena la noble épouse sa belle-fille, et fut l'eau cornée et l'assiette faite, telle que ci-après ensuit. L'épouse fut assise au milieu de la table ; et auprès d'elle, à la main dextre, était madite dame; et au bout de la table, d'icelui côté, était mademoiselle de Bourgogne; et du côté senestre fut ordonnée la place de madame la duchesse de Norfolch et de mademoiselle d'Argueil; mais pour ce que ladite duchesse était travaillée, elle dina ce jour en sa chambre; et n'y eut d'icelui côté que mademoiselle d'Argueil. Derrière l'épousée furent ordonnées madame la comtesse d'Escalles et madame la comtesse de Charny, pour aider à supporter l'épousée, comme il est de coutume de faire en tel cas; les autres tables furent pleines de dames et damoiselles moult richement parées et vêtues.

Au regard du service, madame la nouvelle duchesse fut servie d'êchanson et d'écuyer tranchant, et de panetier, tous Anglais, tous chevaliers, et gens de grand'maison ; et l'huissier de salle cria : « Chevaliers, à la viande! » Et ainsi alla-t-on au buffet la viande quérir; et autour du buffet marchaient tous les parents de monsieur, et tous les chevaliers tant de l'ordre que de grand'maison, tous deux à deux, après les trompettes, devant la viande; puis grand nombre d'officiers d'armes, leurs cottes d'armes vêtues; et puis venaient tous les maîtres

d'hôtel, tant de monsieur que de madame ; dont le dernier était messire Guillaume Bisse, premier maître d'hôtel, lequel avait levé la viande au buffet; et après venait le panetier, et le suivaient dix ou douze chevaliers et gens de grand'maison, qui portaient la viande. Et ne voulut point madame la duchesse la mère, pour celui jour, être servie 'à couvert; mais laissa l'honneur à sa belle-fîlle, comme était raison. Or, pour abréger l'ordonnance de la salle, on avait ordonné quatre gentilshommes, et après chacun dix gentilshommes nommés, lesquels quarante-quatre servirent la salle de viande, qui sembla très diligemment servie ; et fut le dîner servi à trois fois; et n*est pas à oublier que toutes les salles, toutes les chambres, et la grande salle dont je parle, furent toutes servies en vaisselle d'argent.

Les seigneurs commis emmenèrent les seigneurs, chevaliers et gentilshommes anglais par les chambres : et en un lieu que l'on dit la galerie dîna le légat, accompagné des ambassadeurs des rois et des princes qui là étaient, ensemble de tous les évêques de cette maison, et dîna Monsieur en la salle pour lui ordonnée, et tous ses chambellans en leur règle. Qui était moult belle chose à voir, pour ce que tous étaient vêtus pareil de la livrée de Monsieur, et tous les serviteurs de même, à leur degré; et ne voyaiton homme, parmi léans, que vêtu de velours, et grosses chaînes d'or, à moult grand nombre; et atant se tait mon écriture du dîner, pour revenir à la joute et au pas de l'Arbre-d'or qui commença celui jour, comme ci-après orrez.

Le diner fut fait, et se retirèrent les dames pour eux aiser en leurs chambres un petit, et devez savoir qu'il y eut plusieurs habillements changés et renouvelés; et puis montèrent en leurs chariots et sur

leurs haqueîK^es, et en moult grand'pompe et triomphe vinrent sur les rangs; et tantôt après vint monsieur de Bourgogne, son cheval harnaché de grosses sonnettes d'or , et lui vêtu d'une longue robe d'orfèvrerie, à grandes manches ouvertes. Ladite robe était fourrée de moult bonnes martres; et à la vérité ce me sembla habillement moult principal et riche. Ses chevaliers et gentilshommes raccompagnaient à moult grand nombre et ses archers et ses pages Tadextraient à pied; et ainsi vint descendre devant Fhôtel qui pour lui était préparé.

La place de la joute fut dressée sur le marché de Bruges ; et fut toute close, qu'il n'y avait que deux entrées; sinon pour celui jour seulement, que monsieur Adolf de Clèves (qui devait ouvrir et commencer le pas) avait fait faire une entrée au droit de là où il se devait armer; et pour être mieux averti de la cause de cette entreprise, monsieur le bâtard de Bourgogne fonda son pas sur un géant qu'un nain conduisait prisonnier, enchaîné, dont la cause de sa prison est déclarée en une lettre, laquelle lettre un poursuivant nommé Arbre-d'or (qui se disait serviteur de la dame de rile-Celée) avait apportée à monsieur le duc; et aussi par un chapitre baillé à mondit seigneur.

Au regard de la place ordonnée pour la joute, à l'entrée, devers la chapelle Saint-Christofle , était une grande porte peinte à un arbre d'or, et y pendait un marteau doré, et à l'autre bout à l'opposite, contre l'hôtel de ville, avait une grande porte, pareillement à l'Arbre-d'or; et cette porte était faite à tournelles moult gentement ; et sur icelle étaient des clairons de mondij, seigneur le bâtard à grandes bannières de ses armes, et vêtus de sa livrée (qui fut pour celui jour robes rouges, à petits arbres d'or

mis sur la manche, en signe du pas) ; et sur les deux tours de ladite porte avait deux bannières blanches à deux arbres d'or. A l'opposite des dames, du côté des grandes halles, fut l'arbre d'or planté, qui fut un moult beau pin tout doré d'or, exceptées les feuilles; et d'emprès icelui pin avait un perron à trois piliers moult gentement fait, où se tenait le nain, le géant, et Arbre-d'or le poursuivant, par qui se conduisait le pas et le mystère de la joute ; et à rencontre dudit pilier avait écrit quatre lignes, qui disaient ainsi :

De ce perron nul ne prenne merveille; C'est une emprise qui nobles cœurs réveille, Au service de la tant honorée Dame d'honneur, et de llle-Gélée.

Au plus près dudit perron avait une tribune tapissée, où étaient les juges commis de par Monsieur pour garder ledit pas en justice et en raison; et furent ordonnés premièrement Thomas de Loreille, seigneur d'Escoville, ambassadeur et serviteur de monsieur le duc de Normandie; messire Philippe Pot, seigneur de la Roche; messire Claude de Toulongeon , seigneur de Miraumont , lieutenant de monsieur le maréchal de Bourgogne : et avec iceux était le roi d'armes de la Jartière, le roi d'armes de la Toison d'or, Bretagne le héraut, Constantin le héraut, Bourgogne le héraut, et plusieurs autres; et en une autre tribune tenant à celle-là étaient tous les rois d'armes et hérauts (tant étrangers comme privés) qui étaient à cette assemblée. Devant la tribune des juges se mesuraient toutes les lances; ni de tout le pas ne fut lance tenue pour rompue, qu'elle ne fût mesurée à la mesure par lesdits Juges

ordonnés, ne lance courue sans mesure. Mais fut le droit de chacun moult bien et loyalement gardé; et je réponds que j'accompagnai lesdits juges tout au long de la peine.

Les maisons, les tours, et tout à Teritour desdites lices, tant loin comme près, tout était si plein de gens que c'était belle chose à voir. Mais puisque j'ai devisé de la manière de la place, il est temps que je vienne à décrire l'entrée de monsieur de Ravestain, et celle de monsieur le bâtard, chevalier gardant l'Arbre-d'or, qui pour ce jour coururent, et non plus; et, à la vérité, l'on doit légèrement entendre qu'il fut tard; car la venue de l'épouse fut longue et le diner long, et pouvait être six heures avant. Gomme dessus est dit, monsieur de Ravestain, environ six heures, arriva à la porte de l'Arbred'or (laquelle il trouva close), et son poursuivant, nommé Ravestain, la cotte d'armes vêtue (qui portait le blason de ses armes), heurta trois fois d'un marteau doré à ladite porte; et tantôt lui fut la porte ouverte; et vint Arbre-d'or le poursuivant, ayant une cotte d'armes blanche, à grands arbres d'or; et était accompagné du capitaine des archers de monsieur le bâtard, et de six de ses archers, qui défendaient l'entrée. Ledit Arbre-d'or dit au poursuivant : « Noble offlcier d'armes, que demandezvous? » Et le poursuivant lui répondit : « A cette porte est arrivé haut et puissant seigneur monsieur Adolf de Glèves, seigneur de Ravestain, lequel est ici venu pour accomplir l'aventure de l'Arbre-d'or. Si vous présente le blason de ses armes, et vous prie qu'ouverture lui soit faite, et qu'il soit reçu. » Ledit Arbre-d'or prit une table, où il écrivit le nom du chevalier venant au pas; et puis prit en ses mains, en grande révérence et à genoux, le blason

.de monsieur de Ravestain, et l'emporta solennellement jusques à i' Arbre-d'or; et en passant par devant les juges, leur montra ledit blason, et leur dit l'aventure qu'il avait trouvée à la porte. Si fut ledit blason mis et attaché à l'Arbre-d'or, comme il était ordonné, et fut fait savoir au chevalier qui gardait le pas le nom de celui qui était arrivé, pour son emprise fournir.

A cette heure partirent du perron pour venir à la porte, Arbre-d'or (qui allait devant), et après lui le nain qui menait le géant enchaîné; et le nain était vêtu d'une longue robe, la moitié de drap de damas blanc, et l'autre moitié de satin figuré] cramoisi, et avait une barrette en sa tête; et le géant était vêtu d'une longue robe d'un drap d'or d'étrange façon, et n'avait rien en sa tête qu'un petit chapeau de Provence. Ledit géant était ceint, parmi le faux du corps, d'une chaîne. Cette chaîne était longue, et traînant; et par le bout qui traînait le tenait ledit nain, et le menait après soi, et ainsi arrivèrent à la porte.

Sur ce point fut la poite ouverte; et entrèrent premièrement les clairons de monsieur de Ravestain; et après lesdits clairons venaient les tabourins, et après les tabourins les officiers d'armies, et après iceux officiers d'armes venait un chevalier, à manière d'un homme de conseil. Ledit chevalier était monté sur une petite mule enharnachée de velours bleu; et ledit chevalier vêtu d'une longue robe de velours bleu. Suivant ledit chevalier venait la personne de monsieur de Ravestain, en une litière richement couverte de drap d'or cramoisi. Les pom-meaux de ladite litière étaient d'argent, aux armes de mondit seigneur de Ravestain, et tout le bois richement peint, aux devises de mondit seigneur.

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Ladite litière était portée par deux chevaux noirs moult beaux et moult fiers; lesquels chevaux étaient enharnachés de velours bleu, à gros clous d'argent, richement; et sur iceux chevaux avait deux pages vêtus de robes de velours bleu, chargés d'orfèvrerie, ayant barretfes de même; et étaient housés de petits brodequins jaunes, et sans éperons; et avaient chacun un fouet en la main. Dedans ladite litière était le chevalier, à demi assis sur grands coussins de riche velours cramoisi; et le fond de sadite htière était d'un tapis de Turquie. Le chevaher était vêtu d'une longue robe de velours tanné, fourrée d'ermines, à un grand collet renversé, et la robe fendue de côté, et les manches fendues par telle façon, que quand il se dressa en sa litière Ton voyait partie de son harnais. Il avait une barrette de velours noir en sa tête et tenait toute manière de chevalier ancien, foulé et débilité des armes porter. Ladite htière était adextrée de quatre chevaliers qui marchaient à pied, grands et beaux hommes, qui furent habillés de paletots de velours bleu, et avaient chacun un gros bâton en la main. Après ladite litière venait un varlet de pied vêtu de la livrée de monsieur de Ravestain, qui menait en sa main un destrier en selle, couverte d'un riche drap d'or bleu chargé de grosses campanes d'argent, et bordé de grandes lettres d'or, de brodure à la devise du chevalier; et après icelui destrier venait un sommier portant deux grands paniers, où pouvait être le surplus de son harnais. Les deux paniers furent couverts d'une couverte de velours noir, chargé de grosses campanes d'argent, à bâtons et à lettres de même ; et entre les deux paniers avait assis un petit sot vêtu de velours bleu, à la devise dudit seigneur de Ravestain.

En cette ordonnance marcha ledit seigneur jusque devant les dames; et lui là arrivé, fut sa litière ouverte par les quatre chevaliers ; et là se mit le chevalier à genoux, et ôta sa barrette; et le chevalier, monté sur la petite mule, fit pour lui la présentation aux dames, dont les paroles ou semblables s'ensuivent : « Très haute et très puissante princesse, ma très redoutée et souveraine dame, et vous autres nobles princesses, dames et damoiselles, voyez ci un ancien chevalier qui dès long temps a fréquenté et exercé les armes; lequel vous fait très humble révérence. Si est ainsi que par longue vie il est venu à ses anciens jours, es quels il se trouve fort débilité de sa personne ; tellement qu'il ne peut plus, ni ne pourrait les armes suivre ne porter; et à cette cause a déjà longuement délaissé le métier, et n'est pas délibéré de plus porter armes. Mais toutefois, pour ce qu'il a su cette grande et solennelle fête du noble pas et emprise du chevalier à l'Arbre-d'or, et la très belle et noble assemblée de dames d'icelle noble compagnie, il ne s'est pu tenir, pour sa dernière main, de venir faire son devoir. Si se présente très humblement par devant vous, très haute et très puissante princesse, et vous autres nobles princesses, dames et damoiselles, et vous requiert en toute humilité que le veuillez avoir pour recommandé, et avoir son bon vouloir pour agréable, et d'ores en avant le tenir pour excusé, à cause de son antiquité et débilitation ; et cette emprise achevée, il entend de soi rendre et renoncer aux armes, en demeurant toujours votre très humble serviteur, et de toutes dames. »

Après ce que le chevalier eut présenté monsieur de Ravestain, il fut répondu par les dames qu'il fût le très bien venu; et alors ledit se remit en son

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chemin, pour faire le tour de la toile; et vint passer par devant le perron et l' Arbre-d'or, où pendait le blason de ses armes. Si fit le chevalier un enclineraent, et puis se présenta devant ses juges; et là s'agenouillèrent les nain et géant jusques à terre, et s'en retournèrent jusques au perron, où le nain rattacha le géant à T Arbre-d'or; et puis se monta le nain sur son perron, avec sa trompe et son horloge, pour en besogner selon qu'il en était ordonné par les chapitres; et mondit seigneur de Ravestain partit hors de la lice, pour soi aller armer par la porte qu'il avait fait faire, et dont ci-dessus est faite mention.

Ne demeura guères après que le seigneur de Ravestain vint pour fournir son emprise; et avait les quatre chevaliers qui avaient adextré sa litière; et deux autres écuyers vêtus comme devant, ayant harnais de jambes, et leurs chevaux harnachés de velours bleu, chargés de campanes d'argent; et mondit seigneur de Ravestain venait après sur son destrier, armé comme il appartenait, Técu au col et le heaume en la tête. Son cheval était couvert de velours bleu à grandes lettres de brodure de fil d'or, et une grande bordure de même, chargée de campanes d'argent. Son écu était couvert de même; et après lui venait le destrier, qu'on avait mené en main, après sadite litière, couverte comme il est dit dessus; et n'avait autre chose à dire, sinon que dessus ledit destrier était monté un page habillé d'orfèvrerie, en manière de ceux qui menaient ladite litière; et après revenait son sommier, et puis sa litière, telle que dessus est écrit.

Après que ledit seigneur de Ravestain eut fait le tour parmi la lice, en attendant la venue du chevalier à l'Arbre-d'or, prestement sonnèrent les trom-

pettes qui étaient dessus la porte; et fut ladite porte ouverte par plusieurs archers de corps de mondit seigneur le bâtard, qui la gardaient; et prestement s^apparut un grand pavillon jaune tout semé d'arbres d'or de bordure; et au-dessous avait une pomme d'or, où était plantée une bannière des armes de mondit seigneur le bâtard ; et fut conduit ledit pavillon jusques au bout de la lice; et ne voyait l'on rien de la conduite dudit pavillon, exceptés six petits pages à pied, velus d'orfèvrerie, qui tenaient la main audit pavillon. Après le pavillon venaient sept chevaliers ou nobles hommes vêtus de paletots de drap de damas blanc, montés sur 'bons chevaux, et ayant harnais de jambes. Lesdits chevaux étaient couverts de courtes couvertes de velours violet, semés de gros boulons dorés, auxquels pendaient grosses campanes d'argent; et incontinent que le pavillon fut au bout de la lice, les lances furent choisies d'une part et d'autre devant les juges, et fut apporté à chacun une lance, et lors fut ouvert le pavillon où était le chevalier à l'Arbre-d'or, monté et armé comme il appartenait. Ledit chevalier portait un écu vert, lequel écu vert fut porté parle chevalier à l'Arbre-d'or, tout au long de l'emprise. Son cheval était couvert de velours violet.

Aussitôt qu'ils eurent d'un côté et d'autre les lances sur la cuisse, le nain (qui était sur le perron) dressa son horloge (qui était de verre plein de sablon, portant le cours d'une grande demie heure), et puis sonna sa trompe tellement que les deux chevaliers le purent ouïr. Si mirent les lances es arrêt, et commencèrent leur joule, laquelle fut bien courue et joutée; et eut encore mieux été, si ne fût été le cheval de mondit seigneur de Ravestain, qui sur la fin ne voulut si bien aller qu'il avait commencé ; et

durant cette demie heure rompit le chevalier à l'Arbre-d'or plus de lances que le chevalier venant de dehors, parquoi il gagna la verge d'or comme il était contenu es articles du pas.

Ainsi se passa la demie heure que tout le sablon fut coulé; et ce fait, incontinent le nain sonna son cor, et furent toutes les lances ôtées d'une part et d'autre; et lors Arbre-d'or le poursuivant chargea sur son col deux gros planchons blancs, et semés d'arbres d'or ; et les apporta au chevalier venant de dehors, pour choisir lequel qu'il lui plairait; et apporta l'autre à celui qui gardait le pas; et de ces deux planchons, à son' de trompes et de clairons, firent une course sans atteinte; puis se vinrent entrerencontrer les deux chevaliers, et eux toucher au départir; et atant s'en retourna chacun pour celui jour; car il était si tard, que plus ne pouvaient nuls (les coureurs courre.

SUR LES AUTEURS ET LES OUVRAGES DONT LES EXTRAITS SONT TIRÉS

llfathieu de Couey.

On sait fort peu de chose touchant la personne de ce chroniqueur, et son nom même est incertain. Les uns récrivent Coussy, d'autres Goucy, d'autres Escoussy ou Escouchy. Les seuls renseignements relatifs à sa biographie qui nous épient parvenus résultent de sa chronique. Mathieu nous y apprend qu'il était laïque, natif du Quesnoy-le-Comte, en Hainaut, issu par sa mère de noble génération et originaire de la ville de Péronne, en Vermandois, où il résidait. Il était né sujet du duc de Bourgogne et compatriote de Monstrelet, dont il se fit le continuateur. Il écrivait entre la mort de Charles VII et celle de Philippe le Bon, c'est-à-dire entre 1461 et 1467. Son œuvre, ainsi qu'il l'annonce, continue immédiatement Monstrelet et poursuit la narration des événements jusqu'à l'avènement de Louis XI au trône. Ce récit forme la matière d'un premier livre, à la fin duquel l'auteur annonce qu'il se propose de reprendre la suite de son travail en composant un second livre. Mais le premier seul nous est parvenu.

Le récit de ce chroniqueur est peu étendu. xMais il contient des renseignements qui ne sont pas ailleurs.

ISG

Olivier de la Marche.

Ce chroniqueur, né vers 1426, mourut en 1502. Il était gentilhomme et entra dans les pages du duc de Bourgogne, dont il devint bientôt i'écuyer. En 1452 il accompagna Charles le Téméraire, comte de Charolais, dans son expédition contre les Gantois. A partir de ce moment il resta constamment attaché à ce prince, qui lui confia plusieurs fois d'importantes missions politiques. Après la mort de Charles le Téméraire il passa au service de la princesse Marie, sa fille, et de Maximilien, son époux, dont il devint le premier maître d'hôtel.

L'œuvre la plus importante de ce chroniqueur, ce sont ses Mémoires, dont les textes les plus complets paraissent s'étendre de 1436 à 1492. Olivier de la Alarche, comme historien, occupe une place iiçportante entre Georges Châtelain et Philippe de Commines. 11 est plus intelligible et moins ampoulé que Châtelain : mais l'horizon politique de son œuvre offre moins d'étendue et par conséquent un intérêt moindre que celui de Commines. Olivier de la Marche a été non seulement l'historien, mais le poète de la féodalité, car une partie de ses mémoires sont écrits en vers. C'est lui qui nous fait le mieux connaître les mœurs et les idées chevaleresque du xye siècle.

Philippe de Commines.

Cet historien naquit en 1445 au château de Commines, près de Menin, d'une ancienne famille flamande. Il fut d'abord au service de la maison de Bourgogne, accom-pagna le comte de Charolais à la bataille de Montlhéry, assista à l'entrevue de Péronne et donna à Louis XI captif d'utiles avis qui furent peut-être la cause principale de son salut. Il abandonna la cour de Bourgogne en 1472, pour entrer au service du roi de France. Louis XI le fit son conseiller^ le nomma sénéchal du Poitou et seigneur d'Argenton. 11 l'employa dans une foule de circonsjtances et le chargea de plusieurs missions

diplomatiques en Bourgogne et en Italie. A la mort de ' Louis XI, il intrigua avec les princes et se fit exclure du conseil de régence. Ses menées auprès du duc d'Orléans et du connétable de Bourbon lui valurent huit mois de captivité dans une des cages de fer du château de Loches. Mais Charles VIII, qui avait besoin de ses services, l'envoya à Venise pour préparer l'expédition dltalie et surveiller les Vénitiens. C'est lui qui acquit les preuves de la trahison de certains États italiens et qui sauva Charles VIII d'un désastre presque inévitable. Son rôle politique se termina avec le règne de Louis XII. 11 mourut en 1509, au château d'Argenton.

Les Mémoires de Commines, dont l'éloge n'est plus à faire, furent écrits de 1464 à 1483 et de 1488 à 1494. Ils furent imprimés pour la première fois en 1524, et en 1528. La meilleure de toutes les éditions est celle que Mlle Dupont a donnée pour la Société de l'Histoire de France (1840-1845, 3 vol. in-8o).

Jean de Troyes.

Ce chroniqueur, dont la vie est à peu près inconnue, a laissé sur le règne de Louis XI, son contemporain, une chronique dénuée de critique, mais intéressante pour l'étude des mœurs et des usages du temps. 11 était peutêtre au service de Jeanne de France, sœur de Louis XI et femme du duc de Bourbon*

Charolaist

Ce héraut d'armes de la cour de Bourgogne est l'au^ teur de la Chronique de Jacques de Lalain, dont nous avons donné un court fragment. Celte chronique est un des ouvrages qui nous représentent le plus vivement l'état de la société du xv^ siècle. C'est là qu'il faut étudier les usages chevaleresques de la cour de Bourgogne sous Philippe le Bon et Charles le Téméraire.

I. — Débuts du règne de Louis XI. — Réaction contre lb gouvernement db charles vii. — ligue du bien pubuc. — Commencement de la lutte avec la maison de Bourgogne. (1461-1467.) 1

II. — Louis XI et Charles le Téméraire, duc de Bourgogne. — Traité de Péronne. — Projets du duc de Bourgogne sur la Lorraine, l'Allemagne et la Suisse. — Ses défaites EN Suisse et sa mort a Nancy. (1467-1477.). . 59

III. — Démembrement de l'État bourguignon au profit de LA France. — Mariage de l'héritière de Charles le Téméraire avec un archiduc d'Autriche. — PAn d'Arras. (1477-1482.) 118

IV. — Le duché de Bourgogne au xv^ siècle. — Puissance DES DUCS. — Leur cour. — Organisation de leur ÉTAT 140

Notices sur les auteurs et les ouvrages dont les extraits SONT tirés 1 85

Coulommiers. — Imp. P. BRODARD et GALLOIS.

RACONTÉE PAR LES CONTEMPORAINS '

Coulommiet's. — Tmp. P. Bbodard et Gallois.

EXTRAITS

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