COMBAT SINGULIER ENTRE BAYARD ET ALONZO 1G
le même trompette, et écrivit une lettre contenant ces mots : « Seigneur de Bayard, j'ai vu votre lettre que ce porteur m'a baillée, et entre autres choses dites en icelle, avoir été par moi semé paroles devant ceux de ma nation que vous ne m'avez pas traité en gentilhomme, moi étant votre prisonnier, et que, si je ne m'en dédis, vous êtes délibéré de me combattre. Je vous déclare que jamais ne me dédis de chose que j'ai dite, et vous n'êtes pas homme pour m'en faire dédire. Par quoi le combat que vous me présentez de vous à moi, je l'accepte entre ci et douze ou quinze jours, à deux milles de cette ville d'Andria, ou ailleurs que vous semblera. » La Lune donna cette réponse au Bon Chevalier, qui n'en eût pas voulu tenir dix mille écus, quelque maladie qu'il eût. 11 lui remanda incontinent qu'il acceptait le combat, sans se trouver en faute au jour de l'assignation. La chose ainsi promise et accordée, le Bon Chevalier en avertit incontinent le seigneur de la Palisse, qui était homme fort expérimenté en telles choses, et le prit après Dieu pour son guidon, et son ancien compagnon Bellabre. Puis commença à approcher le jour du combat, qui fut tel que vous entendrez.
Quand vint le jour assigné du combat, le seigneur de la Palisse, accompagné de deux cents hommes d'armes, d'après l'accord fait entre les deux combattants, amena son champion sur le terrain, monté sur un fort bel et bon coursier, vêtu tout de blanc, par humilité. Encore n'était point venu le seigneur Alonzo. La Lune alla le hâter, auquel il demanda en quel état était le seigneur de Bayard. 11 répondit qu'il était à cheval, en habillement d'homme d'armes. « Comment! dit-il, c'est à moi à choisir les armes, et à lui le camp. Trompette, va lui dire que je veux combattre à pied. »
Or, quelque hardiesse que montrât le seigneur Alonzo, il eût bien voulu n'en être pas venu si avant, car jamais il n'eût pensé, vu la maladie qu'avait alors le Bon Chevalier, qu'il eût jamais voulu combattre à pied. Mais, quand il vit que déjà étaient les choses prêtes à vider, il s'avisa d'y combattre pour beaucoup de raisons : l'une que, à cheval, en tout le monde, on n'eût su trouver un plus adroit gentilhomme que le Bon Chevalier; l'autre, que pour la maladie qu'il avait, il en serait beaucoup plus faible, et cela le mettait en grand espoir de demeurer vainqueur. La Lune vint vers le Bon Chevalier, auquel il dit : « Capitaine, il y a bien des nouvelles; votre homme dit à cette heure qu'il veut combattre à pied et qu'il doit choisir les armes ».
Il était vrai, mais toutefois il avait déjà été auparavant conclu que le combat se ferait à cheval, en accoutrement d'hommes d'armes, mais parla il semblait que le seigneur don Alonzo voulût fuir la lice.
Quand le Bon Chevalier eut écouté le trompette, il demeura un peu pensif, car le jour même il avait eu sa fièvre. Néanmoins, d'un courage de lion, il répondit : « La Lune, mon ami, allez le hâter, et lui dites que cela n'empêchera pas qu'aujourd'hui je n'obtienne réparation de mon honneur, Dieu aidant; et si le combat ne lui plaît à pied, je le ferai tout ainsi qu'il avisera ».
Cependant le Bon Chevalier fit dresser son camp, qui ne fut que de grosses pierres mises l'une près de' l'autre, et il s'en vint mettre à l'un des bouts, accompagné de plusieurs bons, hardis et vaillants capitaines, comme les seigneurs de la Palisse, d'Oroze, d'Himbercourt, de Fontrailles, le baron de Béam et plusieurs autres, lesquels tous priaient Notre-Seigneur qu'il voulût être en aide à leur champion.