PASSAGE DE GERMAINE DE FOIX EN ESPAGNE
lui disant : « Vous avez en vos pays Edmond de la Pôle, comte de Suffolk, lequel se dit avoir droit à la couronne d'Angleterre, et veut quereller mes pays. De quoi je le répute mon mortel ennemi, et lui en veux de toute ma puissance. Par quoi si votre délivrance voulez avoir, avant ce, vous veux prier que celui comte de Suffolk me veuillez mettre entre les mains, et ce fait, aurez non seulement franche délivrance, mais secours de mon pouvoir et aide de mon effort. » L'archiduc voyant que besoin lui était de ainsi le faire, mit ledit de Suffolk entre les mains du roi d'Angleterre, en lui priant de le traiter le plus doucement qu'il pourrait, ce que lui promit de faire. Ainsi fut délivré l'archiduc, lequel étant en Angleterre lit là derechef sa provision pour aller en Espagne, où s'en alla bien accompagné par mer comme devant, et eut le temps doux et la mer tranquille, tant qu'en son royaume d'Espagne fut en bref, et là reçu des seigneurs et gens du pays à grande solennité et joyeuse fête.
§ 7. — PASSAGE DE GERMALNE DE FOIX EN ESPAGNE. l'hiver de i50o.
Après la fête de Noël, madame Germaine de Foix, reine d'Aragon, s'en alla de cour pour tirer vers Espagne, accompagnée de grande noblesse de France, et avec elle s'en allèrent les princes et seigneurs du royaume de Naples qui, au moyen de ce mariage, devaient être remis en leurs seigneuries; auxquels le roi donna force argent et lettres pour bailler au roi d'Aragon, touchant la délivrance de leurs places et possessions. Aussi ordonna le roi que, pour icelle conduire jusqu'en Espagne, l'évêque d'Albi ferait le
voyage avec plusieurs autres, et que par toutes leâ villes et lieux du royaume de France où elle passerait, ferait entrée et serait reçue comme la personne du roi, ayant grande puissance de donner grâce et rémission et élargir prisonniers; et ainsi s'en alla cette noble princesse, laquelle partit de Tours, entour la fête des Rois, et adressa vers son pays par un temps si très froid à merveille, qu'en plusieurs lieux les arbres gelèrent et mêmement les noyers et les oliviers en Languedoc, les amandiers et les châtaigniers jusqu'à la racine, et les vins dedans les pipes par les caves et celliers; et eût gelé le blé semé en terre, n'eût été la neige qui en plusieurs lieux couvrait les champs de plus de quatre pieds de haut. Les petits oiseaux qui, pour l'empêchement de la neige et par la force du vent et froidure démesurée, ne trouvaient à pâturer, mouraient sur-le-champ, et prenait-on les perdrix et les merles, et d'autres assez à la course par les champs; et outre, ceux qui mal vêtus se mettaient en pays de plaine, étaient tantôt transis et gelés et tant que plusieurs que j'ai vus depuis, en perdirent les doigts des mains et en furent perclus des membres.