‹ L'histoire de France (volume 3)Chapitre 113 sur 329 · DESCRIPTION DE GÊNES · texte numérisé non relu

DESCRIPTION DE GÊNES

Si du pouvoir et de la situation de ladite ville de Gènes, voulais faire entière description, ce serait par trop élargir ma chronique, et ennuyer les écoutants. Toutefois, selon commune voix et cri public, et aussi jouxte ce que j'en ai pu voir et connaître, la ville de Gênes est en force l'une des plus avantageuses du monde. Et pour en faire quelque bref récit, elle est assise entre la grand'mer du Levant et les monts inaccessibles de Lombardie, desquels monts elle est enclose en manière de demi-cercle jusqu'au bord de la mer des deux côtés, réservé seulement deux entrées entre la mer et la montagne. Lesquelles entrées sont artificieusement en roc encises, et contre le bord de la mer, pour passer à la fois un charroi, ou deux hommes à cheval de front; dont l'une de ces entrées est du côté de deçà, et commence à l'issue d'un bourg nommé Sain t-Pierre-d' Arène, en montant jusqu'au droit d'une haute tour assise sur un roc en mer. Et est cette tour nommée la tour de Codefa; et est loin dudit bourg d'Arène d'un grand jet d'arc, ou peu plus : au sommet de laquelle est une grande lanterne de verre, pour éclairer la nuit, et donner lumière d'adresse en mer aux navires qui veulent Gênes approcher, et aussi pour défendre l'entrée de celui côté. De cette tour de Codefa jusque dedans la ville, est une descente entre le rocher encis de la montagne et le bord de la mer flottant au côté du môle, laquelle descente est droite et malaisée, et large de dix à douze pieds seulement, pour la défense de laquelle.

iâ6 LOUIS XII ET PHILIPPE LE BEAU

entre la ville et la tour, est un portail nommé le portail de Saint-Thomas, et un autre, Jbien percés, et garnis d'artillerie et de gens.

A. Feutrée de la ville sont deux portes. Tune pour aller sur le môle, et l'autre pour entrer dedans la ville, le long des grandes rues, lesquelles sont longues, et étroites à passer seulement trois hommes à pied de front ou un sommier chargé de coffres. Les maisons sont toutes à quatre ou à cinq étages de hauteur, fermées et closes de grosses portes de fer et voûtées de pierres, pour obvier au danger du feu, et dessus pavées, de manière que l'on peut aller et cheminer par amont, jusqu'au bout de la rue, aussi à l'aise comme par la nef d'une église bien carrelée de grosses pierres de faix et de cailloux; de barres de fer, de lances et de dards, et de tous harnois sont icelles maisons garnies à suffire. Les gens de la ville tous sont hommes de mer, et belliqueux par nature. A Fissue de la ville, tirant le chemin de Rome, est un bourg nommé Besaine : et au dehors de celui bourg, et dedans la fermure, au long et au coteau de la montagne, sont quatre ou cinq mille maisons fortes, et châteaux imprenables, tous enclos de ladite montagne et de la mer. Et là dedans les seigneurs et marchands de Gênes tiennent leurs trésors et chevances. Et tout autour desdites maisons Sont les beaux jardins de plaisance, pleins d'orangers et de grenadiers, et autres fruitiers de toutes espèces; somme c'est un terrien paradis. Au bout de celui bourg de Besaine, pour entrer au chemin de Hapale et tirer à Rome, entre la mer et le rocher de la montagne, est Fautre entrée ou issue, moult étroite et de forte avenue, fermée à grosses portes et bonnes barrières, gardées soigneusement et à grands efforts défendues par les Genevois, lesquels se disent portiers

de rentrée des Itales : aussi sont-ils ; car, quiconque soit seigneur de Gênes, malgré tout le monde, aura son entrée dedans le pays d'Italie. Du môle et havre de cette ville de Gènes, peuvent à la fois sortir en mer quatre-vingts ou cent navires, avec dix ou douze grosses caraques, pour aller en marchandise ou conquêter pays jusqu'en Grèce, en Turquie, en la Terre Sainte, et par tout le monde. Et autrefois, ainsi que j'ai appris par le dire et rapport d'aucuns marchands et autres gens de Gênes dignes de foi, et comme j'ai lu par les écrits touchant leurs gestes, iceux Genevois, avec grosses armées en mer furent prendre Jérusalem, Antioche, Négrepont, Métélio, Modon, La Sude en Candie, Scio, qu'encore tiennent avec plusieurs autres îles et pays en Grèce, et outremer, et plusieurs fois ont assiégé Venise, mise à la raison. En somme le navigage de Gênes est de tout le monde tenu en telle réputation et si grande estime que Genevois sont intitulés et approuvés rois de la mer. Or, en est le Roi Très-Chrétien seigneur, possesseur et maître paisible, ce que onc autre roi ni prince du monde ne pût être longuement. Et si la ville peut sûrement garder, et l'agent d'icelle en amour et crainte entretenir, terres lui seront tributaires et mers sujettes.

Et à tant fmis ce propos, et dis que tôt après que dedans Gênes furent pour le roi et sa suite marqués les logis, et la ville approvisionnée de ce qui métier y faisait, le roi partit de Pavie le vingt-deuxième jour du mois d'août pour tirer vers ladite ville de Gènes, et prit son chemin à Tortone, à Nove, au BoSe, à

Gasteigneure, au bourg de Busale et à Saint-Pierred' Arène, faubourg de Gênes, et arriva le vingt-sixième jour dudit mois d'août, sur Theure de midi. Messire Philippe de Ravestain, gouverneur de Gènes, sachant la venue du roi, fit en ladite ville, dedans la place Saint-Laurent, crier par une trompette, qu'à cette heure que la grosse cloche-là sonnerait, que tous les seigneurs et citadins allassent au-devant du roi, qui ce jour-là devait faire son entrée. Par quoi chacun s'apprêta pour ce faire. Tantôt que celui cri fut fait et que la cloche commença à branler, toutes les dames, damoiselles et belles filles de la ville de Gênes sortirent en place; et là aux fenêtres, aux galeries et aux bolès de leurs maisons, et partout où à l'aise se pouvaient mettre le long de la grande rue, à deux rangs s'emplacèrent. Elles étaient toutes, ou presque toutes, vêtues de draps de soie blanche, ou de fines toiles blanches. Et leurs habillements étaient différents à tous autres; car leurs robes étaient courtes jusqu'à mi-jambes, ou environ, ceintes sous les aisselles, et au derrière, au droit des épaules, avaient un feutre qui tout le dos leur engrossissait. En leur coiffure avaient sur le col, et derrière le chef, un petit cercle de linge embourré, et leur blonde chevelure entortillée tout autour en manière d'un diadème. Tout à Tenviron de leur front découvert, y avait force orfèvrerie et riches pierreries, et au col portaient grosses chaînes d'or et joyaux d'incomparable richesse. Tous les doigts de leur blanche main étaient pleins de fins diamants, et garnis de rubis, saphirs et émeraudes; leurs bras vêtus de fines et larges manches de chemises de toile de Hollande, et environnés de riches bracelets d'or et de fines pierreries, ouvrés de divers et somptueux artifices; et avaient des chausses blanches ou rouges bien tirées, et de souliers

de même couleur étaient gorrièremcnt accoutrées. Qu'en dirai-je plus? En qualité sont de moyenne et rondelette stature : en visage, assez bien charnues, moult fraîches, et blanches ; en allure, un peu altières et fîerettes; en attraits, bénignes; en accueil, gracieuses; en amour, ardentes; en vouloir, constantes; en parler, facondes, et en condition, loyales : et avec ce, savent dégaudir si bien leur leçon, que rien ne leur en faut apprendre. Je passerai outre et laisserai ce propos, pour dire que, au son de la cloche de Gênes, tous les seigneurs et citadins de la ville, ainsi qu'il leur était commandé tous chacun selon son ordre, sortirent lors pour aller au-devant du roi : et premièrement, douze des plus honorables de Gênes, pour aller faire la joyeuse réception, lesquels furent jusqu'à l'entrée du bourg de Saint-Pierre-d'Arène, où trouvèrent le roi en triomphant état; et là lui firent humbles saints, douces harangues et gracieux recueil.

Et aussi furent là huit sénateurs des seigneurs anciens, et de l'office de la monnaie de la ville.

Lesquels, comme les plus estimés de la ville, étaient ordonnés à porter le poêle du roi. Et était celui poêle mi-parti de drap d'or et de velours violet, à franges de même couleur. Au-devant du pont de la porte de Saint-Thomas, à main sénestre, était un spectacle de verdure tout garni de pommes, de grenades et d'oranges, tendu en manière d'une chapelle, au milieu duquel en haut était attaché l'écu de France aux armes toutes pleines; de l'autre lez, à main dextre, étaient les armes de France et de Bretagne miparties, A la sénestre main, un peu plus bas, étaient les armes de messire Philippe de Ravestain, et vis-àvis, au dextre côté, étaient celles de la ville de Gênes. Et depuis la porte de Saint-Thomas jusqu'à l'église de

Saint-Laurent, qui est le grand dôme de Gênes, étaient les rues tendues et parées de tapisseries, tissues et ouvrées d'images vides et parlantes ; c'est à savoir de dames et damoiselles, bourgeoises et marchandes, toutes en blanches robes, et tant de belles et richement ornées, qu'à nymphes ou déesses mieux ressemblaient qu'à humaines femmes. Toute la grande rue où le roi passa était semée et reverdie de rameaux feuillus, et de palmes d'orangers et grenadiers, plantées avec les pommes vertes et pendantes aux branches desdits arbres.

Les seigneurs et le peuple de la ville entrèrent les premiers. Les deux cents gentilshommes de la maison du roi furent après, tous à cheval, la hache au poing, et presque tous vêtus de robes de velours; et après et joignant eux, étaient Jacques de Vendôme, vidame de Chartres, et messire Guyon d'Amboise, seigneur de Ravel, leurs capitaines, puis marchèrent Jean Stuart, duc d'Albanie ; François d'Orléans, comte de Dunois; le seigneur de Laigle, et messire Guillaume de la Marck, capitaine de cent Allemands du roi; lesquels, tous empanachés, la hallebarde au poing et le halecret devant, trois à trois marchèrent en bel ordre; douze trompettes, couvertes de fleurs de lis, furent après et devant le roi, lesquelles, sans cesser, sonnèrent à toute force, si que le tonnerre n'eût été ouï. Les vingt-quatre archers écossais delà garde du corps étaient tout autour du roi, et à pied, la hallebarde en main, armés bien à point, très richement accoutrés. Le roi était entre eux et au milieu, sur une bonne mule noire, harnachée de velours cramoisi et frangée de fil d'or, et lui vêtu d'une robe de drap d'or, avec un bonnet de velours noir sur^son chef, et était sous un poêle que portaient huit des seigneurs de Gênes, dessus nommés. Après

i32 LOUIS XII ET PHILIPPE LE BEAU

le roi, étaient le cardinal d'Amboise, le cardinal Pétri ad Vincula, le cardinal de Saint-Georges, le cardinal d'Albret, l'archevêque de Sens, l'archevêque d'Arles, Tévêque de Bayeux, le duc de Valentinois; Louis, monseigneur de Luxembourg, comte de Ligny; messire Philippe de Ravestain ; Louis, monseigneur de Vendôme; Louis, sire de la Trémouille, et messire Pierre de Rohan, maréchal de Giè; et puis marchèrent les quatre cents archers de la garde, tous à cheval, armés de brigandines et de salades, les arcs bandés, joignant eux; et derrière étaient leurs capitaines, c'est à savoir messire Jacques de Grussel, capitaine de deux cents d'iceux; messire Gabriel de la Châtre, capitaine d'autres cents, et messire Georges Coquebourne, capitaine de cent Ecossais. Au derrière d'iceux, y avait tant d'archevêques, évêques, abbés et protonotaires et autres gens d'Église, que c'était assez pour devoir célébrer un concile. Tel nombre de peuple et de communes suivait, que la multitude d'iceux défendit à ma vue n'en estimer autre compte fors une somme de tourbe innombrable. Que dirai-je plus? si n'est que le roi, en tel triomphe, approcha la porte de la ville de Gènes, et jà était sur le point de quatre heures après midi, qu'hommes et femmes et petits enfants, tous à haute voix criaient : «France ! France ! France ! » sans cesser, et menaient une fête tant joyeuse qu'il n'y avait cœur qui ne frémît, ni poil qui ne dressât. Alors que le roi eut passé le bourg de Saint-Thomas et qu'il fut devant le môle au découvert, grosses caraques et navires commencèrent dedans la mer à tonner et tempêter, et faire péter artillerie tant horriblement, qu'il semblait là que les vents fussent déliés, les ondes déroyées, les rochers fendus, la terre ébranlée, l'air éclaté, et toute la ville de Gênes dût profonder. Durant ce bruit merveilleux

le roi, tout le petit pas, s'en alla jusque devant la porte de la ville, en laquelle était amont un grand écu semé des armes de France, toutes pleines, et audessous de celui écu, en grosses lettres d*or, était écrit en latin : « Louis douxième, roi des Français, seigneur de Gènes. »

Sitôt que le roi fut entré dedans la ville, toutes les cloches commencèrent à sonner et tout le peuple à crier : « France ! France ! France ! » Ce fut merveilles : non seulement les grands et les moyens faisaient fête, mais aussi les petits, voire étant entre les bras de leurs nourrices. Quoi plus? One prince ne fut reçu à tel honneur et à joie solennelle, que fut là le roi, de toute la seigneurie et commune de la ville de Gènes. Ainsi donc s'en alla tout le long de la grande rue, jusqu'au grand dôme de Saint-Laurent, où étaient î'évêque de Gènes, et les chanoines de l'église, avec tous les collèges de la cité, revêtus et tenant les saintes reliques entre les mains.

Devant l'église, mit le roi pied à terre, et se mit à monter les degrés pour entrer dedans; à l'entrée de laquelle trouva l'évèque et les collèges de Gènes, et les reliques sacrées, auxquelles fit très humble révérence, et obsécration là offrit aux saints de Dieu. Ce fait, tous les collèges qui là étaient commencèrent à chanter une divine Laude, et ainsi convoyèrent le roi jusqu'au maître autel de ladite église, où derechef fit à Dieu dévotes oraisons, justes prières et dignes offrandes. Là était l'évèque de Gênes en habits pontificaux, lequel bénit le roi en présence de tous les cardinaux, archevêques et évêques, et de tous les princes et seigneurs qui là étaient en moult grand nombre. Ce fait, le roi fît là les serments accoutumés et promesses dues pour maintenir et garderies droits, franchises et libertés de sa ville de Gênes, comme au

seigneur dudit lieu appartient de faire. Toutes ces choses terminées, le roi se mit au retour droit où son poêle était demeuré, et là trouva ceux qui l'avaient porté et un nommé Jeannot l'Écuyer, lequel lui bailla sa mule; et là monta dessus pour tirer vers son logis, lequel était hors la ville, tirant au bourg de Besaine, chez un seigneur genevois, nommé messire Louis de Plisco, comte de Leraigne et de Saint-Valentin, en la terre de Naples, seigneur de la Rivière du Levant de Gênes, où sont cinq bons ports de mer, comme : Port-Fin, le gouffre de Rapale, le gouffre de Sextie \ le port de Vénère et le port de Lespèce 2. Quoi que ce soit, le roi, en allant à sondit logis, passa par le travers du palais de Gênes, dedans lequel était messire Philippe de Ravestain, capitaine et gouverneur de la ville pour le roi. Avec lui étaient pour la garde dudit palais deux cents hommes français, lesquels étaient là dedans tous en armes et à deux rangs depuis l'entrée jusqu'à l'issue. Par là passa le roi avec sa compagnie, où force trompettes et clairons, gros tabourins de Suisse et autres instruments divers, bruyaient parmi ce palais, que l'un n'entendait parler l'autre. En cette manière s'en alla en son logis hors la ville, lequel était en haut lieu et pénible à l'approcher; car plus de cent degrés fallait monter pour y aller. A l'entrée d'une large place, devant celui logis, était un portail fait de toile, bien haut et somptueusement ouvré à ronds piliers bien arcelés et tous faits à feuillages, selon la mode lombarde, tant magistralement composé, qu'il semblait être réellement de pierre de taille; et là dedans entra le roi, où fut reçu à grand honneur et traité à son plaisir. Tout

Page 1