CAPTURE DU TRÉSORIER DE L*ARMÉE ENNEMIE
dards, se leva deux heures avant le jour, et s'en alla embusquer entre deux petites montagnettes, accompagné de vingt chevaux, sans plus, et envoya d'un autre côté son compagnon Tardieu, avec vingt-cinq Albanais, afin que, s'il échappait par un côté, il ne pût échapper par l'autre. Or le cas advint ainsi : c'est que, environ les sept heures du matin, les écouteurs dudit Bon Chevalier commencèrent à ouïr bruit de chevaux, et le lui vinrent dire. 11 était si à couvert entre ces deux roches, qu'on fût aisément passé sans l'apercevoir, ce que firent les Espagnols, qui au milieu d'eux avaient leur trésorier et son homme, lesquels en sacoches derrière leurs chevaux avaient leur argent. Quand ils furent outre passés, ne fut fait aucun retard, mais par le Bon Chevalier et ses gens donner dedans en criant : « France ! France ! à mort ! à mort! » Quand lesdits Espagnols se virent ainsi chargés et pris en désarroi, croyant qu'il y eût beaucoup plus grand nombre de gens qu'il y avait, ils se mirent en fuite vers Barlette. Ils furent un peu chassés, et non pas loin, car on n'en voulait qu'au pauvre trésorier, lequel fut pris avec son homme et mené à Monervine.
Eux arrivés, furent déployées leurs sacoches, où on trouva de bons ducats. Le Bon Chevalier les voulait faire compter; mais ledit trésorier, en son langage espagnol, lui dit : « Non contaeis, seftor, sono quinze milia ducados » ; qui très joyeux fut de cette prise. Sur ces entrefaites arriva Tardieu, qui, quand il vit cette belle monnaie, fut bien déplaisant qu'il n'avait fait la prise. Toutefois il dit au Bon Chevalier : « Mon compagnon, j'y ai ma part comme vous, car j'ai été de l'entreprise. — Il est vrai, répondit le Bon Chevalier en souriant, mais vous n'avez pas été de la prise* » Et, pour le faire disputer, il dit encore : « Et
quand bien même vous en eussiez été, vous êtes sous ma charge ; je ne vous en donnerai que ce qu'il me plaira. » Sur cela, se courrouça ledit Tardieu et, en jurant le nom de Dieu, dit qu'il en aurait la raison. Il s'en alla plaindre au lieutenant général du roi de France,qui manda le Bon Chevalier, lequel vint incontinent. Lui arrivé, chacun dit ses raisons; lesquelles ouïes, ledit lieutenant général demanda les opinions à tous les capitaines; mais enfin fut par lui, suivant ce qu'il avait trouvé, dit que Tardieu n'y avait rien, dont il fut bien marri. Toutefois il était joyeux et fort plaisant homme; il se prit à dire : « Par le sang Saint-Georges ! je suis bien malheureux. » Et puis s'adressa au Bon Chevalier, en disant : « Par Dieu, c'est tout un ; car aussi bien me nourrirez-vous tant que nous serons en ce pays. » Lequel se prit à rire, et pour cela ils ne laissèrent pas de retourner ensemble à Monervine, où, quand ils furent arrivés, le Bon Chevalier, devant Tardieu, et pour plus le faire disputer, fit apporter les ducats et les étaler sur une table, et puis dit : « Compagnon, que vous en semble? ne voici pas belle dragée? — Eh! oui, de par tous les diables, répondit-il; mais je n'y ai rien. Je voudrais être pendu, par le sang Dieu! car si j'avais seulement la moitié de cela, jamais n'aurais faute de biens, et serais homme de bien toute ma vie. — Comment, compagnon, dit le Bon Chevalier, ne tiendra-t-il qu'à cela que vous soyez assuré de votre vie en ce monde ? Et vraiment ce que vous n'avez pu ni su avoir par force, je le vous donne de bon cœur et de bonne volonté, et vous en aurez la droite moitié. » Et il les fit incontinent compter, et lui livra sept mille cinq cents ducats. Tardieu, qui pensait auparavant que ce fût une moquerie, quand lèse vit nanti, se jeta à deux genoux, ayant de joie les larmes aux