COMBAT SINGULIER ENTRE BAYARD ET ALONZO
point son pareil, et cela, je l'ai vu en plusieurs manières, mêmement quand il reçut les mille ducats de ma rançon ; devant moi il les distribua à ses soudards et n'en retint un seul ducat. Bref, à vrai dire, s'il vit longuement, il est pour parvenir à hautes choses ; mais, quant à ce que vous me demandez du traitement qu'il m'a fait, je ne m'en saurais trop louer; je ne sais si c'a été de son commandement, mais ses gens ne m'ont pas traité en gentilhomme, mais trop plus rudement qu'ils ne devaient, et je ne m'en contenterai de ma vie . » Les uns s'ébahissaient de ses paroles, vu l'honnêteté qu'on disait être au Bon Chevalier, les autres disaient qu'on ne trouve jamais belle prison; quelques-uns lui en donnaient blâme.
§ 11. — COMBAT SINOUUER ENTRE BAYARD ET ALOKZO.
Tant il y eut de ces paroles que, par un prisonnier de la garnison de Mdnervine qui s'en revint, le Bon Chevalier fut amplement informé comment don Alonzo se plaignait outrageusement du mauvais traitement qu'il disait lui avoir été fait, et en jetait grosses paroles peu honnêtes, dont il s'émerveilla grandement. Et sur l'heure, il fit appeler tous ses gens, auxquels il dit : « Messeigneurs, voilà don Alonzo qui se plaint parmi les Espagnols que je l'ai si méchamment traité que je n'eusse pu davantage. Vous savez tous ce qu'il en est. 11 m'est avis qu'on n'eût su mieux traiter prisonnier qu'on n'a fait pour lui, avant qu'il s'efforçât d'échapper, et depuis, combien qu'il ait été plus resserré, ne lui a-t-on fait chose dont il se doive plaindre. Et sur ma foi, si je pensais qu'on lui eût fait tort, je le voudrais réparer envers
lui; c'est pourquoi, je vous prie, dites-moi si vous en avez aperçu quelque chose que je n'aie point entendu. » A quoi tous répondirent : « Capitaine, quand c'eût été le plus grand prince d'Espagne, vous ne l'eussiez su mieux traiter; il fait mal et péché de s'en plaindre ; mais les Espagnols font tant les braves et sont si pleins de gloire, que c'est une diablerie. — Par ma foi, dit le Bon Chevalier, je lui veux bien écrire et l'avertir, encore que j'ai la fièvre quarte, que s'il veut dire que je l'ai maltraité, je lui prouverai le contraire parle combat de sa personne à la mienne, à pied ou à cheval, ainsi qu'il lui plaira. »
Il demanda incontinent un clerc et écrivit une lettre en cette substance : « Seigneur Alonzo, j'ai appris que, après votre retour de ma prison, vous vous êtes plaint de moi et avez semé parmi vos gens que je ne vous ai point traité en gentilhomme. Vous savez bien le contraire; mais, parce que, si cela était vrai, ce me serait gros déshonneur, je vous ai bien voulu écrire cette lettre, par laquelle je vous prie de rhabiller autrement vos paroles devant ceux qui les ont ouïes, en confessant, comme la raison veut, le bon et honnête traitement que je vous ai fait; et, ce faisant, vous ferez votre honneur et rhabillerez le mien, lequel contre raison vous avez foulé, et, au cas où vous seriez refusant de le faire, je vous déclare que je suis délibéré de vous le faire dédire par combat mortel de votre personne à la mienne, soit à pied ou à cheval, ainsi que mieux vous plairont les armes, et adieu. De Monervine, ce dixième juillet. »
Par un trompette qui était au vaillant et noble seigneur de la Palisse, qu'on appelait la Lune, fut envoyée cette lettre à ce seigneur don Alonzo, dans la ville d'Andria, laquelle, quand il eut lue, sans demander conseil à personne, il lui fit réponse par