‹ L'histoire de France (volume 3)Chapitre 116 sur 329 · PORT ET DIGUES DE GÊNES · texte numérisé non relu

PORT ET DIGUES DE GÊNES

colonnes rondes de marbre, auxquelles sont attachés gros câbles et cordages qui là tiennent les navires à ferme. Et prend celui môle commencement au défaut de maisons de la ville, entrant en mer, et tirant au travers, devers la tour de Codefa, distant d'un lieu à l'autre la portée de trois jets d'arc, ou presque, et jà sont les deux parts, ou plus, de l'œuvre parfaites. Et toujours y besognent, et feront, ce disent, jusqu'à ce que leur muraille soit si près de la tour de Codefa, que d'une chaîne de vingt toises long puissent toucher de l'un à l'autre. Au dedans de la clôture de celui môle, entour vingt pas en mer est assise une haute et forte tour, au sommet de laquelle est une lanterne comme à l'autre tour, pour donner lumière et adresse aux navires qui la nuit veulent là approcher, et aussi pour défendre le môle si besoin en était. Environ le milieu de cette muraille et dessus, est un spectacle élevé haut de quatorze pieds ou de près, prenant aux deux bords de ladite muraille, et fait à voûte arcelée par le dessous, et le dessus tout carrelé à large pavé et bien aplani. Et tout autour de celui spectacle, sont murailles crénelées, hautes de trois pieds ou peu plus, pour illec soutenir ceux qui dessus se voudront appuyer et regarder en mer. Tout le long de cette muraille, du côté par où la mer flotte, sur le bord est assise une autre muraille de la hauteur d'un moyen homme, et en plusieurs endroits fenètrée, pour regarder la mer et voir approcher les navires, et pour voir heurter les ondes contre la muraille : lesquelles viennent à la fois tant impétueusement, qu'au choquer des rocs jetés là dedans, qui de ce lez et au bas défendent ladite muraille, par-dessus et par les fenêtres de l'avant-mur sautent outre jusque dedans le môle, et bien souvent tant est en cet endroit la mer enflée, que plus de douze pieds montent en-

contre. Et ainsi que j'ai ouï dire à ceux de Gênes, et que sur leur môle j'ai vu par écrit et engravé en pierre, depuis dix ans la mer fut tant orgueilleuse, qu'elle monta à fleur de cette muraille, et en rua grande partie en mer, et tout eût détruit, n'eût été le recours que les Genevois eurent à l'aide du très glorieux saint et plus que prophète monseigneur saint Jean- Baptiste, leur protecteur, duquel ils ont le corps incinéré. Par quoi eux, voyant l'horrible tempête de la mer déroyée, et le danger éminent de perdre leur môle et tous leurs navires, avec dévotes prières et humbles oraisons furent quérir la châsse du benoît saint et avec le clergé tous en procession rapportèrent sur la muraille du môle; si firent leurs prières à jointes mains, et découvrirent la châsse révérerament, et, ce fait, soudainement le bruit impétueux de la mer courroucée fut réduit en douceur de tranquillité paisible; dont au Dieu souverain grâces continuelles rendirent , et au bienheureux saint louanges éternelles. Et à tant de ce me déporterai, et n'en dirai plus, si ce n'est que j'ai ouï diriî aux Genevois que dedans leur môle n'y a pied de muraille, mis en œuvre de perfection, qui à la ville de Gênes ne coûte mille ducats. Je laisserai ce propos, et dirai que, après que le roi eut longtemps été sur celui môle avec ses gentilshommes et sa garde, et plusieurs autres, se mit au retour. L'heure était jà tarde, et presque nuit, dont tout le long des rues furent allumées tant de torches qu'aussi clair faisait que de jour. Le peuple de la ville criait sans cesser: « France ! France ! » Les femmes sortissaient de leurs maisons à grosses compagnies, pour voir le roi et le regarder; les petits enfants à grandes routes se trouvaient audevant de lui, avec failles et flambeaux de feu, et couraient par les rues au-devant de lui, et le condui-

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