‹ L'histoire de France (volume 3)Chapitre 126 sur 329 · Calotte d'acier mise sous le casque · texte numérisé non relu

Calotte d'acier mise sous le casque

tous deux avcUent bon pied et bon œil et ne voulaient ruer coup qui fût perdu. Si jamais furent vus en camp deux champions, semblant mieux prud'hommes, croyez que non. Plusieurs coups se ruèrent, l'un sur Tautre, sans s'atteindre. Le Bon Chevalier, qui connut incontinent la ruse de son ennemi, qui aussitôt ses coups rués se couvrait le visage, de sorte qu'il ne lui pouvait porter dommage, s'avisa d'une iinesse, c'est que, ainsi que don Âlonzo leva le bras pour ruer un coup, le Bon Chevalier leva aussi le sien ; mais il tint l'estoc en l'air sans lancer son coup, et comme homme assuré, quand celui de son ennemi fut passé, et qu'il le put choisir à découvert, il lui alla donner un si merveilleux coup dedans la gorge que, nonobstant la bonté du gorgerin, l'estoc entra dans la gorge de quatre bons doigts, de sorte qu'il ne le pouvait retirer. Don Alonzo, se sentant frappé à mort, laissa son estoc et alla saisir au corps le Bon Chevalier, qui le prit aussi, comme par manière de lutte, et ils se promenèrent si bien que tous deux tombèrent à terre, l'un près de l'autre. Le Bon Chevalier, diligent et soudain, prend son poignard et le met dans les naseaux de son ennemi, en lui criant : « Rendez-vous, seigneur Alonzo, ou vous êtes mort! » Mais il n'avait garde de parler, car déjà il était passé. Alors son parrain, don Diego de Quînonez, commença à dire : « Senor Bayardo, ja esmuerto, vincido aveis ». Ce qui fut trouvé incontinent, car plus ne remua pied ni main.

Qui fut bien déplaisant, ce fut le Bon Chevalier; car s'il eût eu cent mille écus, il les eût voulu avoir donnés, s'il l'eût pu vaincre vif. Ce néanmoins, en connaissant la grâce que Dieu lui avait faite, il se mit à genoux, le remerciant très humblement, puis baisa par trois fois la terre. Après il tira son ennemi

COMBAT DES TREIXE CONTRB TREIZE 169

hors du camp et dit à son parrain : u Seigneur don ]}iego, en ai-je assez fait? » Lequel répondit piteusement : « Troppo, senor Bayardo, por Thonor d'Espagna. — Vous savez, dit le Bon Chevalier, qu'il est à moi de faire du corps à ma volonté; toutefois je vous le rends, et vraiment, je voudrais mon honneur sauf, qu'il fût autrement. »

Bref, les Espagnols emportèrent leur champion en lamentables plaintes, et les Français emmenèrent le leur avec trompettes et clairons jusqu'en la garnison du bon seigneur de la Palisse, où avant que faire autre chose, le Bon Chevalier alla à l'égHse remercier Notre-Seigneur, et puis après firent la plus grande joie du monde, et ne se pouvaient tous les gentilshommes français cesser de donner louange au Bon Chevalier, tellement que, par tout le royaume, non seulement entre tous les Français, aussi entre les Espagnols, il était tenu pour un des accomplis gentilshommes qu'on sût trouver.

§ 12. — LE COMBAT DBS TREIZE CONTRB TBBIZB.

On sait assez que, entre toutes autres nations, Espagnols sont gens qui d'eux-mêmes ne se veulent pas abaisser et ont toujours l'honneur à la bouche, et combien que la nation soit hardie, s'ils avaient autant de prouesse que de bonne mine, il n'y aurait gens en ce monde qui tinssent contre eux. Vous avez entendu comment le Bon Chevalier défit le seigneur don Alonzo de Sotomayor, dont les Espagnols avaient grand deuil au cjBur et cherchaient chaque jour le moyen pour se venger. Il y eut entre les Français et eux, peu de jours après le trépas du seigneur Alonzo, une trêve de deux mois; la raison pourquoi, je ne le

sais pas. Tant y a que, durant cette trêve, les Espagnols s'allaient ébattre près des garnisons françaises, où hors des places ils trouvaient quelquefois des Français qui pareillement s'ébattaient, et ils avaient souvent paroles ensemble ; mais toujours iesdits Espagnols ne demandaient que dispute. Un jour entre les autres, une bande de treize gentilshommes espagnols, hommes d'armes, et tous bien montés, s'en alla courir jusque près de la garnison du Bon Chevalier, où l'était venu voir le seigneur d'Oroze, de la maison d'Urfé, un très gentil capitaine, et tous deux de compagnie étaient sortis de la place pour prendre l'air jusqu'à une demi-lieue, où ils rencontrèrent Iesdits Espagnols, qu'ils saluèrent, et les autres leur rendirent le semblable. Ils entrèrent en propos de plusieurs choses, et, entr'autres paroles, un Espagnol, hardi et courageux, qui se nommait Diego de Bisaigne, lequel avait été de la compagnie du feu seigneur don Alonzo de Sotomayor, et lui souvenait encore de sa mort, dit : « Messeigneurs les Français, je ne sais si cette trêve ne nous fâche point; il n'y a que huit jours qu'elle est commencée, mais elle nous ennuie merveilleusement. Si, cependant qu'elle durera, il y avait une bande de vous autres, dix contre dix, vingt contre vingt, ou plus ou moins, qui se voulussent combattre sur la querelle de nos maîtres, je me ferais bien fort de les trouver de mon côté, et ceux qui seront vaincus demeureront prisonniers des autres. » Sur ces paroles, se regardèrent le seigneur d'Oroze et le Bon Chevalier, qui dit : « Monseigneur d'Oroze, que vous semble de ces paroles? — Autre chose, dit-il, sinon que ce gentilhomme parle très honnêtement. Je saurais bien que lui répondre, mais je vous prie tant que je puis que vous lui répondiez selon votre opinion. — Puisqu'il vous plaît, dit le

CAPTURE DU TRÉSORIER DE l'aRMÉE ENNEMIE 171

Bon Chevalier, je lui en dirai mon avis. Seigneur, mon compagnon et moi avons très bien entendu vos paroles, et, à vous ouïr, vous désirez merveilleusement les armes, nombre contre nombre. Vous êtes ici treize hommes d'armes : si vous avez vouloir d'aujourd'hui en huit jours vous trouver à deux milles d'ici montés et armés, mon compagnon et moi vous en amèneront treize aussi. Et qui aura bon cœur ainsi le montrera. » Alors tous les Espagnols en leur langage répondirent : « Nous le voulons ».

Ils s'en retournèrent, et le seigneur d'Oroze et le Bon Chevalier aussi, dedans Monervinej lesquels assemblèrent leurs compagnons, et au jour assigné se trouvèrent sur le lieu promis aux Espagnols, qui pareillement s'y rendirent. De toutes les deux nations y en avaient plusieurs autres qui les étaient venus voir. Ils limitèrent leur camp, sous condition que celui qui passerait outre demeurerait pour prisonnier et ne combattrait plus du jour; pareillement celui qui serait mis à pied ne pourrait plus combattre, et au cas que jusqu'à la nuit une bande n'eût pu vaincre l'autre, n'en demeurât-il qu'un à cheval, le camp serait fini, et il pourrait remmener tous les compagnons francs et quittes, lesquels sortiraient en pareil honneur que les autres hors dudit camp.

§ 13. — CAPTURE DU TRÉSORIER DE l'ARMÉB DB BARLETTA.

Pour faire fin, les Français se mirent d'un côté et les Espagnols d'un autre. Tous avaient lance en arrêt. Us piquèrent leurs chevaux; mais lesdits Espagnols ne tâchèrent pas aux hommes, mais à tuer les chevaux, ce qu'ils firent jusqu'au nombre de onze,

et ne resta à cheval que le seigneur d'Oroze et le Bon Chevalier; mais cette tromperie ne servit de guère aux Espagnols, car jamais, depuis, leurs chevaux ne voulurent passer outre, quelques coups d'éperon qu'ils sussent bailler. Et lesdits seigneurs d'Oroze et Bon Chevalier, menu et souvent, leur livraient âpres assauts; puis, quand la grosse troupe les voulait chasser, ils se retiraient derrière les chevaux morts de leurs compagnons, où ils étaient comme contre un rempart. Pour conclusion, les Espagnols furent bien frottés, et encore qu'ils fussent treize à cheval contre deux, ils ne surent obtenir le camp, jusque à ce que la nuit fut survenue, sans avoir rien gagné; par quoi il convint à chacun de sortir, suivant ce qu'ils avaient accordé ensemble. Et demeura l'honneur du combat aux Français; car ce fut très bien combattu durant quatre heures, deux contre treize, sans être vaincus. Le Bon Chevalier sur tous y fit tant d'armes que son bruit et renommée en augmentèrent assez.

Environ un mois après ce combat, que les trêves furent finies, le Bon Chevalier fut averti par ses espions qu'à Naples il y avait un trésorier qui changeait monnaie en or, pour l'apporter là où était le grand capitaine Gonzalve Fernand, et ne pourrait bonnement passer que ce ne fût à trois ou quatre milles près de sa garnison. 11 ne dormit pas, depuis qu'il le sut, sans y faire faire si bon guet, que l'on le vint avertir qu'il était arrivé en une place que tenaient les Espagnols, laquelle était seulement à quinze milles de Monervine, et que, le matin, accompagné de quelques cavaliers pour sa sûreté, il était délibéré de se rendre vers le grand capitaine. Le Bon Chevalier, qui grand désir avait d'empoigner cet argent, non pas pour lui, mais pour en distribuer à ses sou-

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